‹ La diplomatie de Guillaume IIChapitre 12 sur 133 · ANTAGONISME ANGLO-FRANÇAIS · texte numérisé non relu

ANTAGONISME ANGLO-FRANÇAIS

l'équilibre européen. Mais si la politique de la Russie dans l'Asie centrale se justifiait par la nécessité de protéger ses frontières contre les agressions actuelles ou éventuelles des Musulmans pillards et fanatiques qu'elle y combattait, celle de la France en Afrique et en Indo-Chine ne s'expliquait le plus souvent que par la folie mégalomane et le manque de bon sens qui caractérisait la majorité de nos publicistes et de nos coloniaux. Ils avaient vu notre chute en 1870 et cependant ils nourrissaient encore pour nous des rêves quasi-napoléoniens. Les Anglais en haussaient les épaules ; pour en donner un exemple, Lord Salisbury écrivait en février 1887 à Lord Lyons : « Les Français sont inexplicables. On penserait que dans leur situation actuelle, ils n'ont pas besoin de se faire des ennemis, les circonstances en ayant pourvu la France suffisamment à l'heure présente. » Mais si agacé qu'il fut de notre conduite, Lord Salisbury continuait à nous ménager pour ne pas compromettre l'équilibre européen.

Le discours de ce Lord en août 1891 et les revues de Cronstadt et Portsmouth ayant indiqué à Guillaume quelle hostilité soulèverait en Europe toute tentative de nous écraser, une négociation dont il dut tout au moins soupçonner l'existence put peu après lui faire entrevoir la possibilité de cette Quadruple Alliance qui a brisé ses efforts dans la guerre actuelle.

Depuis les journées de juillet 1830, les tsars avaient dédaigné ou haï la France et enveloppé l'Italie dans les mêmes sentiments. En 1862, la Russie, quoique

brouillée avec l'Autriche, avait attejidu qu'elle ait reconnu le royaume d'Italie pour en faire autant, après quoi elle avait continué à le laisser en dehors de ses combinaisons diplomatiques. Son rapprochement inopiné avec ses vieilles ennemies la France et l'Angleterre, lui inspira pour la première fois d'autres idées. En novembre 1891 M. de Giers, le ministre des Affaires étrangères de Russie, alla à Monza, y rencontra le marquis di Rudini, président du Conseil des ministres italiens et « fit de grands efforts en vue de faire sortir l' Italie de la Triple Alliance )). Rudini qui raconta la chose à un rédacteur de V Italie le 9 décembre 189t, déclara à celui-ci « qu'il était arrivé à convaincre de Giers de la tendance absolument pacifique de la Triple Alliance ». Le résultat de cette entrevue ne fut donc à vrai dire que celui d'un avertissement à l'Allemagne et à l'Autriche de la possibilité d'un événement qui n'était pas jusqu'alors entré dans leurs calculs. Elles n'ignoraient pas d'ailleurs que les hommes d'Etat italiens avaient pour premier principe de suivre la même ligne de conduite que l'Angleterre, et les ambitions coloniales de la France et de la Russie donnaient plus lieu de croire à un choc de ces deux puissances avec l'Angleterre qu'à un rapprochement avec elle, et en effet, en 1892, la marche en avant des Russes amena des difficultés entre eux et les Afghans (et par suite avec les Anglais) dans le Pamir ; nous-mêmes en eûmes avec ces derniers dans l'Ouganda et en Egypte. L'année suivante, « il s'en fallut de peu que l'action de la France au Siam ne provoquât un conflit. Dans cette occasion

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quelques mots échappés au Kaiser qui était à Cowes pour les régates suggérèrent qu'il aurait vu une telle guerre avec délices ». (Ignotus, apud National Reçiew, vol. LI, p. 540.)

Guillaume d'ailleurs, presqu'aussitôt après sa déconvenue de 1891, s'était hâté de pousser la Russie et la France à ces entreprises qui^ pouvaient les brouiller avec l'Angleterre. M. André Mévil, qui a reçu les confidences de M. Delcassé, a écrit dans son livre De la paix de Francfort à Algésiras (p. 4) :

« En 1892, r Allemagne commença par laisser entendre que notre avenir n'était plus en Europe et que notre expansion coloniale devait absorber nos efforts. En même temps, elle déclarait à Pétersbourg, l'avenir de la Russie est en Extrême-Orient.

« Bientôt on nous fit comprendre que rien ne pouvait être plus profitable à la réussite de nos projets d'expansion qu'une entente avec l'Allemagne, qui seule était capable de nous soutenir contre notre grande rivale d'outre mer : l'Angleterre.

« Au mois de janvier 1894, il y eut une première tenta- tive d'entente franco-allemande lorsqu'aboutirent les pourparlers relatifs à la délimitation de la frontière Cameroun-Congo. C'était sous le ministère Casimir Périer. De part et d'autre on se fit quelques concessions. L'Allemagne consentit d'autant plus aisément à ce léger sacrifice qu'elle espérait qu'il nous inciterait bientôt à un rapprochement plus sérieux. Certains articles de la Convention réglant la question de frontière et stipulant que les deux gouvernements contractants s'engageaient à respecter et à faire respecter l'acte de Berlin, montrent bien qu'on considérait que sur le terrain africain où l'on voulait nous entraîner, il s'agissait d'un commencement d'action en commun.

« Au mois de mai suivant, cette action faillit se préciser.

En effet, le 12 mai 1894, l'Angleterre et la Belgique conclurent un traité logeant l'État du Congo sur la rive gauche du Nil (et cédant à l'Angleterre une' bande de 25 kilomètres de large le long du lac Tanganyka). On jugea à Paris que ce traité était contraire à l'acte signé à Berlin le 26 février 1885 qui interdisait au Congo de modifier ses frontières sans le consentement des puissances. M. Casimir Périer, sur ces entrefaites, démissionna. Avant de quitter le quai d'Orsay, il protesta à Londres et à Berlin.

« M. Hanotaux lui succéda. Peu de temps après son installation, le baron Marschall, secrétaire d'État aux Affaires étrangères, qui avait approuvé la protestation Casimir Périer, nous offrit de joindre ses protestations aux nôtres en vue d'obtenir le maintien du statu quo africain. Puis subitement, quelques jours plus tard, après un commencement d'action concertée, sans autre avis préalable, le Gouvernement de Berlin nous fit savoir qu'ayant obtenu l'abrogation de l'article 3 de la Convention anglo-congolaise, qui seul présentait pour lui une réelle importance, il considérait la solution intervenue comme satisfaisante, et ne désirait plus poursuivre l'affaire engagée ».

C'était sa façon de faire comprendre à l'Angleterre que l'inimitié de la France contre celle-ci allait bien jusqu'à soutenir les revendications allemandes, mais que l'Allemagne au contraire ne i>oulait pas soutenir la France contre l'Angleterre.

Les hommes d'Etat français continuèrent néanmoins à agir comme s'ils ne comprenaient pas cette tactique ou comme si elle ne les inquiétait pas ; les rapports franco-anglais continuèrent donc à être fort mauvais et à donner lieu à des avertissements publics des hommes d'État anglais. L'un d'eux, Lord Rosebery, qui remplaça Gladstone le 7 mai 1894, montra

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