‹ La diplomatie de Guillaume IIChapitre 121 sur 133 · MENACES ALLEMANDES · texte numérisé non relu

MENACES ALLEMANDES

le 30 à 1 h. 20 du soir, d'une façon fort amicale, quoique sans céder.

Simultanément, le prince Henri de Prusse, qui revenait d'espionner les sentiments du peuple et du gouvernement anglais, télégraphia au roi George pour lui demander « d'user de son influence sur la France et sur la Russie pour qu'elles restent neutres... Il considérait que c'était un moyen sûr (et peut-être le seul possible) de maintenir la paix en Europe... » {Coll. Doc, 538.)

On voit que jusqu'à la dernière heure, Guillaume et ses affidés ont tenu le même langage aux Russes : « Cédez et humiliez-vous, ou c'est la guerre ».

La mobilisation générale russe ordonnée dans la matinée, fournit à l'Empereur allemand la preuve que le Tsar ne s'humilierait pas ; l'ayant apprise dans la journée du 31, il fit aussitôt proclamer « l'état de menace de guerre » qui permettait à l' Etat-major de commencer l'exécution de la mobilisation tout en soutenant qu'il ne mobilisait pas. Le Chancelier annonça cette mesure à Saint-Pétersbourg. « La mobilisation suivra si la Russie n'arrête pas toute mesure de guerre contre nous et contre l'Autriche- Hongrie dans les douze heures et ne nous la notifie pas d'une façon précise. Communiquez ceci immédiatement à M. Sasonofî et télégraphiez l'heure de la communication. »

Un télégramme presque identique fut adressé à la France ; le Chancelier ajoutait seulement : « La mobilisation implique inévitablement la guerre. Demandez au gouvernement français s'il entend rester

neutre dans une guerre russo-allemande. La réponse doit être faite dans les 18 heures... »

Après le départ du télégramme du Chancelier pour Saint-Pétersbourg, Guillaume télégraphia à son tour au Tsar à 2 heures du soir, pour lui dire la même chose moins brièvement. Avant que Nicolas eut reçu ce télégramme, il en avait expédié un autre à Guillaume pour justifier ses préparatifs militaires et exprimer « son espoir dans le succès de sa médiation à Vienne ».

L'ambassadeur d'Allemagne s'acquitta de sa communication auprès de M. Sasonofî, dans la nuit du 31 juillet au 1®^ août, à minuit.

« Il était manifeste, » dit le baron Beyens f ) que la Russie qui avait refusé deux jours auparavant d'interrompre ses préparatifs militaires, n'accepterait pas l'ultimatum allemand sous la forme impérieuse et avec le minime délai qui le rendaient encore plus injurieux. Cependant, comme aucune réponse de Saint-Pétersbourg n'était arrivée le lendemain dans l'après-midi, MM. de Jagow et Zimmermatin {je le tiens de ce dernier) coururent chez le Chancelier et chez l'Empereur afin d'obtenir que l'ordre de mobilisation ne fut pas lancé encore et que Sa Majesté attendît jusqu'au jour suivant... Peut-être espéraient-ils contre toute espérance, une proposition conciliante de la Russie. Ce fut la dernière manifestation de leur pacifisme expirant ou le dernier réveil de leur conscience. Leurs efforts se brisèrent contre l'opposition irréductible du ministie de la Guerre et

(1) Revue des Deux Mondes, 1er juin 1915, p. 502.

TÉLÉGRAMMES D l' KAISER ET DU TSAR 363

des chefs de l'armée qui représentèrent à l'Empereur les conséquences fâcheuses d'un retard de vingtquatre 'heures. L'ordre de mobilisation de l'armée et de la flotte fut donné à cinq heures de l'aprèsmidi {'■) et porté aussitôt à la connaissance du public par une édition spéciale du Lokal Anzeiger. La mobilisation devait commencer le 2 août. » (-)

L'espoir d'une réponse russe exprimée par MM. de Jagow et Zimmèrmann n'était pas chimérique. Le 1^^, à 2 heures du soir, le Tsar télégraphia à Guillaume : « Je comprends que vous soyez forcé de mobiliser, mais je souhaiterais avoii de vous la même garantie que je vous ai donnée, à savoir que ces mesures ne signifient pas la guerre et que vous continuerez à négocier pour le bien de nos deux pays et

(*) « Dans l'après-midi du samedi 1^' août 1914, la femme du lieutenant-général Helmuth von Moltke, alors chef du grand Etat-major général, rendit visite à une maison de Berlin que je ne désignerai pas. La Frau Generalstahschef donnait des marques évidentes d'agitation. « Ach, quel jour je viens de passer, Kinder, commença-t-elle. Mon mari est rentré juste quand j'allais sortir. Brisé de fatigue, il se jeta sur un sopha, m'expliquant qu'il venait d'achever un travail de trois jours, le plus dur qu'il eut encore accompli de toute sa vie : il avait contribué à persuader à l'Empereur de signer l'ordre de mobilisation ! » (S. Reinach, apud Revue Critique du 19 août 1916, d'après F. H. Wile, The Assault. — M. Reinach ajoute : Ce témoignage est corroboré par un texte qui m'a longtemps embarrassé .-Au mois d'août 1915, l'^deperuZ de Bucarest pubUa le facsimilé d'une lettre adressée par un Junker à des amis et où se trouve la phrase suivante : « Quand on pense combien il fut difficile à H... de convaincre notre Empereur que le dernier moment était arrivé de laisser le cours libre à la guerre ! » — D'après F. W. Wile, l'Empereur après avoir signé, dit à Moltke, à Falkenhayn et au reste de la cUquc militaire : « Messieurs, vous vivrez assez pour le regretter. » {The Assault, p. 82). Elisabeth et Napoléon ont de naême essayé de faire croire qu'on leur avait escamoté l'ordre d'exécution de Marie Stuart et du duc d'Enghien.

(^) Un peu après 4 heures, le gouvernement français avait télégraphié l'ordre de mobilisation générale dont le premier jour était fixé au 2 août.

de la paix universelle qui est si chère à nos cœurs. » Guillaume répliqua : « J'ai montré hier à votre gouvernement le seul moyen d'éviter la guerre... Sa réponse ne m' étant parvenue, j'ai été forcé de mobiliser mon armée. Une réponse immédiate, claire et précise de votre gouvernement est le seul moyen d'éviter des maux sans fin. »

Le Kaiser écrivit ce télégramme vers 6 heures du soir, or, le Chancelier, évidemment par son ordre, avait télégraphié à 12 h. 52 à l'ambassadeur d'Allemagne l'ordre de remettre la déclaration de guerre s'il n'avait pas reçu la réponse exigée. Elle fut remise le l^r août à 7 h. 10 du soir (').

C'est certes une particularité foit remarquable et qui jette une vive lumière sur les procédés du Kaiser et de son Chancelier qu'après que le second eut télégraphié à 12 h. 52 à l'ambassadeur d'Allemagne en Russie de déclarer la guerre, le [premier télégrapha vers 5 heures au roi d'Angleterre, vers 7 heures au Tsar, sans rien leur dire de cette déclaration de guerre, silence qui fut d'ailleurs imité par le second

(^) Le Times du l^f août (1915 ?) décrit cette scène ainsi : « Voyant que la Russie n'avait pas répliqué à l'ultimatum allemand, le comte de Pourtalès se rendit au ministère des Affaires étrangères de Russie et insista pour voir M, Sasonoff. D'une voix tremblante d'émotion, il demanda si la Russie acceptait la demande de l'Allemagne de démobiliser. M. Sasonoff répondit que le silence du Gouvernement russe équivalait à un refus. Le comte de Pourtalès réitéra sa question une seconde fois. M. Sasonoff réitéra son refus. Le comte répéta sa demande une troisième et dernière fois et le ministre répliqua de nouveau par un refus ferme. Là-dessus, l'ambassadeur prit congé, tout abattu, et tendit le texte d'une note verbale. Dans la hâte de cette scène, on ne fit point attention que ce document contenait les deux réponses à une alternative, l'une d'elles exprimant la satisfaction de l'Allemagne de la capitulation hypothétique de la Russie. »

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