‹ La diplomatie de Guillaume IIChapitre 127 sur 133 · DÉCISIONS ANGLAISES · texte numérisé non relu

DÉCISIONS ANGLAISES

en même temps que la protestation du ministre d'État du Luxembourg annonçant la violation de la neutralité de son pays par les troupes allemandes qui y étaient entrées dès la veille. Ces deux nouvelles étaient probablement inconnues du Cabinet anglais (^) quand il délibéra le matin du 2. Il se décida cependant « à donner à la France l'assurance que si la flotte allemande pénétrait dans la Manche ou passait par la mer du Nord pour entreprendre des expéditions de guerre contre les côtes ou la marine marchande françaises, la flotte anglaise les protégerait de tout son pouvoir, cette assurance n'étant d'ailleurs donnée que sous réserve de l'approbation du Parlement. » {Anglais, 148.)

Cette mémorable décision procurait à la France la maîtrise incontestable de la Méditerranée, car le gouvernement italien avait fait savoir au gouverne-

(i) Le Times du 3 août dit (p. 7) : « Hier matin, le Cabinet tint une séance de 11 h. à 2 h. Pendant sa durée, plusieurs messagers du Foreign Office, de l'Amirauté et du War Office arrivèrent au n° 10 de Downing Street avec des dépêches... Le Cabinet se réunit une seconde fois à 6 h. 30 et siégea une heure et demie... On croit savoir (It is understood) que la ligne de conduite qui doit être suivie immédiatement par ce pays a été matériellement changée par les nouvelles qui arrivèrent depuis la réunion du matin. A 6 h., il était manifeste que rAUemagne avait rompu les traités, violé la neutralité du Luxembourg, et envahissait la France sans la formalité d'une déclaration de guerre et avant que son ambassadeur ait été rappelé de Paris. A la lumière de ces faits, les doutes manifestés à la réunion du matin s'évanouirent presque complètement, et le Cabinet se disposa à accomplir d'un commun accord les devoirs imposés par le péril national. Pendant la première partie de la journée, on croyait fortement que plusieurs membres du Cabinet démissionneraient aujourd'hui, mais la séance du soir a fait serrer les rangs et on croit savoir que s'il y a des démissions, elles seront peu nombreuses et de peu d'importance. Les principaux membres du gouvernement ont agi constamment en complet accord. »

ment sllemand qui l'avait informé le 31 juillet ou le l®'' août de la présentation des ultimatums à la France et à la Russie, « que la guerre entreprise par l'Autriche et les conséquences qui pouvaient en résulter avaient, d'après les propres paroles de l'am^ bassadeur d'Allemagne, un objet agressif, étaient, par conséquent, toutes deux en conflit avec le caractère purement défensif de la Triple-Alliance, et que dans ces circonstances l'Italie resterait neutre. » {Anglais, 132.)

Aucun des documents publiés jusqu'ici ne prouve que le gouvernement allemand ait été informé immédiatement de la décision du gouvernement anglais de faire attaquer la flotte allemande si elle essayait d'attaquer les côtes françaises. // ny avait d'ailleurs pas de raison de la lui communiquer jusqu'à ce que la guerre ait été déclarée par l'Allemagne à la France ou jusqu'à ce que la France ait. été attaquée sans déclaration de guerre. On sait que ce dernier mode de procéder a été préconisé avec force par le maréchal dé Moltke. Ce qu'a dit M. G. Blanchon {'■), que le 1^^ août l'escadre allemande croisait au large des côtes belg^es, donne à penser que quelque chose de ce genre a pu être préparé en ce qui concerne l'attaque sur mer. On ne se trompe certes pas beaucoup en affirmant que seule la crainte, d'une part, d'exaspérer l'opinion publique anglaise, d'autre part d'engager la flotte allemande loin de ses ports dans un combat plutôt inégal et où tout navire endommagé

(1) Revue des deux Mondes, 1916, t. XXXII, p. 857.

eut été un navire perdu, a empêché cette attaque à l'improviste par mer. En effet, « le 1®^ acfût, continue M. G. Blanchon, Téscadre anglaise de la mer du Nord, bien qu'elle ne l'emportât pas beaucoup à ce moment sur les forces navales allemandes, fit mine de lui couper la retraite. La décision de l'Angleterre était encore incertaine. Pourtant l'amiral allemand, inquiet, revint en toute hâte à Cuxhaven. »

Si la date donnée par M. Blanchon est exacte, on peut croire que cet incident de stratégie d'avantguerre fut pour beaucoup dans la décision communiquée à M. Cambon. Ce qui reste obscur, c'est la raison pour laquelle Guillaume qui, d'ordinaire, agit si habilement, s'est obstiné à provoquer l'Angleterre en envahissant- la Belgique. Il ne paraît pas avoir cru que l'Angleterre marcherait dès le premier pas qu'il ferait au-delà de la frontière belge ; il paraît, au contraire, avoir espéré qu'à cause de ses embarras intérieurs, elle n'interviendrait pas quoi qu'il fit. C'est ce qui découle de l'aveu du prince Lichnowsky « qui avait dit à l'Empereur que les querelles intérieures rendaient pour l'Angleterre une lutte impossible et que l'instant était venu de frapper ». Mais ce qui déroute, c'est que le Kaiser, si, comme tout le prouve, il désirait la neutralité de l'Angleterre, ait continué à vouloir faire exécuter le plan élaboré en 1905 précisément pour l'éventualité alors nouvelle d'une guerre contre la France et l'Angleterre simultanément. Le bon sens voulait qu'il revînt à ceux des plans antérieurs qui comportaient la défensive contre la France et l'offensive contre la Russie. La demande

de l'Angleterre au sujet de la neutralité de la Belgique le 31 juillet et l'avertissement de sir E. Grey le 1®^ août, auraient dû suffire à détourner d'une opération pouvant déterminer l'attaque d'un adversaire aussi puissant que l'Angleterre. Diverses raisons firent passer outre.

Plusieurs sont d'ordre militaire. Les Russes, qui proclamaient eux-mêmes la lenteur de leur niobilisation, annonçaient l'intention de battre en retraite jusqu'à ce qu'elle ait été achevée. Effectivement, dès qu'ils apprirent la déclaration de guerre, ils firent retirer vers Test les garnisons qu'ils avaient en Pologne. Ce mouvement était prévu et à peu près certain. Mais avant même de l'avoir appris, les Allemands envahissaient le Luxembourg le dimanche 2 août de grand matin [Franc., 131). Sans doute, il n'y avait pas là un signe indiscutable de l'intention de prendre l'offensive contre la France et d'envahir la Belgique ; on pouvait, en effet, croire que les Allemands, voulant se tenir sur la défensive, préféraient défendre la frontière sud du Luxembourg (40 kilomètres) plutôt que sa frontière est (84 kilomètres). La déclaration remise le 2 août à Paris (et sans doute dans les autres capitales) que « les mesiirës prises par l'Allemagne dans le Grand- Duché de Luxembourg ne constituaient pas un acte d'hostilité » [Franc., 133) pouvait être ou une ruse destinée à tranquilliser le gouvernement fran'çais de façon à l'empêcher de troubler Toccupation du Luxembourg, ou une preuve que le gouvernement allemand hésitait encore à nous faire la guerre. Les faits conconai-

INVASION DE LA B E L G I Q f E 383

tants aujourd'hui connus permettent d'affirmer que le premier motif seul avait influé Guillaume, en matière militaire, agissait suivant des théories connues et l'une de celles-ci a été résumée par Bernhardi (^) :

« Si l'Allemagne avait à soutenir une double guerre contre la France et la Russie, il serait désirable, au point de vue politique, de porter d'abord un coup aussi foudroyant que possible à la France dont l'hostilité contre nous serait assurément plus acharnée que celle de la Russie. On aboutit aux mêmes conclusions si l'on considère que la France sera beaucoup plus vite prête que la Russie où la mobilisation et la concentration demandent beaucoup plus de temps : on peut espérer battre les Français, avant que les Russes soient à craindre. On peut considérer aussi qu'une victoire rapide sur la France paralyserait aussitôt le commandement" russe et aurait un effet rafraîchissant sur V Angleterre, qui peut-être n inclinerait pas à prendre parti pour les Français. »

Ce passage n'est pas isolé : le même auteur développe des vues analogues aux pages 184 et 306 du même ouvrage et à la page 164 de Deutschland und der nàchste Krieg (publié en 1912), Elles avaient déjà été exposées par Von der Goltz.

A cette raison scientifique s'ajoutaient des raisons personnelles. Cohime je l'ai déjà fait observer, une des causes qui poussaient Guillaume et Moltke (et probablement François-Ferdinand et Conrad von Hœtzendorf I à faire la guerre, était le désir naturel

(^) La Guerre actuelle, II, 74.

à tout inventeur d'exécuter les plans admirables conçus par lui. De Moltke, qui avait succédé à Schliefîen en 1905, était, très probablement, l'auteur du plan d'invasion de la Belgique et d'une percée entre Anvers et Namur pour prendre la ligne de la, Meuse à revers. Il s'en promettait incontestablement des résultats grandioses et devait d'autant plus désirer son exécution que le rôle de Tarmée allemande dans Test promettait d'être fort modeste, même si les Russes étaient battus. A elle devait échoir (comme il arriva en 1915) Fattaque de la ligne de la Narew et celle de la Vistule de Varsovie à Ivangorod, deux opérations qui promettaient peu de succès. Le combat décisif devait dans ce cas se livrer à l'aile droite, formée par l'armée autrichienne et qui devait rejeter vers le nord l'aile gauche russe qu'aucun obstacle naturel ne protégerait. Ce n'était pas pour voir leur gloire éclipsée par celle de l'Autriche et de C. de Hœtzendorf que Guillaume et Moltke poussaient à la guerre. Il était donc naturel qu'ils ne renoncent à l'offensive en Belgique que si des raisons décisives la leur interdisaient.

Une raison de ce genre eut été la conviction que l'Angleterre n'interviendrait pas si l'Allemagne n'envahissait pas la Belgique. Sur ce point, Guillaume et Bethmann s'en remettaient aux dires du. prince Lichnowsky. Celui-ci avait déjà dit que « l'instant était venu de frapper parce que les luttes intérieures semblaient rendre pour l'Angleterre une lutte impossible ». Les Anglais eux-mêmes l'avaient craint, particulièrement après l'échaafîourée de Dublin le

26 juillet (^), et la difficulté d'arriver à un accord au sujet des affaires d'Irlande ne diminuait pas, quand le 31, Mr. Asquith proposa d'ajourner leur discussion à raison de l'iniminence de la guerre européenne et de (( l'inaportance vitale pour le monde entier que l'Angleterre puisse parler avec l'autorité d'une nation qui n'est pas divisée ». Mr. Bonar Law y donna son assentiment, ajoutant qu'il parlait non seulement au nom des Unionistes, mais aussi des habitants de l'UIster.

L'union de tous les Anglais pour soutenir le gouvernement se fit immédiatement, ce qui eut dû faire comprendre au prince Lichnowsky que l'Angleterre « pouvait lutter », mais une autre cause semblait devoir la maintenir dans la neutralité : « l'attitude d'une grande partie des Libéraux était encore incertaine. Beaucoup d'entre eux condamnaient toutes les guerres (ou presque toutes) comme criminelles ; un plus grand nombre soutenaient que le Foreign Office avait des préjugés contre l'Allemagne ; ils avaient en horreur l'idée de combattre pour défendre l'équilibre européen ou pour rendre plus forte la Russie, puissance considérée comme moins civilisée que l'Allemagne et qui était l'ennemi historique de

(^) « Le dimanche 26 juillet, une échaufîourée se produisit à Dublin entre des francs-tireurs nationalistes et des soldats anglais. Plusieurs nationalistes furent tués et beaucoup blessés. Dans l'Irlande nationaliste se répandit un esprit de haine féroce envers l'Angleterre et l'Ulster. Les perspectives du Bill de réforme qui avait pour but de pacifier l'Ulster en lui assurant son indépendance de Dublin, parurent sans espoir. La Grande-Bretagne fut simultanément menacée d'une guerre civile, d'une révolte des nationalistes contre le Gouvernement et d'un désaccord dans le Cabinet. Le bras droit de l'Angleterre sembla paralysé. » (J.-E. Barker, The Foundations of Germany, p. 187.)

l'Empire britannique dans l'Inde. Les protestations contre l'abandon dQ sa neutralité par la Grande- Bretagne se renaarquaient surtout dans le Mçtnchester Guardian et le Daily News, et des manifestes dans le même but étaient publiés par divers groupes de personnages importants ; les évêques de Lincoln et de Hereford, le Comité britannique pour la neutralité, etc. Un groupe de savants, appartenant en général à l'Université de Cambridge, déclara que la guerre contre l'Allemagne dans l'intérêt de la Russie et de la Serbie, serait « un péché contre la civilisation», et le Labour Leader appela « les ouvriers syndiqués » à manifester partout contre la guerre. » {'■)

Mr. Lloyd George le déclara plus tard franchement à un Américain : « Le samedi (l^r août), après que la guerre eut été déclarée sur le continent, un plébiciste des électeurs de la Grande-Bretagne eut montré que 95 0/0 d'entre eux étaient opposés à ce que leur patrie se laisse engager dans cette guerre. De puissants financiers de la Cité, qu'il était de mon devoir d'entendre ce jour-là au sujet de la situation financière, terminèrent leur conférence avec moi en exprimant avec force l'espoir que la Grande-Bretagne « se tiendrait à l'écart ». L'invasion de la Belgique fit la différence essentielle, autant que j'ai pu le voir, entre la paix et la guerre, et je puis même ajouter, changea le désir de paix chez notre peuple, en une" insistance pour la guerre ; si Ton avait voté sur la question le mardi suivant, 99 0/0 auraient été en fa\eur de la

(1) Annual Register, 1914, p. 168.

guerre^ et les intéressés dans îa Cité, qui savaient que notrv? participation à une grande guerre européenne entraînerait une grande perte pour eux et pourrait les ruiner, qui étaient le samedi unanimement opposés à la guerre, étaient le mardi aussi unanimement pour elle ».

« Sans l'invasion de la Belgique, la plupart ou peutêtre tous mes collègues auraient été partisans de la neutralité. Si l'Allemagne avait été sage, elle n'aurait pas mis le pied sur le sol belge et le gouvernement libéral ne serait pas intervenu. L'Allemagne a commis une grave erreur. »

Ce que l'ambassadeur d'Allemagne et ses collaborateurs connaissaient le mieux en Angleterre, était justement les milieux pacifistes, financiers et germanophiles qui s'agitaient ainsi. On y était de tout temps tombé d'accord avec les interlocuteurs allemands sur la nécessité morale pour l'Angleterre de rester neutre en cas de guerre. Comme ces neutralistes anglais étaient d'une absolue bonne foi, ils croyaient tout natLirellement à la bonne foi de leurs interlocuteurs teutons et ne se représentaient nullenient que ceux-ci étaient les instruments d'un empereur aussi déloyal que Frédéric II ou que Napo- • léon I®^. Ils n'avaient donc jamais discuté avec eux la question de la neutralité de la Belgique ; mais le prince Lichnowsky quand son gouvernement lui fit part de son intention d'envahir ce pays, aurait dû être assez perspicace pour l'avertir de la presque impossibilité d'obtenir le maintien de la neutralité anglaise dans ce cas. L'invasion de la Belgique par

l'arinée allemande, dans tous les cas un acte déloyal^ pouvait, il est vrai, dans certaines circonstances, présenter des avantages, mais à la condition de ne pas décider l'Angleterre à intervenir. Guillaume eut-il renoncé à envahir la Belgique et se fut-il borné à la défensive sur notre frontière si le prince Lichnowsky l'avait averti en temps voulu de la nécessité pour lui de renoncer à cette partie de son plan : on ne le sait. Ce qui est certain, c'est que le prince l'en a averti si tard que le Kaiser n'en a pas profité.

La rapidité avec laquelle le gouvernement allemand entraîî.a son peuple dans la guerre est d'ailleurs la cause pour laquelle Lichnowsky n'a pu donner cet avertissement en temps voulu. C'est le 31 au soir que la question au sujet de la neutralité de la Belgique a été posée pî r l'ambassadeur d'Ajigleterre à Berlin à M. de Jagow et au Chancelier. La réponse ambiguë faite par eux fut connue de sir E. Grey le l^i" au matin. Mais les hommes d'Etat anglais, toujours désireux d'éviter la guerre et ignorant que. Guillaume la voulait à tout prix, passèrent ce jour-là à négocier pour obtenir que l'Allemagne et la France restent armées, mais sans combattre, si la guerre éclatait entre l'Autriche et la Russie ; ce n'est que le 2 août que la déclaration de guerre à la Russie leur ayant' appris que l;i guerre ne pouvait plus être évitée, Sir E. Grey fut autorisé à donner à M. Cambon «l'assurance que la flotte britannique protégerait la côte et la marine m;irchande française. » {Franc., 137.)

Ce jour-là, les ministres anglais tinrent deux fois Conseil, de 11 heures à 2 heures et 6 h. 30 à 8 heures..

puis M. Asquith présida Uii conseil de guerre à 10 heures du soir, mais comme c'était un dimanche, la plupart des amis communs des ministres et des diplomates allemands étaient à la campagne ou y allèrent. Cette circonstance rendit plus difficile et plus lent pour le prince Lichnowsky d'apprendre ce qui s'était passé. Il finit cependant probablement par savoir que le Cabinet, ce matin-là, « avait conclu que le respect de la neutralité de la Belgique était une des conditions de celle de l'Angleterre ». Aussi le 3 « au moment où sir E. Grey partait le matin pour le Conseil, le prince qui l'avait déjà vu la veille, vint le prier avec insistance de lui dire que la neutralité de l'Angleterre ne dépendait pas du respect de la neutralité belge; Sir E, Grey se refusa à toute négociation à ce sujet. » (')

Pendant ce temps, les autorités militaires et diplomatiques de l'Allemagne exécutaient avec la régularité d'une machine des ordres reçus d'avance. Le 2 au matin, les Allemands achevaient d'envahir le Luxembourg : « toutes les troupes qui arrivaient prenaient la route d'Arlon », c'est-àdire de la Belgique. Le même jour à 7 heures du soir, le ministre d'Allemagne à Bruxelles remettait l'ultimatum au gouvernement belge. Environ à la même heure, le ministre d'Allemagne se rendait chez le

(1) Franc, 144. — Le 27 août 1914, répondant à une interpellation de M. Keir Hardie, sir E. Grey a dit : « Le lundi 3 août, je vis l'ambassadeur allemetnd sur sa demande le lundi matin. Quoique déclarant ne pas connaître les plans des autorités militaires allemandes, il me pressa avec une grande force de ne point faire de la neutralité de la Belgique une de nos conditions quand je parlerai à cette Chambre. »

jaiïiistre des Affaires étrangères des Pays-Bas « pour lui expliquer la nécessité où s'était trouvée l'Allemagne de violer la neutralité du Luxembourg, ajoutant qu'il aurait le lendemain une nouvelle communication à lui faire », En effet, le 3 au matin, il annonçait l'entrée des troupes allemandes en Belgique « pour éviter, déclarait-il, une occupation de ce pays par la France.» [Franc., 140.)

Le gouvernement belge n'avait pas été surpris par l'ultimatum allemand. Dès le 29 juillet, il avait placé l'armée sur le pied de paix renforcé, puis le 31, ayant appris que « l'état de danger de guerre » avait été proclamé en Allemagne, il avait décidé de mobiliser l'armée belge, fixant le premier jour de la mobilisation au 1^^ août [Belge, 10 et 11). Le 31, également, le secrétaire général du ministère des Affaires étrangères avait rappelé au ministre d'Allemagne les assurances d'observer la neutralité données en 1911 et en 1913 par MM. de Bethmann-Hollweg et de Jagow et en avait reçu comme réponse qu'il était certain que les sentiments exprimés à cette époque n'avaient pas changé [Belge, 12.) Cette assurance fut renouvelée par lui le 1^^ au soir ou le 2 au matin, [Belge, 19.) Le 2, l'attaché militaire allemand « se portait encore garant des dispositions amicales du gouvernement impérial. » [Re<^ue des Deux Mondes, 15 février 1916, p. 892.) Mais les réponses systémati-* quement imprécises des Allemands avaient trop éveillé les soupçons des Belges pour que l'ultimatum les ait surpris. Il les attrista seulement, car ils entrevirent quelles calamités menaçaient leur patrie jus-

qu'alors si heureuse. Le 3 août à 7 heures du matin, une ferme réponse fut remise au ministre allemand : en même temps, le roi Albert télégraphiait au roi George pour « faire un suprême appel à l'intervention diplomatique du gouvernement anglais pour Sauvegarder l'intégrité de la Belgique ». {AngL, 153.) < 11 est indubitable que le prince Lichnowsky dut télégraphier à Berlin le 3 au matin, le refus de sir E. Grey de lui déclarer « que la neutralité de l'Angleterre ne dépendait pas du respect de la neutralité belge », mais Guillaume et Bethmann-Hollweg continuèrent à faire preuve de la même incapacité de saisir cette modalité de la situation qui faisait l'objet de leurs méditations depuis de longues années. Rien n'était plus facile pour eux pendant toute cette journée du 3 que de contremander les ordres de déclarer la guerre à lo France et à la Belgique et d'ordonner aux troupes désignées pour envahir ce dernier pays d'avoir à se porter vers l'est. On ne sait ce qu'ils firent ce jour-là, mais à coup sûr ils laissèrent stupidement passer l'occasion de commencer la guerre par un grand succès diplomatique qui en eut entraîné d'autres plus grands encore. Ces deux hommes, d'une intelligence si vive et si perspicace, furent en ce jour décisif, nettement inférieurs à- eux-mêmes. Leur inaction, à ce moment où il leur était si facile de voir ce qu'il fallait faire, donne à croire qu'épuisés intellectuellement et moralement par les efforts et les émotions des derniers jours, ils étaient devenus trop nerveux pour écouter un conseil ou refaire d'euxmêmes le bilan de leur situation. Ce conseil d'ailleurs.

seuls Jagow, Zimmermanji et Lichnowsky pouvaient le leur donner, et les deux preniiers, habitués depuis le commencenaent de la crise à voir dédaigner leurs avis, devaient être peu enclins à le risquer ; on ignore jusqu'à quel point le troisième le donna ; niais il est impossible que ses télégrammes n'aient pas contenu des indications qui y étaient équivalentes.

Quoi qu'il en soit, le gouvernement allemî nd semble [avoir l'abandonné Lichnowsky à lui-même. Celui-ci, voyant que les sentiments des neutralistes, anglais étaient grandement modifiés par les nouvelles de l'action allemande dans le Luxembourg et en Belgique, fit publier dans l'après-midi une note annonçant que si l'Angleterre restait neutre, l'Allemagne n'attaquerait pas la France dans le nord par mer et ne ferait pas usage des côtes hollandaises et belges. De cette façon, était-il dit, la Grande-Bretagne, quoique restant neutre, aiderait la France aussi bien que si elle prenait part à la guerre, « Cette ofîre fut jugée ridicule, et la conversion des libéraux qui étaient encore opposés à la guerre fut achevée par le discours que sir E. Grey prononça peu à près dans la Chambre des Communes. »

Après avoir déclaré que l'Angleterre n'avait d'engagement avec personne, le ministre annonça que sous réserve de l'approbation du Parlement, il avait cependant promis à la France que « si la flotte allemande entrait dans la Manche ou engageait dans la mer du Nord des hostilités contre les côtes ou la marine marchande françaises, la flotte britannique donnerait toute la protection en son pouvoir. » Il ajouta

qu'il croyait savoir que le gouvernement allemand ser'^it disposé, si l'Angleterre s'engageait à rester neutre, à s'engager de son côté à ce que ses flottes n'attaquent point les côtes du nord de la France. « C'est là, déclara sir E. Grey, un engagement insuffisant. »

« Une considération qui devient de plus en plus grave, ajouta-t-il, est la neutralité de la Belgique. »

Le ministre lut alors, au milieu de la profonde émotion de la Chambre, le noble appel adressé par le roi des Belges au roi George. Il termina en disant que « l'Angleterre ayant un grand et vit d intérêt au maintien de l'indépendance et de l'intégrité de la Belgique, si la neutralité de celle-ci était violée, la situation serait claire. Le gouvernement anglais ne pouvait faire une proclamation de neutralité inconditionnelle. »

Le discours de sir E. Grey, commencé un peu après 3 heures fut terminé vers 4 h. et demie. Avant que le gouvernement allemand en ait eu connaissance, M, de Schoen, à 18 h. 45, remettait à M. Viviani la déclaration de guerre de l'Allemagne (^). Elle était basée sur « la constatation d'un certain nombre

(^) « On raconte à Paris qu'à ce moment suprême... conscient du triste rôle qu'il joucdt par ordre, honteux pour son pays dans le tréiond de son àme du vide lamentable de la déclaration de guerre qu'il devait porter au gouvernement de la République, M. de Schoen arpentait avec ostentation la rue de Lille (où est située l'ambassade d'Allemagne). Il appelait, il semblait provoquer l'injure publique ou la voie de fait qui eussent corsé aux yeux du monde les griefs de son pays contre la France... Il attendit l'outrage en vain. Il dut rompre, la mort dans l'âme, sur l'histoire des aviateurs de Nuremberg et autres prétextes non moins détestables. » (Maur. ^Iuret, L'Evolution de Guillaume II, p. 299).

d'actes d'hostilité caractérisée commis sur le territoire allemand par des aviateurs militaires français. » {')

L'immense majorité des Allemands croient naïvement que leur Empereur et leur Chancelier ne sont point des menteurs. Ceux de Nuremberg, l'un des endroits où les deux sinistres tartuffes prétendaient que l'on avait jeté des bombes, ont relevé depuis « l'erreur » qu'ils avaient commise en ce qui concernait leur ville (^) !

XJne remarque curieuse est que la déclaration de guerre à la France eut lieu presqu'à l'heure que le Chancelier faisait entrevoir au gouvernement anglafs comme un délai de grâce s'il négociait avec l'Allemagne « pour la garantie inconditionnelle de la neutralité de la France ». Dans ce cas, le Chancelier garantissait que « les troupes allemandes ne passeraient pas la frontière française avant lundi à 7 heures du

(*) « Plusieurs de ces derniers », continuait ce document, « ont manifestement violé la neutralité de la Belgique, survolant le territoire de ce pays ; l'un a essayé de détruire des constructions près de Wesel, d'autres ont été aperçus sur la région de l'Eiffel, un autre a jeté des bombes sur le chemin de fer près de Karlsruhe et de Nuremberg. » (Franc., 147). L'auteur de J'accuse (édition fr., p. 155) remarque : « Seuls les « Messieurs » de la Wilhelmstrasse pourraient nous dire comment on peut se rendre compte qu'un aviateur qui jette des bombes à Nuremberg, à Karlsruhe ou à Wesel, a survolé le territoire belge. Mais ce qu'il y a encore de plus curieux, c'est le fait que les « avions » de M. de Schoen se sont transformés en « dirigeables » dans le cerveau de M. de Below-Saleske (voyez la note qu'il fit remettre le 3 août au ministre belge des Affaires étramgères, Belge, 21), et qu'ils sont devenus dans le discours du Chancelier, du 4 août, « des patrouilles de cavalerie et des compagnies qui ont fait irruption sur le sol de l'Empire ! »

(^) Voir pp. 58-62 du remarquable ouvrage de Thomas F.-A. Smith, What Germany thinks of the war, une analyse de la façon dont ces mensonges furent lancés dans les journaux.

soir ». Oji se rappelle que le télégramme du Chancelier a. été rédigé en même temps qu'était signé l'ordre de mobilisation ; d'autre part les opérations militaires devaient commencer par l'invasion de la Belgique et non par celle de la France ; comme l'invasion de la Belgique exigeait de grandes forces et beaucoup de matériel pour réussir, il fallait donc qu'un certain temps s'écoule entre le moment de la mobilisation et celui où la frontière belge serait franchie. Dans le cas actuel il a fallu deux jours et demi (^). D'autre part, comme on ne voulait pas prendre l'offensive du côté de la France, il y avait intérêt à reculer le plus possible l'heure de la déclaration de guerre afin de perfectionner le plus possible les positions préalablement fortifiées contre lesquelles on espérait que les Français viendraient faire massacre r l'élite de leurs troupes dans vue offensive stupide. Si donc la Belgique devait être envahie le 4 au matin, la 'déclaration de guerre à la France devait avoir lieu au plus tôt la veille au soir. C'est ce qui a eu lieu. Le télégramme du Chancelier trahit donc que le Kaiser mentait au roi George en lui disant que dans l'espoir dé sa garantie, « il retenait à ce moment par télégraphe et par téléphone ses [troupes de traverser la frontière française ». Elles étaient si loin de faire ce mouvement à ce moment-là que le

(^) Au commencement de 1914, M. le général Buat, officier d'ordonnance du général Pau et de M. Millerand, a publié une très remarquable brochure sur « La Concentration allemande ». Ses raisonnements le conduisaient à admettre, p. 38, que les Allemands envahiraient le Grand-Duché et le Luxembourg belge le 3^ jour de la mobilisation. On voit que son calcul était exact pour la Belgique.

lendemain 2 août, pour n? pas déclancher l'offensive française un 'jour plus [tôt qu'il n'était nécessaire, M.^de Schoen fut chargé d'assurer au gouvernement français « que les mesures militaires prises par l'Allemagne dans le Luxembourg ne constituaient pas un acte d'hostilité ».

A partir du moment où la mobilisation allemande a été décrétée, le plan de M. de Moltke a été exécuté sans arrêt et tel qu'il avait été conçu avant de connaître les circonstances spéciales au milieu desquelles il a été réellement exécuté .Comme l'invasion de la Belgique devait en être le premier acte et qu'on avait conscience que cet acte ne serait approuvé ni de l'opinion mondiale, ni même de Topinion allemande, il avait été décide qu'une fois la mobilisation commencée, on ne s'arrêterait pas sur la frontière « pour ne pas dévoiler quel avait été le plan de campagne » et que l'on irait jusqu'à la guerre. De là la phrase : « Mobilisation signifie guerre », et la bizarrerie de cette déclaration de guerre à la Russie parce que la Russie mobilisait, étant donné que l'Allemagne ne prenait pas l'offensive contre la Russie, mais contre la Belgique. La déclaration de guerre à la Russie n'avait pour but que de fournir un prétexte pour mobiliser et engjager la guerre, après quoi les choses se déroulèrent suivant le plan adopté depuis longtemps, qui était admirablement étudié dans ses détails, mais qui devenait désavantageux puisqu'il entraînait l'entrée en lice d'^un adversaire aussi formidable que l'Angleterre.

Guillaume et Bethmann, qui n'avaient pas su le

reconndître pendant la journée du 3, ne surent pas mieux le comprendre dans la nuit du 3 au 4 ; par suite, le 4 à 6 heures du matin, M. de Below-Saleske vint annoncer au ministère des Affaires étransrères de Belgique que les troupes allemandes allaient entrer dans ce pays. En effet, à 8 h. 2 minutes du matin, celles d'Aix-la-Chapelle franchissaient la frontière à Gemmenich.

Avant de l'apprendre, sir E. Grey avait déjà envoyé le 4 août deux notes, la première, adressée au, gouvernement allemand, « protestait » contre la demande de passage à travers la Belgique et exigeait qu'iFn'y soit pas donné suite (Angl., 153), la [seconde, adressée au ministre anglais à Bruxelles, exprimait l'espoir que la Belgique « résisterait par tous les moyens en son pouvo'r » et annonçait que « le gouvernement de Sa Majesté dans ce cas, était décidé à se joindre à la Russie et à la Fiance » poux l'y aider. Ayant enfin appris la violation du territoire belge, sir E. Grey chargea sir E. Goschen de réitérer la demande du télégramme du matin et s'il ne recevait pas une demande favorable, de demander ses passeports en prévenant que le gouvernement anglais « prendrait toutes les mesures enTson pouvoir, pour défendre la neutralité de h Belgique. » [{Angl., 159).

Après avoir reçu le premier télégramme, sir E. Goschen alla trouver M, de Jagow qui lui dit qu'il avait le regret de lui annoncer que la violation de la Belgique était chose faite depuis le matin, et qu'ils ne pouvaient rev .nir en arrière ; « il leur était nécessaire d'entrer en France par le chemin le plus

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court et Je plus aisé, de façon à avalicer rapidement dans leurs opérations pour frapper le plus tôt possible un coup décisif. »

Pendant que cette entrevue avait lieu, la Chancelier prononçait au Reichstag son discours pour justifier la guerre. En le terminant, il parla de l'Angleterre : « Ce qu'a dit sir E. Grey hier, déclara-t-il, indique le point de vue de son gouvernement. Nous l'avons informé que tant que "la Grande Bretagne resterait neutre, notre flotte n'attaquera pas la côte septentrionale de la France, nous ne violerons pas l'intégrité du territoire et l'indépendance de la Belgique [H]... et sous condition de réciprocité, nous n'attaquerons pas la marine marchande française. »

Peu après à 7 heures du soir,^sir E. Goschen ayant reçu le second télégramme alla mformer M. de Jagow de l'ultimatum allemand. Il reçut la même réponse que le [matin et demanda ses passeports. Jagow <( exprima alors son poignant regret de l'écroulement de toute sa politique et de celle du chancelier : ils aidaient 'voulu conquérir Vamitié de la Grande-Bretagne et par elle se rapprocher de la France ...» (')

Goschen ayant exprimé le souhait de prendre congé du Chancelier, Jagow le pria d'aller le voir. « Je trouvai, écrit Goschen, le Chancelier très agité... Il dit que la mesure prise par le gouvernement de Sa Majesté était terrible... Pour un chiffon de papier,

(^) Mr. H. Begbie, racontant la visite de Loid Haldane en 1912, dit : Le « Dr. von Bethmann-Holhveg était connu comme un homme pacifique. Il disait à cette époque à l'un de ses simis allemands de Berlin, <jue c'était « le rêve de sa vie » d'arriver à une entente avec l'Angleterre ». {Vindication, p. 141, partie du livre revue par Lord Haldane.)

l'angleterre déclare la guerre 399

la Grande-Bretagne allait faire la guerre contre une nation apparentée... Le gouvernement anglais a-t-il pensé, me dit-il, au prix que lui coûtera la défense de la Belgique... Quand je le quittai, il me dit que le coup porté par la Grande-Bretagne en se joignant aux ennemis de l'Allemagne, était d'autant plus grand que jusqu'au dernier moment, lui et son gouvernement avaient travaillé avec nous et appuyé nos efforts pour maintenir la paix entre l'Autriche et la Russie. »

Les efforts du Chancelier dans ce sens avaient malheureusement été si mous qu'ils n'avaient abouti à rien de tangible.

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