TÉLÉGRAMME A K R U G E R
s'ouvrit à notre ambassadeur à Berlin, M. Herbette, de la possibilité d'une entente franco-allemande conclue dans le but de sauvegarder l'indépendance des républiques sud-africaines. Il fit valoir cfuel avantage l'Allemagne et la France avaient à ce que l'ambition anglaise en Afrique ne se donnât pas libre cours et ne détruisit pas léquilibre africain au détriment de leurs intérêts réciproques. Mais l'Allemagne, après avoir essayé de nous séduire, s'efforça d'amoindrir la portée de ses ouvertures : le baron Marschall fit savoir à notre ambassadeur qu'en aucun cas l'Allemagne ne voulait lier partie sur les questions vitales telles que celles d'Eg\^te, d'Orient ou de la Méditerranée. Ce que l'Allemagne désirait, c'était un accord capable d'exercer sur l'Angleterre une pression morale et de lui montrer que sur le terrain africain, les intérêts franco-allemands étaient solidaires.
« Que pouvions-nous répondre à des ouvertures aussi vagues... sinon des choses également vagues ?
« Cet échange de vues fut d'une rapidité excessive puisque le 3 janvier, l'empereur Guillaume lança au président Kruger son retentissant télégramme (^). Les choses en restèrent là et Berlin rede\'int silencieux.
« On a prétendu souvent qu'après avoir envoyé son télégramme à Kruger, Guillaume II se tourna vers nous, sollicitant notre concours en faveur d'une politique militante contre l'Angleterre, et que découragé par notre mauvais vouloir, il ne persévéra
(^) Il était ainsi conçu : c Je vous félicite sincèrement de ce que, sans faire appel aux puissances amies, vous avez réussi à l'aide des seules forces de votre peuple à maintenir la paix et l'indépendance de votre pays contre les bandes armées qui y étaient entrées. »
pas dans ses projets. On voit combien sont inexactes de telles allégations (^). »
Ce que M. Mévil écrivait en 1909 est confirmé par des déclarations faites au correspondant du Times le 29 octobre 1908 par un diplomate français qui était évidemment autorisé à les faire.
Depuis son avènement, Nicolas II était sous l'influence de Guillaume et des diplomates allemands. Les notations quasi sténographiques de Hohenlohe (Denkwûrdigkeiten, II, 520-523) gardent [un souvenir saisissant de la confiance naïve avec laquelle le jeune Tsar et ses ministres faisaient part aux Allemands de leur méfiance et de leur aversion pour l'Angleterre. Le télégramme à Kruger et la déclaration de Guillaume II que « l'Empire allemand était un empire mondial et qu'il fallait le réunir solidement avec les Allemands qui habitaient en dehors de ses frontières » avaient ému profondément l'opinion publique anglaise. Dans son télégramme à Kruger,
(^) Biilow donne les anecdotes suivantes comme preuve de la sagesss de la décision de Guillaume de ne point persister dans la voie où la dépêche à Kruger l'engageait : « Peu de jours après ce télégramme, quand l'enthousiasme pour cette manifestation était encore bruyant en Europe et en France, un ministre anglais demanda non sans inquiétude à un diplomate français si la France ne serait pas tentée de prendre parti pour l'Allemagne. « Soyez bien convaincu, » répondit le Français, « qu'aussi longtemps que l'Alsace-Lorraine sera allemande, le peuple « français, quoi qu'il arrive, verra dans l'Allemagne son adversaire « permanent et dans toute autre puissance un adversaire accidentel. » {Deutsche Politik, p. 110.) — « 48 heures après que la France eut cédé dans le conflit au sujet de Fashoda un ambassadeur de France, un des meilleurs cerveaux politiques de ce pays, fut interrogé par son collègue italien sur l'état des relations franco-anglaises. L'Italien demanda quelle répercussion cet événement aurait sur l'attitude de la France à l'égard de l'Angleterre. « Une répercussion favorable, répondit le Fran- « çais ! Nos différends au sujet du Soudan ayant été réglés, rien ne s'op- « posera plus à une entente complète entre nous et l'Angleterre. » Ihid., p. 112.)