‹ La diplomatie de Guillaume IIChapitre 20 sur 133 · PLANS CONTRE CONSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

PLANS CONTRE CONSTANTINOPLE

Guillaume l'avait félicité d'avoir vaincu les agrèsseurs « sans faire appel aux puissances amies ». Ces mots laissaient supposer qu'au moins l'expéditeur du télégramme avait l'intention de venir en aide aux Boers s'ils étaient attaqués, et les sentiments du peuple anglais donnaient à penser que cette éventualité pourrait se réaliser peu après. La faiblesse de la flotte allemande, les dispositions malveillantes de la France pour l'Allemagne, l'amitié de l'Italie et de l'Autriche pour l'Angleterre, faisaient que le Kaiser à cette époque pour soutenir Kruger pouvait tout au plus espérer l'aide de la Russie dont la flotte était également assez faible. Il y avait plus à perdre qu'à gagner dans une combinaison de ce genre. L'imagination fertile de Guillaume et de ses conseillers inventa autre chose pour protéger Kruger : ils poussèrent la Russie à attaquer Constantinople, persuadés que l'Angleterre lâcherait les Boers pour défendre cette ville et qu'alors l'Allemagne pourrait pêcher en eau trouble. Un Anglais qui eut par hasard connaissance de cette intrigue l'a racontée dans la National Review (vol. LU, p. 910).

L'ambassadeur d'Allemagne à Constantinople persuada à M. de Nélidofï, son collègue russe, que le temps était enfin venu de faire une nouvelle avance, à la fois politique et territoriale, vers Constantinople. Le bruit en courut dans cette ville et on ajoutait que l'ambassadeur de Russie méditait un coup décisif que son Gouvernement devait exécuter. On disait que les troubles arméniens qui agitaient à ce moment la Turquie étaient l'œuvre d'agents anglais ; l'am-

bassade d'Allemagne feignait de le croire et M. de Nélidofï y ajoutait foi. Cet ambassadeur s'imaginait que le moment de la grande crise de « l'homme malade » était venu.

« L'objet de la communication de l'Allemagne à M. de Nélidofï était l'assurance catégorique que si la Russie pouvait considérer cette coïncidence de circonstances favorables comme l'occasion qu'elle désirait depuis longtemps de faire valoir une prétention que l'Allemagne n'avait jamais contestée et obtenir le droit de faire passer ses navires de la mer Noire dans la Méditerranée, elle ne rencontrerait aucune opposition du Gouvernement allemand et pouvait même compter sur son appui diplomatique. »

Nélidofï bâtit son plan là-dessus.

« Les grandes lignes de ses propositions consistaient à obtenir du sultan deux bandes de territoire et 1<^ libre passage par les détroits en échange de l'amitié et de la protection de la Russie. »

Les hommes nouveaux qui entouraient le jeune empereur furent séduits par la proposition de M, de Nélidofï et le décidèrent à l'adopter. M. de Nélidofï fut appelé à Saint-Pétersbourg et l'amiral Tchitchagofï, chef de l' État-major général à Odessa fut envoyé inspecter les fortifications des Dardanelles et dresser les plans pour une descente militaire. On parla de ces allées et venues dans les ambassades de Constantinople et on y entrevit quelque chose de ce qui était médité.

Le plan que Nélidofï fit adopter dans un conseil tenu en décembre 1896 consistait à faire partir les

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vaisseaux russes de Sébastopol sur un télégramme envoyé par lui au moment favorable. Il demanderait alors au Sultan de permettre leur passage et l'occupation des hauteurs qui dominent le Bosphore, lui promettant en échange de le défendre et lui faisant voir en même temps les conséquences de son refus. Le résultat final devait être l'occupation du haut Bosphore par la Russie et l'ouverture des Dardanelles aux vaisseaux de guerre de toutes les nations.

Muni de l'approbation du Tsar, Nélidofî retourna à Constantinople, mais le pouvoir qui lui avait été conféré d'appeler la flotte russe lui fut enlevé presque aussitôt : M. Witte, ministre des finances, le seul opposant à ce projet dans ce conseil, n'avait pas hésité à faire appel à l'influence du Procureur général du Saint-Synode Pobiedonostsefî et celui-ci, mis au courant, décida le Tsar à révoquer le pouvoir confié à Nélidofî, « mais l'escadre de la mer Noire et les troupes nécessaires pour la descente furent tenues constamment prêtes depuis ce jour-là jusqu'au commencement de là guerre russo-japonaise. »

N'ayant pu défendre les Boers en mettant l'Angleterre et la Russie aux prises, Guillaume se décida à augmenter la flotte allemande. (^) L'amiral Tirpitz fut nommé ministre de la Marinejet présenta en novembre 1897 un projet d'augmentation de la flotte. Peu avant (le 28 juin 1897), Guillaume avait « chargé le comte de Bûlow d'inaugurer la

(^) Le 28 mars, le Reichstag, adoptant en troisième lecture les décisions de sa Commission du budget, avait opéré des réductions considérables dans les demandes de son prédécesseur, l'amiral von Hollmann.

grande tâche de la politique allemande post-bismarckienne » et lui avait confié la direction des Affaires étrangères (^). Cette phrase de M. de Bûlow (qui d'ailleurs peut-être ne fait que répéter une phrase de Guillaume II) ne correspond d'ailleurs à aucune réalité. Si la chute de ce ministre a entraîné plus tard un changement dans la politique allemande, sa nomination n'en produisit aucun. Le premier événement qui la suivit, l'occupation de Kiao-Tchéou par ^l'Allemagne (14 novenibre 1897)' était préparé depuis longtemps. Guillaume avait obtenu avant septembre 1895 le consentement du Tsar à une occupation de ce genre (Hohenlohe, Denkwûrdigkeiten, II, 521). C'était d'ailleurs le renversement cynique de ce principe de l'intégrité de la Chine au nom duquel l'Allemagne avait incité la France et la Russie à intervenir au Japon et un avant-goût de ce que sera Agadir après Tanger et Algésiras. Les Russes en profitèrent pour forcer la Chine à leur donner à bail Port-Arthur où ^ils 'entrèrent le 28 mars 1898. L'Angleterre y répondit par la convention avec la Chine en vertu de laquelle celle-ci lui permit de s'établir à Wei-hai-wei (2 avril 1898).

(^) Voici ce qu'en a dit Bûlow : « Le sentiment patriotique ne devait pas être trop exaspéré et ne devait pas troubler de nouveau nos rapports avec l'Angleterre d'une façon irréparable. Les moyens de nous défendre sur mer contre celle-ci devaient encore, pendant des années, être complètement insuffisants, et en 1897 un juge compétent disait que nous nous trouvions vis-à-vis de celle-ci sur mer comme le beurre devant le couteau. Rendre possible la construction d'une flotte suffisante était la première et la grande tâche de la politique allemande post-bismarcldenne, une tâche devant laquelle je me vis placé en première ligne quand le 28 juin 1897, à Kiel, sur le Hohenzollern, à la place où douze ans après jour pour jour je demandai mon congé, je fus chargé par S. M. de diriger les affaires étrangères. » [Deutschland unter Kaiser Wilhelm II, Bd. I, p. 12.)

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