‹ La diplomatie de Guillaume IIChapitre 31 sur 133 · L ALLEMAGNE ET LES ÉTATS-UNIS · texte numérisé non relu

L ALLEMAGNE ET LES ÉTATS-UNIS

« Mr. Hay, » dit Mr. W.-R. Thayer, « connut non seulement le refus de l'amiral Dewey de subir des arrogances, mais aussi l'aide rendu par le commandant £^nglais Chichester, et d'autres choses qui n'ont pas encore été rendues publiques. Il sut aussi que l'Angleterre, si on le lui demandait, mettrait sa flotte à notre service. » {Ibid., p. 280.)

C'était la première fois que le Kaiser se heurtait aux États-Unis dans ses combinaisons politiques. Il est possible que ce heurt ait été plus fort qu'il ne l'aurait désiré, parce que l'Espagne s'était finalement révélée plus faible qu'on ne le croyait. « Les militaires en renom que j'interviewai, » écrit Mr. S. Whitman, alors présent à Berlin, « envisageaient très défavorablement les chances des Etats-Unis contre les forces militaires espagnoles. » {Ibid., p. 77.) Le Kaiser était cependant loin de méconnaître le rôle décisif que pourraient jouer les Yankees dans une guerre contre l'Angleterre, et il avait pris peu à peu des mesures très habiles pour les influencer et les faire marcher ou les retenir selon le besoin qu'il en aurait.

Déjà en 1887, Bismarck avait fait décider que les industriels et commerçants allemands établis à l'étranger n'auraient qu'une déclaration à faire à leur consul pour être dispensés de l'appel des réserves. Cette loi, qui constituait une sérieuse prime à la germanisation des peuples voisins, était l'embryon de la loi Delbrûck que Guillaume II fit voter en 1.... et par laquelle tout Allemand, dans le but de favoriser son •commerce et son industrie, peut acquérir la nationalité du pays dans lequel il réside, mais sans perdre

toutefois la nationalité allemande qu'il recouvre par le seul fait de sa rentrée en Allemagne.

Ces deux lois, destinées à fortifier les colonies allemandes en territoire étranger, découlent surtout de l'idée de les utiliser au point de vue commercial et industriel, épiant par leur moyen les secrets des rivaux.de l'Allemagne dans ces deux branches de l'activité humaine, et protégeant les secrets de l'Allemagne contre les investigations des étrangers en n'utilisant comme intermédiaires avec eux que des Allemands. En même temps, on diminuait la puissance de ces pays en entretenant à leurs frais, sur leurs territoires, une population qui se refuserait à les servir en cas de danger. Vers ^1895, à l'époque où Guillaume II commence à poursuivre une politique ou(^ertement anti-anglai$e par suite de ses efforts pour soutenir les Boers, il commence simultanément à prendre des mesures pour utiliser dans un but politique la plus puissante des colonies allemandes à l'étranger : rompant avec la tradition de Bismarck qui s'était montré insolent même à l'égard du Congrès américain complimentant le Reichstag à l'occasion de la mort en Amérique d'un de ses plus illustres orateurs, « le Kaiser commence à faire organiser secrètement les Germano-Américains sous prétexte de travailler au développ3ment des bonnes relations politiques et commerciales des deux pays. Des agents de tous genres furent envoyés d'Allemagne et les Germano-Américains qui avaient été jusqu'alors regardés plutôt avec horreur par le Gouvernement impérial, furent maintenant flattés, courtisés et en-

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courages par tous les moyens à renouer leur intimité avec le Vaterland et à le regarder comme leur patrie réelle. Quand ceux d'entre eux qui étaient devenus riches ou éminents visitèrent l'Allemagne, ils furent ^ reçus avec effusion. L'Empereur condescendit à les recevoir et permit même à ceux qui étaient des Juifs allemands de pénétrer dans les antichambres de la Cour. Il distribua des décorations avec prodigalit^. r montra aussi une grande affabilité envers les Américains de naissance. Les pamphlétaires à ses gages découvrirent que par essence, Prussiens et Yankees se ressemblaient singulièrement. Toute forme de séduction qui se présenta à l'imagination prussienne fut mise en œuvre. »

« Graduellement, les États-Unis furent envahis par des espions, des avocats et des promoteurs clandestins de la gloire de la dynastie des Hohenzollern. Bismarck avait enseigné longtemps auparavant comment on doit diriger une presse de reptiles et des journalistes rompus à ses enseignements vinrent aux États-Unis. »

« Les professeurs allemands des universités et collèges américains ne laissèrent pas non plus échap per l'avantage que leur position leur donnait pour présenter les idéals allemands au public américain, sous les formes les plus séduisantes... ))

« Quand John Hay vint en Europ3 en 1896, le changement de plan de l'impérialisme allemand lui fut révélé. »

La propagande allemande aux États-Unis devait, dans l'esprit de Guillaume II, avoir un double but :

1° exercer une pression sur les autorités américaines pour les empêcher de s'opposer à ses entreprises ou les exciter à s'y joindre ; 2^ leur faire prendre une attitude aussi pgu accommodante que possible à l'égard des entreprises des puissances ennemies ou rivales de l'Allemagne, de façon à créer des complications à ces puissances. C'était l'Angleterre surtout qui était visée, car les États-Unis pourraient lui porter sans difficulté un coup terrible en lui enlevant le Canada qui est indéfendable. Il y a donc probabilité que l'Angleterre cédera chaque fois que les États-Unis la menaceront sérieusement. Au contraire, l'Angleterre était à peu près invulnérable pour l'Allemagne, et par conséquent, celle-ci devait rechercher des moyens indirects d'agir, sur elle. Les Germano- Allemands des États-Unis étaient un des mieux imaginés parmi ceux-ci. En les excitant à se joindre aux Irlandais (si nombreux aux États-Unis et si hostiles à l'Angleterre) et à la portion du public Yankee qui est traditionnellement mal intentionnée à l'égard de la mère patrie [depuis les guerres de l'indépendance et de 1812, on pouvait, le cas échéant, créer une diversion qui serait, suivant le cas, utile ou décisive.

La guerre hispano-américaine vit donc Guillaume jouer, comme il en a coutume, double jeu : d'une part, il cherchait à persuader aux puissances européennes, et en particulier à l'Angleterre, de s'unir pour défendre l'Espagne (c'est la période oii il ne cessera de dénoncer aux Européens le péril américain presque à l'égal du péril jaune) ; d'autre part, il

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prenait ses précautions pour ne pas marcher luimême et pour faire retomber sur les autres (et en particulier sur l'Angleterre) le courroux du peuple américain. Mais son calcul échoua, grâce surtout à l'impétuosité avec laquelle l'opinion publique en Angleterre se déclara publiquement et sans arrièrepensée pour les cousins d'Amérique. Grâce au puissant effet de cette manœuvre due aux sentiments naturels de tout un peuple, il fut impossible au Kaiser de faire marcher les États-Unis contre l'Angleterre au moment de la guerre des Boers, comme le voulait Mr. Bryan, alors candidat du parti démocratique à la présidence.

Le prince de Bûlow a résumé à sa façon Cv^s événements et l'issue qu'ils eurent :

« Pendant la guerre hispano-américaine, une partie de l'opinion publique allemande avait laissé voir de fortes sympathies pour l'Espagne, ce qui avait aaturellement péniblement impressionné aux Etats- Unis. La façon dont une partie de la presse anglaise et américaine exploita les incidents qui se produisirent devant Manille entre l'escadre allemande et la flotte américaine avait aussi troublé les rapports entre les États-Unis et l'Allemagne. Cette mésintelligence atteignait son plus'haut point en [février 1899.. Le prince de Bûlow, pour frayer la voie à des rapports meilleurs s'en occupa dans le Reichstag. » (')

Comme on le voit, Guillaume, s'étant aperçu qua c'était lui qui risquait d'être entraîné dans cette

(1) Deutsche Polit'ik, p. 47.

aventure exotique, s'était décidée à donner de bonnes paroles aux Américains, persuadé que grâce à l'influence de la presse gerrnano-aniéricaine, cela suffirait pour arranger les choses. L'événernent prouva qu'il avait raison.

Le 9 septembre 1899, Hay donnait à Henry White les détails caractéristiques suivants : « Nos relations avec l'Allemagne sont parfaitement civiles et courtoises. Ils laissent percer leurs convoitises pour ce que nous avons et ne peuvent s'empêcher de faire les matamores et les fanfarons (c'est leur nature), mais nous arrivons à nous entendre avec eux. Nous sommes dans les meilleurs termes en ce qui concerne Samoa : Sternberg a soutenu Tripp sur tous les points, si bien qu'à notre grand étonnement, l'Allemagne et nous avons arrangé tout en parfaite harmonie... L'Empereur est nerveusement anxieux d'être en bons termes avec nous — à ses propres termes, bien entendu. » (^)

Plus tard, en octobre 1900, Hay résumera ses impressions en disant : « Le Gouvernement allemand est généralement brutal, mais rarement sot. » (Thayer, p. 246.)

Avant que Hay porte ce jugement sur la politique du Kaiser, il l'avait contraint à changer de politique en Chine. Hay « ne pensait pas que l'opinion publique aux États-Unis approuve le gouvernement de prendre part au grand jeu de la spoliation de la Chine qui était en cours d'exécution, mais en même temps,

(1) Thayer, loc. cit., II, p. 220.

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il comprenait parfaitement l'importance de sauvegarder les grands intérêts commerciaux américains dans cet Empire », Pour y arriver, il adressa le 6 septembre [1899 [à Londres, Berlin et Saint-Pétersbourg sa fameuse note sur le maintien de la porte ouçei'te en Chine : « Ces puissances prirent du temps pour répondre. L'Angleterre fut la première à acquiescer -^ les autres tout en déclarant qu'elles sympathisaient avec le principe, s'abstinrent de l'approuver formellement. Mr. Hay, après un délai suffisant, écrivit à chacune qu'à raison des répDnses favorables des autres, il considérait l'acceptation par les puissances comme finale et définitive. Après quoi, il s'adressa à la France, à l'Italie et au Japon. » (Thayer, p. 242.)

L'énergie avec laquelle Hay avait ainsi contraint, au moment propice, celles des puissances qui voulaient partager la Chine , à prendre l'engagement de s'en abstenir, sauva la Chine, car on était à la veille de l'insurrection des Boxers, la crise la plus dangereuse pour son existence qu'ait connue cette puissance.

Cette insurrection commença par l'assassinat du ministre allemand Ketteler, après quoi les Chinois assiégèrent les légations. Toutes les puissances furent forcées d'envoyer des troupes en Chine pour les délivrer et rétablir l'ordre. Celles de l'Allemagne furent les plus nombreuses. Le 2 juillet, Guillaume harangua les premiers renforts quittant rAllemagne. Il en fit autant le 27 juillet pour le corps principal et le discours qu'il prononça ce jour-là et où, pour une fois, il parla suivant son cœur, restera le plus célèbre de tous

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ceux qu'il a prononcés : « Quand vous rencontrerez l'ennemi, » s'écria-t-il, « vous le battrez. Aucun quartier ne lui sera accordé, aucun prisonnier ne sera fait. Faites votre volonté sur ceux qui tomberont dans vos mains. De même que les Huns d' Attila il y a mille ans se firent une réputation grâce à laquelle ils çii^ent encore dans la tradition historique, de même faites connaître le nom de V Allemagne à la Chine de telle façon qunn Chinois n'ose jamais plus même regarder de travers un Allemand. » (^)

Dans un discours prononcé le 3 juillet précédent, Guillaume avait expliqué pourquoi il envoyait tant de troupes. « Je ne pense pas que le peuple allemand se soit sacrifié et ait vaincu il y a trente ans pour se laisser mettre de côté lors des grandes décisions à prendre à l'étranger. Si cela arrivait, c'en serait fait pour toujours de sa position mondiale et je ne veux pas que les choses en viennent là. »

Evidemment le Kaiser ne se considérait pas engagé à mainteair la porte ou<^erte et l'intégrité de la Chine par le tour de passe-passe exécuté par Hay l'année précédente. Mais il eut fallu pour manquer à ce que Hay avait déclaré être un engagement, que l'Allemagne et la Russie s'entendissent. C'était à leur manque d'entente qu'était dû la réussite du stratagème de John Hay l'aniiée précédente. Il sembla cette fois-ci que les deux empereurs fussent mie uxd'accord:

(1) James M. Beck, The Evidence of the Case, New- York, 1914, p. 14 — Dans les Kaiserreden (Leipzig, J. j. Weber, 1902, p. 358), le passage en italique a été modifié et remplacé par : Battez-vous de telle façon que d'ici mille ans...

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