LE PRINCE HENRI EN AMÉRIQUE
sommes plus incrédules que lui : il n'y a pas à cette époque de trace de dissentiments entre Biilow et l'Empereur au sujet de la politique anglaise. C'est plus tard, après Algésiras, qu'ils commenceront à apparaître. Pour le moment, tous deux étaient parfaitement d'accord pour faire comprendre à la Russie que l'Allemagne était en plus mauvais termes que jamais avec l'Angleterre. La révélation perfide et injurieuse qui accompagna l'envoi du prince Henri en Amérique le prouve bien. Le traité qui avait été communiqué à l'Allemagne le 3 février, ayant été publié le 12, le 13 Guillaume exécuta une manœuvre qui blessait l'Angleterre dans son espoir le plus cher et le plus louable : celui de la réconciliation des deux parties du monde anglo-saxon.
Ce jour là donc, le Reichs- und Staaisanzeiger publia le texte d'un télégramme de l'ambassadeur allemand à Washington von Holleben daté du 15 avril 1898 et disant : « L'ambassadeur d'Angleterre (Lord Pauncefote) a pris aujourd'hui d'une façon très choquante l'initiative d'une démarche collective des représentants des puissances dans cette ville... » Pauncefote avait proposé de faire remettre dans toutes les capitales aux représentants des États Unis une note collective portant qu'en présence de ja bonne base fournie pour des négociations par la note espagnole du 10 précédent, l'intervention américaine à Cuba ne pouvait avoir l'appui du monde
au Reichstag, nia connaître quoi que ce soit d'une participation de l'Allemagne aux négociations anglo-japonaises (Reventlow, p. 180).
civilisé comme le Président avait dit qu'il le voulait pour agir.
Holleben avait déclaré « que cette manifestation le laissait froid ». L'Empereur fit savoir qu'il avait à son tour [ainsi annoté [ce télégramme : « Je tiens cette démarche pour tout à [fait déplacée, sans but et par suite nuisible... Je suis contre elle. »
Cette dénonciation diplomatique d'une perfidie révoltante, n'eut aucun succès. L'Empereur l'avait fait publier, pour dissiper le préjugé, soi-disant répandu par les Anglais, que le Gouvernement allemand avait été hostile aux États-Unis pendant la guerre hispano-américaine et pour préparer ainsi un accueil sympathique au prince Henri, son frère, qui allait prendre livraison aux Etats-Unis d'un yacht construit pour Guillaume, mais le Gouvernement anglais détruisit l'effet de la dénonciation allemande en faisant savoir le 14 février que la proposition de Lord Pauncefote avait été rédigée par lui dans une assemblée qu'en qualité de doyen des ambassadeurs il avait réunie sur la demande de ceux-ci. Dès la réception de la note, le Gouvernement anglais avait télégraphié à cet ambassadeur qu'il se prononçait contre la rédaction de cette note qu'il considérait comme imprudente et deux jours plus tard, il lui avait été enjoint de n'entreprendre aucune démarche.
Le bruit que les Germano-Américains et les hommes politiques qui étaient obligés de leur plaire firent avec ce télégramme et avec la visite du prince Henri, fut donc sans conséquences réelles. Le répugnant procédé du Kaiser le révéla en revanche sous
CONFLIT GERMANO-VENEZUELIEN 109
son véritable caractère moral au public anglais. Il n'y a d'ailleurs aucun doute que c'est lui qui avait imaginé cette dénonciation perfide : il a répété, en 1908, ce genre de manœuvre, malgré Bûlow, dans l'interview du Daily Telegraph et a abouti cette fois là à un fiasco encore plus retentissant.
Si Guillaume se livrait à ces manœuvres pour gagner l'amitié des Yankees, c'était parce qu'il avait entraîné l'Angleterre à se livrer au Venezuela à des actes que des esprits soupçonneux pouvaient juger comme violant (ou tout au moins devant aider à violer) la doctrine de Monroe. Flatter ceux qui doivent considérer comme un tort ou un danger ce qu'il veut faire, et paraître afîectionné et confiant envers eux, est un des stratagèmes habituels de Guillaume. Il l'employa vis-à-vis de l'Angleterre en 1891, quand il sollicita l'assentiment de la reine Victoria pour nous écraser.
Les hommes politiques qui dirigeaient la politique des Etats-Unis, John Hay par exemple, étaient convaincus que le Kaiser avait eu autrefois l'intention de s'emparer du Brésil méridional et que seule la réaffirmation de la doctrine de Monroe par le président Cleveland en 1895, avait empêché des tentatives de l'Allemagne dans cette direction.
« A l'époque, dit Thayer, où il devint certain que les Américains perceraient le canal de Panama, les Allemands redoublèrent d'efforts pour s'établir dans l'hémisphère occidental et si c'était possible à une distance commode du futur canal. En 'mai [1901, Hay fut informé que des navires de guerre allemands
avaient inspecté les îles Santp Margarita sur la côte du Venezuela, pour les occuper comme base navale. Plus tard, il apprit que l'Empereur négociait secrètement l'achat de deux ports « pour son usage personnel » (que signifiait cette expression ?) sur la côte désolée de la basse Cslifornie. Ces deux essais n'aboutirent à rien.
« La même année 1901, un de ces soulèvements qui éclatent périodiquement au Venezuela, lui donna une excuse pour s'assurer par l'expérience si les Etats-Unis défendraient la doctrine de Monroe par les armes. Les Vénézuéliens devaient aux Allemands, aux Anglais et aux Italiens de grandes sommes dont ils retardaient tellement le paiement que leurs créanciers commencèrent à croire qu'ils n'avaient pas l'intention de payer. Le Kaiser comptait sans doute que la .résistance des Vénézuéliens lui fournirait des prétextes pour occuper un ou plusieurs de leurs ports. Pour déguiser que c'était une entreprise allemande, il chercha des complices pour lui donner une couleur internationale... L'Angleterre de son côté, soupçonnant toujours la Russie et récemment irritée par la France, cherchait un ami. Par des ofïres qu'on ne peut pas encore rendre publiques, l'Allemagne persuada au Gouvernement tory de se rapprocher d'elle. Le résultat immédiat de cette aventure de coquetterie internationale fut la demande conjointe de l'Allemagne et de l'Angleterre au Venezuela de payer ses dettes. Le Venezuela ne se hâta pas de le faire.
« Les alliés envoyèrent des vaisseaux de guerre et