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CHAPITRE II

De 1871 à 1887, la politique de Bismarck fut toujours pacifique. A part l'incident énigmatique de 1875, il n'y a pas d'indice qu'il ait désiré nous faire la guerre pendant cette période. Il était d'ailleurs forcé d'exécuter les volontés de l'Empereur Guillaume I^^, son maître, et celui-ci ne voulait plus attaquer personne. En 1886, la situation commença à changer. Les vantardises maladroites et ineptes de la presse boulangiste permirent à la presse bismarckienne d'alarmer sérieusement l'Allemagne au sujet de nos desseins. Il est possible qu'en organisant cette campagne de presse, Bismarck n'ait eu à l'origine d'autre intention que d'obtenir le vote d'une nouvelle augmentation de l'armée. Elle lui fut d'ailleurs refusée une première fois par le Reichstag (12 janvier 1887), ^ais une dissolution, suivie d'élections influencées par ces manœuvres, la lui fit obtenir. Il n'est cependant pas invraisemblable que

Bismarck ait désiré nous faire la guerre à ce momentlà. C'est en efïet vers cette époque que les médecins durent se rendre compte que le kronprinz Frédéric était atteint d'un cancer du larynx et par conséquent descendrait dans la tombe à peu près en même temps que son père alors âgé de 91 ans. Bismarck devait dès lors songer à plaire à son élève le prince Guillaume, dont il connaissait les rêves de gloire militaire et qu'il savait maintenant devoir devenir son maître avant peu.

La situation diplomatique de l'Allemagne était alors plus belle que jamais. Nos relations avec l'Angleterre et l'Italie étaient si mauvaises que, le 15 février 1887, Lefebvre de Behaine, envoyé par Flourens et Goblet, sonda Hohenlohe au sujet d'une alliance franco-allemande. Dautre part, vers cette époque, Bismarck parvint à conclure avec la Russie un traité de contre-assurance : la Russie devait rester neutre si nous déclarions la guerre à l'Allemagne et réciproquement l'Allemagne s'engageait à rester neutre si l'Autriche attaquait la Russie. Personne en France, ni même peut-être en Autriche, ne soupçonnait l'existence de ce traité. Les Autrichiens étaient seulement « très mécontents » d'un avertissement que Bismarck leur avait donné de la tribune du Reichstag quand il avait dit que « l'Allemagne ne ferait pas la guerre avec la Russie à cause de l'Orient ». Si la France avait attaqué l'Allemagne à ce moment, non seulement elle n'avait à attendre aucune assistance de la Russie et de l'Angleterre, mais encore elle aurait été attaquée par l'Italie en conformité avec le traité de la Triple

Alliance. Notre perte était inévitable dans ce cas. Bismarck en profita pour provoquer incident sur incident : affaires Schnœbelé ('), Kaufmann (^). Le vieux Guillaume était fort irrité de ces manœuvres, mais, n'osant en rendre responsable le ^c grand homme », il s'en prenait à son fils Herbert.

Le prince Guillaume, alors âgé de vingt-huit ans, était à ce moment peu populaire. Il était considéré comme lo chef du parti militaire qui disait « qu'en présence de menaces et de provocations constantes, il fallait dégainer et anéantir définitivement la puissance de la France. » (') Il crut devoir protester le 8 février 1888 contre le rôle qu'on lui prêtait : « On m'impute, dit-il, des rêves de gloire et des convoitises, qui ne sont réalisables que par la guerre. Dieu me garde d'une folie aussi criminelle. Je repousse de telles accusations avec indignation. »

Les confidences notées au jour le jour par le prince de Hohjenlohe nous permettent d'apprécier jusqu'à quel point Guillaume était sincère. Le 25 mai 1888, il écrivait : « Cette après-midi, je suis allé chez le Kronprinz (Guillaume) qui est convaincu de la nécessité du passeport (en Alsace-Lorraine) et partage l'opinion des militaires que l'on doit maltraiter les Français... »

Le 26 mai, Hohenlohe notait : « Bleichrœder (richissime banquier qui était un des intimes du Chancelier de Fer) m'a dit qu'il ne comprenait plus la

(1) 20 avril 1887.

('') Sept. 1887.

{^) Meinhold, Wilhelm II, p. 52.

AVilhelmstrasse. Il ne voit pas pourquoi l'on menace la France puisque l'on y est tout à fait disposé à vivre en paix avec nous. Il ne voit pas non plus de raison pour menacer la Russie... Bismarck a dit au Kronprinz il y a quelques mois qu'il se consacrerait à son service, mais qu'il n'y resterait pas si celui-ci voulait la guerre. Maintenant il resterait même au prix d'une guerre. Les excitations actuelles sont une concession au futur empereur et à ses conseillers militaires.

« Chez Wilmowski (le chef du Cabinet civil de l'Empereur) que je visitai ensuite, je trouvai les mêmes inquiétudes... Le kronprinz Guillaume est sous l'influence de Waldersee et de Herbert Bismarck. Tous deux poussent à la guerre, mais Wilmowski est d'avis qu'on ne doit pas faire la guerre similement parce qu'on est mieux préparé que ses adversaires. »

Guillaume allait alors alternativemcQt s'instruire auprès de Bismarck et auprès de Waldersee, le quartier maître-général. Si le premier rêvait de trouver quelque chose d'analogue à ce que ses successeurs imaginèrent en 1911-1914, quand ils firent passer à l'état de vérité acceptée de tous leurs adhérents qu'ils ne seraient pas les agresseurs s'ils commençaient les premiers une guerre quon leur aurait imposée, le second poussait à attaquer la France ou la Russie avec une férocité cynique et inconsciente analogue à celle du Kronprinz actuel. Hohenlohe notait le 22 juin 1888 que l'impératrice Frédéric lui avait dit : « Waldersee est un être faux et sans con-

science, qui ne s'inquiéterait pas de causer la perte de sa patrie si son orgueil personnel était satisfait. »

Un an auparavant, l'antagonisme entre la Russie et l'Alleniagne s'accentuait tellement que Bleichrœder disait à Hohenlohe, le 29 mais 1887, « qu'il considérait la guerre comme certaine si Guillaume ï®^ naourait » ; mais depuis, les perspectives s'étaient améliorées et, quelques jours après l'avènement de Guillaume II, Hohenlohe notait d'après la même source : « Waldersee est l'adversaire de Bismarck. Il se croit capable de tout et destiné à tout... Bismarck,, lui, songe avant tout à mettre son fils solidement en selle... Pour ce qui est de la Russie, il faut s'attendre à quelque événement plus ou jnoins exotique qui permettra de la gagner... L'Empereur, d'après Bismarck, ne commencera pas la guerre, mais si elle vient, elle ne lui sera pas désagréable ».

La princesse de Hohenlohe avait hérité en Russie d'un grand domaine qu'une loi russe l'obligeait de vendre avant la fin de 1891. AYaldersee lui conseilla de ne pas se hâter de l'aliéner, car « on ne pouvait savoir ce qui arriverait dans ces deux années » ; mais Bismarck, auquel Hohenlohe raconta ce conseil, lui répondit que « Waldersee était un politique nébuleux qui voulait la guerre et sur lequel il, n'y avait aucun fonds à faire ». La différence la plus essentielle entre leurs vues semble cependant avoir été que l'idée de faire la guerre sur deux fronts simultanément ne déplaisait pas à Waldersee, tandis que le Chancelier, au contraire, cherchait à éviter la guerre de deux côtés à la fois. C'était dans ce but qu'il avait conclu le traité de

«ontre-assurance avec la Russie, mais les relations n'en étaient pas notablement plus confiantes avec cette puissance. L'empereur Alexandre III déclara plus tard à Guillaume : « Quoique Bismarck eût pu me dire, j'aurais toujours été convaincu qu'il me tricherait. » On ne peut nier que sur ce point Alexandre III faisait preuve de perspicacité. Bismarck pensait, comme un de ses admirateurs enthousiastes (^), que « la question de la moralité des moyens ne doit pas être mise au premier plan quand il s'agit des conditions de la vie des États )). Alexandre III, qui était un honnête homme, était lié par le traité de « contre-assurance », mais Bismarck eût infailliblement trouvé un prétexte pour ne pas l'observer si les circonstances lui avaient fait croire à l'utilité de le violer. D'ailleurs, dans le court délai pour lequel le traité était conclu, il était impossible à la Russie d'en tirer parti : le 15 décembre 1889, Bismarck disait à Hohenlohe que la Russie n'aurait pas terminé la fabrication de son nouveau fusil avant trois ans, et avait ralenti la construction de ses chemins de fer, de sorte qu'elle ne pourrait pas avant <;inq ans commencer une guerre. A vrai dire, le traité ne constituait un bénéfice pour l'Allemagne que si la France attaquait : cette éventualité était invraisemblable malgré les incessantes provocations de l'Allemagne, seulement le désir de Bismarck de la voir se produire explique les incidents comme l'affaire Schnsebelé. Bismarck déclara à Hohenlohe le 15 dé-

{^) Paul Liman, Der Kaiser, p. 320.

cembre 1889 que l'Alleniagne ne commencerait la guerre ni avec la Russie, ni avec la France et qu'il avait conseillé à l'empereur d'Autriche de rester calme, même si la Russie s''établissait à l'entrée des Dardanelles, parce qu'alors il aurait l'appui de l'Angleterre et peut-être même de la France, « ses alliés naturels » dans une telle circonstance.

Les tiraillements autour de Guillaume au sujet de la politique extérieure à suivre eurent un bon résultat pour le repos de l'Europe : ces personnage?, qui n'étaient au fond séparés que par la question de savoir si l'on devait faire la guerre à la fois contre la Russie et contre nous ou seulement contre nous, se brouillèrent de plus en plus les uns avec les autres. Le grand-duc de Bade, oncle de Guillaume, expliquait ainsi la situation à Hohenlohe, le 24 août 1889 : « Bismarck ne souhaite (ou du moins n'a souhaité jusqu'à une époque récente) que rompre l'alliance avec l'Autriche, s'unir complètement à la Russie et abandonner l'Autriche à son sort. Comme il a vu que la Russie accepte tout, ne donne rien et reste aussi hostile, il a changé sa politique, tient de nouveau à l'Autriche et considère comme inévitable la guerre qu'il voulait jusqu'à présent éviter à tout prix. Ces hésitations du Chancelier ont étonné V Empereur et haussé V opinion quil a de lui-même. De plus l'Empereur remarque que parfois on lui cache quelque chose et cel3 le rend méfiant. Il y a déjà eu un choc entre l'Empereur et le Chancelier et l'on doit se faire à l'idée du départ du Chancelier. Que se passera-t-il alors ? L'Empereur croit sans doute qu'il peut diriger

lui-même la politique étrangère, mais cela serait très dangereux. »

Bismarck fut en effet congédié le 20 mars 1890, emportant avec lui le secret de plans sur lesquels le tome III de ses Souvenirs, encore inédit actuellement, n'apportera peut-être que des explications mensongères. Le général de Caprivi, son successeur, suivit une politique notablement différente. Il refusa de renouveler le traité de « contre-assurance » (ce qui fit dire à l'ambassadeur de Russie Chouvalov qu'il était « un trop honnête homme »). Il ne faisait d'ailleurs en cela que réaliser les intentions de Guillaume II. Le grand-duc de Bade disait à Hohenlohe le 26 mars 1890 : « L'Empereur soupçonnait que Bismarck dirigeait la politique suivant des plans qu'il lui dissimulait et voulait le conduire à abandonner l'Autriche et la Triple Alliance et à s'e réconcilier avec la Russie. L'Empereur voulait- au contraire maintenir TAlliance, et d'autre part, à Vienne, on avait, d'après le prince de Munster, une grande défiance contre Herbert de Bismarck », Le 31 mars 1890, le général Heuduck raconta à Hohenlohe que « l'Empereur avait dit aux généraux que la Russie voulait occuper la Bulgarie et demandait que l'Allemagne reste neutre pendant ce temps-là. Guillaume, ayqnt promis à l'empereur d'Autriche d'être un allié fidèle, voulait tenir sa parole. L'occupation de la Bulgarie par la Russie entraînerait la guerre avec l'Autriche et il ne voulait pas laisser l'Autriche en plan ».

• Bismarck parti, Guillaume put influencer la politique étrangère de l'Allemagne plus à son aise. Ca-

privi, grâce à son aménité envers les dipl )m8tes étrangers et « à la franchise et à la bonhomie de son langage,» n'inspirait pas les mêmes défiances que le Chanc.elier de Fer. L'empereur Alexandre III déclara à Guillaume II « qu'il avait toute confiance en Caprivi. » Mais ce dernier ne disait naturellement pas tout ce qu'il avait l'intention de faire, et d'ailleurs son impérial maître ne lui disait probablement pas le fond de sa pensée. Un professeur allemand, établi en Amérique, faisant pour le public des États-Unis l'apologie de Guillaume II, écrivait en 1914 que « l'Empereur inteiroge beaucoup et dit peu de choses lui-même )). N'était l'habitude de Guillaume II de flatter les passions ethniques des étrangers avec lesquels il cause et de les exciter les uns contre les autres, cette appréciation pourrait passer pour exacte. On peut croire que Guillaume fait comme le Grand Electeur, ce prince si dissimulé qui, d'après Droysen, ne confiait qu'une partie de sa pensée à chacun de ses ministres. Guillaume et Caprivi avaient d'ailleurs à se défendre contre les attaques de Bismarck qui, en matière de politique extérieure, possédait toute la confiance du peuple allemand. Tandis que les ministres étaient « gais comme des pinsons de pouvoir parler librement et de n'avoir pas à craindre le grand homme », la plupart des Allemands pensaient ce qu'écrivait Hohenlohe le 24 mars 1890 : « Si seulement dans la politique extérieure on continuait à marcher avec circonspection dans les chemins suivis par Bismarck. » En même temps qu'il les abandonnait en ce qui concernait la Russie, Caprivi se

rapprochait de l'Angleterre, et le 17 juin 1890 fut publiée une convention délimitant les sphères d'intérêt de cette puissance et de l'Allemagne dans les colonies. « Elle ne nous est aucunement défavorable, écrivait Hohenlohe, le 19 juin, et nous pouvons être satisfaits de la cession de Helgoland, d'autant que Munster a écrit que la disposition des esprits en Angleterre nous était très défavorable, car dans la politique coloniale nous avons marché sur les pieds des Anglais d'une façon inaccoutumée. Nous étions ainsi exposés à ce que l'Angleterre s'allie avec la France et la Russie, ce qui était tout à fait dangereux pour nous. » Ce rapprochement avec l'Angleterre était la contre-partie du refroidissement avec la Russie causé par le non-renouvellement du traité de contreassurance. D'après la National Reç>iew (^), il avait pour but de « rompre à tout prix l'entente anglofrançaise que M. Goblet s'efforçait de réaliser »,

D'ailleurs, s'il ne renouvela pas le traité avec 1<^ Russie, Guillaume n'en continua pas moins à faire l'aimable avec elle. Sa première visite après son avènement avait été pour le Tsar. Il retourna le voir en 1890 et se fit accompagner du chancelier de Caprivi dans cette visits. Elle mécontenta beaucoup les chauvins allemands. Certains d'entre eux prétendirent que Bismarck l'avait imposée à Guillaume. Tous trouvèrent que l'Empereur avait trop de prévenance pour un gouvernement qui ne cachait guère son peu de sympathie pour l'Allemagne. D'ailleurs

(1) Vol. XLVI, p. 987.

Guillaume lui-même avouait être peu satisfait de l'attitude de la Russie. Le 13 août 1890, la veille de son départ pour ce pays, il déclara à Hohenlohe « qu'il n'avait pas confiance dans les Russes... On ne conclura pas d'engagements. Ce que l'Empereur m'a dit sur la Russie était très sensé. J'ai d'ailleurs trouvé qu'il avait beaucoup réfléchi et jugeait la situation politique avec sang-froid ».

Cette « fidélité » à l'alliance autrichienne, ce règlement à l'amiable des difficultés avec l'Angleterre, cette indifférence à la froideur peu courtoise du Tsar, n'étaient chez Guillaume que l'application de la grande maxime diplomatique : Divide ut vincas. Il prenait ses mesures avant de nous attaquer.

Les points sur lesquels Bismarck et Guillaume différaient semblent avoir été que Guillaume, qui voulait attaquer la France, voulait être sûr de la coopération de l'Autriche contre la Russie si cette dernière nous soutenait. Il craignait avant tout d'éveiller la méfiance des Autrichiens ; elle pouvait les conduire à se rapprocher des Russes pendant une guerre franco-allemande et à intervenir en notre faveur. Avide de gloire militaire et fort des assurances de victoire que lui donnaient Waldersee et les autres généraux, Guillaume ne craignait pas la guerre sur deux fronts, mais ne la recherchait pas non plus. Bismarck, au contraire, coulait se faire attaquer de façon à avoir la coopération de l'Italie. Il croyait que le meilleur moyen d'avoir la liberté de dégarnir de troupes l'est de l'Allemagne était d'embarquer la Russie, l'Autriche et l'Angleterre dans une guerre

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