INCIDENT D O U M E R
'empêcher l'un l'autre d'en avoir le morceau auquel, à en croire leurs déclarations publiques, ils ne prétendaient pas eux-mêmes. L'aveuglement de certains hommes d'État russes et la haine des Japonais avaient amené cette situation paradoxale. Le bon sens voulait que ces deux adversaires se réconcilient aux dépens de leur ennemi commun. Pour la Russie, il valait mieux n'avoir qu'un morceau de Mandchourie et le posséder en toute propriété, que se battre pour empêcher les Japonais de spolier les Coréens et les Chinois. Les exploits des Japonais, en prouvant ce que pourraient faire les innombrables Chinois quand ils les imiteraient, faisaient ressortir vivement que la Chine est l'État le plus dangereux pour le reste de l'humanité. Les yeux de ceux qui n'avaient pas compris cette vérité jusqu'alors, commençaient à se dessiller. Les Anglais, en particulier, commençaient à comprendre que le péril pour l' Inde ne viendrait pas de la Russie, mais bien de la Chine. Nous-mêmes savions depuis longtemps que cette dernière était le plus grand danger pour notre domination au Tonkin.
De là à l'idée que Français, Anglais et Russes feraient bien de s'unir contre la Chine pendant qu'elle était encore faible, il n'y avait qu'un pas. Un de nos hommes d'État, M. Doumer,le ût, paraît-il, et comme l'Empereur d'Allemagne depuis sa gra\Tire de 1895 passait pour le chef naturel de ceux qui voyaient s'approcher le péril jaune, M. Doumer alla faire part de son idée au prince Radolin, ambassadeur d'Allemagne à Paris, qui s'empressa d'en rendre compte à Berlin.
Avant octobre 1900, Guillaume eut sans doute été bien aise de contribuer à la réalisation du projet de M. Doumer, mais depuis cette époque, la probabilité de voir l'Angleterre, les États-Unis et le Japon du côté de la Chine lui avait fait abandonner toute velléité de s'associer à ceux qui voulaient traiter cet empire comme une nouvelle Pologne. Ne croyant plus prudent de s'associer à une politique du genre de celle préconisée par M. Doumer, il fit pour la confidence de celui-ci ce qu'il avait fait pour la question de Mouraviev en 1900, il s'empressa de la dénoncer clandestinement à ceux qu'il savait poursuivre la politique inverse, leur présentant cette idée comme adoptée par la France et l'Angleterre, quant au contraire les Gouvernements de ces deux pays n'y avaient accordé aucune attention. A cette dénonciation, Guillaume voyait le double avantage, d'abord de prouver au président Roosevelt qu'il ne lui gardait pas rancune de son avertissement humiliant dans l'affaire du Venezuela, et ensuite de rendre la France et l'Angleterre suspectes au Gouvernement américain. Comme ce Gouvernement était à ce moment là le plus influent en Extrême-Orient et jouait en quelque sorte le rôle de protecteur et de mentor du Japon, Guillaume trouvait encore à cette confidence l'avantage de créer des occasions de savoir ce que pensaient et faisaient l'Amérique et le Japon. Enfin, pour ne pas inquiéter ni ce dernier pays, ni la Russie et ne pas leur procurer aucun motif d'arrêter leur lutte stupide, il avait soin de dire que sa dénonciation était dirigée, non contre la revendication « d'avan-