‹ La diplomatie de Guillaume IIChapitre 46 sur 133 · ATTITUDE DE L ANGLETERRE · texte numérisé non relu

ATTITUDE DE L ANGLETERRE

ment de celle de la Turquie. L'empereur Guillaume, qui protège le Sultan comme il protège le Pape, tient pour la domination turque en Macédoine... Lex'hancelier autrichien Goluchowski en est outré...» Rien de plus difficile que de faire marcher ensemble de nombreux alliés, si l'on n'a point réussi à faire agréer par chacun d'eux de se contenter d'une part bien déterminée, de façon à ce que l'avidité de l'obtenir les empêche de penser aux querelles qu'engendre fatalement entre les rois une situation nouvelle. Quand une fois l'organisateur de la coalition est arrivé à en mettre les membres d'accord, sil veut en profiter pour faire des conquêtes, il doit se hâter de la mettre aux prises avec ses adversaires, sans quoi un changement plus ou moins imprévu vient détruire tôt ou tard cette unioi fi instable de gouvernements qui le plus souvent, cherchent à se duper les uns les autres. La leçon des vingt premières années de son règne, mais plus particulièrement celle de 1905, apprit à Guillaume II que le chef d'une coalition doit avoir de la volonté pour tous ses alliés et les précipiter dans la guerre quand ils lui eu ont laissé la possibilité dans une occasion à peu près favorable. C'est ce qu'il fera en juillet 1914, avec une décision qui contraste avec l'hésitation qu'on lui prête lors de son voyage à Tanger.

Guillaume II avait donc réussi à arrêter la France au Maroc, mais c'était tout. La France n'avait contracté aucun engagement de ne pas aller plus loin. Appuyée maintenant par l'Angleterre, elle pouvait quelques années plus tard, reprendre l'entreprise si

l'Allemagne venait à avoir des embarras avec la Russie ou toute autre puissance, ou si l'Espagne attaquait le Maroc. Bûlow résolut de ne pas en rester là et de nous faire prendre dans un Congrès l'engagement de respecter l'indépendance et l'intégrité du territoire marocain. De cette façon nous serions engagés, non seulement envers l'Allemagne, mais aussi envers toutes les autres grandes puissances ; l'Espagne et l'Angleterre, qui prendraient part au Congrès, seraient forcées de prendre le même engagement aussi. Elles seraient donc toutes trois les captives d'engagements analogues à ceux que l'Angleterre avait fait prendre à la Russie en Turquie et en Chine et dont l'expérience avait prouvé l'efficacité. Pour y arriver, on devait menacer la France, la sommant tout d'abord de congédier le ministre Delcassé, que son adresse diplomatique avait fait haïr par Guillaume. On représenterait sa chute comme nécessaire au maintien de la paix et après avoir obtenu ce premier succès, on exigerait les engagements devant le Congrès en continuant les mêmes menaces.

M. de Bûlow avait été plusieurs années secrétaire d'ambassade à Paris. Il connaissait notre monde politique. Il savait que si le peuple français préfère la paix honorable à la gloire, les hommes de parti sont enclins à donner toujours tort à leurs adversaires, même quand l'accusateur est l'étranger. « Vers le commencement d'avril 1905, les journaux pangermanistes attaquèrent les premières mesures de la grande symphonie de l'intimidation... A la grande joie de l'Allemagne... ces menaces furent ici prises au sérieux

RÉPONSES DES PUISSANCES lil

et discutées. Non seulement, ce qui n'est pas étonnant, les socialistes pour qui la paix quand mêméjssX la devise la plus chère, s'alarmèrent de la menace allemande... mais nombre d'autres, parmi lesquels plusieurs nationalistes... critiquèrent notre politique, conseillèrent le calme et dénoncèrent... le péril britannique. Paul Déroulède... de l'exil, essaya le 4 avril de les rappeler au devoir. » (Mévil, p. 226.)

« La bataille diplomatique, très ardente, qui après la manifestation de Tanger, s'était engagée... n'avait point été favorable à l'Allemagne. » A Londres, on se déclara prêt à nous soutenir ; à Madrid, on prit l'engagement formel de rester fidèle aux accords de 1904 ; il en fut de même à Rome. A Washington l'ambassadeur allemand avait remis le ,5 avril une note : 1° sur la nécessité de maintenir au Maroc le statu quo ; 2^ sur ce fait que la France et la Grande-Bretagne avaient omis d'informer les tierces puissances de leur accord touchant le Maroc. M. Taft, le lendemain, expliqua à notre ambassadeur que les États-Unis se désintéressaient de la Méditerranée et au «urplus ne cherchaient pas d'aventures. Même l'Autriche, pour les raisons exposées ci-dessus, « accueillit froidement la nouvelle politique qu'on venait d'inaugurer à Berlin. Par conséquent, à moins de brusquer les choses et de nous déclarer la guerre... notre voisine ne pouvait espérer gagner la partie qu'avec ceux que l'ambassadeur Monts dénommait cavalièrement nos alliés de France. On ne l'ignorait pas à Berlin... Nos adversaires savaient qu'au Parlement M. Delcassé rencontrait beaucoup d'inimitiés, et qu'en outre au

sein d'un Cabinet composé presqu'exclusivement d'amis de M. Rouvier, il comptait peu de sympathies. Enfin sa longue présence au quai d'Orsay avait éveillé beaucoup de jalousies dans les deux Chambres. Certains n'allaient-ils pas jusqu'à prétendre qu'il songeait sérieusement à briguer la succession de M. Loubet à la présidence de la République ? Il n'en fallait pas davantage pour que le ministre des Affaires étrangères devint suspect à nombre de parlementaires, tout au moins aux plus ambitieux... » (Mévil, p. 232.)

La campagne de menaces n'ayant pas réussi du premier coup, l'Allemagrie changea de tactique. « Du 8 au 13 avril, le mot d^ordre donné à la Wilhelmstrasse est qu'il faut que la France, sans plus tarder, engage la conversation avec l'Allemagne. Afin de nous faire croire que les dispositions germaniques à notre égard sont devenues vraiment conciliantes, le langage de la presse d'outre- Rhin devient subitement beaucoup moins acerbe. Cette nouvelle attitude n'était qu'une nouvelle perfidie, malheureusement elle impressionna en France le Gouvernement et l'opinion, de sorte que M. Delcassé fut mis dans l'obligation, et bien contre son gré, d'engager la conversation soi-disant tant désirée à Berlin. »

Il s'exécuta le 13 mars, mais alors systématiquement, à Berlin, on ferma la porte à toute négociation et la presse pangermaniste reprit l'offensive avec une violence inouïe. Les séances du 19 avril à la Chambre des députés, au cours desquelles M. Delcassé fut malmené par les orateurs de tous les partis.

et mal défendu par le président du Conseil... convainquiiciit bientôt l'Alleniagne qu'il ne lui restait plus à tenter qu'un tout petit effort pour jeter bas l'honime visé par elle. Pour y arriver, elle entama des négociations' directes avec M. Rouvier. Un télégramme de M. de Bûlow du 2C avril le remercia des « déclarations conciliantes » qu'il avait faites. « Je crois pouvoi • en conclure... que la pensée d'une solution unilatérale et brutale de la question d'intérêt est aussi éloignée de son esprit que de cebii du Gouvernement de S. M. l'Empereur... Il est à espérer que la tension actuelle cessera et se résoudra d'une façon satisfaisante, grâce à la participation de tous les intéressés. » ' -•

M. Rouvier justifia, hélas ! cette confiance et le 22 mai M. de Bûlow écrivait que « d'après les déclarations faites jusqu'à présent par M. Rouvier, il se croyait autorisé à admettre que le ministre-président désapprouvait » un ordre donné par M. Delcassé.

« Je ne chercherai pas, écrit M. Mévil (p. 251) à expliquer l'étrange attitude de M. Rouvier, m à établir les motifs qui l'ont fait agir. J'ai entendu porter sur son compte les plus graves accusations... Mais, de celles-ci, je n'ai aucune preuve, aussi je me garderai de les reprendre. En effet, je ne puis ni ne veux croire qu'un premier ministre français ait livré sciemment, même s'il n'était qu'un otage entre des mains étrangères, la politique de la France... D'ailleurs l'attitude de M. Rouvier s'explique parfaitement sans qu'il soit besoin pour cela d'invoquer des raisons mystérieuses et inavouables... Il se croyait à Berlin persona grata^

partant admirablement placé pour résoudre rapidement les difficultés franco-allemandes... Les événements se chargèrent de démontrer à quel point il se trompait grossièrement puisque le véritable conflit franco-allemand ne commença qu'après le départ de M. Delcassé, c'est-à-dire après la victoire que sa complicité avait permis à l'Allemagne de remporter...»

Le résultat de la première bataille parlementaire fut de contraindre M. Delcassé à offrir sa démission. Elle fut refusée par M. Loubet, mais ce demi-succès fit espérer à l'Allemagne que la grande victoire ne se ferait pas longtemps attendre.

Dès le 11 avril, M. de Bûlow avait commencé sa campagne diplomatique ; il déclara d'abord qu'il comptait s'en tenir aux principes de la Convention de Madrid de 1880 ; au milieu de mai, on sut qu'il voulait faire demander par le Sultan du Maroc « la réunion d'une conférence à laquelle serait soumise la question des réformes marocaines. La dipljmatie acquit vite la certitude que toutes les puissances étaient prêtes à repousser le projet allemand. L'Autriche elle-même avait déclaré qu'elle se rallierait à l'avis de la majorité... Dans ces conditions, l'Allemagne ne pouvait espérer avoir gain de cause qu'en provoquant la chute de M. Delcassé par quelque manœuvre déloyale et violente qui affolerait l'opinion du pays... Aussi à la fin de mai, son attitude devint telle que (quoi qu'on fut persuadé tant à Paris qu'à Londres, qu'on se trouvait en présence d'un bluff), les Gouvernements français et anglois crurent qu'il était sage de prévoir le cas où l'Allemagne ten-

l'alliance F r a X c o - a n g l a I s E 145

terait au Maroc de porter brutalement atteinte à l'accord anglo-français. Des conversations engagées alors, il résultait que l'Angleterre n'hésitait pas à nous donner l'assurance que les forces militaires britanniques étaient prêtes à marcher de front avec nous contre l'Alleniagne, si cette puissance venait à nous attaquer. Bien mieux, le Gouvernement britannique, le principe d'une coopération défensive franco-anglaise une fois admis, se déclarait prêt à signer dans le plus bref délai un accord qui fixerait définitii^ement cette coopération... »

Aussitôt qu'il eut connaissance de la proposition aaglaise, M. Delcassé en informa le Président de la République et le président du Conseil. Mais la veïiue du roi d'Espagne en France empêchant de suivre avec l'attention désirable des négociations aussi délicates que celles nécessitées par la proposition britannique, il fut convenu que celle-ci ne serait examinée qu'après le départ du jeune souverain... »

« Coïncidence bizarre, immédiatement après que nous eûmes acquis l'assurance que l'Angleterre était prête à signer avec nous un accord militaire définitif, l'Allemagne brusque les événements... »

Une indiscrétion commise, on ne sait par qui, lui avait, en effet, appris qu'il était question d'une alliance anglo-française. « Chacun sait que M. Rouvier est bavard», dit M. Mévil (p. 282), «que volontiers il fait explosion, et qu'à l'époque, son inimitié féroce à l'égard de M. Delcassé suffisait à provoquer chez lui de bruyantes colères. Au cours d'une de ces colères, a-t-il lâché un mot malheureux, recueilli soigneuse-

ment et transmis immédiatement à Berlin. C'est possible...

« On m'objectera : mais qui, dans l'entourage de M. Rouvier, aurait été capable de trahir ainsi les intérêts français ? Dans son entourage immédiat, assurément, personne ; ceci ne fait aucun doute, mais M. Rouvier voyait fréquemment des gens dont la fidélité à la cause française n'était rien moins que sûre. Un d'entre eux notamment, fut pincé en flagrant délit à l'automne 1905, sortant du cabinet de M. Rouvier pour aller à l'ambassade d'Allemagne... Chose étrange, le même personnage, financier israélite, fut un de ceux... qui, au moment de la constitution du Cabinet Rouvier, annonçaient ouvertement que dans quelques mois, l'alliance allemande serait faite. Est-ce que cette personne n'aurait pas entendu quelque parole imprudente... Elle ou une autre, peu importe. Ce qui paraît malheureusement hors de doute, c'est que le Gouvernement allemand ait été averti. D'ailleurs M. Sarraut... affirma en 1905 que la proposition anglaise, le lendemain même qu'elle fut portée à la connaissance du Président de la République, était connue à Berlin. »

Pour faire repousser la proposition anglaise, le Gouvernement allemand employa des moyens sui generis. Il fit inforjner le Gouvernement italien que nous allions envoyer un ultimatum à Fez et envahir le Maroc en cas de refus ; il ajoutait que si nous mettions notre projet à exécution, il nous déclarerait la guerre. Avis en fut donné par l'Italie à M. Barrère.

Presque en même temps l'Allemagne envoya à

H E N C K E L DE D O N N E R S M A R C K A PARIS l'i 7

Paris le prince Henckel de Donnersmarck (l'ancien mari de la Païva) avec mission de réclamer le départ de M. Delcassé. Il eut plusieurs entrevues avec le président du Conseil ; il déjeuna même avec lui un certain jour à l'hôtel Ritz, en compagnie d'autres ministres. Cette étrange entrevue se prolongea fort tard. M. Delcassé en eut connaissance.

La mission d'Henckel fut révélée par une note du Gaulois parue trois jours après la démission de M. Delcassé. Il y était dit qu'il avait été chargé de faire connaître « à ses amis qui touchent de près au Gouvernement les périls que pouvait entraîner pour la paix de l'Europe la persistance de la politique imaginée par ce ministre ».

Quelques jours après, le même journal publiait une interview du même Henckel, prise peu aidant la démission de M. Delcassé. Après y avoir énaméré des causes mensongères de l'irritation de l'Empereur et du peuple allemands, il nous y reprochait « d'avoir essayé de détourner l'alliée de l'Allemagne sur le conseil d'une tierce puissance ».

« Si vous estimez, disait Henckel, que votre ministre a engagé votre pays dans une voie trop aventureuse, faites le connaître en vous séparant de lui et surtout en donnant une orientation nouvelle à votre politique étrangère. »

Puis, il déclarait que l'Empereur ne désirait pas la guerre, mais tenait à nous faire connaître que si nous étions vaincus, nous serions saignés à blanc.

« Il vous appartient de décider s'il vous con\'ient de servir les intérêts de l'Angleterre après avoir en-

visage les périls auxquels vous peut exposer une enteate verbale que vous vous disposez à transformer en une alliance écrite. »

^Lp jalousie des parlenientaires coatre M. Delcassé et l'intimidation furent les deux moyens mis en œuvre par l'Allemagne. « Nous n'avons pas demandé sa tête, on nous l'a offerte », disait la priacesse de Bûlow après la chute de M. Delcassé. D'autre part, « au cours de la journée du 5 juin, ou se plut à affoler le Parlement... Dans les couloirs de la Chambre, des émissaires mystérieux se répandirent, assurant que le Gouvernement avait reçu une dépêche fort alarmante de notre ambassadeur à Rome, M. Barrère, d'après laquelle, si l'alliance franco-anglaise était conclue, l'Allemagne nous déclarerait la guerre... On sema ensuite la panique : « L'armée, prétendait-on, était hors d'état d'agir, les arsenaux vides... En quarante-huit heures les Allemands prendraient Nancy, en quinze jours Paris serait entre leurs mains... » Des députés qui avaient été les plus fermes soutiens des ministères W^ldeck-Rousseau et Combes s'en allaient par les couloirs de la Chambre et à travers la ville répétant que nous devions céder parce que les deux derniers gouvernements avaient désorganisé l'armée etlvidé'Jes arsenaux... »

Enfin avant la décision finale, on annonça que le Sultan cédant aux instances de M. de Tattenbach, repoussait les propositions françaises présentées par M. Saint- René Taillandier et demandait la réunion d'une conférence internationale. Lancée à titre d'indication le jeudi 1®' juin, la nouvelle était peu après confirmée.

CHUTE DE M. DELCASSt 149

La bataille décisive s'engagea au Conseil des ministres du 6 juin : M, Delcassé y demanda l'adoption de la proposition anglaise. « M. Rouvier, fort en colère, répliqua que l'Allemagne ^ui avait fait dire à lui, Rouvier, que si ^a France acceptait ^es offres de l'Angleterre, c'était la guerre. » M. Delcassé exprima son étonnement que l'Allemagne se permit de faire de telles confidences à lui Rouvier, alors qu'il y avait un ministre des Affaires étrangères, et surtout ait pu avoir connaissance des offres anglaises. Le président du Conseil répliqua, que quoi qu'il en fut, l'Allemagne avait été avertie, qu'il fallait donc repousser les offres de l'Angleterre. La majorité des ministres étant acquise à M. Rouvier, il ne resta à celui-ci qu'à donner sa démission.

« En Allemagne, dit M. Mévil (p. 300), la retraite de M. Delcassé provoqua une allégresse indescriptible et bruyante... L'Empereur, enthousiasmé, nomma le chancelier de Biilow prince et accompagna cet acte de manifestations qui nous en disaient long sur son état d'âme. »

Si M. Rouvier avait espéré que l'Allemagne saurait gré à la France de sa condescendance, il se trompait. Le jour même de la démission de M. Delcassé, le chargé d'affaires d'Allemagne à Paris vint apporter au ministère des Affaires étrangères la note appuyant le projet de conférence présenté par le Sultan. Cinq jours plus tard, le prince de Radolin disait à M. Rouvier : « Nous sommes pour la conférence. Si elle n'a pas lieu, c'est le statu quo et il faut que vous sachiez que nous sommes derrière le Maroc. » {Lwre jaune,-p. 232).

« Après un mois de vaines et piteuses résistances (^), dit M. Mévil, M. Rouvier céda. » Sans profit pour la France d'ailleurs. « Une fois que nous eûmes accepté la conférence, l'Allemagne se montra agressive et bassement chicanière. A l'automne 1905, les choses s'envenimèrent tellement que M. Rouvier lui-même, pris à ses propres pièges, eut peur et sollicita à Londres l'appui militaire que quelques mois auparavant il avait repoussé avec colère, en prétendant que « sa main se sécherait plutôt que de signer » ce traité défensif que la loyauté de l'Angleterre nous offrait. Fort heureusement que le Gouvernement britannique consentit, malgré la méfiance que lui inspirait l'étrange politique de M. Rouvier. à nous donner satisfaction. « (^)

Guillaume II aurait -il fait la guerre si M. Rouvier avait soutenu M. Delcassé : rien de plus invraisemblable ('), car il se fut heurté à une alliance franco-

(1) L'Angleterre nous soutint jusqu'au bout avec énergie. Guillaume II a dit à Mr. Alfred Bait le 18 janvier 1906, que sir F. L. Bertie, l'ambassadeur anglais en France, avait été très agressif (rude) à l'égard de celui d'Allemagne. Le rencontrant en juillet chez un particulier, il commença à lui parler de l'affaire du Maroc et lui dit : « Vous n'aurez pas cette conférence. » L'Empereur ajouta que c'était si discourtois (bad) que le prince Radolin aurait eu le droit de le provoquer en duel, mais il se contint et empêcha une rupture à ce moment-là. (National Review, June 1916, p. 525.)

(*) Le baron Greindl, ministre de Belgique à Berlin, germanophile aveugle, écrivait le 30 septembre : « Le ton général de la campagne de presse menée en Angleterre niontre que le rapprochement avec la Russie y est désiré, non dans un but d'apaisement, mais dans une pensée hostile à l'Allemagne. Il est à craindre que le roi d'Angleterre ne partage ce sentiment. J'ai eu l'honneur de vous écrire récemment que ses relations avec l-" Empereur sont tout à fait mauvaises. On m'a rapporté de source sûre que Sa Majesté a eu récemment une conversation privée contrastant tout à fait avec les sentiments pacifiques qu'on lui prêtait jusqu'ici. )>

(*) Parmi les conjectures sur ce que voulait faire Guillaume à cette

A r R I O N s - N O U s EU LA GUERRE? 151

anglaise, la seule chose vraiment redoutable pour lui (^). Guillaume II a prouvé mainte fois que s'il poursuit sans en dévier un seul instant l'exécution de ses plans pour la domination par la victoire, il sait cependant reculer quand il s'est engagé dans une mauvaise voie : il l'a prouvé maintes fois, non seulement dans 'sa politique intérieure, mais même aussi dans sa politique extérieure. Extérieurement, il (ressemble beaucoup à l'empereur Nicolas I®^, (c'est le même goût insatiable de faste militaire et de satisfactions d'orgueil, mais intérieurement, il est tout|le contrairede ce malheureux ennemi de la Pologne et de la France. Nicolas était loyal,têtu et généralement désintéressé ; Guillaume est hypocrite, ne cherchant qu'à augmenter sa puissance, mais prêt à changer de chemin pour y arriver chaque fois quil s'aperçoit qu'il s'est trompé. En 1905, la différence entre l'armée française et l'armée allemande était bien moins grande qu'en 1914, et surtout notre canon de 75 centimètres était à cette époque là bien supérieur au 77 allemand (ce n'est qu'en 1906-1907 que le 77, qui n'était jusqu'alors qu'à tir accéléré, devint un canon à tir rapide, les Allemands ayant copié notre affût). L'armée

époque, citons la suivante notée par Hay (II, 404) dans son journal, à la date du 7 jtiin 1905 : « Sir Ceci! Spring-Rice revint hier à Londres. Il dit qu'il ne pense pas que le Kaiser ait l'intention ou désire faire la guerre avec la France et qu'il ne veut que l'insulter publiquement en lui signifiant que si elle ne veut pas qu'il recommence, elle ferait bien de gagner son amitié. »

(^) C'est ce que le prince de Bûlow, qui comme son maître prête habilement aux autres les mauvais desseins qu'ils ont eux-mêmes, a reconnu en écrivant : « L'Entente franco-anglaise a joué pendant un certain temps un rôle plus menaçant pour nous que la Double AUiance. » (Deutschland untar K. Wilhelm II, Bd. I, p. 35).

anglaise d'autre part, passait, à cette époque, pour plus nombreuse et plus prête qu'en 1914 (.^). Enfin les lignes de chemins de fer, quais de débarquement et convois automobiles, qui permirent d'envahir la Belgique d'une manière foudroyante, n'existaient que très partiellement. Nous verrons plus loin qu'après que la décision de faire la guerre eût été prise en novembre 1912, il en fixa le commencement à 20 mois plus tard. La crise de 1910, s'étant développée peu à 'peu, n'avait pas été précédée d'une préparation de ce genre, et Guillaume était assez sagace pour en comprendre l'utilité. Il est donc tout à fait invraisemblable qu'il eût attaqué : il aurait seulement continué à armer le plus possible pour en profiter quand l'Angleterre ne pourrait plus ou ne voudrait plus nous soutenir ; il n'y aurait donc pas eu de changement notable dans sa conduite.

Il est même probable que c'est de cette époque que date le plan de nous attaquer par la Belgique (^). Les écrivains militaires ont constaté qu'à aucun moment les Allemands n'avaient eu un grand nombre

(*) M. Harold Begbie soutient le contraire dans sa Vindlcation of Gréai Britain, ouvrage consacré à l'apologie de Lord Haldane. Nous avouons incliner à croire probante l'argumentation de M. Begbie sur ce point.

(*) Simultanément, le Kaiser concevait les plans pour l'invasion de l'Egypte. Pour en prépai-er l'exécution, il décida le sultan à avancer des troupes vers le Canal de Suez afin d'en faciliter la surprise. En février 1906, un détachement turc parut à Akaba «t occupa Tabah, de l'autre côté du golfe, en territoire égyptien. L'Angleterre, protectrice de l'Egypte, protesta avec énergie et envoya son escadre de la Méditerranée aux Dardanelles, l^e sultan céda aux menaces des diplomates britanniques et rappela ses troupes, mais tous les observateurs clairvoyants ont toujours cru qu'il avait été poussé à cette entreprise par les Allemands. On attribue la même origine au projet du chemin de fer de Damas à la Mecque qui fut lancé vers cette époque.

l'attaque par la BELGIQUE 153

de quais de débarquement dans la Haute-Alsace, qu'ils en avaient beaucoup dans la région de Trêves et de Thionville avant 1904, et que ceux [de la région de l'Eifel et de Gelsenkirchen avaient été construits peu à peu de 1904 à 1914 (^).

Les conclusions qu'on peut en tirer, au point de vue du plan de campagne, sont d'accord avec celles que l'on peut déduire de la situation diplomatique. Avant la chute de Bismarck, il est bien certain que les militaires n'eussent pu faire adopter un plan comme celui de l'invasion de la Belgique, qui mettait ipso facto l'Allemagne en lutte avec l'Angleterre. Le vieux Chancelier de Fer haïssait ses rivaux de l' Etatmajor général presque autant que les Français. 11 n'eut pas manqué de dénoncer avec rage une telle faute de leur part. La situation diplomatique créée par Bismarck ne se modifia pas sensiblement de 1890 à 1904. On peut même conclure des emmagasinements de tourelles Schumann effectués à Metz avant 1904 que l'Allemagne avait, à cette époque, l'intention de se tenir sur la défensive de ce côté-là en cas de guerre sur deux fronts. La situation créée par les

(^) « Jusqu'aux environs de 1904, le nœud le plus épais des lignes allemandes d'extrème-frontière se voyait en Lorraine, 16^ et 21® corps d'armée, de Metz à Thionville et à Sarrebruck ; on y comptait plus de soixante-dix quais militaires, seules paores du livre secret de la concentration qui ne peuvent pas être dissimulées. Maintenant, l'activité principale, fiévreuse, des constructeurs se transporte dans le pays rhénan, et notamment dans l'Eifel, vers le Luxembourg et la Belgique. On dépense les millions, sans compter, pour des lignes dont l'intérêt n'est, manifestement, que stratégique. « ( J. Reinach, apud/îefue des nations lalines, I, p. 19.) — D'après un autre écrivain militaire, il n'y avait en 1904 au nord de Trêves que sept quais militaires ; en 1910, leur nombre s'était acciu jusqu'à dix-neuf et il y avait en outre six à huit quais civils pouvant être utilisés par les transports militaires.

événements de 1904 était nouvelle. C'est en 1905 que Schliefïen fut remplacé par de Moltke ; c'est probablement à ce dernier qu'est dû le plan de percer la ligne ennemie à Liège ; il est vraisemblable que les plans de son prédécesseur comportaient seulement la violation de la neutralité du grand-duché de Luxembourg et la surprise des passages de la Meuse vers Stenay. /

Loin de donner des forces au militarisme allemand^ une conduite plus ferme de notre part en 1905 l'eut probablement au contraire affaibli. Les dépenses militaires sont naturellement désagréables aux peuples ; ils ne les supportent sans murmures que quand on sait leur persuader que c'est le meilleur moyen d'éviter la guerre, de se défendre victorieusement, ou d'acquérir gloire et profit. Que nos hommes d'Etat, en 1905, n'aient pas eu l'intention de faire la guerre à l'Allemagne, tout le monde le sait bien, mais leur langage, quand ils parlaient de l'Alsace-Lorraine n'était pas précisément heureux. Au lieu de se borner à souhaiter la cessation des mesures vexatoires et iniques à l'égard des Alsaciens et Lorrains d'origine française, ils parlaient des droits imprescriptibles de la France et nombre de journalistes se permettaient toutes les imprudences, les maladresses et les fanfaronnades que comporte la liberté de la presse. Les gens vivant en France savaient bien que nous ne commencerions pas la guerre, que seule une agression pourrait nous mettre les armes en mains ils ne le savaient même que trop, car c'est ce qui donna à Guillaume et à Bûlow l'audace de nous menacer comme

Page 1