‹ La diplomatie de Guillaume IIChapitre 48 sur 133 · CONSEQUENCES DE NOS FAUTES · texte numérisé non relu

CONSEQUENCES DE NOS FAUTES

aussi bien par la voie officieuse que par la voie officielle, qui a exprimé le désir d'arriver à une entente. C'est alors que pour la première fois le nom de Congo a été prononcé. Il s'agissait de savoir si ce n'était pas au Congo que nous pouvions être dédommagés. » M. Rouvier ne pouvait pas ignorer qu'une partie du Congo français avait été ■ envahie clandestinement par les Allemands faute d'être occupée par nous, il n'est donc pas étonnant qu'il ait été tout disposé à accepter une rectification de frontières dans ce pays en échange de la reconnaissance par l'Allemagne de notre protectorat au Maroc, mais il ne trouva pas chez M. de Bùlow de dispositions à conclure une entente de ce genre. « On a dit, a écrit celui-ci (^), que nous aurions dû après la retraite de Delcassé rechercher une entente directe avec la France au sujet du Maroc. Sans toucher le point de savoir si la France était disposée à nous payer un prix acceptable, on doit faire remarquer que nous ne pouvions nous engager dans cette voie à raison de notre situation à l'égard de la Turquie et de l'Islam. En novembre 1898 l'empereur Guillaume II avait déclaré à Damas : « Les 300 millions de musulmans qui existent sur la terre peuvent être assurés que l'Empereur allemand sera toujours leur ami ». A Tanger, l'Empereur s'était prononcé nettement pour l'intégrité du Maroc. Nous aurions perdu tout crédit dans le monde islamique si nous avions vendu le Maroc aux Français sitôt après ces manifestations. Notre ambassadeur à Constanti-

(^) Deutschland unter Kaiser Wilhelm II, Bd. I, p. 41.

nople, le baron de Marschall, me dit alors : « Si malgré Damas et Tanger, nous livrons le Maroc, nous perdons d'un coup notre position en Turquie, et avec elle les avantages et les perspectives acquises par des années d'un travail assidu ».

Pour obtenir le consentement de M. Rouvier à la réunion de la Conférence internationale d'Algésiras, le Gouvernement de Guillaume II avait dû faire une concession (une seule) : « reconnaître la situation faite à la France au Maroc par la contiguïté, sur une vaste étendue, de l'Algérie et de l'Empire chérifien, et par les relations particulières qui en résultent entre les deux pays limitrophes, ainsi que V intérêt spécial qui s^ ensuit pour la France à ce que V ordre règne dans VEmpire chérifien. » Cette concession, habilement exploitée par nos diplomates, nous permit d'obtenir que la force de police à constituer dans les ports du Maroc serait commandée partie par nos officiers, partie par ceux de l'Espagne (^). Comme la solde de cette police devait absorber le peu de revenus perçus dans les ports par le Sultan, il sortit diminué de la Conférence dont il fut le véritable vaincu (*). L'in-

(^) On sait que Guillaume II, personnellement, était absolument opposé à cette concession que nous fit la majorité des puissances. Il déclara à Mr. Alfred Beit le 18 janvier 1906 « qu'il n'aurait pas la guerre avec la France si l'Angleterre ne continuait pas à exciter la France et à lui faire perdre le bon sens... Mr. Beit ayant demandé à l'Empereur si une position exceptionnelle ne serait pas concédée à la France, spécialement en ce qui concerne la police, il répliqua : « Oui, sur la frontière algérienne, mais nulle part ailleurs. Je ne veux pas avoir un second Tunis. » (National Review, juin 1916, p. 525).

(*) « Quant aux Marocains, ils ne pouvaient cacher à leurs intimes, la désillusion qu'ils ressentaient de voir sanctionné par l'Europe ce programme français de réformes dont l'Allemagne leur avait promis de les préserver. Ils avaient cru que les rivalités des puissances leur

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ternationalisation du Maroc était si complète que l'Allemagne elle-même ne pouvait plus profiter de la faveur d'un Sultan désormais sans force.

Ce ne fut pas sans peine qu'on arriva à ce résultat négatif. Du 28 septembre (date où fut signé le programme de la Conférence) au 28 novembre 1915, le Gouvernement allemand et les journaux à sa dévotion restent à peu près tranquilles, mais à partir du 28 novembre, la campagne d'intiinidation recommence (^) et les manœuvres plus ou moins déloyales pour détacher les autres puissances de nous (^) se

permettraient d'échapper à tout changement, à tout contrôle. Changement et contrôle faisaient désormais l'objet d'un accord international. » (Tardieu, Algésiras, p. 421.)

(^) a Avant la réunion de la conférence à laquelle il attachait tant de prix et pour l'obtenir de la résistance des deux puissances contre lui coalisées, Guillaume II a fait pour la première fois usage de la manière forte. Ses menaces furent encore quelque peu atténuées, mais dans les salons despourparlers diplomatiques, ses représentants firent déjà surgir la vision d'une Allemagne cuirassée de son armure de guerre, casque «n tête et l'épée au poing, toute prête à s'en servir.» (Beyens, L'Allemagne aidant la guerre, p. 220). — En France, à cette époque, on attribua les violences de cette campagne de presse à M. de Holstein. En réponse à un article de la Gazette de V Allemagne du Nord, consacrant au « sabre » allemand un développement emphatique et vaguement menaçant, le Temps du 28 janvier 1916 écrivit : « Nous ne pouvons pas ne point regretter que M. de Holstein et son entourage aient plus souvent que de raison ressuscité les vieilles habitudes provocantes qui ne répondent ni à l'intérêt de l'Allemagne, ni à la dignité de la France ». L'Ambassade d'Allemagne à Paris prit alors vivement la défense de M. de Holstein et assura que c'était un ami de la France. L'accusation venait de ce que depuis quinze jours, M. de Holstein était directement chargé du service de la presse. (Tardieu, Algésiras, p. 163.) Nous sommes convaincus que l'ambassade d'Allemagne avait en grande partie raison et que Holstein ne faisait qu'exécuter la consigne reçue de Guillaume IL

(^) « La conférence d'Algésiras vit la Russie du côté de son alliée naturelle, en dépit des étranges assurances télégraphiques du contraire qui avaient étonné le monde pendant une journée. Ce fut un coup étourdissant pour le Kaiser, un de ces revers dont la mémoire demeure et fermente. » [National Review, vol. XLIX, p. 712.) Guillaume II avait reçu quelques jours auparavant !M. de Witte, le premier ministre russe

succèdent sans interruption avec une fécondité d'invention, une justesse de coup d'œil et un acharnenient bien caractéristiques de l'âpre volonté de Guillaume II d'exploiter ses avantages sans miséricorde. Mais tout échoue grâce à l'adroite fermeté de nos diplomates. Seule l'Autriche-Hongrie continue à soutenir son allié, mais sans l'approuver.

Déjà, le comte Goluchowski avait exprimé au duc d'Avarna un jugement sévère sur la politique allemande/Au bal de la Cour, donné le jeudi 27 février, l'empereur François-Joseph fut, dans ses entretiens avec les ambassadeurs, moins indulgent encore. Il affirmait ne rien comprendre à la situation. Entre les assurances de Guillaume II, assurances données à Copenhague lors des obsèques de Christian IX à l'archiduc Léopold-Salvator et renouvelées en toute occasion, et l'intransigeance injustifiable opposée à notre modération, il se déclarait incapable de trouver une conciHation. « J'ai fait, disait-il, tout ce que j'ai pu. J'ai agi des deux côtés. La France a fait des concessions. Elle ne peut pas céder davantage. Qui sait ce que veut l'Allemagne ? » (Tardieu, Algésiras,-p. 257.)

L'Allemagne (ou plutôt Guillaume II, car il la fait parler et agir comme il lui plaît), voulait abaisser, compromettre et dépouiller la France tant qu'elle pourrait (^). Le Kaiser se montrait le digne élève de

et on a toujours pensé qu'ayant essayé de lui persuader de nous abandonner, il avait cru avoir réusai.

(1) C'est vers cette époque que commence la campagne en Allemagne contre la Légion étrangère, « cautère entretenu par les autorités allemandes pour envenimer quand il leur plairait leurs rapports avec la France, » dit le baron Beyens (L'Allemagne avant la guerre, p. 258).

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son maître Bisina,rck qui, parlant de sa rencontre avec Napoléon III à Sedan, a dit « L'inibécile espérait en ma générosité ». Seulement, cette fois-là, cette œuvre de haine échoua. Mais seule, la crainte de voir la Conférence se dissoudre sans résultat, put décider l'Allemagne à se ranger à l'avis général.

Malgré le peu de sympathie témoigné publiquement par François-Joseph pour ces agissements, l'Autriche les avait cependant soutenus. Guillaume en remercia le comte Goluchowski par un télégramme célèbre : « Vous avez accompli une belle action en fidèle allié. Vous avez été un brillant second sur le terrain, et vous pouvez, en pareil cas, compter sur un pareil service de ma part. »

Une grande partie de la presse autrichienne commenta avec irritation cette ap^iréciation impériale qui, suivant elle, diminuait le rôle de l'Autriche. Le comte Goluchowski en fut, lui aussi, peu satisfait.

A Berlin, l'issue pacifique de la crise d'Algésiras causa généralement d'autant plus de satisfaction que les craintes de conflit avaient été plus grandes. L'historien anglais Sidney Whitman, qui était, pendant le Congrès, correspondant du New-York Herald à Berlin, a fait connaître, dans un livre publié récemment (^), l'impression qu'éprouvaient maints hommes éminents en devinant où Guillaume entraînait l'Allemagne : « Je savais depuis longtemps que depuis beaucoup d'années une influence irresponsable travaillait pour le mal en Allemagne... Beau-

(^) Things I remember. London, Cassell, sept. 1916, p. 174.

coup d'Allemands et un certain nombre de mes amis étrangers connaissaient cet élément dangereux, mais ils avaient une si haute estime des Allemands comme d'une race saine et aimant la paix, qu'ils étaient convaincus qu'au moment décisif, le peuple écarterait à temps l'irrépressible phraseur...

« Comment des gens instruits, qui. devraient connaître les affaires du continent, peuvent-ils se fatiguer le cerveau sur les écrits de Frédéric-le-Grand, de Kant, de Fichte ou de Hegel (^), pour fixer les responsabilités de la présente guerre, est une chose que je ne puis comprendre. Peu d'hommes ont mieux connu que Bismarck la littérature politique du passé, mais il ne s'en occupait guère, sauf quand il voulait faire ressortir les vastes changements que le temps avait amenés. Ses avertissements continuels étaient dirigés contre le danger de la vanité personnelle de la part du monarque et contre le manque de maturité politique des Allemands (une chose que son successeur le prince de Bûlow a redite maintes fois avec force). Tout ce qui est arrivé depuisj tend à démontrer que l'Empereur possédait incontestablement le pouvoir de diriger et de contrôler le peuple allemand si seulement il avait été capable de se dominer luimême.

« A peu près partout où j'allais à Berlin, je rencontrai de la crainte et de l'anxiété au sujet du cours

(^) Guillaume II d'ailleurs encourageait la production littéraire destinée à augmenter l'exaltation du peuple allemand. Sidney Whitmann écrit, p. 220 : « On m'a dit que 100.000 exemplaires du livre de Houston Chamberlain, Les Fondements du XIX^ siècle, ont été vendus à 20 marks, la pièce et que l'Empereur lui-même en a distribué à titre gratuit. »

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