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LA SECONDE CONFÉRENCE DE LA HAYE ET L'INFLUENCE DU ROI EDOUARD

Peu après, Guillaume II donna une preuve éclatante de sa haine contre les iJées de paix et de désarmenient. Sur l'initiative du président Roosevelt, la seconde Conférence de la paix avait été convoquée à La Haye pour la mi-juin 1907. Outre plusieurs problèmes de droit international, en général relatifs à la guerre de mer, son programme visait à compléter les règles de la première conférence sur le règlement des différends internationaux par arbitrage. Enfin on annonçait l'intention de la Grande-Bretagne, des États-Unis et de l'Espagne, de proposer la limitation des armements maritimes par mesure internationale. Les libéraux anglais qui étaient au pouvoir depuis le commencement de 1906 comptaient parmi eux une majorité de radicaux conquis par les doctrines pacifistes. En mai 1906, le sous-secrétaire des Affaires étrangères, lord Fitzmaurice, avait déclaré officiellement à la Chambre des Lords que le ministère anglais

considérait une pareille limitation comme possible et nécessaire, et donnait l'exemple d'y travailler en diminuant le programme des constructions navales anglaises ; il ajoutait que le Gouvernement britannique « ne projetait aucune attaque contre qui que ce fut parce que le peuple anglais ne le souffrirait pas ». Ces dernières paroles visaient à désavouer l'intention prêtée au Gouvernement anglais en 1904-1905 de faire une guerre « préventive » à l'Allemagne. En avril 1906, un discours du chancelier de Bulow montra l'opposition perfide que le Gouvernement de Guillaume II allait faire à l'idée généreuse de désarmement : « Je ne peux rien espérer de ce débat, déclara-t-il ; il offre le danger que le contact des opinions opposées produise le contraire de ce qu'on espère. Je ne puis nier que la perspective d'un pareil débat ait déjà exercé une influence qui n'a rien de calmant sur la situation internationale ». Il terminait en annonçant l'intention de l'Allemagne d'accepter d'aller à la Conférence, mais de refuser de prendre part à la discussion sur le désarmement.

Les idées chauvines avaient fait déjà de tels progrès en Allemagne que tous les partis (sauf les socialistes) approuvèrent ces déclarations. Les Allemands affectèrent de ne voir dans cette proposition de limitation qu'une ruse des Anglais pour conserver leur prépondérance navale sur l'Allemagne sans être obligés de se ruiner en armements. Leur opposition rendit impossible la délibération sur cette proposition à la Conférence. Elle empêcha aussi l'adoption de l'arbitrage obligatoire pour tous les États du monde

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dans tous conflits où les intérêts essentiels, l'indépendance des belligérants et les intérêts des tiers n'étaient pas engagés. Le Gouvernement de Guillaume II ne rougissait pas de laisser constater que sa maxime était toujours celle de Bismarck : « La force prime le droit ».

Que le Kaiser ait été l'âme de ces manœuvres contre le désarmement et l'arbitrage, est un fait bien prouvé par les documents. Déjà, lors de la première Conférence de La Haye, en 1899, l'opposition de l'Allemagne et de l'Autriche avait fait échouer les propositions de désarmement et d'arbitrage obligatoire qui y furent faites. Les délégués allemands combattirent au premier rang pour empêcher tout accord international fécond. Le choix de l'un d'eux était d'ailleurs significatif : c'était celui du professeur munichois de droit international Stengel qui avait formulé avant l'ouverture de la Conférence les pronostics les plus défavorables sur les résultats qu'elle pourrait donner. Le prince de Hohenlohe était alors chancelier, mais comme il le disait le 11 septembre 1895 à l'empereur de Piussie, « nous ne faisons rien sans avoir pris l'ordre de l'Empereur ». L'intervention personnelle de celui-ci contre la deuxième Conférence est encore mieux connue. Quand l'intention de l'Angleterre de proposer le désarmement eût été annoncée, il « dit à l'ambassadeur d'Angleterre (sir F. Lascelles) que si la question du désarmement était portée devant la Conférence, il refuserait de s'y faire représenter. Chaque État, ajouta-t-il, doit décider lui-même de la quantité de forces nécessaire

pour la protection de ses intérêts et le maintien de sa position, car aucun d'eux ne souffrirait l'intervention d'un autre en cette matière. En août 1906, le roi Edouard, accompagné de sir Charles Hardinge, visita Cronberg,et l'Empereur déclara à ce dernier que la Conférence, qui allait se réunir, était un grand non sens... Il répéta la même chose le mois suivant à Mr. Haldane, alors secrétaire d'État pour la guerre, qui avait été invité à le visiter. » Pour gagner de grandes batailles et faire de brillantes conquêtes, il faut de grandes forces militaires. Guillaume le savait : Bismarck et Moltke lui avaient même appris qu'il faut avoir soin d'en avoir de plus grandes que celles de l'adversaire. Accepter le désarmement et l'arbitrage, eut été de sa part renoncer au rêve de sa vie, à cette grande guerre où il espérait remporter des succès dignes de ceux de César et de Moltke. Les bourgeois allemands étant assez crédules pour croire que les énormes dépenses en hommes et en argent étaient destinées à leur éviter les attaques de leurs voisins et non point à dépouiller ceux-ci, l'Empereur en profita pour faire échouer ces propositions de désarmement et d'arbitrage qui eussent évité de si grands malheurs.

Certaines paroles de Guillaume II suggèrent d'ailleurs qu'il a parfaitement compris la beauté, la justesse et la réalisation aisée des idées de désarmement et d'arbitrage. Seulement il ne les combattait que plus ardemment (^), car si elles triomphaient, c'en

(^) Aussi ne les combat-il que quand on s'efforce de leur procurer une réalisation. Théoriquement, il admet les comprendre. « En 1910

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était fini pour lui de cette splendide armée et de cette énorme flotte, sans cesse accrues, qui faisaient son orgueil et lui permettaient de dominer l'Allemagne sous prétexte de la défendre. Il en avait besoin pour s'essayer dans le rôle du souverain qui est le supérieur des autres monarques. En lui-même, il devait bien rire des ouvriers et des paysans qui votaient pour l'augmentation des dépenses militaires parce qu'on leur avait fait croire qu'elles étaient nécessaires pour protéger l'Allemagne que personne ne menaçait. Mais il ne devait pas mépriser beaucoup moins la crédulité des bourgeois qui applaudissaient à ces mêmes augmentations parce qu'on leur faisait espérer qu'elles serviraient à les défendre contre les socialistes. Il devait les trouver bien dépourvus de bon sens puisqu'ils ne comprenaient pas que tous ces crédits, obtenus en excitant les Allemands les uns contre les autres et contre leurs voisins, n'étaient en réalité dépensés que pour étancher la soif de domination et de gloire qui est la passion des Hohenzollern.

Depuis l'accord franco-anglais du 8 avril 1904, les optimistes maladroits en France parlaient de « l'isolement » et de « l'encerclement » de l'Allemagne. Rien n'était plus faux, car la Triple-Alliance existait toujours (elle avait été renouvelée en mai 1904 pour 12 ans). Ce qui était vrai, c'est que les sentiments pacifiques de l'empereur François-Joseph et la

encore, Guillaume II parlant avec le ministre français Pichon d'une ligue de tous les Etats civilisés, s'exprimait d'une façon approbative à ce sujet. » [J'accuse, éd. franc., p. 97.)

loyauté avec laquelle il exécutait à cette époque ses engagements envers la Russie, empêchaient Guillaume de pêcher en eau trouble à l'Est. Le traité de la Triple-Alliance n'imposait aucune obligation à l'Autriche si l'Allemagne attaquait la Russie. Guillaume s'il avait attaqué cette dernière risquait d'être seul, car le traité anglo-japonais rendait ^impossible une alliance germano-japonaise à l'insu de l'Angleterre et malgré elle. Au pis aller, une alliance de l'Allemagne et du Japon eut amené l'intervention de l'Angleterre et de la France en faveur de la Russie : celle-ci n'y eut pas perdu. Les Allemands, pendant ces dernières années, ont souvent exprimé le regret que leur Gouvernement n'ait pas profité des embarras de l'Angleterre en 1900-1902 et de la Russie en 1904- 1905. En cela ils ont été, certes, injustes à son égard. Il n'y eut certes pas manqué s'il avait pu et la hardiesse de son attitude hostile envers la France en 1905 et 1906 est [indubitablement due à l'arrièrepensée que la bonne armée et la bonne flotte de r Allemagne pourraient trouver des occasions favorables en cas de conflagration générale (^), mais l'attitude des autres États et surtout de l'Autriche rendit vaine toute espérance d'amener la guerre. Guillaume fit en vain le moulinet avec « son sabre ». Ses voisins le regardèrent avec méfiance et défaveur, mais, pour riposter, attendirent qu'il croisât le. fer : il ne l'osa pas.

(^) Bûlow donnait en 1905, comme raison de l'âpreté avec laquelle ri pressait la réunion d'une conférence : « Quand on n'est pas sûr qu'une chose qui est possible actuellement le sera encore l'année prochaine, il faut la faire tout de suite. »

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François-Joseph, nous Favons dit, eut ane conscience exacte de cette situation : a Jai rendu à la Russie le service que j'en avais reçu en 1849, déclarat-il : nous sommes quittes. » Il faut avouer malheureusement que les hommes d'Etat russes furent moins clairvoyants, ou plutôt raisonnèrent : puisque nous sommes quittes, nous ne leur devons rien. Guillaume leur dissimulait naturellement ses intentions perfides ; aussi ni le Tsar, ni M. de Witte (à cette époque premier ministre), ni la plupart des autres hommes d'Etat russes ne paraissent s'être bien rendu compte du danger auquel leur patrie venait d'échapper. Comme par le passé, le Tsar "continua à croire à l'amitié de Guillaume II, à entretenir avec lui une correspondance régulière et à le voir tous les ans, tandis qu'il ne paraît pas a^voir €u de rapports personnels avec François-Joseph. Guillaume resta entre eux comme par le passé le tertius gaudens.

A ce moment-là cependant, un autre monarque lui faisait concurrence avec succès : c'était le roi Edouard VIL Ce prince n'aimait pas Guillaume qui était son neveu, et son peu de sympathie pour le personnage lui avait facilité d'apprécier plus exactement que la plupart des princes et hommes d'État les dangers que ses plans de conquête. faisaient courir à l'équilibre européen. « A Algésiras, dit le comte Reventlow {Ausw'àrtige Politik, p. 279), la Grande- Bretagne avait été la puissance donnant le ton : elle avait conduit la majorité anti-allemande. Il y eut quelque chose de symbolique dans la visite que le

roi Edouard fit à Paris à cette époque (en mars 1906) et pendant laquelle il invita avec ostentation M. Delcassé à l'ambassade britannique, à peu près au moment où la loi sur la flotte fut approuvée par le Reichstag. Le roi Edouard n'avait toujours pas fait de visite à Berlin et il évita même jusqu'en septembre 1906 toute rencontre avec l'Empereur allemand (^). Il le vit alors à Friedrichskron, mais cette rencontre neut pas de résultats politiques. Edouard continua ses efforts et ses nombreux voyages pour éveiller partout la méfiance contre la politique allemande et grouper les autres puissances autour de l'Angleterre. Le but de sa politique n était pas la guerre^ il visait plutôt à intimider l'Empire allemand. A toute action politique de l'Empire allemand au delà de ses frontières, où que ce put être, il voulait opposer aussitôt la résistance, non seulement de la Grande- Bretagne, mais aussi de presque toutes les autres puissances européennes, soit directement, soit indi-

(*) Erreur : le roi Edouard alla visiter Guillaume à Kiel du 25 au 29 juin 1904 et les journaux rapportèrent que « des toasts très cordiaux » avaient été échangés au dîner le jour de son arrivée. Le baron Greindl écrivait le 16 juillet 1906 :« Dans l'entretien du chancelier de Bûlow avec l'ambassadeur d'Angleterre, tous deux ont émis l'opinion qu'una entrevue des souverains serait désirable pour améliorer les relations, mais le prince de Bûlow a dit qu'après ce qui s'était passé il était nécessaire que le premier pas fût fait par le roi Edouard VIL L'ambassadeur d'Angleterre a fait observer que cette première démarche avait déjà été effectuée : il a été chargé de demander quel serait l'itinéraire de la croisière que l'empereur d'Allemagne comptait faire dans la Méditerranée et dont la date coïncidait avec celle du voyage que le roi d'Angleterre a fait au printemps dans la même région. Non seulement l'information demandée ne lui a pas été fournie, mais le gouvernement impérial ne lui a jamais fait savoir que le projet de voyage dans la Méditerranée était abandonné. Depuis les pourparlers confidentiels ont continué. Il paraît même que des lettres ont été échangées entre les souverains. »

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rectement ; il tâchait même de rendre cette situation encore plus défavorable pour l'Allemagne en lui imposant au point de vue politique, et par suite aussi au point de vue militaire, le rôle d'agresseur, de façon à la prwer du concours de ses alliés .« (^)

De 1903 à 1908, celui des monarques qu'Edouard VII alla voir le plus souvent fut François-Joseph. Ces visites étaient fort appréciées par le

(^) Lord Esher [The Influence of King Edward, p. 54), un des familiers du roi, a dit de lui : < Les absurdes campagnes de presse dans la Grande-Bretagne et en Allemagne, faites par des hommes qui avaient des intentions honnêtes et patriotiques, mais étaient ignorants et mal inspirés, l'attristaient et l'ennuyaient. L'exagération lui était antipathique. Son esprit était singulièrement libre de préjugés insulaires. Il ne céda jamais un seul instant aux sentiments de panique et n'était pas ému par les déclamations bruyantes de ceux qui ne Usaient que des menaces sinistres dans les accroissements légitimes des armements des grandes puissances. D'un autre côté, personne n'était plus décidé que lui à rendre les forces défensives de son propre pays puissantes et efficaces, cai il con:ipienait bien que l'inexpugnabilité de l'Empire britannique était la plus grande sauvegarde de cette paix européenne qui fut la préoccupation principale de ses dernières années... On ne pouvait être longtemps dans l'entourage du roi Edouard sans découvrir qu'il aimait l'Allemagne et le peuple allemand. On ne pouvait avoir vu le Roi et l'Empeieur ensemble sans avoii remarqué que non seulement un respect mutuel, mais même une réelle admiration était la base de leurs rapports. » — Le comte Seckendorfï, l'un des grands dignitaires de la Cour de l'impératrice Frédéric, disait de même à Sidney Whitman : « Le reproche fait au roi Edouard qu'il avait de l'inimitié pour l'Allemagne, était une grave injustice. Une bonne entente avec cette puissance avait toujours été une chose qui lui était fort à cœur, car il était un admirateur du peuple allemand, mais non de tout ce qui étcdt allemand et plus particulièrement de ce qui était prussien. » [Things I rememher, p. 186) — « Depuis le commencement du nouveau siècle, l'influence du roi Edouard se fît sentir dans la politique anglaise. Ce monarque possédait à un degré rare la connaissance des hommes et l'art de les manier ; il avait une expérience riche et multiple. Sa politique n'était pas dirigée directement contre les intérêts allemands : elle tendait plutôt à tenir l'Allemagne en échec pai un déplacement du rapport entre les puissances en Europe. Par une série d'ententes auxquelles d'importants intérêts anglais furent sacrifiés, elle cherchait à attirei à elle les autres états de l'Europe. Ce fut l'époque de ce qu'on a appelé la politique anglaise ■< d'encerclement. ^){Bv-lo^\ , Deutsche Politik, p. 58.)

Gouvernement autrichien qui était alors jaloux de maintenir l'indépendance de sa politique à l'égard de celle de Guillaume,

Le prince de Bismarck avait jadis tant parlé de la nécessité pour l'Allemagne de ne pas se lier les mains et de se maintenir toujours en situation de résister aux tentatives possibles de l'Autriche de l'entraîner dans des affaires oii les intérêts allemands n'avaient rien à voir, que le monarque autrichien et ses ministres croyaient à tort ou à raison qu'il était nécessaire pour eux d'en faire autant de leur côté. Depuis l'intervention de Napoléon III en faveur de l'Autriche àSadowa,nos relations avec cette puissance avaient toujours été excellentes. L'intimité d'Edouard YII, nptre protecteur, avec François-Joseph, ne pouvait que les rendre meilleures.

Edouard voyait souvent aussi Victor-Emmanuel et paraît avoir été en fort bons termes avec lui. a Le roi d'Italie, écrivait en 1907 M. André Tardieu {Algésiras, p. 80), n'aime guère l'Empereur [d'Allemagne. Alors qu'il était prince de Naples, il fut un jour traité par Guillaume II avec une familiarité un peu cavalière ; on assure qu'il s'en souvient encore. De plus, il est d'esprit moderne, libéral, de manières simples ; c'est un taciturne, un concentré. Tout l'appareil mystico-théâtral, dont l'Empereur aime à s'entourer, lui plaît peu. Il croit à la nécessité de la Triplice, qui protège l'Italie contre une attaque autrichienne, mais il tient à l'amitié des puissances occidentales, nouée avant son avènement et resserrée par lui, »

Edouard avait aussi réussi en Espagne. Les temps.

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