FRANÇOIS-FERDINAND ET L'ANNEXION DE LA BOSNIE
Quand l'archiduc Rodolphe, fils unique de François-Joseph mourut, le Gouvernement allemand eut le sentiment qu'il n'y gagnait guère, car si la vive antipathie du défunt pour Guillaume était connue, le nouvel héritier, l'archiduc Charles-Louis, frère de François-Joseph, étail [un homme sans ambition qui, s' intéressant surtout aux sciences^ annonça l'intention de refuser l'héritage en faveur de son fils aîné François-Ferdinand, catholique fervent qui abhorrait l'Allemagne protestante et pour qui la Triple-Alliance était une humiliation nationale autant qu'un péché. Quand Charles-Louis mourut en 1896, il n'en résulta donc aucun changement dans les perspectives pour l'avenir.
On savait depuis longtemps que le nouvel héritier était sous l'influence de sa belle-mère, l'archiduchesse Marie-Thérèse, dont les sympathies et les goûts étaient français, néanmoins, personne ne s'attendait
à la froideur marquée avec laquelle il accueillit les cordiales avances que lui fit l'empereur Guillaume, lors de sa première visite à la Cour d'Allemagne ; il écouta tout ce que lui dit son hôte, mais ne se départit pas un instant d'un silence solennel que rendait déconcertant le doute qui se lisait dans ses grands yeux noirs. Berlin décida sommairement que François- Ferdinand était un être stupide et un nouveau cas d'idiotie dans la famille impériale d'Autriche. Aussi la surprise fut-elle sans mélange à la Cour d'Allemagne, quand on y apprit que l'archiduc avait fait une impression extrêmement bonne à Pétersbourg, que le Tsar et la Tsarine en parlaient en fort bons termes et que leurs ministres faisaient l'éloge de son intelligence, de sa modestie et de ses bonnes manières. Les Allemands, quoique convaincus que les Russes devaient s'être trompés, n'en furent pas moins fort ennuyés de penser que l'héritier présomptif de leur principal allié était en nieilleurs termes avec leur adversaire qu'avec leur souverain. Les entrevues subséquentes de l'archiduc et de Guillaume ne modifièrent pas cette situation, malgré la persistance inlassable du second à faire des avances au premier. La mésalliance contractée en 1900 par l'archiduc avec la comtesse Sophie Chotek n'amena pas davantage de changement dans cette situation. L'archiduc renonça à la succession au trône pour ses enfants, mais la conserva pour lui-même. Linfluence de l'Allemagne sur l'Autriche semblait toujours devoir subir une éclipse lorsque François-Joseph mourrait. Inlassable dans la poursuite de ses plans.
Guillaume continua néanmoins à faire des avances, non seulement à l'archiduc, mais même à sa femme ; seulement ce fut toujours en vain. Le Kronprinz d'Allemagne, chargé de s'employer à les gagner pendant une visite qu'il fit à la Hofburg, en 1901, ne réussit au contraire, qu'à s'attirer l'animadversion de François-Ferdinand.
« Pendant ce temps, écrivait en 1910, miss Edith Sellers {National Review, vol. LVl, p. 331), ceux qui entouraient François-Ferdinand s'apercevaient peu à peu que quelque chose de plus qu'un sentiment personnel le poussait à se tenir ainsi à l'écart de l'Allemagne, et qu'il avait de fortes raisons politiques à garder cette attitude. Ils savaient depuis longtemps qi^'il n'attachait pas à la Triple-Alliance la même valeur que son oncle, mais ce fut pour eux une révélation de s'apercevoir que c'était dû au ton de partenaire dominateur habituel à l'Allemagne envers l'Autriche et au manque de considération qu'elle montrait parfois, non seulement pour la dignité de cette dernière, mais même pour ses intérêts. Leurs idées préconçues furent renversées quand ils décou-' vrirent combien il souffrait des manques d'égard envers son pays et que ce qui lui faisait même le plus de peine était que celui-ci les acceptât comme s'ils étaient dus. Ils comprirent alors pourquoi il s'efforçait corps et âme à réformer 1" armée et à installer dans toutes les positions importantes des officiers du plus grand mérite...
« Jusqu'alors l'Archiduc avait é^ un pur zéro en ce qui concernait l'influence politique. On ne lui de-
mandait jamais son avis... L'empereur François- Joseph n'avait jamais eu beaucoup de sympathie pour son neveu dont il regardait l'attitude envers l'Allemagne comme une offense envers lui-même. De plus, il était sous l'influence d'une petite camarilla dont l'archiduchesse Gisèle, sa fille, était le personnage le plus important, et dont l'empereur Guillaume était alors le conseiller confidentiel. La principale raison d'être de cette camarilla était de tenir François-Ferdinand à l'écart, de peur qu'il n'amenât à la Cour son épouse morganatique, ou même pis, le fils qu'elle lui avait donné.
« Ce fut seulement parce que l' Empereur-Roi était à bout de forces que l'Archiduc put braver la Camarilla et s'installer à côté de lui comme uq coadjuteur de fait, sinon de nom. Mais c'était un cas de J'y suis, fy reste. Il n'avait d'ailleurs aucun désir de partir, et ce qui avait encore plus d'importance, le Vatican ne voulait pas qu'il s'en aille, ayant de l'ouvrage pour lui qu'il ne pouvait faire que s'il restait. Tel étant le cas, ceux qui l'auraient volontiers chassé furent impuissants, car à mesure que la force de l'Empereur diminuait, l'influence de son confesseur croissait. Ce devint bientôt une règle- pour l'Archiduc d'assister aux Conseils d'État, pour les ministres de lui rendre compte des affaires et pour son oncle de parler avec lui des difficultés qui se rencontraient. On remarqua avec le temps que François-Joseph était satisfait de pouvoir se décharger des affaires sur lui. Ce monarque est non seulement vieux, mais très fatigué; et son neveu est un homme grave et silencieux, en
qui tous ceux qui le connaissent ont confiance, même s'ils ne l'aiment pas,
« François-Ferdinand fut donc à la longue dans une situation à pouvoir faire sentir son influence et ou put voir qu'il en avait fait usage, car l'Empereur commença à être plus raide envers les Hongrois et fit rédiger par ses ministres autrichiens une loi sur ]f' suffrage universel. C'était très significatif, car I out le monde savait (ses amis les cléricaux avaient pris leurs mesures pour cela) que l'Archiduc était convaincu que les Hongrois avaient été gâtés par trop de faiblesse ; de plus, il avait foi dans le suffrage universel comme moyen d»e mettre fin aux luttes des nationalités rivales. Mais ce qui fut le plus significatif est que le baron Beck, son ancien tuteur politique, fut nommé président du Conseil des ministres autrichiens, avec mission expresse de rédiger une loi sur ]" extension du droit de suffrage et de la faire voter par le Reichsrath.
« En attendant, la politique étrangère de l'Autriche resta sans changenients et ses relations avec r Allemagne aussi amicales qu'auparavant. Il sembla même que les vieilles rumeurs sur l'antipathie de r Archiduc pour la Triple- Alliance n'étaient pas fondées. Mais alors arriva le télégramme dans lequel r empereur d'Allemagne remerciait le comte Goluchowski davoir joué le rôle de brillant second à Algésiras. Il donna à l'Archiduc l'occasion qu'il attendait peut-être. Son animosité qui couvait depuis longtemps, s'enflamma subitement. Ses autres convictions ne lempêchent pas d'être un patriote ardent,
il regarda le télégramme comme une insulte pour son pays. C'était une humiliation, d'après lui, pour l'Autriche, qu'on lui dise que son représentant avait joué le rôle de second. Il donna libre carrière à sa colère en particulier, sinon en public, et n'eut pas de repos tant que le comte Goluchowski n'eut pas été renvoyé du ministère des Affaires étrangères, et le baron d'^Ehrenthal, en qui il avait confiance, installé à sa place. »
Quelque antipathique que nous soit Guillaume, il faut avouer que la prétention de l'Archiduc, de voir une insulte dans cette expression « brillant second », dénote un esprit d'une susceptibilité maladive. Jamais, même aux beaux jours de Metternich, l'Autriche n'a eu une si belle situation diplomatique que de 1896 à 1906. Quoique ne venant qu'au quatrième rang parmi les grandes puissances de l'Europe, elle était traitée d'égale à égale par toutes les autres. Mais la facilité avec laquelle elle avait conquis la Bosnie-Herzégovine et réduit à peu de chose, dans les Balkans, l'influence jadis prépondérante de la Russie, avait grisé ses hommes d'État. En 1897, ils avaient rédigé seuls avec ceux de la Russie un programme commun pour le maintien du statu quo ; à Vienne et à Mûrzsteg en 1903, ils avaient fait de même pour les réformes à introduire en Macédoine. Cette exclusion des autres puissances avait amené des protestations de l'Angleterre, appuyée par l'Italie et la France. Après la guerre de Mandchourie, la Russie cessa peu à peu de s'opposer à l'internationalisation des réformes. « Ce fut, écrit M. Steed
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(Hapsburg Monarchy, p. 224), un des principaux traits de la situation européenne de 1905 à 1907. De la résistance continuelle de l'Autriche-HongTie aux processus d'internationalisation résulta la rupture de l'accord austro-russe de 1897 et ses conséquences sous la fornie de la rivalité austro-russe » qui ne cessa plus depuis 1908.
Le comte d'^hrenthal, ainsi appelé, par la confiance de François-Ferdinand, 'en octobre 1906, à diriger la politique extérieure de l'Autriche, était un diplomate clérical et réactionnaire, qui parlait peu et attachait souvent à ses paroles un tout autre sens que celui que son interlocuteur devait naturellement leur donner. Un diplomate en relation avec lui se plaignait, quelques mois après qu'^îlhrenthal fut devenu ministre, qu'il « avait établi autour du Ballplatz une épaisse atmosphère de mauvaise foi. »
Cette sorte de Bismarck catholique et autrichien arrivait au pouvoir avec un programme visant quatre puissances : il devait, d'une part, vis-à-vis de l'Allemagne et de l'Italie (^), mieux soutenir la « dignité » de l'Autriche ; d'autre part, réduire à rien l'influence
(^) C'est vers 1906 que les indices de dissentiment entre l'Italie et l'Autriche commencèrent à s'accumuler. Deux écrivains von Chlumecky (Oesterreich-Lngarn und Italien) et Battisto Pellegrini (Ferso la guerra ?) s'en firent les porte-paroles. Les Autrichiens reprochaient aux Italiens que leurs agissements tendaient de plus en plus à essayer de faire consacrer la formule : V Adriatieaemare nostro. Leui s sentiments se traduisirent par de fréquentes manœuvres dans la zone frontière et par le renforcement progressif des corps de couverture. Dans les premiers jours de mars 1907, le Volhshlatt de Vienne renseigna sur l'activité du génie dans le Tyrol, la Carinthie et sur la côte Dalmate : ouvrages de fortification, routes stratégiques, etc. On annonçait dès lors le projet de barrer défensivement le Trentin et la Carinthie. [Revue Militaire Générale, II, 339).
de la Russie et de l'Angleterre dans les Balkans. Ce qui l'inquiétait, lors de sa nomination était le rapprochement de l'Angleterre et de la Russie ; pour l'empêcher d'aboutir, il semble avoir rêvé de ressusciter l'alliance des trois Empereurs. Plus tard, après une visite au prince de Bûlow à Berlin au printemps de 1907, il proposa à la Russie de [comprendre la France dans cette alliance. C'eut été l'entente à quatre. Mais dès le mois de mai 1907, M. Isvolski déclina cette proposition : il eut fallu beaucoup d'aveuglement au ministre russe pour ne pas comprendre qu'elle ne visait qu'à faire perdre à la France l'appui de l'Angleterre et à empêcher toute intimité de la Russie avec l'Italie (^) et l'Angleterre.
La Russie ne voulant pas se laisser duper et ayant réglé les conditions de sa réconciliation avec l'Angleterre par le traité du 3l août 1907, il devint bien probable que la politique d'^Ehrenthal et de l'Archiduc
(^) M. Tittoni, qui fut ministre des affaires d'Italie de 1903 à 1909, cite lui-même comme exposant exactement sa politique, l'article suivant de la Schlesische Zeitung du 5 juillet 1912 : « Le plan de Tittoni quand il fut appelé au ministère, fut de renforcer la Triplice et de regagner l'Autriche, mais d'autre part, de mettre sur un bon pied les rapports de l'Italie avec l'Angleterre et la France pour avoir une réassurance possible contre des désillusions de la part de la Triplice, d'intéresser les puissances à ses démarches relativement à la Macédoine, d'empêcher que le pacte de Mûrzsteg nuise à l'Italie, et de maintenir les bons rapports avec la Russie et le statu quo dans les Balkans. Tel est le programme que Tittoni a suivi pendant dix années de gouvernement. Dans son discours de 1908, Tittoni a prononcé ces paroles prophétiques: « Isvolski et moi, nous avons réussi à améliorer les rapports italo-russes et je suis convaincu qu'au moment opportun, cela aura une grande influence sur la direction de la politique extérieure italienne. » {Nuoi^a Antologia, 16 sept. 1916, p. 131). — En février 1904, répondant à une interpellation, Tittoni déclara « qu'il y avait à ce moment-là un échange de vues amicales sur des intérêts importants et vitaux entre les gouvernements italien et russe. »
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conduirait à une nouvelle recrudescence de l'antagonisme austro-russe. Dès le printemps et l'été de 1907, on disait à Vienne qu'yEhrenthal méditait d'abandonner le programme de Mûrzsteg ; comme la plupart des hauts fonctionnaires viennois sont plus Allemands'^qu' Autrichiens (^), l'ambassadeur d'Allemagne en était certainement mieux informé que tout autre. C'était la perspective d'une tension austrorusse, l'événement le plus favorable à l'exécution des plans de Guillaume II ; il était assez difficile pour l'Allemagne de profiter d'une guerre anglofrançaise, et surtout austro-italienne ; mais la guerre franco-italienne seule eut valu mieux que la guerre austro'russe. Le seul regret de Guillaume dut être que cette situation se produisait trois ans après la guerre de Mandchourie. Aussi se garda-t-il bien de rien faire qui put l'empêcher de se développer.
« En même temps que l'abandon du programme de Mûrzsteg, écrit M. Steed {loc. cit., p. 234), on avait annoncé que l'archiduc François-Ferdinand avait commencé à étudier avec le chef de F État-major général la question d'un chemin de fer à travers le sandjak de Novi Bazar, ^Ehrenthal feignit toutefois de s'intéresser à l'achèvement de la réformé en Macédoine et en rédigea un projet avec M. Isvolski pendant un voyage de ce dernier à Vienne en septembre-octobre 1907. M. Isvolski crut que ce travail
(^) Le cardinal Gzacky, qui avait été nonce à Vienne, disait : « Le plus pur germanisme règne au Ballplatz ; ce n'est plus qu'une succursale de la Wilhelmstrasse, une véritable sous-préfecture, (E. Daudet, Les Auteurs de la guerre, II, 49.)
en commun les obligeait à soutenir cette réforme à Constantinople et à insister pour son application. vEhrenthal pensa, au contraire, que l'on pourrait en faire un objet d'échange avec la Turquie. » Il obtint de cette façon le firman pour son chemin de fer, et quand la Conférence des ambassadeurs se réunit à Constantinople en décembre 1907 pour examiner la réforme judiciaire, l'ambassadeur d'Autriche fit cause commune avec celui de l'Allemagne pour l'empêcher d'aboutir : l'union austro-allemande se resserrait (^).
L'indignation fut grande, non seulement en Russie, mais même en France et en Angleterre. On annonça « que l'Angleterre et la Russie se concertaient au sujet d'un programme pour assurer l'efficacité des réformes en Macédoine. Pendant l'entrevue du roi Edouard (^) et du Tsar à Reval les 9 et 10 juin 1908,
(^) ^hrenthal n'en continuait pas moins à parler des rapports de l'Autriche avec l'Allemagne sur le ton employé autrefois par Bismarck et qui contrastait avec celui que Guillaume II imposait au Gouvernement allemand. C'est ainsi que ce ministre autrichien déclara aux délégations austro-hongroises au commencement de 1908 : « La nature particulière des rappoits austro-allemands réside dans ce fait que chacune des deux nations est également intéressée à ce que l'autre demeure une grande puissance, mais l'alliance n'a rien à voir avec certains intérêts de l'Allemagne. Si l'Allemagne, par exemple, a un intérêt spécial dans la Baltique ou dans la mer du Nord, et si des complications en résultent, nos obligations ne sont pas touchées par elles. » (Reventlow^, loc. cit., p. 331.)
(^) « Quand le Roi alla à Reval en juin 1908, ce ne fut pas pour entraîner la Russie à une alliance anti-allemande (comme quelques-uns l'ont supposé), mais simplement pour guérir par son amitié et son affection, l'aigreur trcs naturelle que certains Russes ressentaient de l'attitude de la Grande-Bretagne pendant la guerre avec le Japon. C'est un détail caractéristique de sa grâce et de son tact qu'il refusa de laisser l'Amirauté envoyer avec le yacht royal une imposante escorte : il désirait apaiser la Russie et non l'éblouir.. Un p' rsonnage qui voyagea avec le roi et qui fut présent au premier lunch à Reval me dit qu'il n'oubliera