‹ La diplomatie de Guillaume IIChapitre 61 sur 133 · INTERVENTION P E I ' A L L E M A G N E · texte numérisé non relu

INTERVENTION P E I ' A L L E M A G N E

24 heures plus tôt les autorités militaires russes avaient résolu de ne pas faire la guerre. Quoi qu'il en soit, la Russie céda, nmais la nouvelle en étaut arrivée à Vienne assez tard le 24 mars, un article du Dr. Friedjung intitulé : « Trompette de guerre » parut néanmoins. Il y était fait usage de fausses pièces fabriquées à la légation d'Autriche-Hongrie à Belgrade pour faire croire que les chefs de l'opposition serbo-croate à Agram entretenaient, avec le Gouvernement serbe, des relations secrètes constituant une trahison. La paix n'ayant pas été troublée, les intéressés purent entamer un procès contre Friedjung et dévoiler les faussaires. Si la guerre avait eu lieu, ou les eut sans doute fusillés.

Reprenons le récit de M. Tittoni :

« Le 23 mars, la Russie accepta la demande de l'Allemagne, et reconnut immédiatement l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, mais pendant tout le 24, on n'en sut rien à Londres, ni à Rome...

et le fît considérer corame l'homme de l'avenir. A partir de ce moment, les connïiisseurs attendirent de grandes choses de cet ancien familier de la maison de Bismarck, de ce disciple préféré du vieux professeur de diplomatie teutonne, le célèbre Holstein. » (U Allemagne avant la guerre, p. 238.) — La mise en demeure adressée à la Russie fut précédée, en 1909 comme en 1914, d'exhortations de l'Allemagne à la France de peser sur son alliée pour la faire céder. Le baron Beyens, ministre de Belgique à Berlin, alors germanophile aveugle comme tous les diplomates belges, écrivait le 18 octobre 1912 : « Il n'a pas tenu au gouvernement, impérial que la crise causée par l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine n'eut reçu, en 1909, une meilleure solution. Il avait fait offrir au Cabinet de Paris d'agir simultanément à Pétersbourg pour amener îa Russie à changer d'attitude. Cette collaboration ayant été déclinée par M. Pichon, le Cabinet de Berlin se décida à effectuer seul la démarche que l'on sait. Je crois utile de rétablir la vérité sur ce point historique. Je l'ai apprise récemment à l'ambassade de France. » Guillaume espérait évidemment que si nous acceptions son offre, la Russie nous en voudrait.

« (Le 25 mars au matin, le comte de Monts vint me voir à la Consulta). D'un air grave, il me dit qu'il venait me faire une communication de la plus haute importance. Il était chargé par son Gouvernement de me demander la reconnaissance immédiate de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine. Je répondis au comte de Monts en manifestant mon étonnement de sa demande qui m'apparaissait inopportune et injustifiée dans un moment où ma proposition de régler la question par une conférence avec programme arrêté d'avance rencontrait la faveur générale. Le comte de Monts répliqua que la conférence était devenue inutile, la Russie, sur la demande de l'Allemagne ayant accepté de reconnaître immédiatement l'annexion de la Bosnie- Herzégovine, et les autres puissances ne pouvant que suivre son exemple. Je fis observer au comte de Monts que je n'avais encore reçu aucune communication de Pétersbourg et que de toute façon j'avais solennellement déclaré à la Chambre italienne que l'Italie ne pourrait accepter l'aanexion da la Bosnie-Herzégovine que quand elle serait accompagnée, non seulement de l'abolition de l'article 25 du traité de Berlin, m ns aussi de la modification de l'article 29. (^hrenthal, informé, accepta.) Les modifications de l'article 29 furent insérées dans des notes échangées entre lui et moi et notifiées aux puissances qui en prirent acte...

« A Londres eut lieu entre sir E. Grey et le comte Wolf-Metternich une scène semblable à celle qui s'était produite entre moi et le comte Monts, mais

CONCESSIONS d'.îîhrenthal 205

plus vive et plus agitée. La presse s'est entretenue longtemps de l'intonation de menace que sir E. Grey crut voir dans la communication de l'ambassadeur allemand et des paroles par lesquelles il la releva. Je ne m'arrêterai donc pas sur la forme de ce dialogue et je m'occuperai seulement de sa substance.

« La réponse de sir E. Grey fut sérieuse et digne. Il dit qu'il consentirait à la reconnaissance officielle de l'annexion à deux conditions : 1° que l'Autriche- Hongrie accepterait la médiation des puissances pour régler son conflit avec la Serbie ; 2° que le Gouvernement italien lui ferait savoir que ses demandes au sujet de l'article 29 du traité de Berlin étaient satisfaites.

« Le baron d'^hrenthal se hâta d'obtempérer à la première condition par une déclaration qu'il fit à l'ambassadeur britannique à Vienne le 27 mars. La médiation eut son plein efïet par la présentation à Vienne le 31 mars de la déclaration de la Serbie (^),.. Quant à la seconde condition, elle constituait un témoignage de considération pour l'Italie qui fut fort apprécié de moi...

« Le 8 avril, ^Ehrenthal me pria de ne pas tarder

(^) En mars 1909, la Zeit, qui reflétait les idées de l'entourage de l'archiduc, démentant les propos de guerre qu'on lui attribuait, disait : « On assure de bonne source que l'archiduc a dit avec insistance qu'on ne devait rien omettre pour tâcher d'éviter une guerre dont nous ne recueillerions ni avantages matériels, . ni avantages moraux. Il l'a dit, non seulement aux généraux, mais aussi au ministre des Affaires étrangères ; ses paroles textuelles à ce dernier sont : <t Lf fort doit être indulgent envers le fedble, » (Tittoni, Nuova Antologia, 15 sept. 1916, p. 143.) — Le comte Lûtzow, a dit la même chose dans la Sntional Review, vol. LXIII, p. 971, en juillet 1914. — La presse allemande avait donné le même conseil à l'Autriche-Hongrie,

à informer le Gouvernement britannique de l'accord intervenu entre l'Autriche et l' Italie au sujet de la modification de l'article 29 du traité de Berlin, sir E. Grey ayant subordonné à cette condition soq adhésion à l'abolition de l'article 25. Le 10 avril, je donnai à Londres l'assurance qui m'était demandée et le 13 avril, sir E. Grey consignait par écrit à l'ambassadeur d'Autriche- Hongrie la déclaration que celui-ci désirait. [» ^(^)

Les révélations de M. Tittoni prouvent que le bruit qui courait à l'époque de ces événements, que Guillaume avait agi à Saint-Pétersbourg à l'insu d'JEhrenthal était pour le moins largement exagéré. « Le 25 mars, dit M. Steed (p. 263), le baron d'^hrenthal chargea l'ambassadeur d'Autriche à Berlin d'exprimer au prince de Bûlow « sa satisfaction reconnaissante » de la démarche du comte de Pourtalès. On n'a pas appris qu'il ait fait d'autres remerciements, Jihrenthal eut, d'après M. Steed, qui se fait l'écho des exagérations que l'on débitait à Vienne, l'impression qu'en lui enlevant au dernier moment, la couronne de lauriers qu'il se croyait sur le point de recevoir^

(^) Mettons en face de ces révélations de M. Tittoni, les mensonges du prince de Bûlow ; on pourra ainsi apprécier le peu de confiance que mérite cet ouviage trop vanté : « La crise de Bosnie mit réellement fin à la politique d'encerclement du roi Edouard VII. Aucune puissance ne montra de goût pour subordonner ses intérêts européens à ceux de la politique mondiale d'autrui et à porter ses propres os au marché, pour les intérêts des autres. La crise bosniaque ne déchaîna point la guerre et n'altéra pas sérieusement nos rapports avec la Russie. Le trop surfait groupement d'Algésiras se brisa sur les solides questions de la poUtique continentale. L'Italie demeura du côté de ses aillés ; la France observa une attitude réservée qui n'était pas hostile à l'Allemagne, et l'empereur Nicolas se décida pour un accord volontaire sur les difficultés pendantes. » [Deutsche Politik, p. 60.)

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