‹ La diplomatie de Guillaume IIChapitre 63 sur 133 · L A R C H I D U C ET GUILLAUME · texte numérisé non relu

L A R C H I D U C ET GUILLAUME

dreadnoughts, et comme le mécanisme constitutionnel de la monarchie dualiste faisait attendre le vote de crédits dans ce but, il fit commencer les travaux sans qu'il ait eu lieu et cautionna le paiement des crédits sur son immense fortune* Il y apporta une telle passion qu'à la fin de l'été de 1909, le baron de Rothschild ayant aidé à fournir de l'argent pour ces navires, il imposa silence à son antisémitisme et alla le remercier.

Guillaume fit de son mieux pour entretenir l'Archiduc dans ces sentiments. A la visite que le Kaiser fit à \ienne eu mai 1909, les attentions du couple impérial d'Allemagne pour la princesse de Hohenberg fut ce qui attira le plus l'attention du monde politique. L'impératrice et elle se trouvèrent bonnes amies dès qu'elles se furent vues. Quant à Guillaume, ayant appris que la princesse ne devait point assister au banquet de gala, il alla, dit-on, en exprimer son indignation à François-Joseph. Celui-ci, à la colère sans bornes des arxîhiduchesses, ordonna à François- Ferdinand d'aller immédiatement chercher sa femme. Il la trouva attendant en habit de gala...

Les archiduchesses devaient avoir bientôt de nouveaux sujets dindignation. Le mois suivant, la Cour de Bucarest, qui recevait à cette époque la consigne de Berlin, invita l'Archiduc et la princesse à faire une visite d'apparat en Roumanie, En septembre, Guillaume fut l'hôte de François-Ferdinand aux grandes manœuvres ; reçu d'une façon spleadide, il ne se lassa pas d'y louer ce qu'avait fait l'Archiduc. Il fit sans doute part à François-Joseph de la justice

qu'il y aurait à le récompenser, car la princesse de Hohenberg fut élevée au rang de duchesse le 6 octobre, jour anniversaire de la réunion de la Bosnie. En novembre, dans la visite d'apparat que l'Archiduc fit à Berlin, elle fut placée à table entre l'Empereur et le Kronprinz. Deux mois plus tard, elle assista pour la première fois à un bal du Hofburg, et en 1910, l'empereur Guillaume fut son hôte au Belvédère.

Guillaume avait conquis l'Archiduc, et c'était une conquête qui en valait la peine, car, écrit M. Take Ionesco, « François-Ferdinand n'était pas un homme ordinaire, un archiduc quelconque. Il avait une personnalité marquée, mais il était loin, biea loin d'être un homme fort. Il avait des idées à lui, ce qui est très dangereux pour un souverain absolu, et, d'autre part,il était décidé à les mettre en exécution dans n'importe quelles circonstances ; son esprit n'avait aucune élasticité. Il rêvait de donner à l'Autriche un nouvel éclat, de lui faire jouer de nouveau un grand, très grand rôle. Il avait pensé — et en cela il avait raison — à couper court aux difficultés nationalistes de son Empire en lui donnant une sorte de constitution fédérative impériale. Il était sûr de pouvoir incorporer à l'Autri-che, non seulement la Serbie, mais aussi la Roumanie et la Bulgarie, sous la forme d'États confédérés, à l'instar de la Ba\nère dans l'Empire allemand. Je sais de la meilleure sourc3 qu'il espérait attirer le royaume de Roumanie de bon gré dans l'Empire des Habsbourg, en montrant aux Roumains que c'était pour eux, la seule manière d'arriver à l'unité nationale. (Il fit faire des proposi-

L A R C II I D U r ET GUILLAUME 211

tions à Bucarest par un nommé Riedl pendant l'hiver de 1912.) En même temps, il était sûr, il ne s'en cachait pas, de pouvoir convertir à l'Eglise catholique romaine tous les habitants de l' Autriche-Hongrie, même les protestants. )> (^)

Un pareil fou (^) devait rencontrer sur sa route des résistances qui feraient courir à son Empire de graves dangers. Ce serait Iheure tant désirée par Guillaume, où l'Autriche engagée follement dans une lutte pour l'existence, couvrent l'Allemagne au sud et en partie à l'est, lui fournirait l'occasion de remporter des victoires et de faire des conquêtes qui dépasseraient celles qui avaient couvert de gloire Guillaume I^^.

François-Ferdinand était tel que le Kaiser pouvait le désirer : incapable d'être arrêté par des scrupules d'humanité dès qu'il s'agissait de la gloire de l'Autriche et de l'honneur de sa maison, allant droit devant lui sans se méfier des pièges qu'on pouvait lui tendre, et insensible à l'opinion des autres quand il croyait avoir le bon droit pour lui. Guillaume était sûr qu'un tel partenaire ne chercherait pas à lutter

(^) « La coterie romaine, dont Mgr Stadler, l'archevêque de Bosnie, était un des meneurs les plus agités, montrait dans le lointain à François-Ferdinand, l'Orient qu'il devait conquérir à la véritable foi, et l'effrayait des progrès du schisme orthodoxe. Peut-être, et on l'a prétendu, l'archiduc, qui ne fuyait pas les chimères, entrevoyait-il vaguement de plus hautes destinées et songeait-il qu'en récompense des services qu'il aurait rendus à la catholicité, il lui serait donné un jour de relever à son profit le Saint-Empire romain germanique, usurpé par les HohenzoUern qui n'étaient, après tout, que des vassaux félons. J'ai entendu, en Croatie et en Pologne, exprimer ces idées par des hommes qui avaient approché le prince. » (Denis, la Guerre, p. 233.)

(*) D'après M. Ernest Denis, on racontait assez publiquement à Vienne que a l'archiduc héritier était menacé de fohe furieuse et qu'il avait déjà donné à plusieurs reprises des signes de démence. » (La Grande Serbie, p. 232.)

de finesse avec lui et n'aurait aucun scrupule à entamer cette guerre dont Bismarck avait dit qu'elle serait bien plus sanglante et bien plus coûteuse que celle de 1870. L'empereur d'Allemagne aurait donc la guerre qu'il désirait si ardemment et en même temps il pourrait dire en toute sincérité « qu'elle lui avait été imposée ». C'est encore ce qu'il dit maintenant, mais en 1909 il eut pu ajouter : « guerre imposée par l'Autriche », tandis qu'aujourd'hui il serait incapable|d' expliquer sans mentir, par qui cette guerre lui a été imposée, et en quoi elle lui a été imposée.

Guillaume d'ailleurs, n'avait pas seulement conquis François-Ferdinand : par la force même des choses, il avait étendu son emprise sur François- Joseph et sur ceux qui étaient purement Autrichiens en Autriche. Tous étaient plus ou moins animés des mêmes susceptibilités patriotiques et des mêmes rêves de grandeur autrichienne que l'archiduc héritier. Pour être toujours bien avec eux, il fallait être prêt [à faire des concessions toujours plus grandes à leurs rêves d'expansion dans les Balkans. Le prince de Bismarck n'avait cessé d'avertir ses compatriotes des dangers de guerre que recelait une politique de ce genre, mais comme la guerre était ce que recherchait Guillaume II, il n'y avait là pour lui qu'une raison de plus de laisser l'Autriche réaliser ses ambitions. Lui seul parmi les chefs d'Etat pouvait donc rester en bons termes avec l'Autriche si elle s'engageait dans des aventures balkaniques. En particulier, la Russie ne pouvait apparaître aux hommes d'Etat austro-hongrois que

Page 1