LE PERIL SLAVE
l'Orient... et la troisième, la dernière et la plus puissante, la crainte de la Russie, ou comme on l'a apdelée le péril slave. En 1908 cette dernière obsession ne faisait que commencer à prendre forme et à acquérir de la force... Le prince de Bùlow semble avoir versé le .premier poison de cette crainte dans l'esprit du Kaiser en 1908. »
Ce n'était pas, comme le pense naïvement Mr. H. Begbie, une crainte inspirée par Biilow qui remplissait l'esprit de Guillaume : jamais le péril jaune n'avait été plus menaçant pour l'Europe que depuis que les Jaunes venaient de remporter cette victoire sensationnelle sur les Blancs, jamais la Russie n'avait paru moins dangereuse qu'après ces années de convulsions et de désastres que furent 1904 et 1905. La croyance à la faiblesse du colosse russe, d'une part, la joie de voir qu'il allait se quereller avec l'Autriche, de l'autre, voilà ce qui remplissait d'ivresse Guillaume II ; mais pour pouvoir entraîner son peuple dans la direction où il voulait, le Kaiser affectait une grande crainte de l'adversaire qu'il av?it décidé d'attaquer s'il en venait aux'mains avec son autre voisin.
En attendant, satisfait des résultats de son voyage à Windsor, Guillaume continua ses manœuvres. On avait cru établir, chiffres en main, au Parlement britannique, que l'Allemagne, en vertu de sa'dernière loi navale, posséderait à la fin de 1916 trente-six vaisseaux du type Dreadnought, ce qui aurait forcé l'Angleterre à en construire quarante- quatre dans la même période. En 1911, la première, en aurait eu
treize et la seconde seulejneat douze. La menace allemande coQtre la suprématie sur mer de l'Angleterre suscita de sérieuses alarmes dans ce pay-. Désireux de tromper la vigilance anglaise, Guillaume en février 1908, écrivit à Lord Tweedmouth, premier lord de l'Amirauté, que l'Angleterre evait grand tort de s'inquiéter du programme naval allemand qui était purement défensif. La lettre a été publiée pour la première fois le 30 octobre 1914 par le Morning Post ; elle rassurait le Lord au sujet des plans maritimes de l'Allemagne et protestait que « cette citation perpétuelle du danger allemand » était « complètement indigne de la grande nation britannique, avec son empire mondial et sa puissante marine ».
Cette démarche, faite par l'Empereur au moment où l'Amirauté préparait le budget naval, fut dénoncée par le Times le 6 mars 1908 et excusée à la Chambre des Communes par M. Asquith avec sa bonhomie habituelle.
L'insuccès de son intervention auprès de Lord Tweedmouth, ne découragea pas Guillaume II. En juillet 1908, M. Mévil ayant publié dans la National Re^iew un article où il parlait d'u.n projet d'intervention franco-russo-allemand pour mettre fin à la guerre sud-africaine et la Deutsche Re<^ue le l^r septembre, dans un article anonyme et inspiré ayant tenté de le réfuter, l'Empereur recommença l'effort de la Deutsche Reçue. Le 28 octobre, le Daily Telegraph publia une interview de Guillaume II qui avait pour but de faire savoir aux Anglais combien il leur avait rendu de services et avait d'amitié pour eux. Il es-
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sayait de leur faire croire que seul le refus de l'Allemagne avait empêché la formation d'une nouvelle coalition franco-russo-allemande pour secourir les Boers et se glorifiait d'avoir immédiatement révélé les propositions franco-russes à la reine Victoria. Guillaume s'y vantait aussi d'avoir rédigé un plan d'opérations contre les Boers et de l'avoir envoyé à sa grand'mère. Enfin, il expliquait que la flotte allemande était destinée à combattre en Extrême- Orient, ce qui était une façon de rétracter l'aveu imprudent du prospectus de 1900 avouant que son augmentation avait pour but de lui permettre de combattre la flotte anglaise.
Cette interview, dont le caractère officiel fut reconnu par le princeMe Bûlow et qui paraît n'avoir été qu'un article de journal dicté par Guillaume, excita l'hilarité des Anglais et l'indignation des Allemands (^). Il est un des incidents les plus marquants de la troisième phase de la politique de Guillaume II à l'égard de l'Angleterre. Déjà le discours qu'il avait
(^) Le 30 octobre 1908, le Berliner Taghlalt, dans un article qui pouvait être piis comme une moyenne de ce qu'écrivaient les autres journaux, disait : « Cette interview est une faute, la plus grande faute peut-être qui ait été commise pendant les vingt ans de règne de l'Empereur... C'était une faute que d'envoyer le télégramme à Kruger, une faute que de faire ensuite demi-tour... mais la plus grande faute de toutes fut d'avoir télégraphié au prince de Galles l'offre de la France et de la Russie... Maintenant les autres puissances sont en droit de se demander s'il est possible, à l'heure actuelle, de se fier au Gouvernement allemand... C'était encore une faute que de dire que les classes inférieures de notre peuple sont animées envers l'Angleterre de sentiments peu amicaux. Nous sommes d'avis que sur ce point, l'Empereur est mal informé. C'était enfin une faute, et combien fâcheuse, de dire que notre flotte était construite en vue des éventualités en Extrême-Orient. La flotte allemande doit défendre et protéger nos côtes ; les plans concernant l'Océan Pacifique ne valent rien... »
prononcé au Guildhall, le 13 novembre 1907 et où il parlait avec emphase de ses sentiments pour l'Angleterre avait été symptomatique de ses intentions secrètes, mais la manœuvre diplomatique n'y apparaissait pas d'une façon indubitable ; l'interview du Daily Telegraph, au contraire, ne laisse subsister aucun doute sur le sens de la politique impériale ; cette dernière ne vise plus à chercher éventuellement des alliés contre l'Angleterre, comme il semble qu'elle en ait eu l'intention de 1894 à 1906, mais à obtenir que celle-ci garde la neutralité jusqu'à ce que l'Allemagne ait écrasé la France et la Russie. Jamais Guillaume n'a laissé voir plus clairement comment il s'y était pris longtemps pour exciter l'Angleterre contre la Russie et contre nous. L'usage fait en octobre 1908 des manœuvres de 1899, 1900 et 1901 explique le but poursuivi à ces dates, confirme ce que nous avons dit de la modification probable des vues de la 'politique allemande de 1902 à 1906, et démontre' 'qu'en 1907, l'Empereui était revenu à ses ménagements envers l'Angleterre pour obtenir sa neutralité en cas de guerre contre la Russie ou la France.
Cet espoir était fortifié depuis 1906 par la propagande faite par beaucoup de membres du parti libéral en faveur d'une entente avec l'Allemagne. Un grand nombre de libéraux anglais étaient pacifistes ; quelques-uns même progermains, les uns par éducation, comme lord Haldane, d'autres par origine, comme nombre de financiers juifs. Pacifistes et pro- ^ermains étaient d'accord pour demander que l'An-