GUILLAUME VEUT NOUS ATTAQUER
de plus en plus forte, mais elle est isolée. Il est absolument nécessaire que l'Allemagne saisisse la première occasion de déclarer la guerre à la France. Le plus tard que l'on puisse attendre est le printemps de 1892.
La reine Victoria ne donna pas beaucoup d'encouragement à son belliqueux petit- fils. Elle lui répondit : « J'espère fermement que la paix sera maintenue aussi longtemps que je vivrai. Je suis vieille maintenant et ne voudrais pas voir mes dernières années attristées par une nouvelle effusion de sang en Europe. Votre responsabilité est terrible. 11 serait criminel pour un souverain ou un homme d'Etat de précipiter les événements. En tout cas, ce que vous m'avez dit me cause la plus grande anxiété. >>
Le soir même, la Reine envoya chercher Lord Salisbur\ , l'informa de ce qui était arrivé et lui demanda de parler à l'Empereur.
La déception de Lord Salisbury, en apprenant ces ouvertures de Guillaume II, dut être profonde. Il avait déjà reconnu qu'au Congrès de Berlin, Lord Beaconsfield et lui avaient « ponté sur le mauvais cheval ». Depuis, il avait salué la conclusion de la Triple Alliance comme un événement désiré depuis longtemps et le plu'; bienfaisant qui pût arriver pour l'Europe. Comme tous les hommes d'Etat anglais depuis 1815, son idéal était le maintien de l'équilibre européen. Il apprenait au moment où il s'y attendait le moins que l'alliance dans laquelle il avait presque fait entrer l'Angleterre, dans l'esprit de son membre principal, était destinée à détruire cet équilibre. Sa réponse fut un chef-d'œuvre de prudence et d'habileté :
« Je crois, répliqua-t-il à la reine, qu'eu parlant avec l'Empereur, je rendrais la situation plus mauvaise. Si
j'essayais de discuter avec lui, il pourrait y couper court en me prenant par les épaules et en nie jetant par la fenêtre. En outre, cela pourrait le provoquer à faire exactement le contraire de ce C[ue je pourrais suggérer. Dans mon opinion, il n'y a qu'une chose à faire : Votre Majesté doit écrire au Tsar une lettre autographe lui racontant tout ce qui est arrivé et le priant de ne point perdre de temps pour faire une avance à la France pour convaincre l'empereur Guillaume que la Russie ne tolérerait pas de voir attaquer la France sans motif. L'Empereur serait forcé de réfléchir et ce serait le moyen le plus efficace de maintenir la paix. Il serait bon aussi que l'Angleterre fasse simultanément des avances à la France ».
La reine Victoria suivit l'avis de son ministre. Elle envoya une lettre autographe au tsar Alexandre III qui apprécia la situation avec justesse. La flotte française était dans les eaux suédoises, le tsar l'invita immédiatement à venir à Cronstadt (^) et la reine Victoria de son côté la convia à venir à Portsmouth où elle la passa en revue en personne. (^)
Avant l'arrivée de Guillaume à Londres, on allait jusqu'à dire dans la presse que l'Angleterre était en quelque sorte le quatrième membre de la Triple Alliance. Dès que Guillaume II fut parti, le premier ministre anglais s'empressa de faire savoir nettement son vrai point de vue politique. Parlant au banquet du Lord Maire, il déclara que chacun dans le monde devait être aujourd'hui content de son lot et ne rien désirer au delà. « Les alliés de l'Angleterre, dit-il,
(^) L'auteur anglais commet ici une inexactitude : il semble bien que la visite à Cronstadt était décidée depuis trois mois au moins, mais il est intéressant de suivre dans les journaux de l'époque la série des pieux mensonges destinés à faire croire que la visite à Portsmouth était décidée depuis autant de temps.
(2) Legge : Public Life of Wilhelm II, p. 47.