CONVOITISES ALLEMANDES
grand souverain ; c'était une entreprise au-dessus de ses moyens financiers et de ses forces d'expansion ; elle serait obligée d'y renoncer. L'Allemagne, au contraire, ne possédait en Afrique qu'un lot insuffisant eu égard à sa puissance colonisatrice, à ses ressources inépuisables et aux exigences de son commerce ; un nouveau partage paraissait donc nécessaire. M. de Jagow, en développant cette opinion, essaya de faire partager à son interlocuteur son mépris pour les titres de propriété des petits Etats : seules, les grandes puissances avaient, selon lui, le droit et le pouvoir de coloniser. Il dévoila même le fond de sa pensée : les petits Etats ne pourraient plus jouir, dans la transformation qui s'opérait en Europe au profit des nationalités les plus fortes, de l'existence indépendante qu'on leur avait laissé mener jusqu'à présent ; ils étaient destinés à disparaître ou à graviter dans l'orbite des grandes puissances.
« Si l'on rapproche cette conversation de M. de Jagow de son dernier entretien avec sir Ed. Goschen, oîi il a regretté la faillite de sa politique d'amitié avec l'Angleterre et de réconciliation avec la France, on devine aussitôt quelles conditions M. de Bethmann-Hollweg et lui, ces deux pacifistes, auraient mises à la consolidation d'un pareil accord. Il aurait fallu abandonner de bonne grâce à l'Allemagne les petits Etats qui l'empêchent de se développer le long de la mer du Nord et la gênent pour respirer à son aise ; il aurait fallu consentir à ce qu'elle les fit entrer un jour ou l'autre, de gré ou de force, dans
la fédération germanique, qui serait devenue ainsi le grand empire, héritier de l'Empire lointain du Moyen Age, rêvé par les intellectuels allemands ». {V Allemagne avant la guerre, p. 85).
Si Bethmann et Jagow ont espéré obtenir l'assentiment de l'Angleterre et de la France à des partages de ce genre, ils se sont lourdement trompés. Les hommes d'Etat qui gouvernaient ces deux pays eussent éprouvé autant d'horreur que leurs administrés pour des trafics aussi ignominieux. Ce qu'on peut dire à la décharge de Bethmann et de Jagow, c'est qu'ils voyaient dans des partages de ce genre un moyen de réaliser sans guerre ces agranaissements dont Guillaume avait soif et dont il était parvenu à développer le désir dans le peuple allemand. Ce désir d'agrandissement ne correspondait d'ailleurs à aucun besoin présent : les quatre-vingtdix-neuf centièmes du Kameruu e^ de l'Est africain allemand étaient encore incultivés. Il n'y avait là qu'une manifestatio i du désir morbid3 de s'agrandir qui anime les conquérants. Sous, prétexte d'améliorer la situation défensive de l'Empire allemand en le dotant d'un empire colonial bien relié dans toutes ses parties et facile à défendre, o i allait se j et e»" dans une guerre qui risquait de faire perdre toutes les colonies que l'on possédait déjà et qui représentaient cinq fois la superficie de l'Allemagne. La raison de cette imprudence est que Guillaume était pressé. Il commençait à se lasser de voir la guerre rêvée lui échapper toujours, et cela quand la décadence de son physique venait lui rappeler que les
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plus puissants empereurs sont des mortels tout comme les autres hommes : « Son visage plissé, son teint gris, trahissaient l'usure de sa constitution. Les Allemands qui ne le voyaient pas fréquemment étaient frappés du vieillissement prématuré de leur Kaiser. » (Beyens, loc. cit., p. 38.)
Les choses étant dans cet état, Guillaume II qui avpit déjà eu une entrevue avec François-Ferdinand à Miram?»r le 27 mars 1914, en eut un3 seconde avec lui à Konopisht en Bohême le 12 juin. On avait annoncé que le roi de Suède serait en tiers avec eux, mais pour des raisons inconnues, il ne vint pas. Que se passa-t-il entre les deux conspirateurs : sûrement il fut question des mesures diplomatiques et militaires qui allaient être prises, mais on aimerait à en savoir un peu plus. Le fait que l'amiral von Tirpitz accompagna Guillaume à Konopisht et la visite que le comte Berchtold y fit immédiatement après leur départ, donnent lieu de penser que la curiosité de voir les jardins de ce domaine en pleine floraison ne fut pas le seul but. de leur voyage, comme on l'avait annoncé. A l'époque de l'entrevue, la Neue Freie Presse avait exprimé spirituellement le vœu de « ne point voir les roses de Konopisht se changer 3n un bouquet de taxes » ; si les contribuables aviient connu le véritable sujet des conversations, ils auraient exprimé des désirs moins modestes. Depuis, le bruit a couru en Autriche- Hongrie que Guillaume et François-Ferdinand y avaient convenu d'un démembrement de l'Autriche après la future victoire et la mort de François-Joseph.
L'élévation de la princesse de Hohenberg au rang; de duchesse et d'altesse en octobre 1909 n'avait pas mis fin à la lutte de François-Ferdinand avec la faniille irnpériale. Ses querelles avec l'archiduchesse Maria- Josepha, sœur du roi de Saxe et mère de l'archiduc Charles-François-Joseph, héritier de la couronne après François-Ferdinand, étaient notoires. Elle s'indignait [fort naturellement à la perspective de tout changement présageant des mesures mettant [en danger les droits de son fils. Les choses en vinrent à un ;,tel point que François-Ferdinand et sa [femme s'abstinrent d'aller au bal de la Cour le 16 [janvier 1911, et [le lendemain, la cléricale Reichspost, qui était regardée comme l'organe personnel de François-Ferdinand, donna comme explication que « la duchesse de Hohenberg^ avait désiré éviter la situation pénible qu'elle y aurait eue, ne fût-ce que par considération pour le rang si élevé de son mari ». A la suite de cet incident^ François-Ferdinand tenta de persuader à l'Empereur d'élever la duchesse de Hohenberg au rang d'archiduchesse, mais il échoua devant l'opposition de l'archiduchesse Marie-Valérie, la fille favorite de ce monarque. On allégua que la Pragmatique Sanction de 1722-23, ayant établi que les rois de Hongrie doivent être les descendants légitimes d'archiducs et d'archiduchesses d'Autriche, accorder ce titre à la duchesse de Hohenberg aurait pu donner à ses enfants^des droits au trône de Hongrie.
L'attachement de François-Ferdinand à ses enfants était devenu la passion qui le faisait agir.