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XXVIII PRÉFACE

cité ait ses lois et sa police. Et si cette comparaison est vraie, on peut la pousser jusqu'au bout. Une cité n'est libre et paisible qu'à la condition d'obéir à la fois à une loi fixe et à des pouvoirs partagés. Les traités sont la charte constitutionnelle de la république européenne, et c'est l'équilibre des États qui y maintient la division des pouvoirs.

Avril 1868.

ET

Ll DIPLOMATIE DU SUFFRAGE UNIVERSEL »

Notre diplomatie a traversé dans ces derniers temps une phase des plus singulières. Pendant l'espace de toute une

* Ces réflexions ont été écrites en janvier 1865, au moment où la Grèce, venant de proclamer la déchéance du roi Othon, appelait au trône, pour le remplacer, le prince Alfred, second flls de la reine d'Angleterre.

semaine on a pu croire qu'une vaste et célèbre péninsule, placée juste au centre de la Méditerranée, allait passer en un clin d'œil, et comme par un coup de filet, d'un état d'indépendance à la dominaûon de rAngleterre.il a été sérieusement question de voir élever au trône de Grèce un fils de la reine Victoria, un frère du prince de Galles, un héritier possible et même assez prochain du trône britannique. Personne ne se méprenait sur les causes et encore moins sur les conséquences d'une telle éventualité. Il était trop évident qu'en appelant un prince de dix-huit ans à les commander, les Grecs ne rendaient pas hommage ail mérite personnel de leur futur souverain. De toutes les qualités que le prince Alfred pouvait avoir, celle d'être

Anglais étant la seule dont il eût eu jusqu'alors l'occasion de faire preuve, nul doute que c'est aussi celle-là qu'on voulait couronner en lui. C'était donc à se faire anglaise avec lui que la Grèce aspirait par un procédé à peine détourné; c'était un protectorat anglais qui commençait et qui, comme tous les protectorats du monde, aurait probablement fini par une souveraineté. Notre gouvernement ne pouvait se faire, à cet égard, aucune illusion; il ne se dissimulait pas qu'il y allait là pour lui du plus grave échec que pussent recevoir son honneur et sa politique. Et cependant, tout en laissant percer un déplaisir trop naturel, il hésitait à prononcer un de ces veto absolus qui ont tant de force dans la bouche d'une puissance maîtresse d'une armée

de six cent mille hommes. La presse parisienne, autrefois si pressée de signaler à notre jalousie nationale la moindre extension de l'influence anglaise dans les parages les plus éloignés, se troublait ou se taisait. Quant au public, surpris par la chute de ce pavé tombé des nues, il regardait d'un air perplexe, ne sachant s'il avait affaire à quelque gageure d'un mauvais plaisant.

L'événement a bientôt prouvé que cette supposition était la seule véritable. Le gouvernement anglais s'amusait, en effet, innocemment à nos dépens, un peu cruellement aux dépens des Grecs. Il voulait faire peur à la Russie et faire montre à nos yeux de sa toute-puissance. Ce résultat pleinement atteint l'a aussi pleinement satisfait. Il n'avait pas songé à se charger des destinées

brillantes peut-être, mais aventureuses des Hellènes . Il a en Orient un vieux client, Tempire ottoman, à peu près tombé en enfance, dont il administre à lui seul tous les inté-^ rets, et auquel il peut se flatter, quand le moment critique sera venu, de dicter un testament. A tort ou à raison, il n'a pas voulu échanger cette tutelle sûre contre celle d'un pupille plus jeune, plus remuant, plus pressé de s'engager dans de mauvaises affaires, et plus tenté peut-être, un jour à venir, de s'émanciper. Tout restera donc en Orient comme par le passé. Les Grecs, qui se livraient à l'Angleterre à peu près comme on se donne au diable, pour trouver un protecteur quelque part, n'ont pas même eu la consolation de réussir dans cet acte de désespoir. La

mystification n'a duré qu'un instant, après quoi il n'est plus resté au spectateur français qu'à en rire de bonne grâce, et bien haut, afin de ne pas être compté parmi les dupes.

Tout en riant, cependant, il n'est pas défendu de réfléchir, et il est impossible de ne pas se poser une question qui n'est pas si gaie. Dans quel état vivent donc entre elles aujourd'hui les nations de l'Europe, pour qu'une telle plaisanterie soit possible, et puisse être, même un instant, prise au sérieux? Depuis quand, sur le sol de ce vieux continent, labouré par tant de luttes et dont chaque pouce a été tant de fois disputé les armes à la main, la répartition des territoires et de la puissance entre les diverses nations est-elle devenue chose

si arbitraire, que chacune d'entre elles puisse en se réveillant la trouver altérée à son insu et à son détriment? N'y a-t-il donc plus entre les divers États de l'Europe des traités qui les lient les uns vis-ii-vis des autres, et, à défaut de traités, des principes généraux de droit public qui les foraient à se ménager réciproquement et contiennent l'ambition de chacun dans les limites prescrites par Fintérêt de tous? .

Dans le cas présent, par exemple, un protocole existait, remontant à l'origine même du royaume de Grèce, et qui excluait du nouveau trône les membres des familles régnantes en France, en Russie et en Angleterre : acte de justice autant que de désintéressement, dont le but unique était d'empêcher que l'affranchissement d'un

pays opprimé ne tournât au profit d'un seul de ses libérateurs. Pareille précaution avait été prise à la même époque, au moment de la fondalion du trône de Belgique, et la France, directement en cause, cette fois, dans la personne d'un prince français que les Belges voulaient couronner, n'avait pas hésité à s'y conformer. Pourquoi donc hésitait-elle aujourd'hui à se prévaloir de la même disposition à son profit, et qu'est-ce qui avait fait naître, soit chez la Russie, soit chez l'Angleterre, la pensée de s'en dégager? Qui nous arrêtait tous, gouvernants et publicistes, dans la revendication d'un droit écrit, garantissant les intérêts les plus légitimes? De 1832 à 1862, que s'élait-il passé qui fût venu mettre en question une clause expresse d'un traité fondé

sur les plus simples notions de Véquité et du bon sens?

Ce qui s'était passé, le veut-on savoir?

Deux mots suffiront à l'expliquer : dans cet intervalle de trente années, et à une date comparativement plus récente, un principe nouveau a fait son entrée dans le droit public de l'Europe, et s'y développe, sous nos yeux, à peu près sans contradiction. Hautement proclamé par les uns, tacitement, bien que tristement consenti par les autres, ce principe n'est autre que celui-ci : le droit absolu du suffrage universel, consulté sur un point quelconque, fut-ce le plus minime des territoires européens, non-seulement a changer à son gré la constitution intérieure d'un peuple, mais à modifier lous les rapports internationaux;

. non-seulement à changer toutes les lois, mais à s'affranchir de tous les traités et de toutes les conventions générales qui constituent le droit des gens. Or, comme, dans Thypothèse, c'était le suffrage universel des Grecs qui appelait au trône leprince anglais, vous tenez maintenant tout le secret de l'hésitation de nos politiques. Devant la lumière du suffrage universel, les traités, les protocoles, les conventions diplomatiques, les considérations tirées soit de l'intérêt particulier de chaque peuple, soit de l'équilibre commun de l'Europe, leur semblaient comme des fantômes condamnés à s'éclipser.

Que telle soit la théorie à laquelle nous avons tous plus ou moins adhéré, c'est sur quoi les événements les plus récents de

notre histoire contemporaine ne laissent aucun doute. Le sort du traité mort-né de Villafranca et de Zurich est là pour l'attester. S'il y eut jamais au monde instrument diplomatique régulier, à Tabri de tout soupçon de contrainte ou de fraude, c'était celui-là. Les trois parties contractantes V avait concouru librement et de bonne grâce : la France en avait dicté toutes les conditions, l'Autriche s'estimait heureuse de les accepter sans discussion, le Piémont en recueillait sans scrupule tous les profits. L'encrô pourtant était à peine séchée dans les plumes qui l'avaient souscrit, que toutes les stipulations de ce traité étaient mises à néant, et le Piémontapprenait tranquillement à ses associés de la veille qu'il s'attribuait deux à trois mil-

lions de sujets de plus qu'un engagement solennel et synallagmatique ne lui en avait reconnu. Où puisait-il cette confiance?

C'était le suffrage universel consulté à Bologne, à Modène, à Parme, qui l'avait relevé de son serment, et qui Tautorisait à garder en sûreté de conscience tous les bénéfices d'une convention, en en répudiant toutes les charges. La France, à ce qu'il paraît, a trouvé la dispense valable, car elle s'en est contentée après quelques protestations, et moyennant un prix que le suffrage universel de Nice et de Ghambéry a été chargé de lui payer. Après quoi il a été établi, une fois pour toutes, que désormais en Europe toute puissance a le droit de s'agrandir en absorbant tout ou partie de l'État de son voisin, nonobstant tout enga-

gement contraire, et moyennant la simple formalité d'une vote préalable.

Quand les principes sont partis en si beau chemin, ils n*ont pas coutume de s'arrêter. Quelques mois ne s'étaient pas écoulés depuis cette première application, qu'une seconde a été opérée avec- des perfectionnements et sur une plus vaste échelle. Cette fois il ne s'est pas agi seulement de recueillir les hommages d'un vote exprimé, mais bien de courir au-devant d'un vote présumé. Sur la supposition que les habitants de l'Italie méridionale devaient être las de leur gouvernement, une insurrection a été publiquement préparée dans les États du Piémont, afin de mettre les Napolitains en mesure de voter en comices réguliers la déchéance de leur

dynastie héréditaire. Le suffrage universel s'est montré reconnaissant de ce soin pris en faveur de son indépendance, et d'un seul coup il a fait don à la couronne du Piémont de plus de la moitié de la péninsule. Restaient au centre des provinces encore soumises au pape. Celles-là ne répondant pas assez vite à l'appel, il a bien fallu les aider un peu davantage, puisqu'elles s'aidaient si peu elles-mêmes. Aussi, un jour, une armée y est entrée à grand fracas, non pour les conquérir, à Dieu ne plaise!

mais uniquement pour leur assurer le droit de suffrage. D'où est sorti victorieusement démontré le second corollaire du nouveau principe, à savoir, que tout État peut en Europe entrer à main armée chez son voisin, sous l'unique condition de faire rati-

fier le lendemain le fait accompli par le scrutin populaire.

Il en a été de cette seconde conséquence comme de la première : si la France n'a pas tout à fait dit oui, elle a encore moins dit tout à fait non. L'application avait pourtant son importance. Il ne s'agissait de rien moins que de la création à ses portes d'un royaume de vingt-deux millions d'hommes, étendant 200 lieues de côte sur la mer où, la veille, sa marine dominait seule. En pareille matière, assurément la France d'autrefois, la France de tous les régimes, la France républicaine, impériale ou monarchique, eût pensé avoir un mot à dire. La France d'aujourd'hui, s'inclinant devant le suffrage universel, ne s'est pas crue en liberté de faire autre chose que des re-

monlrances. Elle a acquiescé au résultat, après avoir fait juste la mesure de réserves nécessaires pour attester à la fois son mécontentement et son impuissance.

En présence de ces prouesses accomplies en deux ans par le suffrage universel d'Italie, il est assez naturel, la distance qui sépareles deux péninsules n'étantquedequelques lieues de mer, que celui de Grèce ne soit mis en humeur de se distinguer, et il faut avouer que , comparativement, ses prétentions ont été beaucoup plus modestes. Il n'a point aspiré à former sur-le-champ, sans consulter personne, un royaume de premier ordre. Tout ce qu'il a demandé, au contraire, c'a été de mettre son petit roi nouveau sorfs la tutelle d'une grande puissance déjà existante. En vérité, on ne voit

pas pourquoi, avant tant permis à l'un, la France se serait refusée à faire à Tautre une si modeste concession. L'argument a fortiori était irrésistible, et il faut savoir gré à l'Angleterre de ne l'avoir pas plus vivement pressé contre nous.

Au demeurant, notre gouvernement ne dissimule pas la reconnaissance qu'il doit en cette occasion à la modération de son alliée. M. le ministre des affaires étrangères en fait l'aveu dans ces termes un peu embarrassés, mais au fond très-clairs, de la circulaire qu'il a adressée le 4 décembre 1862 à ses agents, sur tous les incidents de cette curieuse négociation : .

c( Les principes de notre droit public, dit-il, ne nous autorisaient pas à établir dans un document officiel, que nous refu-

serions indéfiniment de reconnaître un souverain qui aurait été élu par le suffrage libre et spontané de la Grèce, en désaccord avec les engagements qui lient les puissances entre elles. »

On ne saurait dire plus ingénument qu'aucun engagement diplomatique ne peut valoir à rencontre du suffrage universel^ et que si l'Angleterre avait insisté pour faire monter le prince anglais sur le trône, notre respect pour le nouveau principe nous aurait contraints de le trouver bon. C'est, en conséquence, uniquement à son bon esprit que nous avons dû d'échapper, pour cette fois, au désagrément de voir tirer de nos principes d'aujourd'hui une conséquence contraire à nos intérêts de tous les temps.

Mais, en attendant, le principe subsiste, confirmé, comme disent les grammairiens, par Texception même qu'il a reçue. Ce qu'il n'a pas fait aujourd'hui, il peut le faire demain. Froissés en Italie, menacés à Athènes, nos intérêts figurent encore sur d'autres théâtres où la nouvelle théorie de droit public peut encore les atteindre. Nous avons, par exemple, au nord^est de notre territoire, une frontière parfaitement dégarnie de toute défense naturelle, et qui n'est séparée de notre capitale que par une vaste plaine. Jusqu'ici nos hommes d'État ou de guerre se sont toujours félicités que de l'autre côté de cette frontière habitassent des voisins comparativement faibles, non unis entre eux, et dont aucun, pris isolément.

ne peut nous inspirer une défiance sérieuse.

Laissez pourtant opérer le suffrage universel en Allemagne comme en Italie, laissez les diplomates prussiens le préparera Stuttgart et à Manheim, et au besoin les armées prussiennes Taffranchir à Munich, comme les envoyés de Yictor-Emmanuel à Bologne et à Naples, comme le général Gialdini à Castel-Fidardo; et ces voisins inoffensifs, transformés en Allemagne unitaire, formeront une puissance de cinquantemillions d'hommes, pouvant mettre en ligne, à soixante-dix lieues de Paris, un million de soldats. Rien n^ empêche qu'au même moment, à l'autre extrémité de l'Europe, le vieil édifice du gouvernement turc venant à s'effondrer sur ses ais pourris, le suffrage universel des chrétiens de Constantinople

ET LE DROIT NOUVEAU. 2i

n'offre au souverain de Moscou et de Saint- Pétersbourg les clefs des Dardanelles.

Que devrons-nous penser de ces résultats lorsqu'ils auront lieu? Et dès à présent, que devons-nous penser du principe qui d'un jour à l'autre peut les amener?

Mais quoi, va-t-on me dire, toutes ces questions d'équilibre vous touchent donc ?

Vous en êtes encore à faire dépendre la puissance relative des États de quelques arpents de^ terre, de quelques millions d'àmes, de quelques centaines de canons de plus ou de moins, et, dans l'occasion, même de l'intimité et de l'alliance des familles rovales! Vous vous inquiétez encore de la puissance de vos voisins? Vous ne voyez donc pas que ces calculs de proportion sont des vieilleries monarchiques, qui

disparaissent dans le courant sympathique des peuples, tous affranchis, tous devenus souverains par la démocratie? Vous ne pressentez donc pas le moment où toutes les nationalités, délivrées et rendues à là possession d'elles-mêmes, n'auront plus rien à craindre les unes des autres, et se tendront la main comme des soeurs, au lieu de la tenir toujours sur la garde de leur épée? Eh bien, oui, j'en conviens, mon âme a toutes ces faiblesses et mon esprit a ces bornes. J'ai la pusillanimité de croire que tant que les hommes seront hommes, supposez-les aussi démocrates que vous voudrez, il y aura toujours entre eux des différends, et que la force matérielle pouvant servir à les trancher, il est prudent de mettre en réserve chacun pour soi la

quantité de cette forpe qui est nécessaire à roceasion pour se faire respecter. J*ai la mauvaise habitude de penser qu'il ne vaut rien en ce monde pour personne, individus ou peuples, d'être le plus faible, et qu'il faut tâcher, si l'on peut, de n'être jamais réduit à compter sur la générosité du plus fort. Pensant ainsi, je suis amené, par la même timidité d'esprit, à conclure que les traités par lesquels les nations prennent d'avance des garanties les unes contre les autres, et en l'absence même des traités, les conventions générales de droit public qui règlent tous les changements de leur situation réciproque, ont une utilité à laquelle le suffrage universel lui-même ne saurait suppléer. Je vais même plus loin : je persiste à croire que le pro^

2i LA DIPLOMATIE

blême de faire vivre côte à côte dans un état de paix, et pourtant d'indépendance, de grandes nations, sans qu'elles soient tentées à tout instant de se faire tort Tune à l'autre, est un de ceux qui tien~ nent à Tessence même des choses, aux profondeurs les plus intimes de la nature humaine, à la condition fatale de la destinée des peuples, et que, par conséquent, le changement d'aucune institution ne pourra jamais faire disparaître. Ce problème, dix siècles de la plus rude expérience et toute la sagesse des politiques se . sont consumés à le résoudre, et l'histoire du droit public de T Europe n'est que le tableau de ce long, laborieux et sanglant effort. Bien loin de penser que le progrès de la civilisation moderne, ait rendu le pro-

duit de ce travail des âges inutile, j'eslime, au contraire, que la civilisation tout entière repose sur cette solution qu'on dédaigne, et qu'en s'engageant plus avant dans la voie qui s'en écarte, ce n'est 'pas le courant de la civilisation qu'on descend, c'est tout droit et tout simplement vers la barbarie qu'on dérive.

Mais en quoi consiste donc ce problème?

C'est avant toutes choses ce qu'il faudrait comprendre, afin de pouvoir apprécier, d'une part, la valeur des solutions qu'il a reçues jusqu'ici, et, de l'autre, celle des nouveaux principes qu'on propose de leur substituer. C'est pour cet examen que je réclame, dans les pages qui vont suivre, quelques instants d'attention. Je soupçonne en effet que, en cette matière comme en

beaucoup d'autres, les novateurs ne se font qu'une idée très-imparfaite des difficultés qu'ils soulèvent et des périls auxquels ils se jouent. Mon ambition serait d'en donner, à ceux (fui désireraient y réfléchir avant d'en parler, au moins le pressentiment.

J'éprouve pourtant en commençant un embarras d'un genre tout particulier :

c'est d'être forcé de recourir non à des idées abstraites et élevées, mais, au contraire, à des éléments si simples et à des faits historiques si connues, que je crains d'avoir l'air d'enseigner l'alphabet ou la table de multfplication. Bravons néanmoins ceridicylè; en bonne justice, il doit tomber sur ceux qui contestent que deux et deux font quatre, et non sur ceux qui sont contraints de rappeler ces vérités élémentaires. Après

quelque patience, d'ailleurs, nous ne reviendrons que trop vite aux événements présents, et nous ne serons que trop tôt placés en face de leurs conséquences inattendues.

Les vieux publicistes de droit des gens, qui faisaient de la théorie aussi à leur manière et dans leur langage, avaient, pour définir la condition des nations indépendantes, une expression d'une portée philosophique plus ou moins juste, mais vive et rendant bien leur pensée : c< Les peuples, disaient-ils, sont entre eux à l'état de nature. » Ils entendaient par là qu'il n'existe au-dessus des nations indépendantes, et par le fait même de leur indépendance, aucun de ces pouvoirs supérieurs que dans le sein de chaque peuple là société a institués

pour faire régner entre les individus Tordre et la justice. Il n'y a entre les nations ni tribunal reconnu pour prononcer sur leurs différends, ni police pour réprimer leurs désordres; il n'y a point de juges et pointdegendarmesinternationaux, personne pour dire le droit et personne pour le faire respecter. Encore un coup, c'est la condition même, la condition fatale et sine qua non de l'indépendance. Car si les peuples reconnaissaient un juge armé, ayant qualité pour les faire obéir, il est trop clair que ce supérieur serait le souverain et que ses justiciables ne seraient plus que des sujets.

Mais la conséquence de cette nécessité, c'est que quand un différend s'élève entre deux nations, chacune d'elles est autori-

sée et même contrainte à se constituer juge dans sa propre cause : chacune d'elles, pour ne pas être victime, est en droit de se faire justice à elle-même par ces propres mains. Pour chacune d'elles, par conséquent, la force est l'immédiat et l'unique recours. Conséquence tout aussi nécessaire que le principe, mais qui n'en constitue pas moins des rapports singulièrement orageux, et où la justice a quelque peine à se faire entendre. Car les peuples ne sont pas plus que les hommes disposés à reconnaître et à confesser le vrai en ce qui touche Jieurs propres intérêts, et un droit qui n'a que la force pour sanction tourne aisément à n'être qu'une variété du droit du plus fort.

^ Uiîe seconde conséquence n'est pas moins

grave. Par cela même que chaque nation, faute d'un juge plus djésintéressé, en est réduite à prononcer elle-même dans sa propre cause et à procéder à l'exécution de sa propre sentence, c'est elle aussi, si le succès répond à seS efforts, qui applique le châtiment. L'agresseur injuste, ou supposé tel, doit être puni, et il ne peut l'être que par son vainqueur. C'est le droit du vainqueur de réclamer du vaincu la compensation du péril qu'il a couru et du dommage qu'il a subi, la réparation du passé est une sûreté pour l'avenir. D'ordinaire il s'assure tout cela d'un coup en s'appropriant tout ou partie du territoire possédé par son rival. Cela s'appelle le droit de conquête, et, quelque singulière que soit l'alliance de ces deux mots qui semblent jurer l'uncon-

tre l'autre, elle n'est que Texpression de rétat violent où vivent entre elles des nations indépendantes. Assurément, un particulier qui, pour se venger d'un tort à lui fait, s'emparerait du bien de son voisin, serait un voleur, par la raison qu'il y a des tribunaux établis pour arbitrer la réparation qui lui est due. Un État qui répond à l'agression d'un rival par la prise d'une province est un conquérant qui peut prétendre encore à l'estime du monde. Ne nous lassons pas de dire que tout cela peut être nécessaire, mais convenons en môme temps une fois de plus, que c'est une justice terriblement suspecleetbien aisément faillible que celle qui non-seulement parle par la voix ètagitparla main des intéressés, mais qui bénéficie elle-même et peut spé-

culer par avance sur rexécution de ses arrêts.

Aussi une telle justice n'a pas régné longtemps entre des États voisins sans laisser passer de grands désordres et sans introduire entre eux de grandes inégalités de puissance. Deux droits n'étant jamais clairs et deux jugements humains n'étant jamais semblables, des conflits s'élèvent à, peu près fatalement dans un temps donné, qui, terminés par des conquêtes, laissent le vainqueur plus fort, le vaincu plus faible, et^ en donnant par là au premier tous les moyens d'opprimer le second, lui en suggèrent naturellement la tentation. Que pareille épreuve se renouvelle à plusieurs reprises et dans plusieurs sens différents, qu'une puissance ait l'heureuse chancede

se voir plusieurs fois attaquée, plusieurs fois victorieuse et plusieurs fois conquérante, et il ne tardera pas à se former au centre d'un grand continent une force prépondérante et irrésistible qui, mise en goût par une opération si fructueuse, ne cherchera que des occasions de la renouveler, fera naître des différends pour avoir occasion de les trancher, supposera des agressions pour avoir occasion de les repousser, et finira, à force d'injures vraies ou prétendues, suivies de vengeances toujours effectives et palpables, par n'avoir autour d'elle, au lieu d'égaux, que des satellites et bientôt des sujets.

C'est en raccourci l'histoire du monde.

Cette suite des empires du monde ancien, dont Bossuet a éclairé la trace par sa vive

éloquence^ n'est qu'une série de révolutions de ce genre; Daniel aurait pu la prédire même sans être prophète. Toutes ont été accomplies et pouvaient être prévues avec cette précision qui, à la longue et pour de grandes masses, est le fait des passions humaines aussi bien que des forces de la nature. Dans chacune des parties du monde une grande puissance s'est assise par des victoires successives sur rabaissement de toutes les autres. Puis ces deux ou trois colosses, formés ainsi par la poussée du sol de chaque continent, se trouvant face à face, se sont regardés et frappés au visage. Le dernier qui est resté debout, et qui s'appelait Rome, a tout pris et tout gardé, et alors, durant six siècles, des sources mystérieuses du Nil aux embou-

chures glacées du Tanaïs, un seul joug a pesé sur le monde, une seule ville a foulé la terre pour en aspirer toute la substance; il n'est plus resté un seul asile où pût se cacher une tête proscrite et où un soupir pût s'élever vers le ciel sans être épié et élouffé.

Comment les nations modernes, affranchies enfin (mais à quel prix!), ont-elles évité de s'engager dans le même chemin et de tomber dans le même abîme? Comment ont-elles résolu le problème de rester indépendantes en échappant aux dangers et aux violences qui semblent attachés à cette condition? Par quelle combinaison inouïe jusque-là a-ton vu vivre et grandir à côté Tune de l'autre en se heurtant souvent, mais sans s'absorber et s'anéantir.

des nations de mœurs, de lois> de langues différentes, n'appartenant qu'à elles-mêmes, et liées pourtant par les traits généraux d'une civilisation commune? Par quel phénomène plus rare encore de petits États sans armée ont-ils pu prospérer et dormir £n paix à côté de voisins puissants qui n'avaient qu'à se baisser pour les prendre et à ouvrir la bouche pour les engloutir?

L'Europe moderne a vu ces choses que le monde ancien n'avait même pas soupçonnées. Il vaut la peine de savoir à quels principes et à quelles influences elle en a dû le bienfait.

Au premier rang, parmi les causes qui lui ont valu un tel bonheur, assurément il faut compter l'existence d'une religion commune établissant entre les peuples un

lien de fraternité, et présentant de plus cette circonstance particulière et providentielle qu'elle relevait d'un chef qui n'obéissait à personne. Le christianisme, c'est là, sans contredit, avant toutes choses, ce qui a modifié dans l'Europe moderne la base même des rapports internationaux, A vrai dire, si l'imagination des peuples a jamais rêvé quelque chose de comparable à ce rôle de justicier suprême qui manque, disions-nous tout à l'heure, aux relations des États, et dont l'absence les abandonne à tous les conflits des intérêts et à tous les jeux de la force, c'est quand elle a créé la grandeur temporelle de la Papauté au moyen âge. Le vicaire de Jésus- Christ a été plus d'une fois investi, par le consentement des peuples chrétiens, du

droit d'arbitrer leurs différends, de répartir entre eux les territoires, de consacrer et de déposer leurs souverains. Il a ouvert souvent un tribunal de recours, offrantun appel au vaincu, contre la sentence souvent inique et brutale des armes, ou tempérant par une intervention miséricordieuse les justes représailles du vainqueur. Il n'y avait qu*un pape au monde qui pût remplir, même un jour et imparfaitement, une telle tâche. Il y fallait un pouvoir qui fût d'une autre nature que les pouvoirs de ce monde, qui tînt tout de la conscience et rien de la force, qui eût besoin d'être juste pour subsister^ et qui perdît toute raison d'être du moment où il serait suspect de se faire lo rival ou l^oppresseur de ceux qui comparaissaient devant lui» S'il fût entré dans le

plan divin de placer cette haute juridiction temporelle sous la garde de Tinfaillibilité qui veille au maintien de la foi; si un homme avait reçu de Dieu mission de présider au congrès des rois, comme le Pape préside au concile des évêques, la grande difficulté du problème, la véritable quadrature du cercle du droit des gens était réso* lue, et la paix des nations aurait pu s'asseoir pour jamais sur la justice et sur l'indépendance. Mais Dieu, qui n'a point établi son royaume en ce monde, ne pro-^ digue pas de telles faveurs à des intérêts purement humains, et il lui convient de réserver plus d'épreuves à l'exercice de la liberté des peuples. La suzeraineté temporelle de la Papauté sur les couronnes n'a été danssonhistoirequ'un accident apporté,

puis emporté par le cours des âges, et qui n'a été exempt lui-même, pendant sa durée, ni de troubles, ni de violences, ni de faiblesses. Si peu qu'il ait subsisté cependant, cet exemple passager et imparfait d'une justice internationale a laissé dans là mémoire des peuples chrétiens une idée d'équité qui ne s'en est jamais effacée. Se sentant issues de la même mère et longtemps pressées sur le même sein, toutes les nations filles de l'Église ont compris qu'elles pouvaient vivre sans se combattre et sans s'opprimer tour à tour. La chrétienté leur a apparu comme un héritage commun à partager fraternellement en Ire elles et qu'aucune n'avait le droit de détourner et de confisquer à son profit. Puis la Papauté a rendu à l'Europe le service de garder

Rome, seule capitale possible pour un nouveau César. Grâce à ce dépôt qu'elle n'a jamais lâché, il n'y a jamais eu dans les temps modernes d'empire romain que de nom; et, de tous les démons que la croix pontificale a fait fuir devant elle, le fantôme de la monarchie universelle toujours errant sur les ruines du Capi tôle n'est pas le moins dangereux dont son exorcisme puissant ait délivré le monde.

Après la Papauté, ce qui a contribué le plus à maintenir Tindépendance des peuples en Europe, c'est l'existence de la France et le rôle politique qui lui fut à la fois commandé par son instinct et par ses intérêts. La situation de ce grand royaume, détaché de la monarchie universelle et décidé à n'y pas rentrer, mais trop incliné

vers une extrémité de TEurope pour songer à devenir lui-même de longtemps le centre d'un nouvel empire, lui a dicté de bonne heure sa politique. Les plus simples conseils de la défense personnelle ont porté la France à se mettre constamment et partout, là même où elle n'était pas directement at' taquée, en travers de toute prépondérance menaçante et qui pouvait préparer un retour vers une domination universelle. La France s'est trouvée ainsi le champion des petits États, et tous les faibles de l'Europe étaient ses clients naturels. C'est à ce rôle qu'elle a consacré, dès les premiers jours de son histoire, les merveilleuses ressources de son génie national. Au moyen âge, elle a prêté un appui persévérant et souvent un asile à la Papauté luttant pour Fin-

4f LA DIPLOMATIE

dépendance de Tltalie et pour la liberté du sacerdoce. L'aurore des siècles modernes Ta retrouvée au même poste, lorsque les hasards d'une alliance firent tomber entre les mains d'un nouveau Charlemagne les trois quarts des États du premier avec une partie de son génie. Cernée par la maison d'Autriche, à droite et à gauche, au nord et au midi, enserrée de toutes parts, divisée par des factions intérieures, desservie souvent par la politique astucieuse ou frivole de ses souverains, la France, par un indomptable instinct, fit tête en désespérée. Par un même instinct se serrèrent autour d'elle toutes les petites puissances d'Allemagne, de Suisse et des Pays-Bas, tout ce qui tenait à rester soi et à ne pas se perdre dans un grand tout. Ce qui s'opère ainsi long-

temps par un sentiment impérieux et aveugle, il vient toujours un moment où un esprit plus puissant s'en rend compte et le raisonne, et tout naturellement ce fut un grand roi français qui imagina et un grand ministre français qui appliqua le premier le plan systématique de Téquilibre européen.

J'ai nommé Henri lY et Richelieu, et je les nomme tous deux ensemble précisément parce que de la diversité de leur génie ressort Tunilé de la pensée qui les inspira. Ils ne lui donnèrent pas toujours la même forme et ne la servirent pas toujours par les mêmes moyens. Les conversations unpeu chimériques dans lesquelles Henri IV exposait ses vues sur l'état politique de TEurope, et le tableau idéal de Tavenir

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