PREMIÈRE PARTIE
NÉGOCIATIONS DE MONSEIGNEUR SPINA
Premières propositions d'un Concordat religieux faites par le Premier Consul.
SOMMAIRE
I. La diplomatie pontificale dans l'histoire contemporaine de Rome ; Jugements sur la matière, forme historique et but des historiens modernes, depuis Ange Brofferio jusqu'à Nicomède Bianchi ; motif du présent ouvrage.
II. Premières origines du Concordat : les anciens auteurs et les nouveaux documents.
III. Entrelien tenu à Verceil entre le premier Consul et le Cardinal Marllniana : premières propositions de paix religieuse entre la France et Rome (25 juin 1800)lettre du Cardinal pour en informer Pie YII ; le pape envoie Mgr Spina, archevêque de Corinthe, ouvrir les pourparlers à Yerceil. Jeu diplomatique du gouvernement français, afin d'avoir à Paris l'envoyé pontifical.
IV. Napoléon Bonaparte et Pie VII ; voyage de Spina à- Verceil ; sa surprise de se voir tout-ù-coup appelé à Paris...
Y. Le Cardinal Gonsalvi et Pie VII. Instructions adressées à Mgr Spina ; son départ pour Paris.
Les destinées de Rome, durant le cours de ce dernier siècle, se sont développées plus tourmentées et plus critiques qu'elles ne le furent jamais depuis Alaric jusqu'aux Bourbons, si on
p. RiNiERi. — La Diplomatie Pontificale au XIX" siècle. Tome i — 1
en excepte la période bien longue du Schisme d'Occident. Jamais la Ville éternelle et les provinces romaines n'ont été plus ravagées, pillées, appauvries que dans les cinq dernières années du XVIIP siècle. Nous ne comptons pas l'occupation napoléonienne, ni le règne éphémère du roi de Rome, parce que, dans l'histoire des Papes et de Rome, de telles périodes marquent la trace laissée par un météore qui paraît, projette son éclat et se dissipe en un ciel plus ou moins sombre, plus ou moins serein. Plus funestes et pins dangereuses ont été les trames ourdies dans son sein par les conspirateurs et les sectaires : manifestations diverses d'une franc-maçonnerie proteiforme, toujours une et la même dans son essence et son but ; les sectes, par un travail caché, continu, bien des fois réprimé même dans le sang et recommençant toujours, ont fait le plus grand mal qu'il soit possible de faire. Depuis la restauration de 1815, pendant le gouvernement de cinq pontifes ; de la conjuration de Macerata en 1817 et de la Romagne, en 1831, à l'assassinat de Pellegrino Rossi et à la fuite de Pie IX en 1848 ; de la seconde restauration à la déroute du condottiere Garibaldi en 1867 ; depuis le court temps d'arrêt de cette conjuration jusqu'à la brèche de la porta Pia en 1870, un observateur attentif n'y reconnaîtra que l'œuvre de cette secte, se dissimulant sous divers noms et sous la protection armée de souverains qui interviennent comme pacificateurs et libérateurs du Pape.
Ces événements de l'histoire de Rome, que nous avons désignés par le vrai nom que leur imposent les faits, les œuvres et les personnes, sont loin d'avoir été et d'être présentés sous cette couleur par le plus grand nombre des historiens de ce temps. D'Ange Brofferio, de Louis Farini à Nicomède Bianchi ; depuis l'auteur césarien jusqu'à Técrivailleur en robe ou couronné de laurier des revues d'Archives historiques et d'Anthologies anciennes et nouvelles, les grandes révolutions qui ont abouti à l'Italie une (elle l'a toujours été), et non à l'Italie unifiée (car elle
PREMIERES PROPOSITIONS D UN CONCORDAT
ne l'est pas), sont emphatiquement dépeinte» avec les grands noms de gloire, d'épopée nationale, de Rome ressuscitée, de nouvel empire resplendissant sur le sommet classique d'où
Jupiter capitolili ressuscité s'élève glorieux sur un amas
de ruines !
De la plupart de ces historiens, on ne doit pas s'attendre à un récit calme des événements, ni à un discours suivi, mais plutôt à de longues périodes, aux exclamations d'héroïsme, à la joie des désirs satisfaits, et surtout aux insultes contre les gouvernements déchus, à l'antique tyrannie et à la misère d'autrefois (en comparaison de la prospérité d'aujourd'hui ! ) en particulier contre la domination ou l'ingérence de la Papauté dans les choses qui ne seraient pas le pur dogme. Moins encore trouvera-t-on dans ces écrivains cet ensemble de documents qui sont le nerf et l'àme de l'histoire, sans lesquels il n'y a qu'une bourre grossière et non un tissu régulier, ou plutôt le vide dissimulé sous des flots de paroles et un style artificieux qui a fait son temps. Et c'est ainsi qu'ils croient avoir montré la conviction et la profonde pitié qui peuvent remplir l'àme d'un écrivain (1).
Il semble toutefois que, vu le nombre et le poids des volumes, on devrait en excepter un Gualterio, un Farini, et celui qui, pareil à l'aigle, a pris bruyamment son vol au dessus des autres, Nicomède Bianchi, en raison des nombreux documents dont ils ont grossi leurs ouvrages. Malheureusement pour le premier, la qualité même des documents, reçus de seconde main, et pour
(1) Achille Gennarelli, parlant des historiens modernes, fuit cet aveu : « Plus stérile encore que celle de Goletta est l'histoire de l'Etat romain, de 1815 à 1850, de Ch. L. Farini. De 1815 à 1830, c'est le vide absolu. Il en est de même des autres historiens qui ont publié leurs ouvrages avant 1846, à part quelques écrivains piémontais ». Nuos. Antol. 1879, p. 218. Plus que stérile, la volumineuse Storia d'Italia narrala al popolo italiano par Jos. La Farina, qui a surtout pour but de blâmer la Papauté, s'est attiré de César Cantu l'hépilhète de file. [Corrispondenze di diplomatici della repubblica e del regno d'Italia., Milan, 1885, p. 384)
CHAriTRR PIIEMIER
le second, leur rareté, et en même temps sa mauvaise foi de narrateur, jointe à l'insignifiance des faits, leur ont ôté tout crédit. Il n'en est pas de même de Nicomède Bianchi : dans les huit volumes in-octavo de sa Storia della diplomazia europea in Italia, documentata^ il présente à première vue un grand fatras de documents qui remplissent plus de la moitié de chaque volume. La garantie qu'il donne de leur sincérité, c'est l'emploi qu'il a exercé durant plusieurs années de directeur-chef des archives royales de Turin ; on se croit enfin tenu à une sorte de respect par cet air d'assurance presque olympique avec laquelle, dans ses périodes longues et étudiées, il affirme et blâme, condamne, accuse^ prononce de solennels oracles, interposant aussitôt dans le texte tel passage d'une lettre de quelque ambassadeur italien ou étranger, ou jetant au bas des pages, avec une gravité magistrale, la mention de quelqu'une de ces dépêches avec l'indication de l'auteur et de la date. Mais d'un homme aussi éminent il ne faut pas réclamer le document en entier, ni la source d'où il le tient: Nicomède Bianchi l'affirme ainsi, ça suffit^ n'en demandez pas davantage ! Pareilles vétilles peuvent avoir de l'importance pour des lecteurs vulgaires ; un directeur d'archives royales de sa qualité peut se contenter, pour toute garantie de sérieuse information, quoiqu'on ne voie ni sources, ni contexte, de la simple recommandation de son titre et de son nom. Que d'autres donc saluent un tel auteur du titre d'historien éminent, quia arraché son secret à Jupiter : Quant h nous, nous ne pouvons voir en lui qu'un écrivain dont l'esprit de parti a obscurci le jugement et lui a (ait choisir eiitie mille documents qu'il avait sous la main, ceux qui profilaient à sa cause, tronquant ceux-ci, dissimulant les autres qui ne lui allaient pas. En ce qui regarde l'histoire de Rome, des Papes, de la diplomatie pontificale dans l'histoire contemporaine, nous nous proposons d'opposer une vraie histoire documentée aux récils et aux documents qu'il présente avec une apparence parfaitement jouée d'intègre et sérieux
PREMlIiRES PROPOSITIONS D UN CONCORDAT
narrateur, là même où il a caché et dissimulé la vérité et n'a lancé que d'injustes et furieuses déclamations.
La diplomatie poutificale, telle qu'elle s'est manifestée dans l'histoire contemporaine, comprend les rapports politiques que le Saint-Siège a entretenus avec toutes les Puissances d'Europe, ainsi que ses principes de gouvernement dans l'administration intérieure des Etats pontificaux, et ses relations avec les peuples soumis à son autorité souveraine, ces relations réciproques qui existent entre les sujets et le prince, ou plutôt, quand il s'agit .du gouvernement des derniers pontifes, entre le père et ses enfants.
Cependant, parmi les gouvernements qui ont eu avec les Papes des relations plus intimes, viennent au premier rang la France et l'Autriche, en tant que ces Puissances, par leur politique et leurs euîracrements, ont exercé sur les destinées de Rome une influence prépondérante devant l'histoire. Plus intimes encore, à cause du voisinage et des intérêts d'une commune patrie, ont été les rapports de la diplomatie pontificale avec les princes d'Italie, et parmi eux surtout les rois de Sardaigne et de Naples. Faire de toutes ces relations si diverses, si nombreuses, un tissu historique complet serait à la fois impossible et inutile : nous nous bornerons donc à exposer celles qui ont acquis une importance historique plus grande, soit par les événements en euxmêmes, soit par la manière défectueuse ou injuste avec laquelle la plupart des historiens contemporains, ou par ignorance, ou par un esprit de parti obstiné, les ont jusqu'ici racontés.
Parmi les événements plus marquants où s'est signalée la diplomatie pontificale, se détachent avec plus de relief, dès le commencement de l'histoire contemporaine ou du XIX^ siècle, les négociations pour la paix religieuse discutées et conclues en 1800 et 1801 entre le nouveau gouvernement de la France et le Saint-Siège. C'est pourquoi, au frontispice du sujet que nous
nous sommes proposé d'étudier, nous avons jugé bon de présenter le tableau historique de ce célèbre Concordat.
Lorsque, aux premiers jours de juin 1800, Napoléon Bonaparte, ayant franchi les Alpes, traversait les plaines du Piémont pour tomber, rapide comme la foudre, sur l'armée victorieuse du vieux général autrichien Mêlas dans les champs de Marengo, nul ne se serait douté qu'en ce moment il roulât dans son cœur des pensées de paix et de religion. Et pourtant, h Verceil (30 Mai 1800), pendant le court arrêt qu'il y fit, il s'entretint avec l'évêque de cette cité, qui était le cardinal Martiniana (1), de la situation de PÉglise de France alors anéantie, et lui fit part, comme à la dérobée, de l'idée qu'il méditait en ce moment même: le rétablissement de la paix religieuse, après qu'il aurait porté à la puissance autrichienne en Italie le coup décisif qu'il se préparait à lui donner, et qui réussit à merveille.
De fait, toute l'armée autrichienne, disséminée en troupes nombreuses, de Vintimille à Gênes, et depuis le haut Piémont
(1). Charlcs-Jos, Phil. Martiniana, de noble famille piémontaise (né à Turin le 19 juin 1724, et m. à Verceil le 7dé<\ 1802) était directeur spirituel dans l'Université de Turin, lorsque Benoît SIV le nomma à l'évêché de St Jean-de-Mnurienne (1757). En 1778, il fut créé cardinal, et, en 1779, transféré à l'église de Verceil. Pendant l'invasion des Français dans le Piémont et la Lombardie, en 1796 et les années suivantes, il gagna par sa modération et ses bonnes manières les sympathies de Bonaparte. Il visita et consola Pie VI fugitif dans la petite ville de Crçscenlino en avril 1799, tandis que le Pontife martyr était traîné à Valence. Il assista au Conclave, à Venise, l'année suivante, et y reçut le chapeau cardinalice des mains du nouveau Pontife Pie VII, dans le consistoire tenu au monastère de St-Georges le 2 avril 1800. Dans son entrevue historique, et dans les diverses lettres qu'il adressa au premier Consul, il n'oublia pas de recommander son roi et sa patrie, oii « la religion et la morale » avaient été si maltraitées par les républicains.
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jusqu'au Milanais, informée de la descente foudroyante de la nouvelle armée, commandée par Bonaparte, se concentrait par longs détours des diverses et lointaines régions dans les plaines d'Alexandrie. C'est là qu'à peine réunis^ dans la fameuse journée de Marengo (14 juin), peut-être unique dans les fastes militaires du monde, ils se virent assaillis, rompus, détruits par un de ces mouvements rapides et calculés avec une précision presque mathématique, dans lesquels le terrible Corse fut un maître sans égal.
Chose incroyable ! cet homme extraordinaire avait à peine remis l'épée au fourreau, que déjà il méditait de relever les autels de la France ; mais cette rapidité d'une force irrésistible avec laquelle il ébranlait les masses humaines, comme le vent impétueux soulève les vagues, il croyait pouvoir aussi l'appliquer à conduire à bon terme le dessein déjà arrêté de la pacification religieuse de la France, c'est-à-dire d'entamer des négociations avec Rome, et, dans le court espace de quelques mois, les conclure avantageusement. Mais en cela ses espérances furent trompées : des difficultés, des oppositions, des obstacles nombreux et imprévus se mirent en travers de son hardi et glorieux projet. Et ils s'accumulèrent à ce point que, n'eût été la volonté de fer de Bonaparte, ou plutôt cette Providence qui l'avait choisi comme instrument, et dont le regard miséricordieux n'a jamais cessé de considérer le généreux peuple des Francs, même au milieu des horreurs inouies où il s'était plongé, la religion catholique n'aurait plus resplendi et fait résonner ses hymnes sous les voûtes des vieilles basiliques de la Gaule.
Ce ne furent donc pas quelques mois, mais plus d'une année qui fut dépensée pour la conclusion du Concordat de la paix religieuse, dont nous entreprenons de décrire les négociations, les phases diverses, les péripéties et Tassez heureuse conclusion, quoique ne répondant pas aux désirs comme aux
sacrifices du Saint-Siège, et n'étant pas entièrement conforme aux clauses juridiquement consenties de part et d'autre, ainsi que nous le verrons en son lieu.
II n'y a pas, en ce siècle, d'événement où, dans le cercle des relations politiques et religieuses d'une nation, il y ait eu en jeu des intérêts plus vitaux et plus importants, soit que l'on considère ce peuple, peut-être le plus méritant de la terre devant l'Eglise catholique, et dont le sort était en question, ou ce Capitaine, génie guerrier dont la victoire aimait à couronner sans cesse le front de nouveaux lauriers ; soit que l'attention s'arrête à ces bouleversements encore récents qui avaient fait de la France une nation sans Dieu, sans loi, sans liberté, sans justice, sans humanité, et cela au moment où, par une amère ironie, ses gouvernants avaient dressé la bannière de l'égalité, de la fraternité, de la liberté !
D'autre part, ce qui regarde le Concordat peut passer pour une matière neuve, bien que cet événement date déjà d'un siècle. Car les auteurs qui en ont traité jusqu'ici n'en connaissaient pas les sources, ou ne les connaissaient pas toutes, ou ne les connaissant qu'imparfaitement, ont traité ce sujet sans impartialité, cherchant plutôt à favoriser tel ou tel parti, h mériter ses bonnes grâces ou le salaire de leur complaisance intéressée. Les auteurs principaux qui ont traité la question se réduisent à deux. Ce sont: Crétineau-Joly, ou les endroits des Mémoires du Cardinal Consalvi qui traitent du Concordat, et ont été publiés en français par cet auteur (1) ; et ensuite le P. Theiner, dans celte œuvre considérable en deux volumes, qui embrasse VHistoire des deux Concordats du Saint-Siège avec les deux républiques française
(1) Mémoires du Cardinal Consalvi avec une introduction et des notes par J. Crétikeau-Joly, seconde édit. Paris (H. Pion), 1866.
PREMIERES PROPOSITIONS D UN CONCORDAT
(1801) et Cisalpine (1803) (1), La première de ces œuvres, à cause de certaines hardiesses de la préface du livre, et pour d'autres circonstances qui seront expliquées en temps et lieu, provoqua l'étonnement et le dépit, selon les diverses opinions des lecteurs, partisans ou non du régime impérial qui, à cette époque, réglait l'atmosphère diplomatique d'une bonne partie de l'Europe. L'œuvre de Grétineau-Joly fut suivie aussitôt de l'ouvrage beaucoup plus sérieux du G^" d'Haussonville en 5 vol. (2). Cet auteur a profité des révélations contenues dans les Mémoires du Cardinal Consalvi pour mettre en lumière les persécutions dont le premier Bonaparte a, en somme, presque constamment affligé l'Eglise Catholique Romaine, et par là appuyer son étrange, ou au moins hardie opinion^ qui consisterait, pour l'Eglise, à n'avoir avec le Gouvernement aucune relation basée sur un traité, puisque de ces traités lEglise ne retire que la servitude.
En face de ces deux écrivains, le P. Tlieiner, qui déjà avait eu avec Crétineau-Joly d'autres querelles sur des questions assez brûlantes à cette époque, publia ses deux volumes, avec l'intention exprimée de dire la vérité sans aucune prévention ; et avec l'intention plus secrète de faire passer Consalvi pour un auteur passionné, si les Mémoires publiées en français étaient une traduction exacte, ou Crétineau-Joly pour un faussaire, s'il ies avait interpolées ; et par conséquent d'enlever à l'histoire écrite par le C*^ d'Haussonville le crédit considérable qu'elle avait rencontré (3),
(1) A. Theiner, Histoire des deux concordais de la république française et de la république cisalpine. Paris, 1869.
(2) Comte d'Haussonville, L'Eglise romaine et le premier Empire^ Paris, 1870.
(3) Les Mémoires du célèbre Cardinal sont, dit C. Cantu, « d'un grand intérêt... mais peut-être sont-elles apocryphes, certainement interpolées (ouvrage cité, p. 459, not. 23) ». L'abbé Balaa aous avertit que « les nombreuses erreurs ,de
Déjà avant les écrivains ci-dessus mentionnés (1), le sujet du Concordat avait été traité par Artaud dans son histoire de
temps et les confusions de faits leur ôtent de leur mérite [Storia d'Italia, 26. éd. , IX, 146, net. 2) ». Le fait est que les Mémoires de Consalvi sont authentiques, et la traduction de Crétineau-Joly, en ce qui regarde le Concordat, certainement exacte, sauf en un seul point, que nous discuterons en son temps. Grâce à une insigne faveur que nous devons à un haut Personnage, pour qui nous professons la plus vive gratitude, nous avons pu comparer la version et le texte autographe, conservé dans la secrétairerie d'Etat au Vatican.
Les erreurs de date, peu nombreuses d'ailleurs, et les bien rares confusions de faits ne regardent que des choses secondaires, et furent déjà prévues par Consalvi lui-même en ces termes : « Ecrivant ces mémoires 10 ans après, et sans avoir sous les yeux les lettres relatives à ce qui en fait l'objet, non-seulement il y manquera peut-être quelques faits et circonstances, qui ne sont pas présents à ma mémoire ; mais il pourrait se faire qu'il s'y trouvât encore quelque erreur ou confusion de dates, ou choses semblables. Il ne s'y trouvera rien cependant qui ne soit en substance, très exact et très vrai [\^' feuillet) ». Les mots en italiques sont de l'auteur même du manuscrit.
(1) Sur l'état d'esprit et les croyances religieuses du Premier Consul, de même que sur la marche des négociations touchant le Concordat, qui aura du discernement et de la critique trouvera de très bons renseignements dans les Mémoires laissés par les contemporains qui vivaient dans l'entourage de Bonaparte. Tels sont Rœderer, Œuvres complètes, tomes II et III ; Bourrienne Mémoires, I,II ; Thibaudeau, Mémoires sur le Consulat ; De Ségur, Histoires et Mémoires, 1, II ; M°" DE RÉMUSAT, Mémoires, I, III ; Du C\sse, Mémoires de Joseph Bonaparte, I, II ; et beaucoup d'autres. Dans l'ouvrage, Les quatre Concordats, publié en trois volumes par M. de Pradt, ancien archevêque de Malines (1817), on • trouve beaucoup de commérages, des insinuations contre Rome, et des paroles à l'infini... en faveur de Napoléon. Quant à moi, je déteste les écrivains de cette espèce. L'histoire veut des documents, et non des balivernes. Dans les Mémoires de Talleyrand, l'attente du lecteur est trompée : le vieux diplomate dissimule avec raison la grande part qu'il eut dans l'acte du Concordat. Il y a, au contraire, des informations nombreuses et sûres dans la Correspondance de l'empereur Napoléon 1er (on sait que sur 70,000 lettres, 30,000 furent laissées de côté pour raison de convenance ! ) comme aussi dans le Mémorial de Sainte-Hélène. Parmi les œuvres récentes, il faut donner un rang à part, même pour le qui fait l'objet de ce traité, à l'œuvre de H. Taine, Les origines de la France Contemporaine (1891) ; Le régime moderne, T. I. On trouve aussi quelques détails dans Frédéric Masson, Napoléon et sa famille (1897), t. I, p. 495. Mais l'auteur se contente de raconter sans se soucier de fournir les preuves.
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Pie VII, et par Adolphe Thiers dans le Consulat et l'Empire : œuvres du reste, d'une certaine valeur, Artaud s'étant trouvé alors à Rome, comme secrétaire à l'Ambassade française ; et Thiers, ayant eu à sa disposition, à Paris, les Archives nationales et d'autres sources vivantes qui n'étaient pas à dédaigner : mais ces deux auteurs sont manifestement incomplets et n'ont pas l'impartialité voulue.
Cependant l'histoire du Concordat avec le développement historique des faits, des oppositions^ des pièges, des habiletés diplomatiques, des espérances craintives et des cruelles désillusions, tels qu'ils se dessinent successivement sur la vaste toile qui fut ourdie, tissée et achevée dans l'espace de plusieurs mois, n'était pas connue.
Les documents révélateurs de tout le procès de ce célèbre
Du Concordat parle encore en quelques pages David Silvagm dans son ouvrage en italien ; La Cour et la Société romaine au XVIIIe et XIXe siècle (Rome, 1881-1885) où, dans un charmant tableau historique, il ne manque que l'exactitude historique. Cet auteur se plaît surtout dans ce refrain : « On ne plaisantait pas avec Bonaparte, avec lui il ne fallait pas prononcer le non posiumus : tout fut accordé, tout accepté... ». D'après lui, parmi les énormes prétentions, claires et simples de Talleyrand, ou plutôt du premier Consul, figurait aussi la suivante, classée au no 5 sur six (sic) auxquelles il les réduit toutes : « obliger le pape à reconnaître comme légal tcut ce qui avait eu lieu, à lever la main sur tous, même sur le mariage de l'Et'êque d'Autun II, (445-446). » Cette trouvaille de l'érudit Silvagni est certainement un Concordat nouveau, inconnu à Bonaparte et même à Talleyrand (sur lequel, pauvre petite brebis, comme il l'écrit et s'en plaint lui-même, bien renseigné sans doute, le pape n'a levé ni la main ni le doigt] ; ignoré également aux Archives de Paris dans celles de Rome. De tout ce que nous raconterons tout lecteur s'apercevra que dans. la parole citée, il n'y a pas une syllabe de vraie ! Parlant ensuite des Mémoires de Consalvi, cet auteur dit qu'elles ont passé entre les mains de Mgr Buttaoni et du Gard. Pacca, pu^s de ses exécuteurs testamentaires, enfin des Jésuites (dont Gonsalvi connaissait le poison), qui les confièrent avec celle du Card. Bernetti à Crétineau-Joly ( ouvrage cité), II, 769. 1) (Nous aflSrmons que ces lignes contiennent autant d'erreurs que d'assertions^
12 CHAPITRE PnEMlER
événement se trouvent, aux Archives Vaticanes, conservés ça et là dans un monceau de papiers épars, appartenant aux dernières années du XVIII® Siècle et les premières années du XIX®.
Ils sont réunis en plusieurs volumes avec un ordre qui peut attirer les hommes d'étude. Mais peut-être en fait-on moins cas et croit-on pouvoir se dispenser de cette fatigue, aujourd'hui qu'on a presque toute la collection des documents relatifs au Concordat dans l'œuvre menée h terme par l'illustre Comte Boulay de la Meurthe, et publiée déjà toute entière en cinq gros volumes. Œuvre d'autant plus estimable que, outre les relations des ministres français, il rapporte encore celles des ambassadeurs ou ministres des autres Cours se référant au sujet du Concordat (1).
Pour nous donc, négligeant tous les autres auteurs, que nous ne mentionnerons que dans de rares circonstances, nous prendrons pour guide unique, pour maître et pour auteur, les seuls documents authentiques, tels qu'ils se trouvent aux Archives Vaticanes, ou ceux de la susdite publication.
(I) Boulay de la meurthe. Documents sur la négociation du Concordat et sur les autres rapports de la France avec le Saint-Siège en 1800 et 1801, Paris, Ernest Leroux, 1891-1897.
La plus grande partie des documents rapportés dans ce recueil que je citerai, je les ai vérifiés aux Archives Vaticanes. Ce sont, de la Nunziatura di Francia les volumes 586, 587, qui renferment les dépèches de Mgr. Spina au Secrétaire d'Etat ; les volumes 584, 598-602, qui contiennent les réponses du Secrétaire d'Etat.
La correspondance des cardinaux Gaprara-Gonsalvi, assez incomplète, se trouve aux vol. 588-598, Une grande partie de la correspondance, et un nombre incalculable de documents se conservent dans la double série qui a pour titre : Francia — Italia — Appendice — Epoca Napoleonica per gli anni 1798-1815.
PREMIÈRES PROPOSITIONS D*UN CONCORDAT 13
Vers les premiers jours de Juin 1800, Napoléon Bonaparte, se trouvant à Milan, était occupé à remettre en ordre la situation confuse de la république Cisalpine. Considérant la religion comme une des questions principales, il voulut réunir le clergé milanais et lui tint ce petit discours : « Les amis naturels de l'Italie sont les Français. Que pouvez-vous attendre des protestants, des grecs, des musulmans qu'on vous a envoyés ? (1). Les Français, au contraire, sont de la même religion que vous. Nous avons bien eu quelques disputes ensemble ; mais tout cela se raccommode et s'arrange » (2).
Au lieu de cette allocution, la seule authentique, on attribua alors et depuis au récent vainqueur de Marengo une autre harangue, plus longue, dans hiquelle il se dit l'ami des prêtres et le défenseur de la religion, et où il déclare que la religion est la base la plus solide sur laquelle puisse s'appuyer et se conserver la vie sociale, politique, morale du peuple ; et d'autres belles choses auxquelles il ne manque que la marque de l'authenticité (3).
(1) Il fait allusion à l'arrivée en Italie des Allemands et Russes, et à l'invitation ou aux négociations par lesquelles l'Autriche, la Russie, l'Angleterre avaient demandé le concours des Turcs, pour détruire les conquêtes des Français en Italie, de 1796 à 1798.
(2) BouLAY DE LA. Meurtiie. Documents sur la négociation du Concordat... en 1800 et 1801. t. l'^''p. 21. iXous citerons toujours cet ouvrage par l'abréviation : Docum. Concord.
Cette allocution de Bonaparte au clergé milanais fut puliliée par Rœderer dans le Journal de Paris (Ik Messidor . an. VlII) du 3 Juillet 1800. Cet auteur en eut le texte de la bouche de Bonaparte lui-môme, rentré à Paris la veille (2 Juillet).
(3) Elle fut alors publiée et immédiatement répandue en Italie (à Gènes, par André Frugoni in 8°), en France et ailleurs. Elle fut reproduite dans les Annale»
14 CHAPITHE PREMIER
Cependant Bonaparte, qui connaissait h fond le caractère du peuple italien, pieux et impressionnable, à peine entré à Milan quatre jours après la bataille de Marengo, voulut faire chanter un Te Deum solennel dans la Cathédrale de Milan et y assister en personne en habit de cérémonie. Et, à cette occasion, il ne craignit pas d'écrire aux deux Consuls (18 juin 1800) en ces termes:((,. aujourd'hui, malgré ce qu'en pourront dire nos athées de Paris, je vais en grande cérémonie au Te Deum, que l'on chante à la Cathédrale de Milan (1) ».
Dans la matinée du 25 du même mois, il quittait Milan,et, arrivé le jour même à Verceil, il s'y arrêta quelques heures (2). II le fit à dessein, pour avoir occasion de s'entretenir à loisir
philosophiques, morales et littéraires (1800) II, 244 ; et dans les Annales de la religion, XI, 582. Le P. Theiner, l'apologiste des Napoléonides, qui en parle comme ayant été prononcée après la victoire de Marengo (14 jnin), dit que c'est (( sans contredit un des plus importants documents sur les idées religieuses qui agitaient l'âme de Bonaparte au sujet du culte catholique en France (I, 63). » Cependant, abstraction faite de ceci qu'en parlant Bonaparte n'avait pas de Sténographes, à peine la prétendue allocution fut-elle imprimée à Gênes, que Dejean, ministre extraordinaire de France dans cette cité, par sa dépêche du 4 septembre, la déclara apocryphe. Toutes les copies publiées en France furent saisies, comme des libelles fanatiques. Et vraiment, tant par les idées que par la forme, cette allocution ne semble pas du Premier Consul. Cf. Doctim. Concord. , I) 21. Toutefois on croyait alors, à Rome, à l'authenticité de cette harangue. Le Card. Consalvi, dans les instructions qu'il dictait pour Mgr Spina (13 Oct. 1800) rappelle les « solennelles promesses qu'il (Bonaparte) [fit dans son allocution aux curés dans la ville de Milan, le 5 juin dernier, et qui fut, par ses ordres, publiée par la presse ; on en joint une copie, pour le cas où il n'en aurait pas. » Archiv. Vatican, Quoi qu'il en soit, je la rapporte dans l'appendice des documents inédits, mis à la fin de ce volume. Voir Docuni, 1.
(1) Correspondance de Napoléon, VI. no 4923.
(2) Le P. Theiner, exact à sa façon, fait assister le card. Martiniana au chant du Te Deum à Milan, et place l'entretien avec Bonaparte durant ces jours-là et dans cette ville ! « Il assista, com.me tous les évêques de la Lombardie (?) à cette imposante cérémonie : car le jour après, Bonaparte eut avec lui une longue conversation, dans laquelle, etc. (I, 67.) »
PREMIÈRES PROPOSITIONS d'uN CONCORDAT 15
avec le Cardinal Martiniana, qu'il connaissait déjà et qu'il avait salué lors de son passage dans cette cité, le trente du mois précédent. Il ouvrit alors son âme au Cardinal, l'informa de son projet de rétablir en France la paix religieuse, et qu'il le choisissait comme intermédiaire auprès du Saint-Siège pour cette grande affaire, la restauration d'un nouvel ordre de choses, pour laquelle était nécessaire l'intervention du Souverain Pontife. En quelques mots, il le mit au courant des questions à traiter et fit entrevoir au Cardinal des horizons nouveaux et inespérés en faveur de la religion et du Saint-Siège.
Ces confidences du Premier Consul, le cardinal Martiniana se hâta de les communiquer au Souverain Pontife Pie VII. Cette nou» velie était propre à faire tressaillir de joie l'âme du nouveau Pontife. La lettre qu'il adressa au Pape le lendemain de son entretien avec Bonaparte, est le premier document relatif au Concordat, et nous fournit la première base, les premières conditions et les premières idées de cette célèbre convention : le gouvernement français devait bientôt, hélas ! beaucoup s'en écarter. C'est pour cette raison que nous devons rapporter ici cette lettre intégralement (1).
(1) Cette lettre n'a pas été trouvée par le P, Theiner, qui pourtant a eu à sa disposition les archives secrètes du Vatican. « Cette lettre, dit-il, dont nous regrettons d'autant plus la perte qu'elle nous aurait fourni un témoignage de plus sur les intentions de Bonaparte.. . fut remise, etc. (I, 67.) » L'auteur du recueil des Docum. Concord, ne l'ayant pas lui non plus trouvée pour son l^r vol. , en cite un fragment dans le III*, et la rapporte toute entière dans le V*, n, 2274, p. 594.
Le Cardinal Marliniana au S. P. Pie VII. Verceil, 26 Juin 1800.
Il est de mon devoir de commencer cette très respectueuse lettre par présenter h Votre Sainteté mes plus humbles excuses pour la hardiesse (i) dont j'aurai peut-être à user dans le maniement d'une affaire aussi importante que propre à consoler l'àme si religieuse, si zélée de Votre Béatitude, que la Providence veut que j'aie le redoutable honneur de négocier,
Bonaparte, le Premier Consul de la nation française, auquel on ne peut désormais contester le titre de grand, à cause des vues vraiment salutaires, bienfaisantes et sages dont il est pénétré, h son passage ici pour se rendre à cette surprenante expédition qui lui a demandé si peu de temps, avait déjà montré beaucoup de bonté et de déférenc e pour ma faible personne. Mais hier, en retournant à Paris, s'étant à dessein arrêté ici pour quelques heures, il me prit à part dans une conférence intime et me communiqua l'ardent désir qu'il avait de régler les affaires ecclésiastiques de France, en même temps que de procurer à ce pays la paix au dehors, me priant instamment de me charger de la négociation entre Votre Sainteté et lui-même. Ses vœux m'ont paru vraiment sincères, d'après les dispositions et les exigences très mesurées qu'il a daigné me manifester, et l'assurance absolue qu'il m'a donnée de faire tout ce qu'il pourrait, en cas de réussite , pour que le Saint-Siège recouvre tous ses Etats. Je prends donc la liberté de rapporter fidèlement et sans réserve, dès cette première
(1) Pour traduire le mot « confidenza » de l'original ; comme qui dirait « confidentiel » ou bien ouverture familière, sans les allures et le ton de la diplomatie. (Note du traducteur).
PREMIÈRES PROPOSITIONS d'uN CONCORDAT 17
ouverture, ce qui a fait l'objet Je la conférence, afin de ne pas prolonger inulilement la négociation , et d'agir comme le doit un fils respecluenx envers son très-vénéré Père.
Bonaparte donc désirerait traiter VEghse de France comme une Eglise vierge (1). Les éi'éques qui ont émigré ne peuvent plus^ dit-il, convenir à la France, car on y est persuadé que la plupart d'entre eux sont partis (2), non par pur zèle de religion, mais par intérêt et dans des vues temporel' les. Quant aux évêques intrus, il ne veut pas même en entendre parler. Il lui semble donc qu'il en faut de nouveaux qui soient choisis par le pouvoir qui exercera la souveraineté dans la nation, et canoniquement institués en recevant la mission et les bulles du Saint-Siège. En outre^ comme depuis tant d'années de révolution , tous les biens que possédait l'Eglise de France ont été aliénés, que leur revendication serait en réalité impossible et jetterait le pays entier en de nouveaux bouleversements, pour ne pas trop grever la nation elle-même., il croit nécessaire que le nombre des évêchés soit réduit le plus possible, et que, jusqu'à ce qu'on puisse assigner des biens immeubles à chaque évêché, le traitement des évêques soit une pension de deux mi/le à deux mille cinq cents écus romains, ou de dix à onze mille francs, payable par le Trésor. De cette manière, il semble qu'ion n'aura plus en France le douloureux spectacle de voir une grande partie de ses évêques faire leur
résidence à Paris, et il en résultera un immense avantage
pour cette Eglise (5).
(i) Le texte italien, imagé et plus expressif, porte : far caso vergine della Chiesa gallicana — comme qui dirait : faire iabte rase de l'iiglise de France, agir comme si elle n'existait pas. (Irad.)
(2) C'est-à-dire ont quitté la France et refusé de jurer la Constitution civile du clergé, par attachement et fidélité au roi de France légitime Louis XYHI, frère de l'infortuné Louis XVI.
(3) li fait allusion au séjour que faisaient à Paris beaucoup d'évèques, ainsi que la fine fleur de l'aristocratie Irançaise, pour l'aire la cour au Souverain, selon la coutume usitée sous Louis XIV, et continuée ensuite scandaleusement par son successeur Louis XV, pour ne rien dire du malheureux roi qui expia les fautes de ses prédécesseurs.
P. Rlmemi. —La Diplomatie Pontificale au XIX" siècle. Tome i — s
Voilà, Très Saint Père, expos^^e simplement l'idée générale du Premier Consul pour la réconciliation de la France avec le chef visible de l'Eglise universelle. Quant aux autres objets qui sont de moindre importance et découlent tous des principaux ci-dessus indiqués, il n'en fut pas question ; ils peuvent s'arranger avec la plus grande lacilité, les premiers une fois convenus. J'ai l'honneur de déposer à vos pieds très saints le plan projeté, et je prie Votre Sainteté de le piendre en bienveillante considération, et de daigner m'honorer de ses vénérées résolutions et lumières, afin que je sois à même de continuer avec l'illustre et très ilislingué commettant les relations déjà engagées, pour lesquelles il a ici laissé à ma disposition un de ses courriers. Je supplie Votre Sainteté de daigner agréer qu'un de mes neveux, le Comte Alciati, déjà connu d'Elle, ait le très grand honneur de lui présenter cette respectueuse lettre, en même temps ([u'une autre dont je l'ai chargé pour mon Auguste Souverain, par mandat du Premier Consul.
Cette lettre qui contenait, sinon les paroles précises, du moins les sentiments de Bonaparte^ traçait les lignes maîtresses de l'accord qu'on voulait discuter. C'était : i" la renonciation des anciens évè([ues et rexclasion foniielle des inlrns (1) ; 2" l'élection de nouveaux évè(jues par le nouveau gouvernement et leur institution canonique par le Saint-Siège ; 3" une nouvelle circonscription des diocèses, en aussi petit nombre (jue possible; 4° la conveision des biens ecclésiastiques de la France en rentes pour le clergé sur !e Grand I^ivre de la dette publique.
(1) Nous verrons plus loin que les expressions dont s'était servi Bonaparte dans sa conlérence avec l'évèque de Verceil n'étaient pas precisciitent celles que celuici rapporte dans sa lettre au Pape.
PRRMIÙRIÎS PROPOSITIONS d'uN CONCORDAT 19
C'étaient des choses aussi nouvelles que très-graves, celles que proposait le nouveau Maître de la France au nouveau Pontife qui venait d'être élu ii Venise (14 mars 1800) et était encore alors en chemin vers sa Capitale. Cependant la lecture de la lettre du cartlinal Marliiiiana, qui lui en donnait l'annonce oHlcielie, réjouit extraordinairement le cœur de Pie VII . Il crut entrevoir dans cette nouvelle inespérée comme les premières lueurs d'une aurore éclose h l'orient de son pontificat, présacre d'un soleil radieux (fui illumitierait sa future carrière. Un avenir prochain allait montrer combien il se faisait illusion !
En attendant, ou est frappé du contraste historique qu'offre la rencontre de ces deux hommes aux premiers jours de leur élévation aux deux dignités les plus hautes qui soient sur la terre. On dirait que la Providence les avait réunis, avec celte opposition de caractère, de génie, de forces, pour donner au monde le plus éclatant spectacle de l'issue finale qu'a souvent la lutte de l'humble contre le fort, du droit contre l'orgueil présomptueux. Pie Vil arriva à Rome le 3 juillet, et reçut des Romains l'accueil le plus enthousiaste. Le 10 du même mois, il répondit au cardinal Marliniana, lui exprimant la grande consolation ([ue lui causait l'ouverture de négociations « tendant à ramener tant de millions d'àines au bercail de Jésus-Christ, et lui prescrivant en même temps d'écrire au Premier Consul que le Pape se prêtera très- volontiers à une négociation qui avait pour objet un but aussi excellent... » Il ajoutait ensuite qu'en considération des difficultés nombreuses qui étaient à prévoir, et afin de les aplanir plus facilement, il enverrait à Verceil au plus UU une personne de confiance qui expliquerait plus amplernent les intentions du Souç>erain Pontife fl) ,
(1) Archi V. Vatic. , Fiance Appendice Epoque Napoléoiienne, t. IX, carton B ; Theiner, œuvre cllée, t. H, p. 14.
20 chapithe premier
Cette personne de confiance, que Pie VII savait être per~ sona grata auprès du Premier Consul, était M^r Joseph Spina, archevêque de Corinthe, lequel, à une science acquise par de bonnes études à l'université de Pise, et h une habileté- déjà éprouvée dans le maniement des affaires, joignait le mérite d'avoir accompagné Pie VI à Valence, en France , et d'avoir réclamé, avec courage et non sans péril, des républicains du Directoire et de Bonaparte lui-même revenant d'Egypte, la liberté de ramener à Rome la dépouille mortelle du Pontife martyr.
Mgr, Spina, pour se conformer aux volontés de Pie VII, devait donc se rendre h Verceil et y faire connaître les intentions précises du Pape, afin que le cardinal Martiniana en inlormât le Premier Consul. Et afin que l'envoyé pontifical fût bien au courant de la pensée du Saint-Père, celui-ci avait chargé une congrégation, composée de cinq Cardinaux des plus illustres (1), de discuter les propositions de Bonaparte, et de donner à Spina les instructions appropriées à la grave affaire au sujet de laquelle il devait simplement faire connaître ce que le Saint-Siège (2) accordait ou refusait, mais sans pouvoirs pour traiter ou conclure une convention (3).
Ces instructions cependant ne devaient pas proprement attein-
(1) C'étaient les Emin"^' Albani, Gerdil, Carandini, Anlonelli, Della Somaglia, assistés de cinq prólats avec divers théologiens et canonistes. Leurs avis, pour la réponse à donner à Martiniana, se trouvent aux Arcliiv. Vatic. , France Appendice... T. IX, Carton B et C,
(2) Le rapport ou votum rédigé par Mgr. di Pietro, secrétaire de cette Congrégation, se trouve aux Archiv. Vatic. , loc. cit.
(3) Les nombreuses inexactitudes de Theiner (I, 82,) et celles plus grandes encore de d'Haussonville (I, 74 et suivantes.) sont rectifiées par le simple exposé chronologique que nous avons fait avec la plus soigneuse altenlion . Il en résultait aussi une petite confusion de dates on de lieux dans les Mémoires de Gonsalvi ; mais nous avons déjà fait remarquer dès le principe que la substance et les idées exposées par le Cardinal sont exactes et à l'abri de toute critique.
pnERnÈuEs PROPOSITIONS d'un concordat 21
die leur but, en raison des nouvelles qu'on attendait de Paris. De fait le marquis de Labrador, nouveau ministre d'Espagne à Rome, de passage h Paris vers la mî-Juillet, avait été chargé par Talleyrand, ministre des affaires étrangères de France, d'une mission au sujet de la paix religieuse à laquelle travaillait le Premier Consul. Arrivé à Rome le 5 Août, il conseilla à Spina de retarder son départ pour Verceil, et d'attendre de Paris les nouvelles dispositions qu'il lui fit pressentir (1) : le cardinal Martiniana lui avait écrit de Verceil dans le même sens, lui disant d'attendre de lui un autre avis, avant de quitter Rome (2). Cet avis, qui annonçait la nouvelle combinaison de Bonaparte, lui fut envoyé le 10 septembre ; mais comme il fut adressé au Nonce du Pape à Florence et n'arriva pas h temps à Rome, d'où Mgr Spina, fatigué de tous ces retards, était parti le 20 septembre, il ne reçut (ju'ii Florence, où il arrivait le 25, la lettre où Martiniana lui annonçait qu'il avait invitation « à se rendre non h Verceil, mais à Paris même où il est attendu au plus tòt, dans la croyance où on y est qu'il est déjà en ce moment près de moi (3). »
Mgr Spina, en recevant cette lettre, informe aussitôt le secrétaire d'Etat Consalvi, de la nouvelle tournure donnée à cette afFaire par le gouvernement de la République, et prend de suite le chemin de Verceil où il ne peut arriver que le 5 Octobre, à cause des tracasseries que lui fait éprouver la police de Modèue (4). 11 fait part alors au cardinal Martiniana
(1) Lettre de Mgr. Spina «u Card. Martiniana, du 23 août 1800, Archiv, Vatic.
(2) Martiniana à Spina. 2 septembre 1800, Archiv. Vatic.
(3) Même lettre.
(4) A Modène, le préfet de police, un certain Giovannini, et le commandant de l'armée, un Pianelli, qui l'avait connu à Valence, refusèrent de laisser passer l'envoyé extraordinaire du Pape. Gomme il refusa communication des documents qu'il portait, on l'arrêta dans son hôtel. Il fut délivré, grâce au général Pino qui l'envoya à Guastalla où était le Commandant militaire en chef, pour faire viser son passeport. D'une lellre de Spina au Card. Consalfi, Parme 30 septembre 1800 ; Archiv. Vatic. Cf. Docum. Concord. I, p. 87 ; III, p. 593 et sujv.
CHAriTRIÎ PREMIRR
de son inteiiliou d'alleiidi-e, avant de bouger, les ordres et les instructions du Saint-Père. Mais ce qu'il avait le plus h cœur était de savoir au juste, de la bouche même de Martiniana, les propositions et les intentions que lui avait manifestées de vive voix le Premier Consul lors de leur entrevue. Il en rendait compte ensuite au cardinal Gonsalvi en ces termes d'une importance extrême pour l'issue de la question qu'il allait négocier :
... L'entretien du Premier Consul avec l'Emin™^ Martianiana au sujet des é^'êques intrus est assez différent de ce que Son Enf^ a écrit à Sa Sainteté. Ce n'est pas lui (Bonaparte) qui « ne veut pas en entendre parler». Il a proposé ;> S. Eni. d'avoir à obtenir de Sa S''^ que les évê(pies émigrés renoncent à leurs sièges. L'Emin™'' a trop vite souscrit à celte idée contre les pauvres évoques émigrés, mais il a demandé en retour l'exclusion aussi de tous les intrus. Le Premier Consul a témoigné d'abord de la répugnance ; mais il lui donna enfin sa parole qu'il le ferait. Cette exclusion de part et d'autre convenue avec l'Em"''' Martiniana me fait beaucoup de peine, et j'aurai bien à faire pour montrer ce qu'elle a de déraisonnable.
Après avoir parlé de « la consolante assurance » donnée par le Premier Consul à l'évoque de Verceil, qu'il veut la religion catholique rétablie comme dominante en France, il ajoute ces remarques bien dignes d'attention :
Cependant je crains toujours beaucoup les intrus, les jansénistes, les Jacobins. Ils manifestent déjà tous giaiide aniniosité contre ma mission, et se flattent de l'espérance que le premier pas fait par Bonaparte n'est qu'une feinte, dans le but de se concilier toujours davantage les catholiques de France, et écarter un acte quelconque du Pape contre lui.
Dans le Piéniont, les jansénistes de la commission ecclésiastique de Turin ont déployé toute leur énergie, et les jacobins
PREMIKRKS PnOPOSlTIONS D UN CONCORDAT
sont insolents a i'tîxlième (L). 11 se croient suis d'une république piémontaise. Jusqu'à présent la conduite du Premier Consul envers cette partie de l'Italie est assez obscure et ne permet pas de deviner ses intentions (2).
La diplomatie pontificale^ à la Secrétairerie de l'Etat romain, était alors dirigée par le prélat Hercule Gonsalvi qui, le 20 Août, avait été créé Cardinal. Cet homme qui fut le principe formel et moteur du lonçf et agité «-ouvernement de Pie VII , fait en ce moment sa première apparition sur l'horizon politique de l'Europe. La Piovidence l'avait placé aux côtés de ce doux et pieux Pontife pour être comme le complément et le soutien de son règne : esprit plein de dextérité, caractère ferme et souple, il fut du petit nombre de ceux qui entrevirent l'immensité des desseins de Napoléon et en soutinrent les impétueux assauts, sans vaine jactance mais sans peur aucune.
C!)nsalvi perça ;i jour les replis cachés du gouvernement français, dont la politique extérieure était dirigée par l'ancien évoque d Autuu, Talleyrand, maître retors en ruses diplomatiques. Celui-ci avait sans aucun doute chargé Labra-
(1) d'eue par le g-ouvernenioiit français par décret du 31 juillet 1800, et supprimée par un autre décret du 11 octobre de la même année, cette commission se composait de prêtres, la plu[)art anciens moines ou jansénistes ou à idées républicaines. Et ceux-ci étaient chargés de veiller sur le dogme et la morale, de choisir et de présenter au gouvernement les prêtres et les évêques les plus dignes, de rendre justice aux plaintes des réguliers contre leurs supérieurs, etc. Mais cette institution, née du sol révolutionnaire, n'a pas manqué de jouir des sympathies et presque de l'admiration d'un Nicomède Bianchi ! Voyez son Histoire de la monarchie piémontaise (Turin, 1879,) IIF, 495 et suiv.
(2) Spina à Consalvi, Verceil, U octobre ISOO. Archiv. Vatic , Lettres éparses.
24 CHAPlXnE PREMIER
dor, son ami et ancien philosophe, de conseiller au Pontife l'envoi d'un de ses ministres à Verceil pour ouvrir les négociations. Informé secrètement de l'heureux succès de ce premier pas du ministre espagnol, Tailleyrand procéda au second qui consistait à faire venir à Paris l'ambassadeur du Pape envoyé à Verceil.
Et, avec une rare désinvolture, il écrivait lui-même à Martiniana, (4 septembre): « Le Premier Consul a cru devoir attendre l'arrivée à Verceil de Mgr Spina, avant de me donner l'ordre de vous écrire en son nom. Il me charcfe maintenant de vous expédier les passeports nécessaires, afin que ce prélat puisse se rendre à Paris (1).» Par ce jeu diplomatique, le vainqueur de Marengo attirait le regard sur le nouveau gouvernement de la France et se conciliait, sinon les sympathies, du moins une admiration mêlée d'espoir et le respect de toute l'Europe qui voyait avec stupeur l'arrivée à Paris d'un ambassadeur du Pape, envoyé pour y négocier la paix avec Rome.
(1) Cette lettre dont Spina eut connaissance à Verceil, lui inspira ces réflexions qu'il transmit à Consalvi (29 octobre 1800) : « Très sage et très juste est la résolution que je ne dois pas prendre un caractère ministériel... Parmi tant de raisons, cela m'est encore imposé, me paraît-il, par celte lettre (de Tall<"yrand) dont le malicieux contexte sautera aux yeux de Y. Em.... J'ai tant réfléchi sur cette lettre que je suis à me demander s'il est prudent de partir... Mais il s'agit de la religion, et par conséquent d'une chose trop délicate pour recourir à des mesures qui seraient, par ailleurs, bien légitimes... » Ai'chiv. Vatic.
Theiner remplace ces sentiments qui sont les vrais par les siens propres et écrit : « Quelle ne fut pas la joie de Spina, quand il apprit à son passage par Plorenc», que Bonaparte s'était enfin résolu à le faire venir à Paris... (I, 86) », comme si le voyage de Spina à Paris avait été chose concertée auparavant et désirée par le Saint Siège ! Et cet auteur ajoute encore que Spina alla à Verceil « pour concerter, avec le cardinal de Martiniana, son voyage à Paris, comme Pie VII lui avait enjoint à son départ de Rome (1. c. ). » Toutes assertions qui n'ont aucun fondement,
PREMlÈnES PROPOSITIONS d'uN CONCORDAT 25
Consalvl ne sut ou ne put empêcher ce mouvement ; il comprenait, et l'écrivait à Spina, que les affaires religieuses auraient dû se traiter à Rome, mais il convenait de céder aux exigences du gouvernement français alors tout-puissant, en vue surtout du bien suprême de cette nation. Il songea donc à y remédier en dictant pour l'envoyé pontifical de nouvelles instructions qu'il lui expédia le 13 octobre. Elles se réduisaient, en somme, h deux mots, écrits plus tard dans ses Mémoires : observer et avertir. L'envoyé du Pape ne devait assumer aucune responsabilité, mais sonder l'esprit et les intentions du gouvernement, discerner si elles étaient sincères ou dissimulées, diminuer le plus possible ses exigences et réduire les choses à une base propre à pouvoir accepter les obligations réciproques d'un concordat. Plusieurs fois il lui trace la ligne de conduite qu'il doit rigoureusement suivre :
« Mgr Spina n'est pas envoyé en qualité de ministre plénipotentiaire (ce qui pourrait exciter les jalousies des autres Cours et de Louis XVIII)^ mais comme archevêque missionnaire qui ne va négocier que des affaires de religion. Des informations apportées h Rome par Labrador, ministre d'Espagne, il lésulte que le gouvernement français se propose de retirer de cette mission un double avantage : celui d'un accord à conclure sur les affaires ecclésiastiques, et ensuite de faire voir ii la France et au monde son entente avec le Pape : il convient donc de prévenir ce jeu et de faire comprendre à ce gouvernement... que bien différentes sont les vues du Saint-Pèie (i). — 11 pourra déclarer qu'il n'est pas ministre ; il refusera tout honneur qui lui serait offert en cette qualité par celui qui tient les rênes du gouvernement en France ; il évitera les cercles diplomatiques ; il fuira toute
(1) Lettre cbififrée de Gonsalvi à Spina, 18 octobre 1800. Archiv. Yatic.
étiquette ministérielle, et protestera qu'il n'a é*ié envoyé à Paris que pour traiter des affaires spirituelles de la religion^ auxquelles le Saint-Père, comme pasteur universel de l'Eglise, ne pouvait se refuser, etc. (i)».
Ces sentiments et ce but de la mission du délégué pontifical à Paris, Consalvi eut soin de les proclamer hautement tant devant les représentants des puissances à Rome qu'avec les Nonces du Pape dans les principales Cours européennes, en particulier ceux Je Vienne et de Madrid (2). Les diplomates étrangers ne se firent pas cependant illusion sur les dessous île la diplomatie française ; l'un d'eux, Ghislieri, ministre d'Autriche ;i Piorne, en informait ainsi la Cour de Vienne le 4 octobre, en écrivant à Thugut, ministre des affai-
(1) Instructions pour Mgr Spina, 13 octobre 1800. Archic. Vatic. France Appendice. . . t. IX, carton B ; Docum Concord. , III, no 816, p. 600.
(2) « Le Saint-Père a déclaré aux ministres étrangers résidant à Rome, et l'a fait écrire par le Cardinal Martiniana au Premier Consul, qu'il n'envoyait pas à Paris un ministre, mais un évèque... » Instructions pour Mgr. Spina, sous le titre : Pouvoirs. (Archiv. Vatic). Et Martiniana écrivait au (à Tali.) Premier Consul (19 octobre ISOO) que Mgr. Spina avait reçu du Saint-Père la permission d'aller à Paris « pour apprendre lui-même les intentions du Premier Consul » dans les négociations d'un but uniquement religieux. Archiv. de Paris. Aff, étrang., Rome, Vol. 930. aux Docum. Concord. , ï. I, p. 95. — Quant aux Nonces, Consalvi, par lettre circulaire (19 septembre) leur déclarait.' « ... Les pouvoirs diplomatiques de Mgr. Spina restent limités aux choses spirituelles, comme cela a été réglé dès le principe. » Archiv. Vatic. Et à <;elui de Vienne il écrivait par dépèche chifl'rée (Il octobre) , pour lui aimoncer l'ordre « qui autorise Mgr. Spina à pouvoir aller à Paris: Il n'a à traiter que d'affaires ecdésiatiques, et ne dira pas une parole sur ce qui n'est que temporel ; et à toute parole de cette nature il répondra qu'il n'a pas d'instructions tombant ces questions. » Et à Mgr. Casoni, nonce à Madrid, il annonçait également par lettre chiffrée (10 octobre) : a Dans la mission de .Mgr. Spina à Paris, le Saint-Père a eu soin de ne pas mêler le temporel au spiritut;! ; et il ne manquera certainement pas à celte délimitation de ses pouvoirs. (Archiv. Vatic.), Lettres Chiffrées aux Nonces, Princes, (vol. 276). » Voir les lettres en entier dans les Docum. Goacord. , V. n"82i, p. 631 et suiv.
PREMIÈRES PROPOSITIONS d'uN CONCORDAT 27
res étrangères : « ... La déclaraliou olUcielle que la mission de Mgr Spina ne doif avoir, à Paris, aucun caractère public, n'est pas modifiée ; mais les cardinaux ne sont pas d'accord, à ce qu'il semble, sur la manière de le faire comprendre h Bonaparte sans l'ofîenser. Gela me paraît d'autant plus difficile, que le Premier Consul, pour des vues particulières, désire précisément la mission publique d'un ministre à Paris, plus encore que le vrai arrangement des affaires ecclésiastiques en France (i). »
Ayant ainsi mis en éveil l'attention du public et de la diplomatie européenne, Spina, aiiîsi que le Père Caselli, ancien général des Servîtes^ qu'il choisit pour son théologien, quittait Verceil le 21 octobre ; s'étant arrêté quelques jours à Lyon, pour se munir d'habits laïques, pour lui et son compagnon (2), il arrivait à Paris dans la journée du 5 novembre (3).
(1) Archiv. de Vienne, Docum, Concord. ,1, 87.
(2) L'habit religieux était, à cette époque, rigoureusement interdit en France ; et l'habit ecclésiasti({ue, à peine toléré dans l'intérieur des églises. C'est pour cela que Spina disait qu'il ferait usage de l'habit sacerdotal, durante necessitale tantum.
(3) Dans une lettre à Talleyrand (19 septembre,) le Card, llartiniana disait au sujet de Spina : « Il vu partir demain. » Et dans une autre du 19 octobre, il l'avertissait « qu'il avait dû retarder son départ jusqu'au 21 septembre. . . » à. cause du ministre espagnol. Malgré cela le P. Theiner affirme que « Spina quitta Verceil le 21 octobre pour se rendre à Paris (I, 87) ». En raison d'une information qu'il fallut envoyer à Talleyrand, Spina écrivait à Consalri ("20 octobre) qu'il avait « cru pouvoir difTiJrer jusqu'au jour suivant son départ pour Turin (Archiv, Valic). »
Négociation de Monseigneur Spina à Paris pour le Concordat.
SOMMAIRE
I. Accueil fait par le Premier Consul à l'envoyé du Pape : il dissimule mal ses doléances politiques , activité merveilleuse de cet homme.
II. Le gouvernement français réclame la démission de tous les anciens évêques, résistance du Saint-Siège. L'abbé Bernier est chargé par le gouvernement de formuler et de soutenir ses requêtes.
III. Le l"' et le 2* projet de Concordat, présentés par Bernier ; Mgr. Spina suggère et veut qu'on y ajoute, sur la religion, l'article qui servira de base à toute la Convention.
IV. Talleyrand prépare un 3° projet où est exigée, comme condition nécessaire pour continuer les négociations, la réhabilitation du clergé constitutionnel. 4« projet pour lequel on exige la signature du ministre du Pape : premières menaces de ruptuie.
V. Confusion et inexactitude historiques de Theiner au sujet des quatre premiers projets du Concordat.
Le premier Consul et le gouvernement français eussent voulu voir arriver à Paris un ministre pontifical, revêtu de pouvoirs publics et avec un pompeux cortège diplomatique. C'était le désir de Bonaparte que Mgr. Spina eût fait « montre de ce caractère avec tout V éclat possible ».
Faute de mieux, il se contenta pour lors de cette obscure ambassade, suivant en cela les conseils et l'influence du ministre
NÉGOtlATÏON DE MONSEIGNEUR SPINA 29
d'Espagne, ■ persuadé, du reste, que quelque incident diplomatique surviendrait propre à réaliser avant peu ce désir. C'est pourquoi, même sous une forme privée, l'audience particulière accordée par le premier Consul à l'Archevêque de Corinthe, le 9 novembre, ne fut pas dépourvue d'une certaine solennité. Dans cette première entrevue, Bonaparte témoigna de l'admiration et de la bienveillance pour le nouveau Pontife et exprima en même temps ses sentiments et ses dispositions pour le rétablissement de la religion en France, « Cependant, dit Spina dans sa première lettre au Card, Consalvi ("12 novembre Ì800J, il n'a pas dissimulé quelque déplaisir que Sa Sainteté ne lui ait pas, en sa qualité de premier Consul, fait part de son exaltation au Pontificat, comme il l'a fait, dit-il, au roi d'Angleterre et de Prusse et à l'empereur de Russie (1) ».
C'était une manière adroite et voilée de reprocher indirectement au Pape d'avoir notifié son avènement, non aux dits souverains, mais bien au roi légitime de France, Louis XVIII. Il faut savoir, en effet, qu'après la victoire de Marengo, Bonaparte enlevait aux héritiers de Louis XVI l'espoir dont ils s'étaient bercés et dans lequel pendant longtemps les avaient entretenus d'illustres personnages, que grâce à l'appui de Bonaparte, dont pour ce fait, on récompenserait magnifiquement le concours, les Bourbons seraient rétablis sur le trône de leurs ancêtres : cette espérance s'évanouit définitivement avec l'attentat de la machine infernale (2). Mgr. Spina répondit à ce compliment diplomatique de Bonaparte, qu'il ignorait ces notifications ; que, d'ailleurs, du momeat que les présentes négociations « auraient l'heureuse issue qu'il espérait, elles termineraient également toutes les étiquettes ))... L'audience dura demi-heure, et je dois
(^) Archiv. Vatic, Nonciature de France, vol. 586; Docum. Concord., I, n. 81. p. 125. (Gulles, Archiv. de Caprara).
(2) Frédéric Masson, Napoléon et sa famille, I, 3G1 et suiv.
avouer, njoiite Spina duus la susdite lettre^ que j'en ai été très-satisfait. ))
Cependant Bonaparte était pressé de voir aboutir la négociation pour la paix religieuse, bien qu'en ce moment, d'autres affaires de grande importance réclamassent son attention.
Il était alors occupé à remettre sur pied l'administration intérieure de la France où, depuis dix ans^ l'ordre, la justice, la religion et le gouvernement étaient en proie aux rapines, à l'immoralité, où le plus complet désordre avait envahi les lois ef toutes les anciennes institutions. Il était en même temps occupé à négocier un traité de paix avec l'Autriche et avec la Russie, et avait de fréquents pourparlers avec les ministres de ces puissances ; il dirigeait les opérations de l'armée d'Egypte contre les Anglais, prêt à négocier avec ces derniers pour la paix ; il réglait les allaires d'Espagne et de Portugal, et était à coordonner un nouvel ordre de choses en Italie où, aj>rès avoir assis et affermi les républiques cisalpine et ligurienne, il se proposait d'incorporer tout le Piémont à la France, d'établir en Toscane le royaume d'Etrurie, de déposséder le vieux duc de Parme^ de rendre au Pape les Légations, de faire rentrer à Naples les quelques troupes qui occupaient le territoire romain. Cet homme prodigieux appliquait à toutes ces affaires son immense force d'esprit, et malgré hîs suites, de cette maladie cutanée qu'il avait contractée au siège de Toulon, consacrait à leur expédition jusqu'à dix-huit heures d'un travail assidu par jour ! Mais la paix religieuse le préoccupait en ce moment plus que tout le reste. C'est pour ce motif que, dans l'audience accordée au chargé d' affaires du Pape, une grande partie de son entretien roula sur le Concordat. « On y parla, écrivait Spina, des affaires les plus intéressantes, et il (Bonaparte.) répéta tout ce qu'il avait déjà communiqué à l'E"'^ Martiniana sur ses intentions. On ne peut nier que l'E™^ Martiniana nait été très-fidèle dans son compte rendu. Je fis doucement les objections que
NÉGOCFATION DE MONSE!GNEUn SPINA 31
permettaient une première aiulieiice et la grande variété des sujets traités dans l'entretien (1). »
L'un des points principaux (ju'il avait le plus à cœur, en vue de ses desseins cachés d'établir sur de nouvelles bases un nouvel ordre politique, était d'obtenir un clergé sinon hostile, du moins indifférent aux intérêts de la monarchie déchue. De là son insistance à vouloir obtenir la démission de tous les évêques émigrés, la nomination des évè([iies par le nouveau gourvernement, la confirmation par le Pape de la vente des biens ecclésiastiques, et l'entretien du clergé par une pension annuelle sur la rente d'Etat. En cela ses vues étaient purement politiques ; l'idée et le sentiment relio-icux, comme nous le verrons mieux ailleurs, n'entrèrent jamais pour rien dans l'esprit et encore moins dans le cœur de cet homme. Lui et ses conseillers ne voyaient dans ces innovations et ces dispositions qu'un moven sur de domination sur cette partie de la nation, si influente sur le peuple, qu'est le corps ecclésiastique. Ce sont les considérations que faisait valoii', dans un rapport au piemier consul sur le Cot)Cordat, d'Hauterive, l'un des premier conseillers de Talleyrand et de Bonaparte, le 12 novembre, alors (|ue les négociations étaient à peine commencées : « Vous verrez, lui disait-il, dans cette correspondance perpétuelle des cultes avec l'autorité publique, un grand moyen de puissance, pour maintenir le clergé dans une dépendance convenable, pour attacher au gouvernement les établissements ecclésiastiques et faire servir cet attachement au maintien de l'ordre, à la concorde publique et à la prospérité de 1 Etat (2) ».
(1) Lellre citée, 12 novembre 1800.
(•2) Docum. Goncord, I, 133.
Ces questions furent agitées^ dès les premiers jours de novembre, entre l'abbé Bernier, délégué par le gouvernement français (1), et Mgr Spina, ministre privé du Pape. Durant presque un mois^ ce ne lut qu'un échange de notes, dans lesquelles l'agent français s'efiforçait de soutenir et de démontrer, à grand renfort d'éloquence et avec une affectation peutêtre exagérée d'amour de la patrie, la nécessité qu'il y avait d'accepter les demandes du gouvernement, vu qu'elles étaient commandées impérieusement par les circonstances extraordinaires où se trouvait la nation fille aînée de l'Eglise catholique»
« A de grands maux, disait-il au sujet de la démission des évêques titulaires, il laut des remèdes extraordinaires.... Il est des temps où un remède nouveau appuyé sur d'anciens principes, reçoit l'application la plus heureuse. Il étonne, il effraie d'abord ; il peut même paraître^ au premier aspect, douloureux et violent ; mais à côté du mai, qui n'est qu'apparent, plaçons le bien réel, et nous changerons bientôt d'idées et de principes. Ce bien réel, Monseigneur, est incalculable. Il s'agit de rattacher à l'immense famille de Jésus- Christ ses plus chers enfants, d'unir au Saint-Siège le plus puissant des Etats de l'Europe^ de sauver la religion dans les Gaules, au sein de l'Italie, et dans les contrées où la France a porté ses armes victorieuses, d'épargner au successeur de Pierre les amertumes dont son prédécesseur fut lentement abreuvé ;
(1) L'abbé Bernier (1762-1806), curé de St-Laud d'Angers, refusa de prêter serment à la constitution civile du clergé. Il se joignit aux combattants de la Vendée, et fut un de leurs chefs les plus ardents et les plus tenaces. Plusieurs auteurs relèvent son ambition ainsi que son extraordinaire faconde. VoirJaulfret Mémoires historiques sur les affaires ècclcsiasliques de France, I, 41 ; Vie de M . Emery, 11, 16, 66; Thiéhaull, Mémoires, III, 345 et suiv.
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et tout cela dépend de la déinissioti de quelques évêques, éloignés de leurs diocèses depuis neuf ou dix ans ! Entre ces deux objets peut-il exister quelque comparaison ? » (1)
Avec moins de théorie, mais avec une connaissance plus approfondie de la théologie et du droit antique de l'Eglise, Spina, entr'autres réponses, dans sa note du 11 novembre, développait à Dernier les grands inconvénients qui découlaient d'une telle mesure. Elle éfait, pour ainsi dire, sans exemple, dans l'histoire de dix-huit siècles ; elle fera fâcheuse impression sur les chrétiens en France et dans les autres pays ; ces évêques représentent les colonnes de l'Eglise de France, colonnes antiques qui ont bien mérité d'elle; comment le Saint-Siège pouvail-il consentir à abattre le vieil édifice, sans faute aucune qui justifie celte destiuction^ et d'autre part sans garanties positives qui assurent la réussite et la sécurité du nouvel édifice ?
< Ayant souffert dans leur émigration tous les malheurs possibles, ils ont mérité l'estime et la vénération de tous les peuples. L'abandon de leurs diocèses a été occasionné par une persécution affreuse contre la religion catholique et ses ministres... On doit avoir tous les égards pour une classe de personnes aussi respectables par ses vertus et ses malheurs. Le Saint-Père désirerait donc un juste tempérament qui, tout en donnant toute garantie au gouvernement français, épargnerait au chef de l'Eglise l'usage, légitime sans doute, mais bien nouveau du pouvoir qui lui a été donné pour l'édification et non pour la destruction. » Du reste, ajoutait-il, n'ayant pas la faculté de traiter mais de discuter et d'en référer, il se ferait un devoir d'informer sa Cour des propositions réitérées du gouvernement de la République (2).
(1) Archiv. Valic, Nunz. di Fr., Vol. 586; Doc. Goncord. ,111, n. 828
(2) Archiv. Vatic. , Nunziatura di Francia, vol. 586 ; Docum, Concord. I, no 79 (Archiv. nazion. , Aff. étrang, Rome, vol. 930J.
Dans d'autres notes, Dernier s'attacha à aplanir toute difTiculté au sujet de l'obligation imposée par le nouveau gouvernement au nouveau clergé, du serment de fidélité à la Constitution de l'an VIII, en donnant officiellement des explications orales sur les intentions parfaitement orthodoxes du gouvernement. La réponse du Spina se ramenait à ce court dilemme ; Ou la Constitution violait les droits et les obligations de la religion, ou elle les respectait. Dans le premier cas, on ne pouvait imposer ce serment ; dans le second, la considération due au clergé devait l'en dispenser.
Mais le nouveau gouvernement français, et mieux encore l'abbé Berniei, qui lui était peut-être un peu trop dévoué, savaient que î'acte si grave d'imposer leur démission à quatre-vingts évêques ne blessait pas le dogme, puisque c'était une mesure disciplinaire, et qu'il ne dépassait pas non plus les bornes de la puissance du Vicaire de Jésus-Christ. Cependant Dernier était un prêtre gallican, il déclarait franchement qu'il était fj-ciiiçais et non romain ; d'autre part la reconnaissance d'un tel droit, comme Spina et Consalvi le firent plusieurs fois finement remarquer à Dernier et au Premier Consul, frap, pait en plein les prétendus privilèges et les principes de l'Eglise gallic:ine. Mais on eut alors la preuve que certains principes qui -e couvrent di: manteau de la religion, au lieu de servir la religion et ses intérêts, cèdent plutôt, quand il y a quelque utilité, à des considérations d'ordre politique.
Pour ce motif et par suite également de ce que la conférence de Verceil avait appris à Donaparte lui-même, on avait à. Paris, cornine une pleine assurance que Rome se rendrait à leurs désirs. C'est ce qui donnait au gouvernement français une situation avantageuse dans la conduite des négociations. Aussi Spina écrivait, après le premier échange de notes entre lui et Dernier (22 novembre) :
« Donaparte veut absolument que tous les évêques soient
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invités à une renonciation générale, et, dans le cas où ils refuseraient, que le Pape pourvoie au gouvernement de leurs Eglises par des administrateurs avec future succession... Je suis persuadé que presque tous les évèques seront nommés par Bonaparte : mais il le veut, et il croit que, de cette ma' nière, ils lui seront dévoués... Le cardinal Mnrliniana a laissé croire que Sa Sainteté accorderait sans peine tout ce qui lui avait été proposé, ce qui l'a confirmé encore davantage dans l'idée de réclamer la démission générale des évèques (1). »
Sachant cela, et ayant surtout cette pleine confiance que donne, dans les négociations diplomatiques, la pensée de la force de son propre gouvernement, avec la conviction d'accomplir une œuvre très-sainte et d'une utilité immense pour la religion et la patrie, Bernier, dès les premiers jours de novembre, acheva d'exposer au ministre du Pape, en six notes officieuses, Tenseinble des propositions de son gouvernement. Spina répondit h toutes ces notes, suggérant des modifioalions pleines de prudence et de sagacité, se défendant le mieux ([u il pouvait, par des lenteurs calculées, et enfin en mettant en avant les pouvoirs limités de son ministère (2).