CHAPITRE IV
Discussion du Concordat à Rome
SOMMAIRE
r. Après la discussion de divers projets de Concordat, présentés et rejetés à Paris, on en élabore un à Rome qui puisse contenter les deux parties. Petite congrégation de cardinaux, nommée pour l'éfude préliminaire de cette afifaire. Travail, Mémoire, jugement sévère de Mgr di Pietro, rapporteur de la congre" gation, sur les articles du dernier projet français.
II. I,e Saint-Père étublit une congrégation de douze Cardinaux pour rédiger le projet d'un concordat, substantiellement aussi conforme que possible avec le projet français. Règles adoptées, secret absolu imposé aux Cardinaux. Teneur du premier article relatif à la religion.
III. Défiances de la République à l'égard du Saint-Siège, suggérées par un ministre français et par les possesseurs des biens nationaux ; jugements injustes d'Alquier sur Pie VII et sur le Card. Consalvi. Fermeté du Cardinal contre leurs prétentions, sa prévoyance politique. Le ministre Gacault, exécuteur secret des ordres de Talleyrand, embrouille les afl'aires et retarde le travail de la congrégation cardinalice.
IV. Faute que commet Consalvi en communiquant à Cacault le travail de la congrégation ; habileté et entêtement du ministre français à vouloir maintenir intact le Vo projet de Paris. Avertissements très-sensés de Mgr Spina.
V. Retard excessif du projet romain de la convention : impatience du Premier Consul, une sortie consulaire . Entrevue de Bonaparte avec le ministre du Pape : menaces de rupture.
Les quatre premiers projets de concordat, discutés à Paris durant quatie mois et non acceptés par le ministre pontifical, arrivèrent à Rome vers les derniers jours de février
72 CHAPlTnE QUATRIÈME
1801, par la voie de Parme à laquelle Mgr Spina avait secrètement recouru. Le coiinier ordinaire, Livio Palmoui (1), parti de Paris dans la matinée du 27 février après une longue attente, arrivait à Rome le 10 mars, porteur du V® projet, des lettres de Spina recommandant la plus grande diligence possible, et des autres documents nécessaires au Siège apostolique pour examin\'^r cette affaire et se prononcer avec connaissance de cause. On se mit aussitôt à l'œuvre, et tout le dossier lut remis à Mgr Di Pietro (2) pour étudier ce qui
(1) Que le lecteur me permeile quelques détails au sujet de cet humble employé du Pape. Livio Palmoni, courrier pontifical, était un homme d'une fidélité et d'une intrépidité à toute épreuve. Plusieurs fois dans ses voyages, sa vie fut en danger. En juillet 1800, lorsque les Français, contre tout droit, se portaient en avant pour occuper Pesaro, Palmoni remit au général .Mounier la lettre de protestation de Mgr Vidoni, délégué de la ville. Le général qui ne voulait pas d'abord accepter la lettre, et qui ensuite la déchira devant le courrier pontifical, ajouta qu'il le ferait fusiller s'il y revenait. Le courrier lui ayant répliqué qu'il y reviendrait autant de fois qu'il plairait à son souverain de le lui commander, cela faillit lui coûter la vie. Dans ses voyages à Paris, lors du concordat, tantôt au passage de la Scrivia près de Tortone, et tantôt sur les sommets neigeux des Alpes, il courut de très-graves dangers. Celte fois, en letouriuuit à Rome, il lapportait la statue en bois de Notre-Dame de Loretle, volée par Bonaparte lui-même au pillage du sanctuaire (fcviier 1797); nous en reparlerons ailleurs. — D'une lettre de GliisUri ù Thitgut^ 28 juillet 1800^ publiée par le P. Van Duerm, Le Conclave de Venise (18*J6) p. 020 ; et de diverses lettres de Consalvi conservées au.K Archives du Vatican.
(2) Né à Albano en 1747, créé Evoque d'isaura par Pie VI, patriarche de Jérusalem par Pie VII après le conclave de Venise, et Cardinal en 1802, il était un des hommes les plus distingués par sa doctrine et la fermeté de son caractère. En 17'J4, il travailla avec le Card. Gerdil à la réfutation et à la condamnation du synode de Pistole par la fameuse bulle Auctorem ficlei. C'est à lui que Pie VI avait confié la charge très-difficile de le remplacer à Rome, en qualité de délégué apostolique, lorsqu'il en fut chassé en 17.98 et traîné en exil. Durant des années nous le verrons chargé de préparer presque tous les actes pontificaux, très-divers et très-délicats, que lui confiaient Consalvi ou les congrégations elles-mêmes. Il fut du nombre de ces cardinaux, illustres entre tous, qui, en 1810 et 1811, ne se courbèrent pas devant la toute-puissante tyrannie de Bonaparte. Auteur du fameux bref (5 novembre 1810) par lequel Pie \Ll refusait au Gard. Maury le titre et la
avait été fait jusque là et en faite un rapport exact à une congrégation composée des cardinaux Antonelli, Carandini et Gerdil. Cette petite congrégation devait préparer un projet basé le plus possible sur les lignes mêmes du projet français. On devait le présenter au Pape, qui le soumettrait à l'étude et à l'approbation d'une autre congrégation composée d'un plus grani nombre de cardinaux, pour être ensuite expédié à Paris au gouvernement français qui le verrait et l'approuverait (1). On a de suite, écrit Consalvi à Mgr Spina, mis la main à l'affaire en question. Croyez que le Saint-Père s'en occupe avec zèle, et qu'on s'efforcera de la mener avec la plus grande célérité. Mais faites-leur considérer qu'y ayant employé cinq mois, il ne peuvent prétendre que tout [ici soit terminé en très peu de jours, et moins encore (comme le voulait le Pie' mier Consul) pour l'époque de la ratification de la paix avec l'Empereur (conclue à Lunci'ille, 9 février 1801), car nous y sommes déjà. Je le répète, on tâchera d'aller vite, c'est tout ce qu'on est en droit d'exiger ; du reste une matière si grave, si importante, plus importante, on peut le dire, que toutes celles qu^on a jamais eu à traiter, et qui en d'autres temps aurait requis l'intervention d'un concile général, explique assez qu'on ne peut l'expédier en quelques moments (2),
juridiction d'Archevêque dn Paris, il fut emprisonné au fort de Vincennes, d'où iî ne sortit qu'en 1813. Et nième alors, après l'échec du famenx concordat de Fontainebleau, il s'attira la haine de Napoléon et un bannissement spécial auquel le condamna l'irascible empereur. Récompensé par Pie VII qui, en témoignage de reconnaissance, le combla de bontés, de faveurs et de titres, il iuduiuI glorieux et sans tache le 2 juillet 1821.
(1) Lettre du Card. Consalvi à Spina, 12 mars 1801. Archiv. Vatic, , Nunzial. di Francia, vol, 598.
(2) Lettre de Consalvi à Spina, 14 mars 1801. Archiv. Vatic. , Nunzia, di Fr., vol. 584. En date du même jour, il écrivait également aux Nonces ; « On a commencé l'examen des lettres et projets venus de France par une petite congrégation, pour préparer les matières, et ensuite on aura recours à une congrèga-
74 CHAPITRE QUATniÈME
Il est bien vr:ii que, dans l'expédition de cet affaire, on déploya à Rome une activité peu commune. En quinze jours, Mgr Di Pietro avait élaboré et rédigé un projet de convention en 19 articles. Il accompagna ce travail d'un long mémoire où, par des réflexions appropriées, il éclairait les principaux dont la terreur, large ou étroite, permettait au Saint Père d'être plus ou moins condescendant dans les autres articles qui en découlaient logiquement. Il mit en parallèle trois projets : le premier était le V® projet ofTiciel du Gouvernement français, comprenant aussi le projet confidentiel^ ou celui que l'abbé Dernier avait confié «avec le plus grand secret (1) « à Mgr Spina, comme supplément en cas de rejet du premier. Le second se composait de < toutes les données résultant de Tensemble des lettres expédiées à Rome» par Mgr Spina. Il contenait « en substance l'extrait de ce qu'on peut ou non obtenir du gouvernement français actuel. » Le troisième fut rédigé par Mgr Di Pietro, qui y «laissait, disait-il, courir plus librement la plume. » C'est-à-dire qu'il eut en vue dans la composition de ce projet « les règles canoniques, les maxiuies du Siège apostolique, la dignité pontificale, et les vrais intérêts c^e/^^/^/'ance (2).)) C'est pourquoi il y est dit: « La hase de la présente
tion plus nombreuse... » Archiv. Yatic, , Cifre ai Niinzii, Principi, vol. 276; Docum. Concord. , II , n . 332,, 335.
(1) Celte expression « colla massima segretezza » indique l'accord de Dernier avec Bonaparte dont il possédait la confiance. Autrement il n'aurait pas composé ce projet supplémentaire, et ne l'aurait pas confié à Mgr Spina, et cclui-ei ne se serait pas permis de l'expédier à Rome. It est vrai qu'il ne différait du projet ofBciel que par quelque modification de forme. Cf. Docum. Concord., I, n. 221, n. 306.
(2) Archiv. Vatic. , Francia Appendice Epoca 1798 — 1815, vol. XI, carton D. D'un mémoire de Di Pietro qni est rapporté sous ce titre : Renseignements tires des dépêches de Monseigneur Spina, et relatif à l'objet de la négociation. On fait remarquer que dans les notes marginales sont indiqués les articles du projet officiel (français) Les deux derniers projets sont marqués des n. II etili ; ils ne se trouvent pas aux .Archives du Vatican. De ce mémoire, assez important au point de vue historique, les Docum . Concord. n'en rapportent qu'une petite partie (vol. II, n. 338.) et lui fixent lu date du 17 mars ; celle du 27 mars lui conviendrait mieux.
DISCUSSION DU CONCORDAT A ROMli 75
convention consiste dans le premier article dit traité ; car autant le goin'ernement français s'efforcera et promettra de rétablir la religion catholique en France, autant le Saint-Père pourra user plus ou moins de condescendance dans Vacceptation des autres articles, et adhérer aux demandes du même gouvernement. »
En conséquence, il «léclare et juge insuHisants et inacceptables les termes du i'^'" article du Y" projet français, qui ne font que constater historiquement la profession de la religion catholique par la nation française, sans que le gouvernement s'engage, de son côté, à aucun acte organique, par lequel il la reconnaisse, la sanctionne et la protège comme religion de l'Etat. C'est, au contraire, sur l'attitude religieuse qu'implique ce premier article, que le gouvernement se fonde pour exiger une nouvelle circonscription des diocèses et motiver le consentement et l'acte d'autorité qu'il réclame du Saint-Siège : « Il est inutile, continue-t-il, que je m'arrête à démontrer que, tant que le gouvernement français persistera à soutenir ce stérile article, sans aller plus loin, Sa Sainteté sera dans l'impossibililé de condescendre aux re(piètes qu'on lui fait, puisqu'une faveur si extraordinaire du Saint-Siège ne pourrait se justifier que par le grand avantage qu'il y aurait à voir la religion catholique refleurir en France. »
Le rapporteur trouvait encore plus fâcheuses les expressions employées dans la seconde partie de cet article, en s'en tenant même aux termes du projet de Dernier. Voici en effet, selon cet article, l'attitude que prendrait le gouvernement à l'égard de la religion de tout \\i\ peuple; (f II l'adopte ( la religion catliolique ) pour sa religion particulière, il protègeia la publicité de son culte, sans préjudicier à la liberté d'aucun autre. » Par ces paroles on attribue au Saint-Siège non seulement un air de tolérance^ mais une sorte d'approbation ouverte de l'exercice d'un culte hétérodoxe; Chose que le Saint-Siège n'a jamais pratiquée, et qui présente un obstacle qu'il ne francdiira jamais. Il fait obser-
ver que l'édit de Nantes de 1598, par lequel Henri IV permettait le culte huguenot, fut seulement toléré par les pontifes qui se succédèrent durant un siècle jusqu'en 1695, époque où cet édit fut révoqué par Louis XIV; mais cet édit ne fut jamais approuvé d'aucun Pape. * Si donc, concluait-il, la situation actuelle de la France exige une conduite semblable de la part du Saint-Siège, qu'on se taise sur la tolérance des cultes dissidents; mais qu'on ne prétende pas que le chef de l'Eglise, par un acte auquel il ne peut ni ne doit se prêter, autorise le libre exercice de ces divers cultes ».
Il met le même soin à passer en revue et à examiner tous les articles, les pesant un à un dans la balance de l'histoire et du droit. L'article 14, dans lequel on demande que « le Saint-Siège ratifie les aliénations des domaines ecclésiastiques, faites en vertu des lois républicaines.... » est jugé très sévèrement. « La maxime qui y est renfermée, dit-il, est une maxime hérétique, puisqu'en vertu de théories pareilles, on admet que le pouvoir politique a le droit légitime de déclarer biens nationaux les biens ecclésiastiques, et de dépouiller l'Eglise de son droit de propriété sur les biens consacrés à Dieu par la piété des fidèles. Du moment que le gouvernement recourt à l'autorité du Saint- Siège, et accepte d'elle une formule qui assure aux possesseurs l'usage permanent des biens acquis, il faut bien regarder aux termes qui expriment une telle concession. » Et ainsi des autres articles (1).
(1) Archiv. Vatic. , Francia Append. epoca Napoì. 1798 — 1815, vol. XI, carton D. cet aulre mémoire de Mgr Di Pietro porte le titre suivant : Réflexions du patriarche de Jérusalem sur les trois différents projets de conveiition, exposées dans l'ordre des articles des dits projets. En marge on lit : Pour l'intelligence des notes marginales,on avertit que les trois projets sont indiqués par les nombres romains. I. Il, III. (voir ci-dessus, p. 74, note 2). H est rapporté tout entier dans les Docum. Concord . , H , n. 348, p. 161—181 avec la date arbitraire du 30 mars 1801.
Le travail du secrétaire de la petite congrégation une fois terminé, le Saint-Père en saisit la congrégation particulière, composée des Cardinaux qui furent choisis dans ce but: Albani, doyen, Antonelli, Carafa, Gerdil, Lorenzana, Joseph Doria, Borgia, Roverella, Della Somaglia, Braschi, Carandini, Consalvi, et de Mgr Di Pietro comme secrétaire. Consalvi, par une lettre qui fut adressée à tous au nom du Saint-Père, leur détaillait les renfles à observer strictement. Sur toute chose, il leur recommandait un profond, un impénétrable secret ; « la moindre indiscrétion, au dire du Gouvernement françnis, aurait des suites funestes, et même incalculables. » C'est pourquoi le Saint-Père impose rigoureusement à tous le secret du Saint Office ; que tout cardinal étudie par lui-même la question, sans consulter ni théologien, ni secrétaire; chacun apportera son vote écrit de sa main ; qu'il fasse « la plus grande attention pour qu'aucun familier ne puisse, soit de jour, soit de nuit, avoir le moyen se procurer » aucun renseignement sur cette affaire, « sans contredit une des plus graves qu'ait eue jamais le Saint-Siège (i^. »
La première séance eut lieu devant Sa Sainteté, le soir du 3 avril. « On est tombé d'accord, écrit Consalvi à Mgr Spina (4 avril 1801), le mieux qu'on a pu, sur les points les plus importants, c'est-à-dire les deux principaux articles, le 1*"" et le 3^, qui regardent la religion catholique et les évèques émigrés. Ensuite on composera un nouveau projet réformé, on fera la lettre à Bonaparte, et l'exposé des raisons des changements opérés. Puis on réunira de nouveau la congrégation pour tout
(1) Archiv. Vatic. , Appendice Epoca Napoleonier, Toi, IX, carton B ; Docum, Concord. , n. 346^350.
approuver, et j'espère que dans dix ou douze jours à compter d'aujonrd'Jiui, je pourrai faire partir le courrier (1). »
Eu effet, vers le 15 avril, le projet romain était composé et rédigé en 19 articles; le texte est toujours aux Archives Vaticaties (2). Il mérite d'être connu, au moins l'article premier dont la substance, comme nous l'avons vu pour les autres projets^ est le fondement de toute la convention et en pénètre tous les autres articles. Le Saint-Siège avait grandement à cœur d'obtenir satisfaction pour cet article dont l'objet, chez ce brave et généreux peuple français, incarnait légalement la religion que ses aïeux, pendant quinze siècles ininterrompus^ avaient toujours professée avec gloire et amour. Plût au ciel, ou mieux, que la volonté humaine eût consenti, que les restaurateurs de la paix publique, en ce moment solennel de son histoire, eussent suivi les conseils et la direction de Rome ! Mais la révolution doit fatalement persécuter le bien, même dans sa patrie ! C'est pourquoi le secrétaire de la Congrégation cardinalice s'appliqua à le rédiger ainsi qu'il suit :
Art. !*"■ — Dans l'espérance avec laquelle le Saint-Père nec esse d'adresser ses vœux au ciel pour l'entier et parfait rétablissement de la religion catholique en France, Sa Sainteté ne peut que déjà reconnaître avec action de grâce, comme un gage de bénédiction de la main du Très-Haut, l'acte public par
(1) Ai'cbiv. Vatic. , Nunziatura di Francia, toI. 598. Docum. Concord. , II, n. 354, p. 193. (Archiv. de Paris^ Cultes, Archif. de Caprara). Dans une autre lettre au même, écrite le même jour, il ajoute : « Je voudrais espérer faire partir Livio dans huit ou neuf jours^ c'est-à-dire le 16 avril au plus tard ; de la sorte r serait à Paris le 21 ou le 28. (Ibid.). »
(2) Au sujet des discussions longues et réitérées des cardinaux, auxquelles donnèrent lieu les articles du concordat dans les diverses séances qui se tinrent du 3 avril au 10 mai 1801, je n'en fais ici qu'une brève mention. Mais comme le sujet est très important, et que, d'autre part, il est traité confusément et avec peu de sûreté dans les Docum. Concord. , je me réserve d'y revenir d'une manière plus détaillée au chapitre suivant.
DlSCUSSrON DU CONCORDAT A ROME 79
lequel le gouvernement iVancais déchue non seulement que la religion catholique, apostolique et romaine est la religion de la grande m^ijorité des citoyens (Vançais, mais encore qu'il l'adopte comme sa propre religion : qu'il protégera la liberté et la publicité de son culte, sans égard à tout acte contraire à la pureté de ses dogmes, et au libre exercice de sa discipline— (ou bien): s^ns égard à toute loi ou décrets contraires à la pureté de ses dogmes et au libre exercice de sa discipline.
Dans les articles, tous calqués, pour ainsi dire, sur les exemplaire français qu'on avait sous les yeux^ on accordait en substance io[it ce qui était l'objet du traité: la nouvelle distribution des diocèses^ la renonciation à leurs sièges proposée paternellement aux évoques titulaires, la nomination aux évêchés accordée au Chef de l'Etat et le serment de fidélité à prêter entre les inains du Premier Consul, la prière dans les églises : Domine^ saU'ani fac rem Gallicanani ou Sah'um fac rcgimen nostrum, la nomination dun Délégué apostolique pour assurer aux acquéreurs la possession des biens ecclésiastiques et leur substitution, pour l'entretien du clergé, par des pensions à la charge du gouvernement, la concession à ce Délégué des mêmes pouvoirs qui furent octroyés par Jules III au Card. Polus, relativement aux prêtres mariés ; et enfin la reconnaissance au gouvernement actuel des droits et privilèges dont jouissaient autrefois les rois de France.
Gomme on le voit, c'était là l'ossature du Concordat, qui se négociait avec tant de peine depuis plusieurs mois entre le nouveau gouvernement français et le Saint-Siège. On aurait été fondé à dire et à espérer que tons ces articles dont on aurait, comme dans un arbre, élagué quelques feuilles dont le vert antique ne plaisait plus aux yeux habitués au nouveau tricolore, auraient été accueillis et approuvés sans difficulté en France. Ou peut croire, avec la presque certitude de ne pas se tromper, que si le projet romain, avec la bulle pontificale qui l'expli-
quait et lui donnait sa force devant le monde entier, et la lettre particulière de Pie VII à Bonaparte, était arrivé en France à l'époque indiquée par Consalvi et avait été remis entre les mains du Premier Consul, celui-ci l'aurait accepté, et, après quelque légère retouche de forme, approuvé de suite. Telle était du moins l'opinion du cardinal Consalvi, exprimée clairement au ministre pontifical à Paris.
Mais les choses n'allèrent pas ainsi : au plus beau des espérances, le travail romain eut les ailes brisées, et fut arrêté pour de longs jours à Rome. Ce funeste retard causa à Pie VII et à son ministre de douloureuses angoisses, et faillit exposer les négociations à une déplorable rupture et à de plus déplorables conséquences. Nous devons examiner quelle en fut la cause plus ou moins consciente, et sur qui l'histoire en fait peser la responsabilité.
Vers les premiers jours d'avril de cette année 1801, arriva à Rome comme ministre de la République, pour ratifier le traité de paix conclu avec Naples, le citoyen Alquier (1), ancien conven-
(1) Alquier (Charles-Jean-Marie, baron, 1752 — 1826), oratorien dans sa jeunesse, se jeta de bonne beure dans le tourbillon de la révolution, et se pénétra toujours de son esprit. Membre de la Convention, il vota, en janvier 1793, la mort de Louis XVI, à la condition toutefois d'en différer l'exécution jusqu'à la paix générale, sauf le cas d'invasion étrangère. Dans les notes officielles, consultées par le Premier Consul (1799) pour confier à des hommes sûrs les emplois du gou- Ternement, Alquier était signalé comme un homme astucieux, fin, de beaucoup d'esprit et de grande poltronnerie : Alquier est patriote. Mais il se voile dans les salons, et quelquefois il semble y demander excuse de la part qu'il a prise à la révolution dont il aime les vrais principes et le beau caractère (Bourrienne, Mémoires, III, 135). Il fut envoyé à Florence en février 1801 afin de négocier la paix, qu'il y conclut avec la Cour de Naples (28 mars), et en avril il se rendit dans cette ville en qualité de ministre français. En étant parti lorsque les relations avec la Cour de Naples eurent été rompues vers la fin de 1805, il se transporta à Rome pour y remplacer le Card. Fesch comme ambassadeur du nouvel em-
DtSCUSSION DU CONCORDAT A ROME
tionnel, homme néfaste h l'Itnlie et aux Etats romains. Talleyrand lui ayant formellement recommandé Je rendre visite à Pie VII et à Consalvi, voici comment il communiquait ses impressions à son supérieur hiérarchique : Ce pontife hii a paru un homme simple et bon, et animé des dispositions les plus pacifiques ; mais il le croit absolument sans esprit ! Son extérieur est touchant, mais sans aucune diguité personnelle ; dans la diguité pontificale, il conserve encore les façons de son ancienne vie de cloître. « Le Pape distribue lui-même aux pauvres, dont la ville est encouîbrée, la plus grande partie des sommes afFectées à l'entretien de sa personne ; et la dépense de sa table ne s'élève pas à plus de dix francs par jour. Les Romains sont persuadés qu'il ne possède pas le talent de gouverner, mais ils respectent ses verlus... » Le cardinal Consalvi semblait à ce Caton républicain qu'était Alquier, « un homme souple, mielleux, et assurément très-ordinaire, mais dont je crois, ajoutait-il, que nous n'aurons pas à nous plaindre. Il est injpossible de vous donner une idée de la faiblesse de ce gouvernement. La plus légère dilliculté le déconcerte, et il arrive presque toujours qu'il prend, dans les affaires, le parti le plus inconséquent en lui-même^ ou le plus nuisible à ses intérêts. Du reste l'Etat est précisément sans ressource aucune : Rome est ruinée^ mais tranquille (1). »
pire. Là toute sa diplomatie consista à exécuter les ordres de son tout-puissant maître, quelque injustes qu'ils fussent. Eu cela il manoeuvra avec beaucoup d'adresse, de ruses et de dissimulations qui ne reculèrent pas devant l'injustice ouverte : on le voit par sa correspondance avec le secrétaire de l'Etat romain, le Card. Casoni, en 1807 et 1808. 11 sut cependant, au milieu de ces terribles agitations, esquiver les moyens violents, et réussit à éviter l'excommunication qui ne tarda pas à trapper les envahisseurs de Rome, en se faisant rappeler à temps à Paris, le 24 février 1808. 11 s'acquitta d'autres fonctions pendant l'empire; sous la restauration, fut condamné à l'exil comme régicide, et, rentré dans la vie privée, mourut à Paris en 1826.
(I) Alquier à Talleyrand, 8 avril 1801, dans les Docuin. Concord . ,11, n. 357 (Aff. étrang. , Rome, vol. 930).
RiNiERi. — La Diplomatie Pontificale au XIX siècle. Tome l — G
Celui qui jugeait de la sorte, avec une assurance aristocratique, des personnes de Rome, était un ennemi mal dissimulé du Saint- Siège et en particulier du card. Consalvi. En outre, il n'était dans cette cité que depuis deux ou trois jours ; dès lors, ses jugements sur Pie VII et son secrétaire d'Etat ont peu de poids devant la sévérité de l'histoire, mais ils en eurent beaucoup auprès de Talleyrand, qui dirigeait les relations extérieures de la diplomatie française et était le porte-voix des nouvelles extérieures auprès du Premier Consul. D'autres informations de plus mauvais aloi'lui étaient envoyées à Paris par les Cavagnari, les Duveyrier, les Gérard et autres acquéreurs de biens nationaux romains, lesquels se proclamaient tous mécontents de la seule indemniié promise par Consaivi, et intriguaient auprès de Cacault, nouveau ministre français près le Saint-Siège, visant ii obtenir que le Pape leur assurât la propriété de ces biens ou leur procurât une large compensation en écus romains.
. Or, si Consalvi était un homme ordinaire^ on en jugera parles vues et les idées qu'il communiquait à Mgr Spina, au sujet de ces possesseurs privés des bien nationaux et des détenteurs publics des trois Légations, arrachées d'abord violemment à Pie VI par le traité de Tolentino, et qui n'avaient pas été restituées à Pie VII, même quand la république française eut déchiré ce traité, et que le Saint-Siège l'eut par conséquent toujours regardé comme nul. Vu la faiblesse désarmée de l'Etat pontifical, en face de la formidable puissance de la nouvelle République, Consalvi, d'un regard assuré, en pénètre les secrètes intentions^ mais \\ est décidé à sauvegarder la dignité personnelle et l'honneur du Saint-Siège, et, dans une lettre chiffrée, il écrit en ces termes au légat pontifical à Paris (9 avril 1801) :
D'un entretien qu'il a eu, à Florence, avec M. Cacault, Mgr Caleppi m'écrit qu'il n'y a pas d'espoir de recouvrer aucune des trois Légations, et, de plus, qu'on prétend devoir faire un nouveau
traité de paix avec le S. P.: en soniiiie, tout ce qu'on lui accorde par grande faver.r, c'est de lui laisser ce qu'il a, et que ce soit indépendant. Vous pouvez penser à quel point le S. P. a été blessé de pareils procédés. Ce que je comprends clairement, c est que, une fois terminé le concordat ecclésiastique, dont la considération suspend la foudre, celle-ci éclatera aussitôt après immanquablement... Je ne me serais jamais attendu à pareille chose, après ce que vous m'avez écrit, que le Premier Consul veut être un Charlemagne... Il est certain que le S. Père ne consentira jamais :» de tels projets. Il est vraiment étrange qu'on donne des compensations aux autres souverains dépouillés, et non au Saint Père, à qui elles sont surtout dues. (1)
Murât a pleinement approuvé le système adopté sur les biens aliénés, c.a.d de refuser la restitution de la propriété, et de donner des indemnités... Mais par quelques demi-mots de Cacault,je crois qu'il n'entend pas se contenter de cela, et qu'il favorise Gérard et les autres. Mais je parleiai clair à Gacault prochainement et lui ferai voir que, si le gouvernemen-t pontifical, qui, ^en droit, ne serait tenu à rien, accorde ce que nul autre gouvernement n'a accordé, ce serait une souveraine indélicatesse de ne s'en pas contenter ; et je lui ferai comprendre que, étant convaincu que faire davantage serait une vraie injustice, je serai inébranlable, et rien ne me fera céder, falliit-il laisser à un autre ministre l'infamie de consentir à une si horrible prodigalité (2).
Celui qui, au milieu des conjonctures si dilllciles que traversait le gouvernement, écrivait et pensait de la sorte, donnait la
(1) Archiv. Vatic. C'est dans le même sens que Cònsalvi informait également les Nonces : « On voit clairement par là, qu'on se lait pour le moment, parce qu'on craint que cela ne fasse échouer l'affaire ecclésiastique qu'on désire ; et que le traité une fois conclu, n'ayant plus rien à redouter, on fera éclater la foudre {Lettres chiffrées aux Nonces, vol. 276). » Et par lettre chiffrée du 11 avril, il tenait le môme langage à Mgr Spina.
(2j Lettre chifl'ée de Gonsalvi à Spina, U avril 1801.
preuve qu'il n'était pas un incapable, comme le rêvait Alquier. Mais nous aurons d'autres occasions de montrer qu'au timon du gouvernement romain ne présidaient plus des hommes comme ceux qui avaient souscrit, quoique l'épée dans les reins, l'armistice de Bologne et le traité de Tolentino.
Pour donner sur Rome des informations oITicielles, ou plutôt pour exécuter le plan résolu à Paris, et, afin de parler plus clairement, pour détruire (quelles que fussent d'ailleurs ses intentions), l'œuvre romainç conduite péniblement presque à son terme, maintenant se présente à nous le nouveau ministre français Cacault. Il était arrivé à Rome le 8 avril au soir. Reçu le lendemain par le Saint-Père, il reçut l'assurance, de la bouche même du Pape, qu'il était prêt à accorder tous les articles, sauf quelques modifications de mots, et qu'il désirait entendre ses observations. <c Je lui ai déclaré, écrit-il lui-même à Paris, que y étais sans faculté pour négocier cette affaire et sans connaiS' sance de la niatière.ie me bornerai à faire mon p )ssible pour ramener au texte de l'acte proposé (1) ».
A Consalvi, cependant, Cacault tint un langage quelque peu différent, et donna à entendre qu'il était chargé par son gouvernement de coopérer à cette affaire. Le Cardinal en fut surpris et s'empressa d'en informer Mgr Spina^ lui écrivant au vol mais sans peur aucune, « on attelait les chevaux du courrier russe » qui de Naples se rendait à Paris en passant par Rome. N'ayant donc pas à craindre que la lettre fût interceptée et lue, il profite de cette occasion pour lui éciire ce qui suit:
Je vous écris deux mots au vol pour vous dire l'embarras où nous sommes. Ici M. Cacault s'est montré au courant de toute la négociation^ et il a les copies de la bulle et du projet officiel. Il a fait entendre que son gouvernement Va spécialement chargé
[Vj Lettre de Cacault à Talleyrand, 9 avril 1801. Docum, Concord., n.362.
DISCUSSION DU CONCOnOAT A ROME 85
de coopérey à la réussite de l'affaire. Il a donc demandé qu'on lui communique les corrections qu'on croira devoir faire afin de nous dire s'il y a probabilité qu'elles soient ou non acceptables. Vous voyez l'embarras et le danger. En pratique nous ne pouvons nous défendre de celte communication, et vous voyez de suite la différence et l'inconvénient qu'il y a : 1° d'avoir à traiter avee des laïques plutôt qu'avec un ecclésiastique comme Bernier; 2° de ne pas faire arriver tout en même temps au premier Consul^ c. a. d. le nouveau projet, la lettre du Pape, et le foglio des raisons expliquant les changements, et de voir le Premier Consul prévenu par Cacault, qui, naturellement, fera ses observations, et dès lors s'émousseront les armes avec lesquelles le Pape auj a à combattre. D'autre part vous voyez ce qui s'ensuivra si Cacault est mécontent qu'on ne se prête pas à la communication qu'il désire (1).
Se prêter « à la communication désirée par Cacault » fut une faute, sans doute difficile à éviter, mais bien grave par les suites qu'elle a eues, où tomba Consalvi. Le ministre français était Breton^ par conséquent très-tenace et exécuteur inébranlable des ordres (ju'il recevait: expérimenté dans les ruses et les voies couvertes de la diplomatie, il y ajoutait ces manières gracieuses et polies qu'ont d'habitude les diplomates français. Informé par Consalvi lui-même des modifications apportées au projet français, il commença à embarrasser l'afTaire de telle façon que le travail de la congrégation, pour terminer le projet romain de la convention, traîna fort en longueur. « Il ne lui suffit pas, écrivait Consalvi, qu'en substance on accorde tout, il est obstiné
(3) Docum. Concord. , II , no 368 (Cultes, Arcliives de Caprara),
dans la forme précise du projet ollîciel (i). » Un tel procédé de Gacault avait sa source dans les principes étranges de ce .ministre, qui considérait la France comme n'ayant pas varié en fait de religion, et « qu'elle était, dit Gonsalvi, ce qu'elle avait été; avec lui donc il ne faut pas dire professer \e catholicisme, adopter le catholicisme, revenir an catholicisme. »
De son côté, Gacault, ayant reçu le travail de la convention romaine le 26 avril, écrivait peu de jours après à 'l'alleyrand (2 mai 1801), qu'il avait fait savoir au cardinal Secrétaire d'Etat, que les changements laits au projet envoyé de Paris étaient inadmissibles. » 11 s'appliquait donc à « le ramener aux termes de la convention faite à Paris. » De là convocations et nouvelles séances des cardinaux, dont la dernière, tenue le l®*" mai, avait duré six heures consécutives, « depuis 6 heures jusqu'à minuit (2). » Ainsi le travail s'embrouillait de plus en plus, se défaisait et, comme la toile de Pénélope, recommençait à nouveau ; et le courrier qui devait porter à Paris la convention du Pape dans les derniers jours d'avril, se retardait encore sur le mois suivant, et mai était déjà avancé que le courrier n'était pas encore parti de Rome.
Or, si ce retard déplaisait aux cardinaux à Rome, il causait de mortelles inquiétudes à Mgr Spina, qui était témoin de l'impatience avec laquelle on attendait ii Paris la conclusion de cette affaire. Quand il sut que Gacault s'en mêlait à Rome, il n'en augura rien de bon. « Vous pouvez croire, ecrivait-il à Gonsalvi (28 août), que je n'ai pas été insensible à la nouvelle que Gacault
(1) Letti-e de Gonsalvi à Spina, 24 avril 1801. Arcbiv. Yatic. ,Nun:. di Francia, Toi. 584; Docum. Concord. , n. 381 (Cultes, Archif. de Capraia). Dans une autre lettre du 2 mai, le Cardinal répèle à Spina : « Gacault veut le projet officiel (le V") tel quel : sur cela il parle à n'en pas finir. Les arguments du Catholicisme ne sont pas pour de tels palais (ibidem. »
(2) Lettre de Gacault à Talleyrand, 2 mai 1801. Docum. Concord. , n. 302 (Aff. étrang. , Rome, vol. 930).
veut s'immiscer dans le Concordat. Je le prévoyais bien ; ce qui me peine le plus, c'est la crainte que les conférences qu'il faudra nécessairement avoir avec Cacault retarderont beaucoup le départ du courrier, chose très-préjudiciable à l'affaire. » Il l'informe que, d'après ce qui « a été assuré (à l'abbé Dernier) parle Premier Consul et par le ministre (Talleyrand), Alquier et Cacault n'avaient d'autres instructions que d'insister sur le prompt achèvement du Concordat, sans entrer dans aucun détail. » Et il concluait très sensément : « Vous commencez donc à connaître le caractère du ministre. Il faut sans doute avoir pour lui des égards, et répondre avec douceur à ses manières affables, mais ne jamais se confier à lui. Si le courrier n'est pas parti à l'arrivée de cette lettre, qu'il parte de suite : je s>ous en supplie de nouveau. (1) »
C'est avec raison que Spina pressait l'envoi du courrier^ car son retard commençait à faire ombrage au Premier Consul, il entrevoyait sur l'horizon romain s'amonceler des nuages attendus à dessein par Talleyrand^ et excités peut-être consciemment par les ministres français à Rome, afin de provoquer eu Bonaparte une de ces escapades qui lançaient dans le vide les plus belles espérances. C'est pourquoi Mgr Spina, dans ses lettres de Paris, renouvelait ses pr(!ssants appels et ses recommandations avec une insistance toujours croissante :
« Je ne puis dissimuler à Y. Em. la mauvaise humeur que cause (2) au Premier Consul le retard du courrier Livio. On m'en a fait avertir confidentiellement par Joseph Bonaparte son frère... Il me semble que je n'aurais communiqué à Cacault les intentions du Saint-Père que quand le travail aurait été terminé, de manière à pouvoir expédier le courrier avant qu'il ait eu le temps
(1) Lettre chiffrée de Spina à Gonsalvi, 28 avril 1801. Archiv. Vatic. , Nunziatura di Francia, vol. 587 ; Docum. Conco'd. , n. 450, p. 375.
(2) Dans le texte des Docum. Concord. , au lieu de eccita eccitare, on lit souvent, et même toujours : cuila, cuiiare, qui n'est pas même italien.
d'en faite part ;i son rrouvcinenient M. Cacaiilt et M. AKjiiier
sont tiès polis et doivent être tiaités avec nne égale politesse. Mais que V. Eni. ne se confie ni en l'un ni en l'autre. Je le tiens de quelqn'nn qui peut et doit bien les connaître tons deux(i) ». Voilà le parti qu'il eût fallu prendre et la voie qu'on aurait dû suivre ; mais le cardinal Consalvi devait donner à Talleyrand la preuve de la duplicité italienne ! informé qu'on était de tout par Cacault, qui le joua avec une duplicité républicaine digne des Grecs. En attendant, le pauvre Spina ne cessait de lui redire a^^ec la plus grande anxiété d'esprit: .. « Par cliarité faites venir Livio ! D'un jour à l'autre je m'attends à quehjue^ sortie consulaire, et si ça casse, nous ne le rattraperons plus (2). »
Ce retard mettait vraiment Mgr Spina sur les épines, et le courrier libérateur de ses fébriles attentes n'arrivait pas. Mais la sortie consulaire, qu'il avait prévue, ne tarda pas à fondre sur lui, sans doute pas très rude dans les formes, mais au fond assez vive. Voici commentii le rapportait à Gonsalvi le 12 mai, la veil*
(1) Spina à Gonsalvi, L. en chiffre des 5 et 3 mai 1801. Arehiv. Vulic. , ÎS'uaz. di Francia, vol. 587 ; Docum. Concord. , II , n. 4G0, p. 392 ; n. 453, p. 382 (Gulles Archif. Capraia). Celte personne qui conseillait assez bien Spina, c'était, si nous ne nons trompons, l'abbé Bei'nier. Celui-ci, quoique servilement dévoué au Premier Consul, fut écœuré, et avec raison, de l'ing-érence de Cacault dans une affaire où il n'entendait rien. D'autant plus que Cacault ignorait le projet confidentiel, sur lequel Bevnier avait dit, très secrètement, qu'on pouvait se baser pour les modifications à ajouter au projet officiel. C'est pourquoi, outré des nouvelles intrigues du ministre français à Rome, l'abbé Dernier s'en plaignit noblement dans une lettre qu'il lui adressa ie 10 mai. Elle se conserve aux .\rchiv.^'atic. Nunziat. etc. , et est rapportée aux Docum. II, n. 458 —
(2) .. « qualche scappata consolare, e se si rompe, non ci atlachiamo più », comme qui dirait s'atteler à un char, ou pour une besogne, une entreprise, s'atteler à une œuvre. — Lettre chiffrée de Spina à Consalvi, 5 mai 1801. .\rchiv. Yatic. , Nunziat. cit., vol. 587.
le même du jour où le coiinier tiiiit désire ;)li;iit qiiiller Rome :
« Mis en présence du Premier Consul, au milieu de la plus grande politesse avec laquelle il m'a reçu, c'est avec peine que j'ai dû m'entendre dire qu'il était peu satisfait de la conduite de la cour de Rome, et à cause de sa lenteur... et à cause des changements qui ont été faits.
« Difriciiement je pourrai redire h V. Em. tout ce qu'il m'a dit et répété durant une conférence de plus d'une heure. » Il mit en avant le soupçon qu'on temporisait peut-ètie, ii Rome, dans l'espoir d'un prochain changement politique des choses ; car on parlait de rupture avec la Russie, et l'inimitié avec l'Angleterre durait toujours. Le ministre du Pape s^ippliqua de tout son pouvoir à le convaincre de la loyauté et de la bonne volonté de la Cour romaine. « Mais à ses yeux tout cela n'est rien, puisque, dit-il, on ne le satisfait pas en ce qui l'intéresse le plus... Et il semblait que le Premier Consul et le Ministre Talleyrand qui survint, se missent tour à tour à me répéter que j'avais promis le retour du courrier pour le 30 avril, et que le 12 mai il n'est pas encore arrivé, et peut-être n'est-il pas encore parti de Rome. »
Il se plaignait ensuite des changements, surtout en ce qui regardait les évoques, car Cacault lui avait écrit que le Pape demandait au Premier Consul « la liste des évoques qu il veut exclure, avec les raisons de cette exclusion. C'est l'article que le Premier Consul a le plus à cœur. »
Vraiment on ne comprend pas comment Cacault pouvait avoir annoncé pareille chose ! Car dans les do(uiments on ne parle pas du tout d'exclusion d'évêques.
D'autres soupçons entrèrent dans l'esprit du Premier Consul ; il s'imagina que le Pape se laissait mener par les ministres de Russie, de Prusse et d'Angleterre, et c'est à leurs conseils qu'il attribuait le retard de Rome. Ce retard plus encore que les modifications h son projet de traité, lui causait du déplaisir « en le
faisant douter de notre loyauté à négocier avec lui » (1). Passant ensuite aux menaces il ajouta :
Il a fini par me dire d'envoyer de suite un courrier à Sa Sainteté, et de l'assurer qu'il ne désire rien tant que de rétablir la religion catholique en France, et d'avoir pour le Saint-Père tous les égards et toute la déférence, pourvu que le S. P. veuille condescendre à ses désirs et mettre en lui toute sa confiance. Qu'autrement, en rendant au peuple un culte public quelconque, les cloches, les processions, et en rétablissant la pragmatique sanction, il est sur de pouvoir, sans le Pape, établir une religion quelconque, sans tr-oui>er d'' opposition, et qu'alors tous les égards pour le S. Siège cesseront du même coup.
Je comprends, continue Spina s'épanchant avec son ami, combien un tel discours était inconvenant; mais comment répondre en pareilles circonstances, devant un ton si menaçant, et à une personne de qui on a tout à craindre, qu'en employant la dou- ' ceur, les protestations, les prières, et tous les moyens les plus suaves, propres à le détromper et à lui persuader le contraire ? (2;
(1) « Les Jésuites ont été aussi la matière de notre longue discussion, Il s'est étonné que S. S. ait manqué de politique au point de déplaire à l'Espagne en rétablissant les Jésuites. 11 parlait du rétablissement général de l'Ordre, et je lui ai franchement répondu qu'il était peut-être probable qu'on eut accordé aux Jésuites de Russie de continuer à revêtir l'habit de l'Ordre, m.ais qu'il pouvait assurer que l'Ordre en général n'était pas rétabli. » En répondant ainsi, Spina se trompait, comme le lui fit remarquer Consalvi dans sa réponse. En effet Paul I"'' avait demandé à Pie VII, et ce pontife avait accordé un bref authentique sur l'institution canonique des Jésuites en Russie, nonobstant les clameurs et l'opposition de la Cour d'Espagne. En attendant, « la nouvelle du rétablissement des Jésuites en Russie devenait publique ; elle était mal accueillie par les journaux français (voir, par exemple, Le publicisLe du 17 floréal, 7 mai). » Dociun . Concord. , II, 398, note.
(2) Archiv. Yatic. , Nuaziat, et vol. cités, Docum. Concord. , II, n. 463 (Cultes, Arcliif, de Caprara).
Mais plus froidement inenaçaiils et superbes étaient les considérations et les avertissements que le Premier Consul faisait envoyer par Talleyrand au ministre Cacaul t dans une lettre que l'ancien évêque d'Autun adressait à Rome, le 13 mai 1801.
Par celte lettre, en somme, il persistait dans le parti pris de ne consentir à aucune modification. Et il donnait à entendre que Rome devrait nii:Mix connaître les temps et elle-même, et mettre de côté l'ancien système temporisateur, désormais hors d'usage et de saison. Ce serait chose utile que Rome comprit que les tentatives pour se chercher des appuis en dehors du cercle religieux, ne font que la déconsidérer. Inutile donc de recourir à la Russie et à l'Angfleterre. « Le secret de sa force est tout entier dans le sentiment bien sincère de sa faiblesse réelle, et danâ une confiance que tout lui recommande de conserver à l'Espagne età la bienveillance du gouvernement français (I). >
Ainsi, pendant qu'en fait, on travaillait à Rome nuit et jour, le gouvernement français reproche à Rome ses lenteurs ; pendant que là, le secret y est gardé inviolable, Talleyrand et Bonaparte l'accusaient d'entente avec les cabinets étrangers ; quand le Pape gardait un silence absolu sur des considérations politiques et temporelles de la dernière gravité, la France consulaire, qui contre tout droit occ'upait les trois Légations, lui reprochait sa faiblesse. Et, soit dit pour riionneur de la vérité, l'Angleterie et la Russie protégeaient Rome et la religion, tandis que la France et l'Espagne en avaient fait un allVeux pillage dont les ruines fumaient encore. C'est pour cela que ni le Pape, ni Consalvi ne se faisaient illusion sur Bonaparte, pour trouver en lui l'étoffe d'un Charlemasne.
En outre de ces conseils de Talleyrand. assez déplacés dans la bouche d'un évèque apostat, conseils qu'on ne demandait pas et
(1) Ibid. n. 464 (Affair, élraiig ; Rome, vol. 930)
92 CHAPITUE QUATIUÈME
qui n'étaient auciinenienl nécessaires an Vicaire de Jésns-Chiist ; outre les angoisses et les craintes bien fondées de Spina, le Premier Consul fit sillonner le ciel de Rome d'un de ces éclairs dont la sinistre lueur annonçait la foudre. Et ce coup partit de Paris le jour même où s'éloignait de Rome le courrier porteur de cette convention de paix, de part et d autre tant désirée. De quels effets furent suivis les ordres intimés par le Premier Consul, et quelles furent les causes qui motivèrent le long retard de Rome qui en fut l'occasion, nous le verrons par l'étude soignée et diligente que faisait de toutes ces questions la congrégation des Cardinaux.