CHAPITRE V
Les Cardinaux de la Congrégation pour le Concordat
(S m'ril-10 mai 1801).
SOMMAIRE
[. Notes biographiques sur les cardinaux composant la congrégation pour le Concordat : Albani, Braschi, Lorenzana, Carandini, Borgia, Doria, Gerdil, Roverella, Della Somaglia.
[I. Le Gard. Léonard Antonelli.
[II. Hercule Gonsalvi, son éducation, commencement de sa carrière, son rôle jusqu'au Gonclave de Venise.
[V. Il s'applique à asseoir les choses à Rome : liberté commerciale, dette publique, projets d'œuvres d'art et d'utilité publique.
V. Sa noblesse d'àmè envers les Braschi, et les patriotes Visconti et Angelucci . sa prévoyance politique à l'égard des généraux Murât et Berthier ; anecdote de l'Orto di Bracciano.
Nous avons déjà vu le nombre et les noms des cardinaux désignés par Consalvi pour discuter celte affaire, une des plus importantes que le Saint-Siège ait jamais eu à traiter, avaient dit Consalvi et tous les autres cardinaux, et qui en d'autres temps aurait exigé l'œuvre d' un concile de toute l'Eglise. L'importance et la nécessité de l'œuvre exigeaient donc que l'examen d'une si grave affaire fût confié à des hommes choisis dans le corps d'élite par excellence qu'est le sacré collège. Et tels étaient vraiment
les onze cardin;iiix désignés par Coiisalvi^ qui s'entendait sur les hommes de mérite. Le sacré collège, renouvelé par les nouveaux choix qu'avait faits Pie VI dans le cours de son long pontificat, groupait autour de Pie VII, au commencement du siècle, une brillante couronne où s'entrelaçaient les plus belles fleurs de l'Eglise. De ceux dont les intrigues princières et les passions politiques avaient favorisé l'élection, ou l'on n'en comptait plus, ou ils étaient tenus à distance du conseil pontifical ; quant à d'autres qui, grâce à leur manque d'esprit politique, et naguère dupés par quelques ministres de cour catholique, avaient laissé aller le navire de l'Etat romain se briser contre les écueils cachés en des eaux trompeuses et agitées, ou ils étaient morts, ou bien ils consolaient leur vieillesse par des études littéraires plus en rapport avecleui's aptitudes que celles delà diplomatie.
Si tous donc n'étaient pas nouveaux parles années et la dignité, tous les princes de l'Eglise étaient alors rajeunis par cette nouvelle parure qui, sous la tiède lumière d'un soleil de printemps, fleurit toujours plus vigoureuse après les frimas de l'hiver et les coups de la tempête. En elTet sur les onze cardinaux choisis pour l'examen de la nouvelle convention religieuse, plus des deux-tiers, outre l'exil et les privations imposés à tous par les libéraux de la république romaine de 1798^ avaient subi les rigueurs de la prison. C'étaient les cardinaux Léonard Antonelli, .Toseph Doria Pamphily, Etienne Borgia, Aurélien Roverella, Philippe Carandini, Jules-Marie della Somaglia, Hyacinthe Gerdil, et Hercule Gonsalvi, alors simple prélat. Tous ces cardinaux, un mois seulement après la proclamation de la république romaine (8 mars)j furent par ordre de Berthier, enfermés au couvent dit delle Convertile au Corso (1), d'où, peu de jours après, ils furent transférés à Civitavecchia au couvent des PP. Domi-
(1) Il était situé à l'angle de la rue qui en porte encore le nom, là où aujourd'hui s'élève le palais de Marignoli, à côté de la place Colonna.
nicaius. De là ils fiut-iit coiicl;ininés ;i l'exil hors des Etats romains, avec la clause de partir par mer, et de la peine de mort pour qui y rentrerait. Parmi les trois autres^ le doyen Jean François Albani, spécialement détesté des Français, s'enfuit vers Naples, aussitôt que le fameux Beithier eut envahi et occupé la ville, et depuis le palais du Quirinal, eut présidé au huitième pillage de Rome (1), y important des arbres de liberté et en exportant l'argent [quattrini). Braschi, neveu de Pie VI, put s'enfuir à Cesène^ où il eut la douleur de voir piller les biens de sa famille, et où il apprit le brigandage commis h Rome sur sa maison et les objets d'art que lui et son frère le duc Onesti y avaient. Lorenzana, qui avait l'apparence (2) de ministre d'Espagne près le Saint-Siège, se réfugia à Florence, et fut l'homme de la Providence pour l'infortuné Pie VI, aux besoins duquel ainsi que de la famille pontificale il consacra^ avec une générosité vraiment espagnole, les ressources considérables de son patrimoine.
Outre celte distinction qui ajoutait à l'éclat de leur pourpre, ils avaient aussi l'illustration de la doctrine, de la prudence et de la force de caractère, ce qui les avait désignés pour
(1) Les Romains donnaient ce nom à l'orgueil inouï d'un gouvernement qui prétendait apporter la liberté aux peuples, et qui leur prenait à la fois avec la liberté, l'argent, l'or et la gloire. Ils comptaient pour huilième sac de Ropae le vol des objets d'arts, comme cela avait eu lieu après le pillage de Brennus, d'Alaric (410), de Genserie (455). d'Odoacre (474), de Totila (540), d'Henri 111 (1082), de Charles-Quint (1527). L'histoire des brigandages, à Rome, ne finit pas avec la fin du XVIII'^ siècle !.
(2) Ce Cardinal, qui était alors grand inquisiteur et archevêque de Tolède, Mgr Despuig, archevêque de Séville, et Mgr Muzquiz, confesseur de la Reine, furent envoyés en Italie par le Prince de la Paix, Godoy, sous prétexte de secourir Pie VI (3 mars 1797). Le vrai motif fut de le délivrer, lui et la reine, de leur présence à la cour, et de toute ingérence dans les affaires ! En fait, le vrai ministre à Rome fut toujours le chevalier d'Azara, qui se moquait d'eux avec Cacault.
diriger comme préfets les diverses congrégations romaines, excepté les cardinaux Borgia et Roverella, qui furent choisis par Consalvi à cause de leur grande capacité. Le cardinal Albani (1720-1803), déjà doyen au conclave de 1774-75, avait été le principal moteur pour l'élection de Pie VI, et avait éventé les menées du card, de Bernis, qui aurait voulu laire élire Pallavicini ou Négroni, tous deux chers aux cours des Bourbons. Et même dans une discussion qu'il eut avec lui, « il ôta sa calotte rouge de la tête, et la lui montrant, lui dit d'une voix ferme : Sache V. Em., que jamais courtisane n'a mis cette calotte sur ma tête (1) ! >, C'est à lui également qu'est due la subite accession des divers partis au card. Cliiaramonti dans le conclave de Venise. Ce vieillard âgé alors de 80]ans, avait la réputation de garder mal le secret ; il n'aurait pas été compris dans cette congrégation, où le secret le plus absolu était recommandé, s*il n'avait été doyen et préfet ; la suite pourtant montra qu'il était vraiment sensé et discret.
Braschi (1753-1817), quoique n'ayant pas un esprit de haute envolée, était un homme droit, religieux, et dévoué au Saint- Siège. Habitué au maniement des allaires, camerlingue et
(1) On sait que lefameux Cardinal de Bernis (1715 — 1794) dut les diverses dignités auxquelles il fut élevé, à son amitié avec Antoinnetle Poisson, courtisane de Louis XV qui la fit marquise de Pompadour. Les qualités mondaines de cet homme d'église ont été certainement exagérées' par les auteurs français de Mémoires ; en dernier lieu Silvagni, dans cette mixture qui a pour titre : La chrU et la società romana ne; secoli XVIII et A'IX, a travesti ses relations avec la f)rinoesse de Sainte- Croix, au temps où de Bernis était ministre du roi de France à Rome (1769 — 1791). Un véritable historien, qui a puisé ses documents aux Archives nationales et de famille, et non aux rapsodies et aux pasquinades romaines, comme a fait Silvagni^ a rendu à l'homme d'Etat et au cardinal ses véritables traits historiques. 11 est vrai que le prêtre et que le prince de l'Eglise n'y font pas belle figure ; mais du moins l'honnêteté naturelle et l'amour du ministre pour son pays sont saufs. Voir Frédéric Masson, Mémoires et lettres du caril. de Bernis, 2 vol. 1878 ; Le cardinal de Bernis depuis son ministère, 1884.
m;s cardinaux dI'. r,A conciïi-.gation pouu i.k concordat 97
secrétnire des brets, ii liguiait bien au milieu de celle élite de ciudinaux.
Philippe Garandiiii (1729-1810), oncle maternel de Consalvi, était un des hommes les plus remarquables de son temps par sa science juridique et financière. D'abord ambassadeur du duc de Modène près le Saint-Siège, établi h Rome et passé au service du Pape, en trois ans seulement il expédia plus de 7000 procès. Devenu cardinal (29 janvier 1787) et préfet de la conoréffation del Buon Goi>erno, il réorin les finances de telle .sorte qu'en dix ans il accrut de 120,000 écus les recettes du Trésor. Il dirisfeiiit en ce moment la couorréfifation du