V. Dernières congrégations, départ du courrier, 12 mai
Dans une afTaire aussi importante pour l'Eglise, et surtout pour cette portion choisie de la chrétienté qu'était et est toujiMjrs la France catholique, l'initiative directe et immédiate de Pie VII fut beaucoup plus grande qu'on ne l'a généralement pensé. Le gouvernement consulaire de France, s'en rapportant aux relations du ministre français Cacault et surtout du citoyen Alquier (voir chap. IV), s'était fait du Pontife une idée qui ne répondait pas à la vérité. On le jugea homme de peu d'esprit, sans expérience des hommes et des choses, timide par nature: c'est ridée que s'en fit toujours Napoléon Bonaparte. Ceux, au
120 CHAPITRIÎ SIXIÈME
contraire, qui ont eu occasion de le connaître de près et lamilièrement pendant des années, en parlaient tout autrement. « Pie VII, écrit le card. Pacca qui le connut bien et l'aima en proportion, Pie VII n'était pas un homme de peu de talent et d'un caractère faible et pusillanime; il avait plutôt un esprit prompt et vif, et une connaissance plus qu'ordinaire des sciences sacrées, avec ce bon sens qui fait voir les affaires dans leur jour véritable et en discerne toutes les difficultés (i). » Il est vrai que, contrairement aux usages, plutôt trancliants et guerriers, de la nouvelle cour française, il n'aimait pas l'ostentation et fuyait les bruyantes parades ; mais sous un air de modestie candide qu'illuminait son front et y reflétait la sainteté de son âme, il voyait les choses sous leur juste point de vue, et en commandait l'exécution sans précipitation, sans bruit, mais avec persévérance et sans peur.
La religion, la justice, la modération de son esprit l'avaient rendu cher à tous, même aux Français qui envahirent Imola, où il était évêque, à l'égard desquels, dans nue célèbre lettre pastorale à ses diosésains, il avait recommandé cette tolérance que conseillaient les événements. On conserve encore aux archives du Vatican quelques lettres écrites de sa main à un certain Guichard, commandant la garnison d'Imola, qui recherchait son appui pour épouser une personne de famille fort honorable de cette cité (^2); et, comme l'attestent ces lettres écrites par lui, sa recommandation ne lui fit pas défaut. Quand il fut élu souverain pontife à l'âge encore florissant de 58 ans (13 mars 1800), Consalvi en informait ainsi le nonce de Munich en Bavière, Mo-r Ziucci (19 mars 1800): « Je vous annonce....! le respect et l'amour de Venise toute entière pour sa Personne sacrée ne
(1) Pacca, Memorie sloriche Orvieto (1843), III ,18.
(2) Archiv. Vatic, Italia, Appendice epoca Napol. 1798-1S15, voi. \ì, carton G.
peuvent être plus grands. Sa douceur et son affabilité, non moins que ses rares vertus enchantent tous les cœurs — (1), » Autant, et d'une manière plus élogieuse encore en écrivaient à leurs souverains les cardinaux Herzan et Maury, comme on peut le voir dans leur correspondance, publiée il y a peu d'années (2). Mais les premiers rapports avec le nouveau minisire d' Autriche, qui remplaça le card. Herzan, nous font voir dans le nouveau pontife un côté spécial de son caractère, je veux dire cette intrépidité évangélique voilée de mansuétude souriante, qu'il conserva toujours au milieu des péripéties et des orages de son pontificat. Alors, en effet, la cour de Vienne avait envoyé à Venise près du nouveau Pape le marquis Ghislièri, muni des intructions du baron de Thugut, au nom desquelles il devait s'ingénier à empêcher le Pape de revenir à Rome et de recouvrer les Etats pontificaux, qu'occupaient des troupes autrichiennes et napolitaines. Le nouveau ministre d'Autriche ne ces* sant de répondre aux demandes formulées clairement par le
(1) Archiv. Vatic. , Nunziatura di Baviera, vol. 47.
(2) Consulter Van Duerm S. J., Un peu plus de lumière sur le conclave de Venise, p. 260 et suiv. ; Mgr Ricard, Correspondance diplomatique. . . du cardinal Maury, I, 379 et 3uiv. Maury, écrivant à Louis XVIII, rapporte que Pie VII, en réponse aux félicitations des cardinaux, après avoir fait un pompeux éloge de son prédécesseur, prononça ces prophétiques paroles : « Voilà, s'écria-l-il, l'état digne de pitié où Dieu me donne son Eglise à gouverner. Ah ! si sa justice n'est pas encore satisfaite, s'il lui réserve de nouveaux malheurs, afin de la purifier davantage, je le supplie, je le conjure de décharger sur moi toute sa colère : dès ce moment je m'offre à lui pour toujours en holocauste. Oui, que l'Eglise puisse un peu respirer, qu'elle triomphe de l'impiété, que les souverains recouvrent leur autorité, afin de rétablir sur ces pays coupables et malheureux l'ordre de la divine Providence : je suis prêt à souffrir, je suis prêt même à roourir ! je m'offre et me dévoue à l'exil, aux chaînes, à la mort, je reconnais que je ne mérite autre chose, mais je demande à Dieu grâce pour son Eglise. » — « Les pleurs de nous tous, continue Maury, interrompirent ses paroles, et ses larmes se mêlèrent aux nôtres. Maintenant encore en l'écrivant, j'éprouve la même émotion (Maury à Louis XVIII, 22 mars 1800) . — Ouv. déjà cité.
Pape, que l'Autriche entendait maintenir les limites fixées par les traités diplomatiques (c.-à.-d par le traité de Tolentino"), Pie VII lui dit comme en souriant, « qu'il comprenait très-bien la signification de ces paroles ; mais je pense, ajouta-t-il, que l'empereur ne voudra pas que cette teigne lui ronge le reste de ses Etats ! (1). ;> Que l'occupation des domaines de St Pierre fût une teigne qui détruit les vieilles et les nouvelles monarchies que l'avide cupidité poussa à d'iniques usurpations, bientôt eut h l'éprouver non seulement le souverain autrichien, mais un autre plus puissant conquérant de couronnes et de royaumes ! comme devront l'éprouver d'autres encore.
C'est ainsi qu'à un caractère naturellement bon, que la religion perfectionna et éclaira de sa douce lumière. Pie Vil joignit une force qu'on pourrait appeler léflexe, mais qui était inébranlable quand la conscience et le devoir étaient en jeu. Ces qualités, le nouveau Pape les montra, et dans les affaires très-importantes qui remplirent son long et orageux pontificat^ et dans la première par la date, le nouveau Concordat avec la France.
La première congrégation des cardinaux nommés pour discuter cette grande affaire se tint, comme nous l'avons déjà vu (2), en présence du pape, le 3 avril 1801. Bie;n que mis suffisamment au courant de la marche suivie jusque-là dails les négociations, et pénétrés de l'importance de l'affaire qu'ils avaient entre les mains, les cardinaux lurent cependant d'avis fort différents, et on eut peu d'espoir d'aboutir. C'est que les dispositions de ces conseillers de l'Eglise étaient peu favorables à l'égard des
(1) Ghilièri à Thugut, 14 mai 1800. Voir Van Duerm, ouvr. cité, p. 411. Le même fait avait déjà été raconté en substance quoique en d'autres termes par Consalvi dans ses Mcmoiies (18GG), 1,301.
(2) Voir chap. IV,
PIE Vii ET LES VOTES DES CARDINAUX SUB LE CONCORDAT 123
nouveaux chefs de la France, les mêmes qui, deux ans auparavant, avaient été la cause du pillage de Rome et de la destruction de tout ce qu'il y avait de sacré en Italie et en France. Le souvenir des persécutions passées et même récentes était dans toutes les mémoires ; la rupture des pourparlers à Paris, les menaces de nouvelles injustices au cas où l'on n'accepterait pas In convention comme ils l'exigeaient, l'envoi à Rome d'un ministre dont la présence en cette ville avait été fatale, toutes ces choses indiquaient, de la part de la république française, qu'on voulait non pas discuter librement un traité, mais l'imposer de force. Ce sont les pensées que le cardinal Antonelli exprimait confidentiellement à Mgr Spina, dès que celui-ci leut sûrement informé de tout (14 mars 1801) :
« .... Le fardeau que vous nous avez mis entre les mains est si épineux (1) que, pour y trouver une branche nette et unie ("s'il y en a quelqu'une, j il faut se mettre les mains en sang, et dépouiller au moins de leur écorce les rameaux qui peuvent servir à l'œuvre entreprise. Mais Dieu est tout puissant et il est miséricordieux. Et comme la miséricorde paraît davantage dans le gouvernement de ce monde, je veux espérer que, dans l'avenir, elle l'emportera sur la justice. Ce n'est pas que mon esprit soit affranchi de toute crainte, soit à cause de nos fautes, soit encore parce que je vois avec quelle soudaineté se succèdent à l'improviste les phénomènes dans le ciel : à peine un rayon de soleil vient-il à poindre qu'aussitôt voilà une tempête qui éclate et foudroie les habitants du globe. Qu'il y ait hasard ou propos délibéré, je ne sais^ et j'ignore davantage encore le moyen de conjurer ces tempêtes : une seule chose me console, c'est que i'enii et mare ohediunt Ei (2). »
Les cardinaux réunis en présence du S. Père, le 3 avril, avaient à examiner le Projet de convention rédigé par le Patriarche de Jérusalem, marqué du n° III, ainsi que le projet français dit ofïiciel, désigné par le n^ I, et le confidentiel de l'abbé Ber-
(1) Ici. comme en quelques autres endroits, il est fait allusion à la significf tien du mot Spina, épines (Trad.)
(2) Archiv. Valio. , Francia Appendice, Epoca Napoléon, vol. XI, carton B,
nier, qui admettait quelques petites variantes de forme, portanti n° II. En tête du projet composé par Di Pietro, on lisait cet avis Les articles i et 3 étant (Tune importance majeure ont reçu diver ses rédactions ; un astérisque indique celle que le susdit Patri arche juge la plus exacte et à laquelle il donnerait la préfé rence.Uiwi. i**" était formulé des deux manières suivantes: '
Art. 1. Les circonslances actuelles ne pouvant permettre que la reli gion catholique, apostolique, romaine soit déclarée la dominante en France et considérant pourtant qu'elle est de la grande majorité des citoyens fran çais, Sa Sainteté ne se refuse pas d'accepter la déclaration du gouverne ment français, qu il l'adopte pour la religion de l'Etat et de la nation, dès présent et à l'avenir : que l'exercice de la dicte religion sera libre et publi en France. Elle y sera conservée et protégée dans toute la pureté de se dogmes et l'intégrité de sa discipline; et toutes les lois, arrêtés et juge menls contraires à son exercice ou à la liberté de son culte et de ses minis très, sont considérés comme révolutionnaires et entièrement abolis.
* Art. 1. Attendu l'obstacle que les circonstances actuelles s'opposent ei core à ce que la religion catholique , apostolique et romaine soit déclaré par acte public la religion dominante en France, le S. Père ne peut qu a gréer qu'au moins le gouvernement français déclare que la religion aposto lique et romaine est la religion de la grande majorité des citoyens francali qu'il l'adopte pour sa religion particulière ; et qu'il la conservera dans tout la pureté de ses dogmes et l'intégrité de sa discipline, moyennant encor la révocation de toute loi ou décret contraire.
Voici quel fut l'avis des cardinaux réunis pour l'examen du projet d convention, tel que nous l'avons retrouvé aux archives du Vatican parra les papiers de Mgr di Pietro, et rapporté par lui-même ; nous en donnon un abrégé en citant presque ses propres paroles :
I. Les Card. Albani, Caraffa, Gerdil, Lorenzana, Roverella et Bras chi ont entièrement approuvé la formule qui a paru préférable à Mgr le Se crétaire.
Le Card Anlonelli adopte la seconde formule proposée par Mgr le Sccré taire. Il dit qu'en France on préférera la l'"*! à la 2e. ( Mais le bien de lare
ligion conseille au S. P. de choisir la 2«. Au surplus, qu'où laisse Mgr Spina libre de présenter l'une ou l'autre à son gré (1).
Le card. Doria l'approuve aussi, mais présente une courte modification.
« Le card. Borgia apporte des objections presque contre tous les articles des trois projets. Il dit ne pas comprendre ce qu'on entend par Gouvernement français... 11 ajoute qu'il serait bien aise qu'à Paris on adoptât l'article rédigé par Mgr le Secrétaire, mais il est obligé de reconnaître que sunt vota hominum puisqu'en réalité l'article du projet ofliciel (c-à-d. français) ni ne garantit la religion catholique, ni ne lui assure aucun avantage ; il en con- Elut qu'il n'y a pas lieu de faire toutes les concessions et faveurs qu'on réslame dans le projet officiel. Peu après il paraît mécontent de l'article adopté par Mgr le Secrétaire, ne trouvant pas suffisantes ces paroles de l'article : de conserver la pureté de ses dogmes ; il voudrait qu'on exprimât clairement aussi le droit d'appel au Siège apostolique.
Le Card, della Somaglia, à qui ne semble pas possible une modification du présent article dans l'une ou l'autre des deux formules mentionnées au projet de convention de Mgr le Secrétaire, propose de le rédiger ainsi : « Le gouvernement français reconnaît que la religion catholique, apostolique et romaine est la religion de la grande majorité des citoyens français. Il l'adopte pour sa religion particulière, et il protégera la liberté de son culte. »
Le Card. Carandini adopte la formule préférée par Mgr le Secrétaire ; seulement, pour lui donner plus d'énergie, il trouverait bon d'en retrancher quelques mots.
Le card. Consalvi souscrit à l'article préféré par Mgr le Secrétaire, pourvu qu'il soit admis. Mais il ajoute qu'il est trop convaincu que le Premier Consul n'admettra pas cet article, du moment que les raisons qui l'empêchent de déclarer que la religion catholique est la religion dominante, l'empêcheront de faire connaître ouvertement qu'elle doit un jour le devenir ; et comme dans les articles, ce sont les deux parties qui parlent, il ne voudra jamais dire lui-même les paroles : Attendu que les circonstances actuelles
s'opposent encore à ce que la religion catholique soit déclarée par acte
public la religion dominante en France. Il émet l'avis que la pensée contenue dans ces paroles pourrait être exprimée par le S. Père dans la Bulle et
(1) Ce jugement d'Antonelli est charmant : lui-même était l'auteur de la 28 formule de cet article. Dans une feuille trouvée parmi ses écrits. Di Pietro dit que cette formule a été composée « par l'ancien titulaire de Préneste, actuellement de Porto » c'est-à-dire par le card. Antonelli.
non dans les articles qui y seront insérés, si on doit les y insérer. Il fait en suite remarquer qu'il ne croit pas qu'on admette jamais les mots : « Tinté grité de sa discipline »; on craindra qu'ils ne se rapportent à cette ancienn discipline qui n'est plus admise même dans les autres royaumes catholiques Enfin il croit que le gouvernement français ne voudra jamais dire « moyen nant encore la révocation de toutes lois ou décrets contraires à son exercic et à la liberté de ses ministres. »
A la suite de ces observations, il conseille d'adopter la formule sui vante: Le gouvernement français reconnaît que la religion catholique , apos tolique et romaine est la religion de la grande majorité des citoyens fran cais.Il déclare quelle est aussi sa religion ; qu'il la conservera dans tout la pureté de ses dogmes, qu'il protégera la publicité et la libe'lé de so. culte et l'exercice de sa discipline : et que les obstacles opposés par les loi reconnues contraires à ce but seront dtés.
Art. 2. Tous les cardinaux ont approuvé la formule.
L'article 3"^®, qii'oti examina ensuite, avait aussi reçu uni double rédaction en ces termes :
ART. 3. Sa Sainteté témoignera aux évêques titulaires la juste confianc où elle est, de leur disposition à se prêter à tout sacrifice que pourra exi ger d'eux leur zèle bien connu pour la paix et l'unité de l'Eglise.
* Art. 3. Sa Sainteté exhortera les titulaires actuels des évêchés d France à faire tous les sacrifices qu'exigera la paix et l'union de l'Eglise D'après cette exhortation, le S. Père déterminera ce qu'il jugera convena hle au plus grand bien de l'Eglise même. Il prendra aussi les mesurai nécessaires afin que la nouvelle cireonscription, d'après son approbation puisse avoir son plein effet.
Sur cet article, les cardinaux donnèrent leur avis de la ma nière suivante que résume le secrétaire Mgr di Pietro :
ART. III. Les Gard. Carafla, Gerdil, Lorenzana, Doria, Roverella Braschi ont adopté la formule...
Le Card. Doyen {jilbani) trouve juste qu'on exhorte les évêques à se dé mettre, mais non qu'on les prive de leurs sièges en cas de refus, puisqu'il: sont innocents et ont été tant loués par Pie VI de sainte mémoire.
Le Gard. Antonelli préfère que l'article officiel soit mis à la place de l'article II du titre I du projet de convention, moins les paroles : « à l'exclusioi etc. » Mais si ou juge iudispeasable d'y ajouter une allusion au sort futui
PIE Vfl ET LES VOTES DES CAUDINAIJX SUll LE CONCORDAT 127
ìes évéques actuels, il trouve que, sans modifier l'article, on pourrait dire : Et pour les anciens évêques qui ne seront compris dans cette désignation ''aite parle Premier Consul, Sa Sainteté se résers-e de prendre leur consentement à la résignation de leurs évêchés.
Le Card. Borgia ne croit pas à la fin du sciiisme... dès lors il conclut: I Vienne le salut par la religion catholique dominante, que les évoques donaent alors aussi leur démission, et qu'on chante ensuite : « Gloria in excelsis Deo. »
Le Card, della Somaglia admet eu substance l'article, dont il suggère r[uelque modification de forme...
Le Card. Carandini croit indifférent de se servir de l'une ou de l'autre des Formules rapportées par Mgr le Secrétaire, pourvu que le S. Père, par l'intermédiaire de Mgr Spina, assure le Premier Consul, qu'il procédera à la privation de ces évoques qui refuseraient de se prêter à une démission que /eut et exige le bien de l'Eglise et à laquelle ils sont eu conscience tenus. \.utrement (il conseille quelques modifications.)
Le card. Consalvi juge qu'il ne faut pas adopter l'article préféré par Mgr le Secrétaire, parce qu'il le croit conçu en termes trop généraux et trop libres pour le Pape, et dès lors d'autant moins acceptables de la part du Premier Consul. Pour ce motif, si Mgr Spina ne réussit pas à faire adopter :et article dans la forme précise oii il est formulé dans le 3« projet en second lieu élaboré par Mgr le Secrétaire, il conseille de la présenter dans les termes suivants : Sa Sainteté présentera aux évêques titulaires la juste assu- '•ance oii elle est de leurs dispositions à se prêter à tout sacrifice, que pour- •a exiger d'eux leur zèle bien connu pour la paix et l'unité de l'Eglise^ D'après cette exhortation le S. Père prendra en conséquence des vues conlues du gouvernement les mesures qu'il jugera convenables pour le bien de 'a religion et pour le plein effet de la nouvelle circonscription, conformément ï l'objet qu'il s'est proposé en l'approuvant:
Les votes des Cardinaux sur les autres articles ne présentent pas autant d'intérêt qu'en ce qui regarde les deux articles ciiessus (i).
(1) Voir sur cette Congrégation le rapport du card. Antonelli à l'Appendice^ Oocum. n, (Archiv. Vatic, , Francia Appendice. Epoca Napoléon, , vol. IX, carton D.
Dans cette première congrégation, les cardinaux avaient exprimé leur avis par écrit (1), Après l'avoir lu et bien considéré le Saint-Père ordonna au patriarche de Jérusalem, Mgr D Pietro. « de rédiger un nouveau projet de convention >, et de le communiquer, « ainsi que les motifs des changements qu'il 3 apporterait, aux cardiuaux de la congrégation particulière, qu se réunirait le lundi suivant 20 courant. » En lui faisant part d( cet ordre, le card. Consalvi ajoutait que les cardinaux donneraient leur avis de vive voix, non sur le projet en général, maii « sur chacun des articles. »
Di Pietro, quelques jours après, présenta au S. Père son nou veau travail sous ce titre : « Réflexions sur la méthode à obser çer pour mettre la dernière main à C affaire de la Conventioi entre Sa Sainteté et le gou{>ernement français. Qu'on remarque ces considérations du commencement :
Il est hors de doute que l'affaire dont il s'agit est la plus grave du Pon tifîcat. Dans l'iiisloire de l'Eglise, on n'en trouve peut-être pas une secondi qui puisse lui être comparée, soit en importance^ soit par les grandes diffi cultes qu'elle renferme. Si donc le S. Siège a eu coutume de procéder ave grande maturité dans toutes les affaires ecclésiastiques de quelque gravite on ne doit pas s'étonner que pour résoudre celle-ci, elle y emploie un temp convenable, afin qu'il y ait cette maturité de conseil, selon la pratique cons tante des souverains pontifes. Un règlement de finance ou de commerce exig parfois des mois entiers de discussions préliminaires. A plus forte raiso faut-il un temps suffisant pour l'examen d'articles très complexes et trè importants. Quelquefois un seul mot, une liaison demande une profond étude. Il ne s'agit pas ici d'une affaire temporelle, où l'on puisse recourir des expédients ou à la politique, du moins à une autre qu'à celle qui est pr< pre au Chef de l'Eglise, je veux dire conforme à la conduite suivie par Jésu!
(1) (t Chacun d'eux a donné au Pape son avis par écrit » , écrivait Gacault à Talleyrand le 9 avril 1801, Docum. Concord. II, n. 362.
Christ^ par les Apôlros, enseignée dans l'Evangile, et constamment pratiquée par les souverains pontifes et les évoques. (I)
Il dit que les votes des Cardinaux « ne s'accordent pas entre eux » . C'est pourquoi Di Pietro présente un « nouveau projet de convention afin de concilier le mieux qu'il sera possible ce désaccord des votes, et étendre la condescendance pontificale jusqu'à cette limite où il semble quelle peut arriver pour faciliter le succès des négociations, sans blesser pourtant les devoirs essentiels imposés au Chef de l'Eglise. »
(1) Une simple réflexion se présente ici à la pensée. Quand on considère, d'une part, les mesures de sag'esse, les précautions les plus minutieuses prises par le Pape pour rétablir la religion catholique en Francs, les études préliminaires au Concordat, le soin qui est apporté par le Saint-Siège pour le choix des négociateurs et des consulteurs, la discipline et le silence qui leur est imposé, ces discussions savantes où rien n'est laissé au hasard, pas même un moi, pas même une liaison ! et quand on voit, d'autre part, les moyens violents ou hypocrites, la mauvaise foi et la supercherie (nous en avons déjà eu des preuves, et nous en verrons bien d'autres ! ) d'un gouvernement dans la négociation d'un traité, et le sans gêne avec lequel, par des articles organiques du Concordat qu'il est seul à fabriquer de toutes pièces, il applique à sa façon ce même Concordat, sans tenir jamais compte d'aucune protestation, et s'en sert même pour entraver le culte, enchaîner la liberté • de l'Eg'lise, dominer, troubler, supprimer, selon son bon plaisir, ses ministres, ses institutions, sa discipline, son enseignement et ses œuvres : nous le demandons, quel est l'homme sincère et de bonne foi qui croira que le Pape Pie VI[, en négociant le Concordat, ait eu l'intention de fournir à l'Etat un instrument et des chaînes pour tortui-er et réduire en servitude cette Eglise de France qu'il voulait si belle et si prospère .' Quel est l'homme sensé qui croira que telle est la vraie interprétation d'un Concordat consenti par l'Eglise et qui servirait à lui ravir ce qu'elle a de plus cher et de plus précieux, sa liberté 1
Et dire que depuis cent ans, tout le droit public national dans ses relations avec l'Eglise est basé sur une fraude ! qu'on le sait, mais qu'on persévère à ne pas vouloir la désavouer et réparer ! S'il y a, dit Bossuet, une politique tirée de l'Ecriture Sainte, d'où celle-ci aura-t-elle été tirée }
Mais nous aurons l'occasion de revenir sur ces considérations, quand nous examinerons les articles organiques . (Note du Traducteur)
RiNiERi. ^ La Diplomatie Pontificale au XIX siècle. Tome 1 — 9
C'est pourquoi il laisse au S. Père de juger s'il faut réunir de nouveau la congrégation particulière, ou s'il convient d'exposer la chose à un consistoire.
Il est cependant d'avis que l'article de la démission des évêques est de telle nature qu'il fera pousser des « clameurs sans fin ». Il juge donc qu'on ne fasse pas mention de cet article dans le traité, mais que le S. Père assure de vive voix le Premier Consul de sa délicate mais sûre exécution. Et en ce qui regarde la manière de souscrire, il dit avec beaucoup de sens :
Il peut arriver facilement que le Gouvernement français députe pour souscrire la convention le ministre des affaires étrangères (c'est-à-dire TaU leyrand). Il vaudrait mieux qu'on choisît plutôt Tabbé Bernier ou toute autre personne ; car il serait très pénible de voir cette convention signée par un évoque rebelle à l'Eglise, et qui a été le premier à coopérer à la consommation du schisme en sacrant les premiers évèques constitutionnels. Mgr Spina pourrait user d'adresse pour y parvenir, mais si on ne le peut, il faudra se résigner. Quant à insérer la convention dans une bulle, il fait observer que cela n'eut pas lieu entre Léon X et François l'^'" (Ij.
Le 13 avril, ces réflexions furent présentées au S. Père par Mgr Di Pietro lui-même. Et le 14, étant revenu à l'audience du Pape, (comme il en a laissé le témoignage écrit de sa main en des feuillets épars parmi ses papiers), il .dit « s'être entretenu pendant deux heures de cette affaire avec Sa Sainteté. La conclusion fut d'examiner si on pouvait faire au projet quelque autre petit changement, pour ensuite le soumettre à l'examen de la congrégation particulière qui se réunirait de nouveau en présence de Sa Sainteté ». De cette note datée du 15 avril, il appert que Pie Vil lui-même suggéra plusieurs modifications dont Mgr Di Pietro, après en avoir conféré avec le Cardinal Gerdil, tint le plus grand compte dans la rédaction de ce qu'il
[{) Arch. Vatic. Francia Appena, epoc. Napol. vol. XI, carton D
PIE Vil ET LES VOTES DES CARDINAUX SUR LE CONCORDAT 131
appelle le dernier projet, désigné par le N" IV, et dans un autre travail intitulé : Court exposé des motifs des chansfements faits au projet de convention N° III et de la méthode suivie dans la coinposition du dernier projet marqué du N" IV (1).
Sur la même feuille on voit pour quelle raison le S. Père s'emploie avec tant de zèle à iatroduire dans le dernier projet élaboré par Di Pietro, tous les changements qu'il serait possible d^iccorder. « Ce que j'ai ici énoncé, écrit Di Pietro, c'est en substance ce que le Pape m'a dit hier au soir (14 avril) ; il a ajouté que sur le dernier point (des modifications) il en avait déjà dit quelque chose à Cacho (sic), et qu'il espérait réussir. Le cardinal Gerdil serait très-rontent que cela réussît... » En effet, Cacault, arrivé à Rome le 10 de ce mois, avait déjà disposé ses batteries, avec l'intention d'empêcher Pape et congrégation d'ôter une syllabe au projet de Paris.
Trois jours après, Di Pietro remettait le nouveau travail au S. Père, avec cette petite lettre dont la minute a été conservée :
18 avril 1801, Très-Saint Père.
Je dépose aux pieds de Votre Sainteté un exemplaire des lettres qui ont été communiquées aux SS""* Cardinaux composant la congrégation particulière qui doit se réunir devant Votre Sainteté. En exécution de Vos souverains ordres, le dernier projet a subi divers petits changements, et l'exposé des motifs qui l'accompagne a été en partie modifié, en partie élargi, selon
(1) Le no III indique le projet de convention, examiné dans la congrégation du 3 avril; le n. IV se rapporte au dernier projet, qui devait être discuté dans la congrégation du 21. Au lieu de cela, le compilateur des Doctun. Concord, s'imagina que le n. III indique le projet discuté par la petite congrégation du 30 mars ; et dans le n. IV il voit « la rédaction amendée d'après les votes de la grande congrégation (II , p. 212, note) » , et il lui attribue la date du 17 avril. C'est une erreur manifeste, car ce dernier projet (n. IV) devait être étudié par la même congrégation, qui ne se réunit que le 20 avril ; il ne pouvait donc pas avoir été amendé le 17 d'après les votes de la congrégation du 21 de ce mois.
CHA=PITr,E SIXIEME
que le besoin le demandait. Quoiqu'il soit en substance le même que les précédents, il sera cependant à propos que Votre Sainteté daigne le lire. En Vous présentant le l'ruit de son travail, l'Auteur implore Votre Bénédiction, etc.
De son côté^ le card. Consalvi, par billet du 18 avril, avertissait les Cardinaux de la Congrégation d'avoir à se tenir prêts pour une nouvelle réunion « en présence de sa Sainteté, lundi prochain 20 courant, le soir à la demie-heure de nuit... » Il les informe que le S. -P. a ordonné que Mgr le Patriarche fournisse à chaque E™® une copie du projet, ainsi que des raisons motivant les changements opérés Le S. -P. dispense cette fois les
E'°*^.. du dérangement d'avoir ;i porter leur vote par écrit^ s'ils préfèrent ainsi... Mais il recommande de nouveau le secret le plus inviolable en tout et pour tout... »
Les avis des cardinaux, sur ce dernier projet, donnés de vive voix ou par écrit, n'ont pas été conservés ; du moins nous ne les avons pas retrouvés aux Archives Vaticanes. On n'y a trouvé que l'avis du card. Antonelli, écrit le jour même de la séance ; comme il est inédit et important, nous en rapportons l'endroit qui regarde les Articles I et III, les principaux dans celle trèsgrave affaire. Il a pour litre :
Eclaircissements sur le dernier projet de convention proposé par Mgr le Secrétaire pour la congrégation qui doit se tenir le soir du 21 (V) avril 1801 devant Sa Sainteté.
T fO\
J'accejDte cet article, sauf dans la dernière jihrase où je voudrais qu'on mît
(1) Elle se tint le 20 au soir, comme l'indiquait le billet de convocation de Consalvi . —
(2) Dans ce dernier projet n. IV, cet article est exprimé sous doux formes ; nous avons rapporté la première à la page 118 ; la seconde est celle du HIo projet, rapporté plus haut: Attendu l'obstacle, (à la p. 124) ; mais il y a en marge diverses modifications proposées au choix des cardinaux. Les Docuni.
la correction qui se lit à la marge (1), et que même on y ajoutât : (décrets) qui sont abolis ou bien, qui se déclarent abolis.
Il ne faut pas se servir de termes douteux, ou de phrases équivoques. Or la simple parole sans égards est sujette à beaucoup d'élasticité. Autre chose est qu'en certains cas on n'ait pas égard à une loi, autre chose que cette loi soit abolie. Dans la première hypothèse, la loi reste eu vigueur, et si parfois, pour quelque circonstance, on juge bon de la faire exécuter, on en appelle à la loi et on confirme son autorité. D'autant plus que l'interprétation et l'observation de ces lois sont confiées à des juges suspects et de mauvaise foi. Dans la seconde hypothèse, en déclarant la loi abolie, ce ne peut être qu'un coup d'autorité, une injustice, un abus, qui la feront revivre. Faisons bien attention à ce point qui est très-important, car très-nombreuses, trèsmamaises, iniques , contraires au dogme catholique et à la discipline de l'Eglise sont les lois publiées en France en ces dernières années ; et si elles ne sont pas abolies par autorité du souverain, non-seuleme:it la religion ne sera pas protégée, mais elle sera esclave et sujette à mille périls. (2)
iiîrs)
Ce 3c article est de telle importance, et d'aspect si complexe, qu'il est bien juste de l'examiner et de le discuter sous toutes ses faces.
Je préfère l'exorde qui est à la marge du projet. Mais je n'aime pas ces mots : qui n'auraient pas la confiance du gouvernement, et à leur place je mettrais . Sa Sainteté témoignera aux anciens évéques titulaires, qui par les circonstances actuelles ne pourraient pas avoir lieu dans la nouvelle circonscription, la juste et ferme confiance (ou ; qui ne pourraient pas être utiles à leur troupeau.)
Concord. (II , p. 210, n. 369) sont muets sur tous ces points. On voit que ce IV« projet de Di Pietro est resté inconnu à celui qui recueillait ces documents. Il se trouve pourtant aux Archiv. Vatic. , Francia, Appena, epoca Napoléon. , vol. IX. Carton D ; ce vote d'Antonelli se trouve au Carton E.
(1) Le texte disait: ... Qu'il protégera la liberté et la publicité de son culte, sans égard à tout acte contraire à la pureté de ses dogmes. .. En marge se lisait: ou, sans égard à toute loi ou décrets contraires . ..
(2) Nous aurons souvent lieu d'admirer la clairvoyance du cardinal .\.ntonelli. Il semble avoir été le prophète des ditficultés aux milieu desquelles se débat péniblement l'Eglise de France, (note du Traducteur)
(3) Dans le IV° projet, l'orlicle était ainsi conçu : « Sa Sainteté témoignera aux évêques titulaires la juste et l'erme confiance où elle est de leur disposition à se prêter à tout sacrifice, que pourra exiger d'eux leur zèle bien connu pour la paix et l'unité de l'Eglise. D'après celle exhortation le S. Père ayant en vue les demandes du gouvernement à ce sujel, et pour ne point retarder davantage le rétablisse-
Kn outre, j'éprouve une certaine répugnance aux paroles suivantes : ayant en s'ue les demandes du gouvernement à ce sujet, et je les remplacerais par les suivantes : ayant en vue le bien universel de l'Eglise et le prompt rétablis' sèment, etc.
Tous conviendront qu'il serait mieux de s'exprimer dans la forme que j'ai indiquée ; mais on m'opposera que ces expressions par moi sublituées ne plairont pas au Gouvernement et feront échouer l'affaire. Je distingue entre la substance et les paroles. En substance le Pape promet dans cet article de faire en sorte que lesévêques, que les circonstances empêcheront de figurer dans la nouvelle circonscription, n'y seront pas admis. Voilà ce que veut le Premier Consul. Si donc sa demande est substantiellement contenue dans cet article, il ne le rejettera pas. Il ne fera aucune difficulté sur les paroles, comme nous le savons par Mgr Spina ; les paroles que j'ai changées ne peuvent l'offenser, tandis qu'elles sauvent la dignité du Pape et l'honneur des Evèques. Celles, au contraires, qu'on lit dans le projet: qui n'auraient pas la confiance du gouvernement, offensent les évêques et ne conviennent pas au Pape. Quel est cet évêque qui doit avoir la confiance du gouvernement français actuel, composé d'antichrétiens ? On se fera plutôt un mérite de ne pas l'avoir, mais ce sera un suprênib déshonneur pour le Pape d'exiger, pour mériter l'épiscopat, la confiance de ce Gouvernement, et d'en exclure qui n'en jouit pas.
De même ces autres expressions: ayant en vue les demandes du gouvernement, ne sont pas bien dans la bouche du Pape, lequel ne doit pas avoir en vue les demandes du gouvernement, ou du moins ne doit pas le dire dans une Bulle. Qu'il se contente de dire qu'il a en vue l'utilité et le bien des églises, qui se combinant avec les demandes du gouvernement produit le même effet.
Il approuve la forme de presque tous les autres articles et conclut: « Dans tous les autres articles qui suivent, je joins mon approbation, en soumettant cependant toujours mon très-faible sentiment à celui des autres j;mes^ et au suprème jugement de Notre S. P. Le 21 avril 1801, L. Card' Autonelli (1).
ment de la religion catholique, apostolique et romaine en France, prendra les mesures convenables pour le bien de la religion, et pour le plein effet de la nouvelle circonscription, conformément à l'objet qu'il s'est proposé en l'approuvant. »
In margine: Sarebbe desiderabile c/te potesse incominciarsi l'artico nei seguenti termini : « Sa Sainteté témoignera aux évêques titulaires, qui n'auraient pas la confiance du gouvernement, la juste »
(1) Archiv. Vatic. Francia Append. epoca NapoL. , vol ÎX, carton E.
Après ce long travail consacré à concilier ensemble et harmoniser les exigences de la France d'une part, la dignité et la délicatesse des devoirs du Saint-Siège de l'autre, ce dernier projet approuvé dans la dernière congrégation cardinalice semblait devoir rencontrer l'approbation des deux côtés. Mais alors intervint le ministre français Cacanlt pour mettre des bâtons dans les roues. Le 24 avril, dans une conférence qu'il eut avec Gonsalvi, il ne se contenta pas qu'on accordât en substance ce que voulait le gouvernement, il se montra encore « de la dernière obstination à vouloir les termes mêmes du projet ofïïciel » français (1). Cacault, en effet, par lettre du 2 mai, informait son gouverne?nent (malgré l'engagement contraire qu'il avait pris avec Consalvi) de l'état des choses : qu'il avait lu la bulle et les articles déjà prêts et sur le point d'être expédiés à Paris, qu'il y avait remarqué des changements inadmissibles, et en avait empêché l'envoi. « Le courrier du Pape, ajoute-t-il, serait déjii parti, et déjà, même avant cette lettre, vous auriez entre les mains la bulle, le bref et le concordat^ si mes objections n'avaient obligé à recommencer le travail (:?). »
C'est pour cela que, le soir du 30 avril, eut lieu une réunion des cardinaux Albani, Caraffa, Carandini et Consalvi chez Gerdil, pour essayer de se mettre d'accord « sur la grande affaire, autour de laquelle surgissent toujours des obstacles nouveaux et insurmontables (3) ». Une autre réunion de cardinaux, qui eut lieu le 1*"" mai, dura six heures continues ; en cette circonstance
(1) Consalvi à Spina, 24 avril 1801.
(2) Cacault à Talleyrand, 2 mai ISOl. Docum. Conco'-d. , II, 257- 5S.
(3) Gonsalvi à Gerdil, 30 avril 1801
Cotîsalvi fit enfin savoir à Cacaiilt qu'après nu si \ourr ii;ivail de jour et de nuit, il était temps désormais « que réciproquement nous entrions dans nos positions respectives. En matière de religion, il y a des bornes qu'on ne peut franchir (1). »
Cependant, telle était la solli(nlude du Pape pour cette affaire, qu'avant de lui donner une conclusion définitive, il voulut avoir une dernière fois l'avis des cardinaux qu'il léunit, pour la huitième fois, le huit mai au soir. Gonsalvi en rendit compte à Spina par sa lettre du 9 mai :
« Hier au soir s'est tenue une autre congrégation en présence du Pape, et Dieu sait au prix de quelles fatigues et d'envie de conclure au plus vite (2). » Peu de jours avant, informant les Nonces de cette affaire, la plus difficile que le Saint-Siège ait eue entre les mains, il leur annonçait le départ très prochain du courrier Livio avec le projet déjà achevé de la convention avec la France. « On va aussi loin qu'on peut, ajoutait-il, mais pas au-delà. Soyez certain qu'affaire plus difficile que celle-ci, il n'y en. a pas eu. Chaque mot coûte des sueurs ^de sang. Pensez quel en est l'objet [Ogni parola costa sudori di sangue ; immagini la materia). Je ne me risque pas à vous en dire davantage même en chiffre (3) ».
De son côté, le secrétaire de la congrégation, que le long travail de tête et des écritures avait mis à bout, envoyait à Mgr Spinp, que nous avons laissé attendant anxieusement le retour du courrier, les nouvelles suivantes qui méritent d'être rapportées : « Je vous dirai seulement que, depuis que je suis au
monde, je n'ai jamais éprouvé d'angoisses pareilles à celles par
(1) Gacault à Talleyrand, 1. c. d. 25G.
(2) Dépêche chiffrée, €onsal vi à Spina, 9 mai 1801-Archiv. Vatic.
(3) Consalvi aux Nonces, dépêche du 2 mai 1801. Ar«hiv. Vatic, Leltrcs chiffrées aux Nonces, Princes, vol. 276.
OÙ j'ai passé depuis un mois et demi à ce sujet... Dieu veuille que tout finisse bien, pour sa gloire, le bien de l'Eglise et le salut des âmes (1) ».
Et, vraiment^ Dieu voulait une heureuse issue à cette œuvre destinée à faire refleurir la vie religieuse dans le généreux peuple de France, qui avait jadis la devise glorieuse d'être le chanir pion des gestes de Dieu. Mais d'autres fatigues, et d'autres épreuves douloureuses étaient réservées à celui qui devait mener cette œuvre à un heureux couronnement.
Tandis que le courrier Livio, la nuit après le 12 mai, partait de Rome pour Paris, portant le fruit des fatigues romaines et la paix tant désirée, on se préparait à Paris à expédier une furieuse dépèche du Premier Consul, qui rejetait vers la haute mer la barque déjà presque arrivée au port.
(1) Lettre de Mgi- Di Pietro à Spina, 3 mai 1801. Archiv. Vatic. Francia, Append. epoca Napoléon. , vol. IX, Carton B.
Rupture des négociations pour le Concordat (Mai 1801).
SOMMAIRE
I. La convention romaine est expédiée à Paris (13 mai 1801), ainsi que le dossier du long travail de la Gong-régation des Cardinaux nommée à cette fin ; on cite l'article premier sur la religion ; mémoire explicatif des changements ; instructions envoyées à Mgr Spina avec pleins pouvoirs pour traiter.
II. Avis et regrets tardifs du cardinal Consalvi au sujet de quelques expressions de la lettre de Pie V|I au premier Consul : imprudence du Cardinal d'en informer le ministre pontifical à Paris.
III. Impatience de Bonaparte causée par le retard du courrier du Pape : lettres de Dernier à Gonsalvi (13 mai), où on menace de rompre les négociations t intimation d'un ultimatum.
IV. Une énigme historique et son explication : fidélité de Consalvi à ne pas révéler à Paris les changements faits au concordat français ; elle n'est pas observée par Cacault.
V. Belle défense de Gonsalvi contre les reproches qui lui sont faits de Paris —
VI. Le cercle de Popilius tracé par Cacault autour de Pie VII : craintes et précautions du Gard. Gonsalvi.
VII. Ingénieux moyen imaginé par le ministre français pour rouvrir les négociations.
VIII. Le départ pour Paris du card. Gonsalvi est décidé à Rome —
Pie VII ne se contenta pas de l'appréciation très sensée que, par son ordre, lui adressa le 17 avril 1802 le card. Léonard Antonelli sur les principaux articles du Concordat, pièce que
nous publions, et qui paraît pour la première fois (i), ni même des diverses congrégations tenues depuis le 3 jusqu'à la fin de ce mois par les cardinaux qu'il avait chargés de cette mission (2). Avant d'envoyer les pièces de celte grave affaire et d'y mettre la dernière main, il voulut savoir les dernières objections que pourraient soulever des esprits pusillanimes ou malintentionnés contre les concessions nombreuses et nouvelles faites au nouveau Gouvernement français en matière religieuse. Il en chargea les cardinaux Albani^ Gerdil et Gonsalvi qui se réunirent en sa présence le soir du 30 avril ou du lendemain, l*"^ mai (3).
Le rapporteur de ces objections fut le card. Albani. On le choisit à dessein, en qualité de doyen du sacré collège, et pour avoir toujours été de sentiments contraires aux Français, ayant, au conclave et dans les relations diplomatiques, constamment soutenu le parti de la maison d'Autriche. Le vieux cardinal, dans un exposé simple mais clair et solennel, mit sous les yeux du Pontife quatre chefs de raisons très-graves qui devaient dissuader le Chef de l'Eglise de trop s'avancer dans la voix des concessions.
Dans un premier point: Quel est celui qui accorde ? il l'avertissait de ne pas perdre de vue le décorum et la grandeur de la dignité pontificale. Eu second lieu : à qui fat- ton des concessions? il démontrait combien ou devait se défier de la relicrion du Premier Consul, de son premier ministre (Talleyrand) et des autres, « VAX mélange d'athées, d'incrédules et de sectaires. » Dans letroisième point : Pourquoi ? il exhortait le Pape h exiger et à
(1) Voir, aux pièces justificatives, le Document 11 —
(2) Voir chap, VI —
(3j Le soir du 30 avril, se tint une réunion des cardinaux Albani, Carafa, Carandini et Gonsalvi chez l'E™" Gerdil. Voir chap. VI. Le 1" mai, vu l'insistance de Cacault, les cardinaux tinrent deux congrégations particulières, une le matin, et l'autre dans la soirée, qui dura six heures.
obtenir du gouvernement français « un acte public et solennel qui répare le scandale » des actes irréligieux dont jusqu'alors le gouvernement de la République avait publiquement donné trop de preuves. Dans le quatrième point : Qa'accorde-t-il P il s'appliquait à montrer les concessions exorbitantes et inouïes que, dans cette affaire, le Saint-Siège faisait à la France républicaine. Pour ces divers motifs, que le Saint-Père s'efforce d'assurer au moins d'une manière stable le bien spirituel de la nation (IJ.
Ainsi, après qu'on eut de part et d'autre longuement débattu les raisons, le travail de la convention romaine, désigné alors du nom de contre-projet au V projet français^ était terminé quoique hâtivement le 12 mai 1801. Et le lendemain partait enfin le courrier, si impatiemment attendu à Paris. Il portait d'abord une double copie de la convention, la bulle papale pour annoncer le concordat au monde entier, une lettre de Pie VII au Premier Consul, les lettres de créance pour Mgr Spina, c-à-d. un bref l'habilitant à traiter avec pleins pouvoirs jusqu'à la ratification, et un long mémoire qui expliquait les raisons qui avaient induit le Saint-Siège à apporter quelques modifications au projet envoyé de France.
Sur l'emploi à faire de la double copie du traité romain. Consalvi envoya à Mgr Spina une instruction particulière par une lettre chiffrée où il lui expliquait que la première copie, dite projet meilleur^ était marquée « d'un petit point à l'extrémité gauche du verso de la pnge », et l'autre « de deux points au même endroit. Les petits points indiqueront leur valeur graduée. \}n petit poiiit seul signifie que c'est le texte qu'on préférerait ;
(1) Ce rapport, inédit comme celui du Gard. Antonelli, ne porte la signature d'aucun des trois cardinaux dont se composait la conférence du 30 avril ; mais nous sommes moralement certain que le travail était du Gard. François Albani, à qui nous l'avons attribué. Il porte ce titi'e : Per la congregazione da tenersi avanti la Santità di N. S. Papa Pio VII la sera del 30 aprile 1801. Congregati Emi Albani, Gerdil, Consalvi, Segretario Monsignor di Pietro. Il se trouve aux Archives Va tic, Francia Appendice. . , voi. XXV.
en cas de didiciillc, on ptésenlerait le second texte. » La même précaution était à observer en proposant chacun des articles, ayant la même marque et tous écrits séparément. Travail et précautions vraiment peu réfléchis, comme nous verrons, et qui, au surplus, ne servirent à rien, le meilleur projet même n'ayant été agréé qu'à grand peine par le Premier Consul.
Nous donnons, au moins comme exemple, la teneur de l'article premier, tel qu'il fut définitivement rédigé à Rome en latin et en français, en raison de son importance.
Art. I. Gubernium Gallicause reipublicœ recop^noscit maxiruam civiuni parlem religionem cathoiicam, aposLolicara, ronianamprofîteri. Pari spiritu animatum*. eamdeuique religionem prolïtens, illam pi'oteget ita ut libere et palam divino cultui vacari iu Gallia possit. Dogmatum cjus puritatera et ecclesiasticœ disciplinaj excrcitium liberum servabit. Leges atque decreta coruiu dogmatum puritati liberoque disciplinœ exercitio adversanlia*'', irrita lient (1)
• Le 2° projet ajoutait : ciini in. eadem religione sii.
•• Le 2° continuait ainsi: Omnia impedimenta (juie probala sunt ex actis tempore perturbationts. quneque huic sco' po adversantur, amovebuntur ,
Le Gouvernement de la république française reconnaît que la religion catholique, apostolique, romaine est la religion de la grande majorité des citoyens français. Animé par les mêmes sentiments, et professant la môme religion*, il protégera la liberté et la publicité de son culte ; il la conservera dans toute la pureté de ses dogmes et dans l'exercice de sa discipline. Les lois et les décrets contraires à la pureté de ses dogmes et au libre exercice de sa discipline** seront annulés (1).
* et étant dans la même religion.
•• Tous les obstacles opposés par des actes émanés dans les temps de perturbation, contraires à ce but, stront dtés.
Le Mémoire explicatif qui accompagnait le travail, contenait les « raisons pour lesquelles le Saint-Père n'a pu condescendre' entièrement aux articles du projet de convention présenté par le gouvernement français, et qui justifient les changements qui y ont été faits. » Leur raison d'être vient de la forme trop sèche et défectueuse de ce projet, et il en prouve la nécessité par des arguments de religion, de politique et d'histoire.
(1) Avchiv. Vatic. Francia Append. epoca Napol, vol. IX, Cart. D, E, vol. XIj Gart. E, et ailleurs. Docum. Concord, , n. 400
Pour ce qui est du premier article, il fait observer que, vu l'état actuel des choses, Sa Sainteté se résigne à ce que, en ce moment, on ne déclare pas, par acte public et solennel, la religion catholique religion dominante ou nationale : il ne peut cependant admettre un article qui, se bornant à reconnaître le fait historique, que la religion catholique est la religion de la plus grande partie de la nation, laisse tout le reste dans le même état. > C est pourquoi, on a raison d'exiger du gouvernement français des mesures ([ui assurent l'exercice public de la religion. « Ces mesures propres à réparer le scandale résultant des événements passés, principalement à la suite des lois et des actes contraires à la religion elle-même, et à justifier l'acte même du traité et les concessions qu'y fait le Saint-Siège, sont absolument nécessaires et inévitables. Faisant donc allusion à des circonstances historiques semblables, il observe que le Saint-Siège, dans l'accord conclu entre Charles V et Paul [II, entre Jules III et la reine Marie, entre les Papes Clément XI et Clément XII et Auguste électeur de Saxe et roi de Pologne, eut toujours pour but et posa comme condition préliminaire le retour de ces nations à la foi de l'église universelle.
Après de tels exemples le S. Père devrait « exiger au préalable qu'avant d'aller plus loin dans les négociations, on assurât le rétablissement total de la religion catholique en France. » Mais vu la situation de la France, il est disposé « à user de toute sa condescendance apostolique, et à l'étendre jusqu'aux dernières limites où elle puisse arriver. > Cependant le S. P. ne peut oublier ce qu il doit à sa conscience, à son caractère de Vicaire du Christ et de Chef de l'Eglise. C'est pourquoi il se trouve dans l'obligation de s'armer d'une inaltérable fermeté à n'adhérer à aucun acte qui puisse devenir préjudiciable à la religion, età le spécifier dans le présent traité, d'autant que le 1®'' article est la base et le principe dont dépend le reste de la convention... »
RUPTURE DES NÉGOCIAtÌONS POUR LE CONCORDAT 143
Il continue ainsi, dans nombre de pages, à raisonner sur chaque article,
La convention et le mémoire étaient accompagnés d'une trèslongue lettre de Pie VII au Premier Consul, datée de Ste-Marie- Majeure, 12 mai 1801 (an II de son Pontificat). Il y refait la partie historique du Concordat, dépeint la grande gloire dont se couvrira Bonaparte devant la postérité, l'exhorte à être modéré et docile aux motifs supérieurs qui guident le S. -Siège, et lui prodigue toute sorte d'encouragements et de souhaits (1).
Dans la lettre à Mgr Spina, que nous avons déjà citée, Consalvi ne manquait pas de donner au nouveau plénipotentiaire pontifical des régies détaillées de conduite relativement même aux circonstances qui devaient accompagner la ratification. « H faut, lui écrivait-il en chiffre, que l'archevêque de Corinthe soit bien attentif pour éviter un autre inconvénient très-grave, celui de l'ère républicaine. Le nouveau calendrier, ou décade, adopté en France depuis la révolution, est une innovation diabolique, tendant à faire oublier les dimanches et les fêtes du christianisme ; et Ion peut dire franchement de la décade que, non seulement elle détruit le calendrier qui doit s'observer dans toute l'Eglise, mais encore elle est contraire à la division par semaines, prescrite par Dieu mêjne qui sanctifia le septième jour {2)...
(1) Archiv. Vatic, 1. c. ; Docuni, Concord. ; n. 401 ; Theiner, I, 118
(2) Le Calendrier Républicain fut composé par une commission d'hommes très savants, qui furent : Guyton de Morveau, Lagrange, Monge, Lalnnde. 11 fut adopté dans la république, par décret rétroactif de la Convention du 5 octobre 1793, le 22 septembre 1792, au moment de l'équinoxe d'automne et de la fondation de la république. La semaine fit place à la i/écade, avec les noms des jours respectifs qui s'appelaient en nombre ordinal : primidi, duodi, iridi, quartidi, quintidi, sextidi, septidi, octidi, nonnidi, decadi ou dimanche ! Les noms des Saints et des fêtes furent remplacés par ceux de fruits, légumes, animaux, minéraux ou instruments d'agriculture. Les noms des jours de la première décade de septembre [Vendémiaire], étaient les suivants : 1° raisin ; 2° safran ; 3o châtaigne ; 4° colchique ; 5o cheval ; 6" balsamine ; 7° carotte ; 8" amarante ; 9" panais ; 10* minuscule. Ce calendrier dura 13 ans ; le ridicule n'en eut pas de suite raisoa.
C'est pour cela que, dans la révocalion générale des lois et décrets^ devrait y être compris celui de la décade. Mais qui sait si le gouvernement français l'entendra ainsi ? (1) >
Consalvi envoyait encore au négociateur pontifical d'autres avis, d'autres recommandations et d'autres réserves craintives, en des lettres qui nous font connaître l'énorme fatigue, et nous pouvons ajouter, la trop grande hâte que mit le premier ministre de Pie VII à expédier cette très grave affaire. Sur le premier point, nous devons rappeler une lettre qui fait beaucoup d'honneur h Consalvi ; c'est celle où il recommandait chaudement h la bienveillance de Talleyrand la cause de Braschi, neveu de Pie VI, dont tous les biens de Cesène avaient été confisqués, d'abord par les républicains italiens-français, et ensuite par le gouvernement cisalpin, qui les retenait encore alors. « Pour moi, écrit le Cardinal le 13 mai, je dois beaucoup à la mémoire de Pie VI. Après les désastreux revers éprouvés par s )n infortuné neveu... i! se trouve, en outre, accablé de cinq cent mille écus de dettes. N'étant coupable d'aucune laute, il en réclame la restitution, je le recommande très-instamment à la bonté de V. Eminence (2)...»
Réfléchissant ensuite que quelques expressions contenues dans la lettre du Saint-Père au Premier Consul pourraient" mal impressionner les catholiques et les autres, gouvernements, Consalvi songea h y remédier. Il écrivit aussitôt en chiffres
(1) Napoléon, dans la loi qui restaurait le culte catholique (1802), décréta le repos du Dimanche, et par conséquent rétablit l'usage de la Semaine. Le 22 fructidor, an XHI (22 septembre 1806) le sénat ratifia le décret impérial qui rétablissait le calendrier grégorien (Laplace lui-m.ême en fut le rapporteur) pour le 1«' janvier 1806.
(2) Docum. Concord. II, p. 408 (Aff. étrang. , Rome, vol. 930).
«UPTURK DES NÉGOCIATIONS POUR LR CONCORDAT 145
à Mgr spina (15 niui), le piiaut delFacei' le mot luut^ là OÙ le S. -Père disait avoir accordé tout ce qm lui avait été demandé (1). Et quand il est question des fogli {feuilles) contenant les raisons des changements, il Ini dit de mettre s montrer » au lieu de « justifier » (2). Avec autant d'imprudence il écrivait le jour suivant : '< Par i>os lettres chiffrées je vois toujours mieux cju'il ne faut pas s^y fier^ mais s'attendre à tout. Une fois la négociation ecclésiastique terminée, vous verrez (ju'on s'attaquera au temporel ! Si vous y êtes à temps je vous diiai presque ^e suspendre les Brefs et la lettre où l'on vous donne plein pouvoir pour traiter... Il me paraît que dans une vraie négociation nous ne pouvons que perdre... Je vois le temps bien sombre (3)...» Et dans une lettre du lendemain (16 mai), obéissant toujours au même sentiment de regrets tardifs, il répétait les mêmes cboses. La renonciation forcée des évêques lui causait le plus grand souci \ il aurait voulu faire ôter de la lettre du S. -Père à Bonaparte cette phrase où il disait que, si les évêques n'acquiesçaient pas « aux exhortations à se démettre pour le bien de l'Eglise, en ce cas ils se rendaient eux-mêmes coupables, et Sa Sain^ teté les priverait de leurs sièges... » Cependant il ajoutait lui-même : « Dieu veuille que nous y soyons à temps (4)... » Cette façon de procéder dénote beaucoup d'ingénuité dans le nouveau secrétaire d'Etat de Pie VII ; et franchement nous en demeurons fort étonnés. Il ne pouvait ignorer qu'à Paris, il n'y avait pas une distribution spéciale des lettres de Rome comme les diverses nations avaient, à Rome, leur poste par-
(1) « ... Vous reconnaîtrez aisément que nous avons surabondamment accordé tout ce qui nous avait été demandé. — a (Docuni. Concord. , îl, n. 402. p. 297).
(2) «... Dans lesquelles (pages) nous avons justifie les chang'emeats faits par nous. » Ibid.
(3) Ibid., n. 414 (Cultes, Archio. de Capraia).
(4) Ibid. , n. 416, p. 522 (Cultes, Archiv de Caprara).
RmiERi. — La Diplomatie Pontificale au XIX siècle — Tome 1 10
146 CHAPITHE SKPTIKME
ticiilière (i), indépendanle du gouveinemeut roniiiin. Les courriers aboutissaient donc tous au même bureau postal, où étaient déposées les lettres. Il ne pouvait ignorer qu'on connaissait, à Paris, le chiffre avec lequel il correspondait avec le ministre pontifical depuis plusieurs mois. Enfin il ne pouvait ignorer à quels vieux renards il avait affaire : un Talleyrand, dissimulé et matois, Ihomme peut-être le plus rusé et le moins scrupuleux dont pouvait alors se vanter la diplomatie européenne. Il n'aurait dû par conséquent confier ces deux dernières lettres particulières des 15 etti9 mai qu'à un courrier privé, à un exprès, ou h quelfju'autre moyen très sûr. En fait ces deux dei iiières lettres lurent arrêtées au cabinet noir de Talleyrand, copiées et traduites, et sans doute montrées au Premier Consul !
Or, ces lettres laissaient voir un certain trouble dans les hommes d'Etat de Rome ; elles témoignaient dune certaine hésitation dans les termes, d'une sorte d'élasticité dans les concessions auxquelles on pouvait réduire la Cour romaine. Cela (ut fort préjudiciable à la cause, et inspira hardiesse aux ministres français, qui déjà prenaient ombrage de la duplicité italienne. •
, Il est vrai que Consalvi trouvait une excuse dans la hâte excessive avec laquelle il avait été contraint de déposer et de tenir prêts en si peu de temps des documents si nombreux et si importants. En outre, il ne songea pas aux moyens dé-
(1) C'est en vain que Pie VU, en 1800, avait essayé de remédier à ce dangereux abus, qui faisait de Rome une succursale des cabinets respectifs des Puissances. Quand l'auiliassadenr espagnol Labrador apprit que le nouve ;u Pontife voulait supprimer les postes, il établit de force la poste espagnole à Rome 1 Les autres suivirent l'exemple du ministre d'Espagne. Ce fut ensuite une vraie lutte qu'engagea, après la restauration de 1814, la diplomatie pontificale, Consalvi au Congrès de Vienne, et Pacca à Rome, pour obtenir enfin que le Pape fût maître chez lui, des postes comme de tout le reste. Mais nous aurons à en parler une autre fois.
loyaux auxquels, contre le droit des gens, un autre pourrait avoir recours : c'est que le faible doit s'attendre à tout, quand il traite avec un plus fort. On s'expli(jue donc cette espèce de coiitradicl ion qui se remarque entre les instructions tardives qu'il envoie à Mgr Spina et la teneur de la lettre du Pape à Bi)na parte. Il laisse également percer un tardif repentir dans une autre lettre adressée au même (17 mai), où entre autres choses il exprime à nouveau la même anxiété sur les expressions employées relativement aux évèques : « Je suis fâché, dit-il, qu'on n'ait pas pensé à temps à le dire dans la lettre même au Premier Consul ; je ne ç>oudrais pas quii la prît à la lettre, mais qu'on lui fit voir, l'abbé Dernier par exemple, combien il est raisonnable et utile de tempérer ces expressions, il doit en com'enir lui-même pour son propre compte (1). »
Au lieu de tout cela, le Premier Consul convint pour son propre compte d'une mesure d'un tout autre genre ! Lorsque, aux premières passes d'armes, un jouteur sent un faible dans l'adversaire, celui-ci perd aussitôt l'avantage. Ce fut précisément le cas de Bonaparte et de Talleyrand, qui, à force de presser sans trêve ni merci, et, plutôt avec furie, des cardinaux qui délibéraient sur des questions d'un intérêt vital et suprême pour la religion, se donnèrent le mot et parvinrent à jeter l'incertitude et la frayeur sur ces têtes froides, habituées aux lenteurs et aux rédexions mûres et pr(doiigées des coiiffiéiTalions romaines. De là cette sorte de tâtonnements dans les delibéi ations prises : cela sufKt pour que le Premier Consul, profitant de l'occasion qu'on lui olFrait, lançât aussitôt, avec une audacieuse fourberie, la menace et les premiers coups' d'une rupture.
(1) Archiv. Valic. Nanzial. di Francia, vol. 598; Doctiin. Concord. , I[,n. 417, p. 32% (Cultes, Archiv. de Caprara).
L'impatience du Premier Consul, excitée (en ce qui est de la religion) par toute sorte de tristes personnages qui l'entouraient, éclata le jour même où parlait de Rome la convention de paix, élaborée et composée avec cette sollicitude et ce travail obstiné que nous avons racontés. Pour en colorer la pénible communication et comme pour en excuser l'éclat imprévu, on choisit le ministère de l'abbé Beriiier. Le 13 mai 1801, celui-ci signifia au Cardinal Consalvi le mécontentement de Bonaparte par une longue lettre très compassée, où le souci diplomatique de plaire au Premier Consul se joignait au zèle pour la religion. Après avoir tracé histori([uement la longue attente de la réponse romaine, on y dépeint l'irritation éprouvée par le Chef de l'Etat, et on y énonce ses menaces en ces termes :
« Le Premier Consul m'a chargé de dire à Votre Eminence que tout délai ultérieur lui serait personnellement imputé ; qu'il l'envisagerait comme une rupture ouverte, et ferait de suite occuper par les troupes françaises, à titre de conquête, les Etats du Saint-Père ». Il ajoute que la France ne peut rester davantage sans religion : lui. Premier Consul, la protégera solennellen^ent, et assistera avec grande pompe à ses manifestations publiques ; qu'il la reconnaît de fait comme culte national, quoiqu'il ne puisse la proclamer par acte solennel que comme la religion professée par le plus grand nombre, pour éviter de troubler et de heurter certains esprits ; et ainsi du reste, répétant les articles du V® projet, et exprimant en même temps le déplaisir qu'il éprouve d'avoir à lui annoncer ces choses, charge rendue plus douloureuse par son zèle et son attachement au S. -Siège (1).
(1) Ari;hiv. Vatic. Francia^ Appendice... vol. XI, Carton B ; Docum. Concord., II, n. 465; Theiner, 1 , 129.
RUPTUnE DES NÉGOCIATIONS POUR LE CONCORDAT 149
Eti même temps 1 abbé Bernier se plaisait h annoncer à TalleyianJ que, par le moyen du courrier que va expédier Mgr Spina, il a envoyé copie de sa lettre au ministre Cacault, Il ajoutait ensuite, s'adressant à lex-évêque, maintenant citoyen ministre d'Etat :
Je vous envoie copie de ma lettre. Vous pouvez la montrer au Premier Consul. Je serai charmé qu'il voie dans la sincérité de mes expressions la pureté de mon zèle, et combien je désire (ixer uu terme aux anxiétés que nous épi'ouvons. J'espère qu'enlin le Cardinal ConsaUi abjurant sa prétendue finesse ou sa paresse, [i] m'enverra sans délai et tout bonnement ce que nous demandons ; sinon le Consul arrivera au moyen de sauver la religion par d'autres mesures. Mais je le répète, j'ai tout lieu de croire quo Rome ne balancera pas (2)...
Il ressort de cette lettre que, si la paresse du Cardinal Consalvi n'était connue que de l'abbé Bernier et des maîtres auxquels il voulait plaire, du moins la prétendue finesse du premier ministre de Pie VU le cédait à celle de ce prêtre diplomate, qui osait écrire des choses si graves sur un prince de l'Eglise, sans en avoir, par ailleurs, une connaissance exacte et sijre.
Quel zèle [)our la religion et le Saint-Siège dans ce langage d'un prêtre ! 1 falliiit que la Révolution eût bien troublé les esprits et les idées pour qu'un négociateur eeclésiasliqiie, regiirdé oonime modéré en comparaison de tant d'autres, consentit si bénévolement à transmettre de telles boutades de Bonaparte ! Napoléon n'a jamais eu d'autres conseillers... que .son orgueil : c'est pour cela qu'il a eu de si mauvais moments. Que dire d'un homme d'Etat, d'un chef de gouvernement, menaçant la paitie adverse avec laquelle il est en train de discuter une convention, d'occuper ses Etats, et cela, à titre de conquête \ si elle n'accepte de suite toutes ses idées, la forme comme le fond ? Il a trouvé plus d'imitateurs de son orgueil que de son génie. (Trad.)
(I) Ce même jour, renchérissant encore à l'égard de Consalvi, il écrivait directement au Premier Consul : « Il faudra donc que malgré sa finesse prétendue, qui n'est en soi que fau.sse politique, maladresse ou paresse, le cardinal s'explique... » Docum. Concord. , II , n. 467, p. 405 (Cultes, carton I).
(2; Ibid. , n. 466 (Aff. étrang. , Rome, vol. 930)
Mais de la mauvaise humeiir exprimée avec tant de légèreté dans des lettres semi-ofilcielles on passa bien vite aux menaces et :i l'intimatio!! d'un ultimatum, sans demander d'explications, sans même attendre une réponse à ces lettres. En effet, six jours après seulement, le 19 mai, le même abbé Dernier adressait, au nom de Bonaparte, au ministre du pape à Paris l'expression des menaces et de V ultimatum consulaire dans les termes suivants :
« Je suis cbargé par le Premier Consul et par le ministre des relations extérieures de vous déclarer que, mécontents des délais apportés jus([u'à ce jour à l'expédition des affaires ecclésiasti({ues de France, ils ont résolu d'y fixer un terme, à l'expiration duquel une rupture entière aura lieu. » Et le terme fixé, comme la rupture des négocift lions, était annoncé et communiqué au ministre français à Rome en ces termes : « Que si, dans le délai de cinq jours à dater de la réception de ces dépêches^ la bulle et le concordat y compris^ ne sont pas envoyés^ il ait à se retirer de suite de Rome au quartier général à Florence. )) Cela ne suffisant pas, Bernier fait savoir à l'archevêque de Cor?iillie que, de plus, on écrit à Cacault : « Que si cette même bulle a été envoyée, avec les changements que le citoyen Cacault a dit avoir été faits, il n'en exécutera pas moins ce qui lui est prescrit, si Sa Sainteté ne consent pas que ces changements soient modifiés (1).»
L'ultimatum, signifié inutilement par Bernier à Mgr Spina, était ensuite transmis officiellement par Talleyrand au représentant français à Rome, presque dans les mêmes termes, par une longue lettre pleine des défiances accoutumées et débordante d'ironique dédain envers la faible Rome et les cardinaux sans armes ! (2)
(1) Arcbiv. Yatio. ,1. c. ; Docum. Concord. ; II , n. 474 —
(2) Nous choisissons (parmi bien d'autres) cette tirade morale el Ihéologique par
Un laiirraiTe si peu modéré Je la part d'un Talleyrand n'éUmiieia pas (|iiiconque songera h 1 homnie qu'il était. Quelqu'un ([ui trahit l'Eglise, son roi, sa religion, et sacrifie sa conscience aux honneurs, à l'argent et aux plaisirs, ne peut proférer que des sentiments et des paroles d'apostat. Talleyrand, quoique évèque, savait peu de théologie ; et ses conseillers, d'Hauterive et le fameux apostat Grégoire, en étaient encore plus dépourvus. D'autre part , il avait des raisons spéciales pour voir de mauvais œil le rétablissement de l'ancienne religion en France ; il ne faut donc pas s'étonner qu'il cherchât à embarrasser l'affaire et à faire rompre les négociations. Mais la volonté du Premier Consul était, sur ce point, arrêtée ; c'est pourquoi Talleyrand s'employa à susciter des empêchements inattendus et à en accabler la Cour romaine. Il accumula ainsi les causes d'une prochaine rupture, ourdissant une fine trame par l'entremise de Cacault qui avait les fils en mains, mais lui en tenait les bouts.
Il ne semble pas que l'abbé Dernier fût au courant de ce projet ; néanmoins le billet suivant qu'il écrit à Talleyrand, après que celui-ci eut envoyé à Rome la dernière sentence,
laquelle l'ancien évèque d'Autun s'érige en juge de la Cour des cardinaux romains et des sentences du Saint-Siège :
« Il faut qu'ils (les ministres du Pape) se pénètrent bien de cette double vérité : 1° qu'ici les matières théologiques sont aussi connues qu'à Rome, et que des hommes aussi éminenls dans la connaissance de ces objets que les conseillers actuels de Sa Sainteté peuvent l'être, ont trouvé que la religion ni ses dogmes," ni ses maximes, ni sa discipline, ne pouvaient recevoir aucune altération des clauses imposées au Saint-Siège par les articles convenus ; 2° que le gouvernement de la République est fermement décidé, soit à obtenir complètement et promptement ce qu'il désire, soit à rompre définitivement toute négo<ialion sur des objets qu'il a discutés avec franchise, avec générosité, avec la plus libérale justice, et dans la discussion desquels la Cour de Rome ne s'est montrée que vétilleuse, malveillante et dissimulée... » Lettre de Talleyrand à Gncault, 19 mai 1801, aux Docum. Concord, H, n. 417, p. (tl9 et suiv, (Afif. étrang. , Rome, vol. 630).
152 CHAPITnE SEPTIÈME
pounait faiie douter quelque peu de sa sincerile, ou du moins laiseer soupçonner qu'il était d'intelligence avec le ministre des allaiies étiangères pour traiter cette aiïaiie, relativement au niinistie ponti[i(;al à Paris. Voici en effet ce qu'il écrivait à Tallevrand, le 20 mai 1801 : « Je vous adresse copie de ma lettre au cardinal secrétaire d'Etat. La vôtre était foudroyante^ j'ai joint à la forte impression qu'elle doit produire, l'accent de la persuasion dans la mienne. Piiisseni-ils êlre effrayés par l'une et touchés par Vautre, de manière à nous envover de suite ce que nous désiions (l) ».
Mais il est temps maintenant de donner l'explication du trouble occasionné à Rome par les intimations que nous avons racontées, et de faire connaître quelles en furent les causes cachées. A Rome on travaille avec une ardeur iix^onnue jusque-là, et l'envoi en France du résultat de ce travail est relardé outre m^'snre; le Pape et les cardinaux espèrent qu'on leur en témoignera delà reconnaissance ou du moins quelque satisfaction : au lieu de cela, la convention romaine^ messagère de paix, se croise en chemin avec le courrier français, porteur de menaces et d'inévitable rupture : c'est comme une énigme historique qui léclame sa solution.
Mgr Spina, qui connaissait bien le caraclèie de Consalvi et sa haute capacité dans l'expédition des affaires, devant le long retard du courrier romain, liouva de lui-même l'explication de l'énigme. Le 18 mai, il écrivait au Cardinal par lettre particulière : « ... Les dernières lettres de Cacault (^5 mai) annoncent que, le 2, vous êtes allé chez lui, et (jne vous lui avez communiqué le texte de la bulle, et que tout était en ordre. Il (Cacault)
(1) Docum. Concoid. , II, n. 479 (Aff. élrung-, , Ro?ne . 930^.
parle de chaiigements faits dans les articles du Concordat : mais comment se fait-il donc que le coiiriier n est pas encore arrivé ? Ou bien il s'est cassé le con, on certainement, les objections de Caca^lt en ont relardé le départ et je crois bien que celle-ci est l'explication la plus s>raie...^{\-). »
Et c'était là, proprement, non pas seulement la plus vraie, innis l'unique explication. Voici en peu de mots la cause du retard du courrier, du silence inconcevable observé par Consalvi, et du rapport infidèle et qui fait peu d'honneur à Cacault, de la façon enfin, pouvons-nous ajouter, dont fut tissée cette mauvaise toile.
Après l'examen, la discussion et la composition du projet de concordat, tel que le Pape et les caidinaux nommés à cet effet crurent devoir le rédiger, ce travail, avec la bulle papale et la lettre au Premier Consul, était déjà prêt vers la seconde moitié d'aviil. Cacault, qui était en observation, ayant su que les travaux étaient terminés et sur le point d être envoyés en France, manifesta le désir, on même exprima et intima la volonté formelle, muni ([u'il était, disait-il, de lautoi'isatioii de son gouvernement, d'en .connaître le texte. « Il veut tout savoir, écrit Consalvi à Spina (23 mai 1801), et discuter de tout. 11 a fallu lui faire comprendre l'impossibilité des prétentions ii vouloir des expressions, des phrases et des formes en réalité contraires aux lois de l'Eglise (2). »
(1) Arcbiv. Vatic, Nunziiiiitra di Francia, vol. 585 ; Dociim . Concord. , I[ , n. 472. Il le redisait dans une lettre chiffrée du 21 mai. La longue attente « me porte à croire que vraiment le retard vient de quelque obstacle survenu là, et suscité peut-être par Cacault lui-même. » Arcbiv. Vatic. , 1. c. ; Docum. Concord., II, n. 433 (Cultes, Archif. de Caprara).
(2) Arcbiv. Vatic. Nunziatura di Francia, vol. 598 ; Docum. Coneord. , n. 594, p. 450 [Architf. de Caprara). « Quant à M. Cacault, sacbez qu'il voulut non» forcer à lui dire quelle réponse on envoyait, se disant autorisé à cela par son gouvernement. Le Pape a cru devoir y accéder pour ne pas s'en faire un ennemi. » Lettre de Consalvi à Spina, 21 mai 1801. .\rcbiv. Vatic. , 1. c. ; Docum. Concord., n. 490
Cette opposition de Caciuilt niotivii un nouvel examen, de nouvelles séances de la commission cardinalice, et une nouvelle édition du projet de Concoidat, ainsi que nous l'avons vu dan s les chapitres précédents. Consalvi vit et comprit très bien que cela entraînait un nouveau retard, et que lui. Secrétaire d'Etat, serait rendu responsable de ce letard inévitable à envoyer la réponse. Alors « ils convinrent, lui et Cacdult, de ne rien écrire à Paris qui eût trait aux difficultés survenues. Et cela d'abord pour ne pas éveiller de soupçons ou de défiances sur quelque article, avant d'avoir vu tout le travail de la convention. En second lieu, parce qu'en remettant la chose à une seconde rédaction, quelques-unes des difïivMiités auraient disparu. Et ainsi fut lait, par désir qu'a S. S. d'arriver aux dernières limites de son pouvoir apostolique (1). «
Le silence fut bien et fidèlement gardé par le Cardinal, qui n'en écrivit rien, n'en soufïla mot au ministre pontifical à Paris. « Je tins ma promesse^ dit fièrement Cousalvi à 1 abbé Bernier, avec une fidélité irréprochable ((Uir c'est mon caractère, Monsieur) : Je n'éciivis pas un mot à Mgr Spina. » Mais le ministre français Cacault, de son côté, ne tint pas la sienne : « il a tout écrit ; il n'a pas même rendu la chose très exactement (2). »
490, p. 442. [Archiv. de Caprara). Voir la lettre de Gonsaivi à Berthier, Il mai, ibid, et Docicm... , n. 489. p. 438.
(1) Cousalvi à Bernier, 30 mai 1801. Archiv. Vatic. , Francia, Appendice epoca Napoleonica, vol. XI , carton B ; Docum. Concord. , n. 503, p. 461. It. n. 499. » Consalvi à Spina, '28 mai, p. 453-4 [Archiv. de Caprara)] .archiv. Vatic. , Nunziat. l.cit, vol. 598.
(2) L. c. « l,e Sr Cacault avait assuré que la discussion ne servirait qu'à s'éclairer iiuituellenaent, et promis de ne lien écrire au dehors... je gardai la promesse en ce qui me regarde... Mais lui n'a pas fait de même... » L, de Consalvi à Spina, 23 mai, 1. c. Plus graves contre Cacault sont les passages suivants de la lettre chiffrée de Consalvi à Spina (21 mai) : « Il (Cacault) promit et jura qu'il n'écrirait rien (quoique je m'en défiasse), tuais ensuite // manqua solennellement à sa parole... » Archiv. Vatic, Nunziat. cit., vol. 587; Docum. Concord, n. 490, p. 442.
En effet, Constivi, écriviitit à Spiini^ fait remaïquer que Cacaiilt « non par malice, mais par erreur , a même écrit des choses qui n'étaient pas. » Il fait allusion à la lettre par laquelle le négociateur français disait à Talleyrand que le Pape exigeait du Premier Consul la liste des évè([ues qui lui seraient proposés et les raisons pour lesquelles on excluait ceux qu'on ne voulait pas. « Or, ajoute Consalvi, jamais on n'a exigé ces listes, ni qu'on donnât les motifs des exclusions. De ce second point, on nen a jamais eu l'idée ; sur le premier il a été dit quelque chose, mais sous forme de conseil et de prière pour le bien de la chose, afin de diminuer la rigueur du coup (des démissions^ et de ne pas le faire ressentir inutilement à ceux qu'on a le dessein de conserver (i). »
Les nouveaux débats et les fatigues du nouveau projet « pour le rapprocher le plus possible des observations de M. Cacault », occasionnèrent « environ vingt-six jours de relard. ;> C est pourquoi le courrier (jui a|)porlait à Paris la deiiiière rédaction du travail, ne put quitter Rome (jue le malin du 13 mai, comme nous l'avons raconté.
Après ces expli(-alioiis, on voit, avec preuves à l'appui, de quel côté était la duplicité, et laquelle des deux parties contractantes se montrait, dans la discussion, vétilleuse, inaU'eillante et dissimulée.
Cependant Consalvi, blessé dans son honneur par les soupçons exprimés par Bernier et Talleyrand sur sa personne, sa sincérité et même sa discrétion comme Secrétaire d'Etat, s'appliqua à venoçer la lovauté de .sa (îoiuluile en toute celte affaire, et à repousser cette responsabilité que le gouvernement français
(1) Nunzial. et Docum 148, 149.
(nisait peser sur lui. Il adressa donc deux lettres très nobles à Bernier, dont la lecliire dut produire sur le Premier Consul l'impression que celui qui parlait ainsi avait une physionomie })ien différente de celle qu'avaient imaginée ses correspondants. Consalvi y expose officieUement de point en point la marche des «îhoses, les causes du retard, sa propre loyauté, la bonne volonté et la condescendance du Saint-Père, son ardeur dans ce long travail. Ensuite il réfute les insinuations de politique, de secondes fins, d'indiscrétion auxquelles on attribuait, à Paris, les lenteurs de Rome, et il ajoute :
« Il est inutile, j'espère, après tout ceci, de vous marquer combien la politique et le désir de gagner du temps n'y est entré pour rien. Mais je dois à mon honneur, je dois à celui du S. Père de vous en dire un mot. Oui, Monsieur, cette persuasion est bien éloignée de la vérité ; c'est j)ien nous faire tort que de la soupçonner. Le caractère du S. Père est .issez connu par lui-même. Je m'étais flatté que Mgr Spina aurait donné une idée plus exacte du mien, qui m'aurait mis au-dessus de tout soupçon «ians ce genre. J'en appelle aussi à tous les français qui ont eu affaire avec moi. Je n'en dirai pas davantage... Aussi je ne puis ne pas être sensi- ]»le à ce que je lis dans votre lettre, que tout délai ultérieur « me serait ]iersonnellement imputé. » J'y suis sensible, Monsieur, parce que je ne ])uis me reprocher (je vous l'assure) de n'avoir rempli très e.xactement mon devoir, et de n'avoir tâché toujours de faire de mon côté tout mon possible ])Our le bien, et pour conserver la bonne correspondance et les relations amif.ales entre les deux gouvernements. Mais si je suis soupçonné du contraire, le bien de la chose exige. Monsieur, que je ne reste pas dans la place que j'occupe. ..
« Je dois à la vérité une observation sur une expression de votre lettre, lîu montrant les différentes ch.oses dont il n'est pas possible de traiter jus- ([u'à la conclusion de l'arrangement sur la grande affaire^ vous parlez (l'un accroissement désiré par S. Sté de son territoire Le S. P. n'es- ])ère des bonnes dispositions du P"" Consul que la restitution des Etats qui déjà appartenaient à lEglise romaine : il n'a aucune vue de l'agrandir.
... J'avais oublié de parler de l'influence des autres cours, à laquelle ou a attribué le délai. Mais lesquelles ? Que l'on trouve uu seul homme (à l'exception des cardinaux et du secrétaire de la congrégation) qui en ait
RUPTURE DKS NEGOCIATJQNS POUR LE CONCORDAT 157
pénétré la moindi-e chose. Il y a longtemps qu'un silence pareil était inconnu à Rome. Sa Sainteté a su le faii-e garder ; il est encore ignoré tout-àfait. Oli est-ce donc l'influence extérieure ? Je n'en dirai pas davantage. » (1\
La défense ch; Cardinal et les raisons apportées étaient sans réplique, et mettaient en pleine lumière la sincérité et le rude labeur du Secrétaire d Etat et de la Congrégation cardinalice : la cause du long retard venait du ministre de la république française. Quoiqu'il en soit, la convention romaine, partie le 13 mat de Rome, arrivait à Paiis le 24 ou le 25 du même mois (2). Ce fut un succès diplomatique pour Coiisalvi, qui en avertissait ainsi en chiffre son ministre à Paris, le 21 mai, c.-à-d. avant que l'iiltimatum consulaire écrit par Bernier le 19, fût encore parvenu à Rome : < Faites observer que c'est le 13, le jour même où Bernier m'écrivait une lettre si âpre, que le courrier est parti de Rome : Je regarde cela comme une bonne fortune, qui nous ii évité la confusion d'un départ postérieur qu'on aurait pris pour l'efîet de la peur (3). »
Ajoutons que la teneur du projet romain était, dans l'opinion des Cardinaux et du Pape, conforme en substance au V^ projet envoyé de Paris, sauf quelques modifications de forme et de tour de phrases, qui expliquaient les intentions et adoucissaient le;; mesures sans en altérer le fond. Tout faisait donc espérer que l'accord se ferait^ aussitôt le courrier pontifical arrivé à Parir, et qu'un voile serait jeté sur les impatiences et les déplaisirs réciproques.
Mais c'est cela même qu'on ne voulait pas à Paris. L'expérience a fait voir que traiter avec un plus fort en général, et avec Bonaparte en particulier, n'est pas autre chose que recevoir lu
(V Archi v.Vatic. F''aiicia, epoca Napoleonica, Vol XI, fase. B. ; Docum. Cori' cord., n. 479, p. 439 (Aff. étranger. Rome vol. 931) ; ThkîN., I, 132. La lettre est du 21 mai, et est écrite en français.
(2) Gonsalvi à Spina, 28 mai. Archiv. Vatic. , Nunziat. etc. , vol. 598 ; Docum. Concord. , n. 498, p. 493 (Archiv. de Caprara).
(3) Lettre de Consalci à Spina, 21 mai 1801, II, ce.
loi et faire la volonté Je l'iionime arrogant ! C'est pourquoi, quand le gouvernement des consuls fut averti par Cacault, homme incompétent de son propre aveu, qu'on avait fait des modifications, on voulut éviter à dessein la possibilité d'un arrangement. Et pour conserver en apparence l'avantage et pouvoir rejeter sur Rome l'accusation de mauvaise volonté et le tort d'avoir rompu les négociations, on prévint l'arrivée du courrier, et on expédia l'ultimatum : ou souscrire tel quel le projet de convention envoyé de Paris^ ou rompre toute négociation !
Ce dilemme foudroyant, expédié de Paris^ le 19^ par Dernier à Consalvi, et par Talleyrand ;i Cacault, arriva à Rome dans la journée du 28 mai, par un même courrier. Cacault reuiit immédiatement à Consalvi les lettres de Dernier et de Spina, et lui demanda une audience en toute hâte. Le Cardinal, que la fièvre retenait au lit, le reçut cependant de suite ; mais ne pouvant, en cet état d'abattement, conférer ni avec lui ni avec le Pape, il le pria de revenir le lendemain. En attendant, comme un courrier allait de Naples à Paris, il profite de cette occasion pour écrire à Spina et l'informer en toute hâte de ce qui vient de se passer :
« Le premier point, où l'on nous donne cinq jours de délai pour
faire partir le courrier... est inutile, pulsqu il est parti le 13 de ce mois et doit être arrivé à Paris le 24 ou le 25. Quant au second point, où l'on nous menace de rupture et du départ du ministre Cacault, si on n'eavoie un concordat tel que celui qui est venu de France... je n'ai pas encore vu Sa S'^ ; je ne puis donc pas vous dire ce qu'il m'a répondu. Deux réflexions cependant se présentent naturellement à mon esprit : l'une est que les changements faits par Sa Sainteté elle-même ne peuvent, selon les conjectures les plus probables, n'avoir pas l'entier agrément du Premier Consul. L'autre est que. si le Pape a cru que sa conscience ne lui permet pas ces formules mêmes qui lui ont été présentées (je dis formules, car vous aurez reconnu qu'en substance on a tout admis,) Sa Sainteté est si forte quand sa cons-
cience est engagée, ./u'Elle se résigne toujours à n'importe quel malheur, plutôt que de la trahir (1) ».
Voilà ce que Gonsaivi écrivait, en pleine fièvre et au lit, le soir dn 28. Le jour suivant, il eut une longue conférence avec Cacault, qui lui couimuniqua les ordres qu'il avait reçus de son gouvernement. Le soir de ce même jour, le ministre français signifia ces mêmes ordres au Pape, dans l'audience qu'il en obtint, c'est-à-dire : ou signer maintenant le concordat, ou voir partir de Rome dans cinq jours le représentant de la République ! « Je n'ai pas manqué, écrit Cacaiilt, de représenter au Pape qu'il avait le pouvoir d'accorder tout ce que nous demandons, et que son extrême circonspection à cet égard pouvait devenir une faiblesse ruineuse pour la France, pour son Etat, et pour la religion ; que le pouvoir de lier et de délier était sans limites lorsqu'il s'agissait de prévenir des maux infinis. Je ne l'ai pas seulement ébrdiilé (2). »
Le lendemain, 30 mai, Cacanlt envoya de la part du Premier Consul, au Secrétaire d'Etat; la note officielle datée du 29 mai (9 prairial an IX) Nous avons pu retrouver le texte de cette lettre ou note de Gacault à Consalvi. Elle était ainsi conçue:
« Eminence,
« J'ai reçu oi'dre d'annoncer au Saint-Siège de la part du Premier Consul quale Gouvernement français ne peut entendre à aucune modification, ni sur le fond, ni sur la forme du projet de convention, et sur celui de la Bulle dans laquelle la convention doit être insérée, qui ont été proposés à l'adoption de Sa Sainteté.
« Que si le Pape n'a pas adopté dans le délai de cinq jours sans modification les dfux projets susdits, mu présence à Rome devenant inutile à l'objet capital de
(l) Arch. Vatic. Nunziatura di Francia, vol. 598 ; Docnm. Concord. n. 498. (2), Docum Concordai., Lettre de Gacault à Talleyrand, 3 juin ISOi. n. 511. p. 478 (Affaires étrang. Rome, volume 931^ '
ma misssion, je me verrai oblig-é à regret, en vertu de mes ordres, à me retirer à Florence.
« Que si dans le délai précité les deux projets sont adoptés sans aucune modification, les deux Etats seront liés de fait par des rapports pacifiques. La publicité de ces rapports se trouvera ensuite honorablement constatée par la proclamation des articles convenus insérés dans le projet arrêté de la Bulle du Saint-Père.
Agréez l'assurance de ma haute considération.
CA.CAULT. »
(Archiv. Vatic, Nunziatura di Francia^ vol. 596).
Cacaiilt annonçait à Talleyrand l'exécution de ces ordres par la lettre déjà citée, en ces termes : « ce que j'avais à dire et à écouter se trouvant épuisé sans conclusion... je me suis décidé le 30 mai à mettre le Pape dans le cercle de Popilius : j'ai fait la déclaration signée... (1) »
Mais Cacault s'aperçut cette fois, et Bonaparte devait luimême l'éprouver plus tard, que, en face du devoir, la peur ne réussit pas aussi bien à l'égard de Pie VII» doux comme un agneau, que Popilius, lorsqu'il traça autour d'Antiochus, roi de Syrie, ce fameux cercle dont il ne pouvait sortir avant d'avoir accordé ce que l'envoyé romain exigeait par cette étiange menace. Aussi Cacault fait-il cet aveu sur Pie Vil : Je ne lai pas seulement ébranlé ! (2).
Le Cardinal Consalvi répondait à la note du ministre français par une autre note officielle (3 juin), où il exposait lon-
(1) Docum. Concord. , n. 511, p. 475.
(2 C'est bien le non possumus des Apôtres, plus fort, en définitive, que tous les misérables expédients auxquels recourt l'opportunisme et la politique humaine. Avant tout, le devoir et la conscience ! comme l'écrit le Gard. Gonsalvi à Mgr Spina, pour qu'il le répèle à Paris : « Sua Santità è cosi forte ove si tratti di coscienza, che si sottopone sempre a qualunque desgrazia, piuttosto che tradirla » > comme l'éprouva le ministre de Napoléon, forcé d'avouer le piteux échec de ses intimidations : « Je ne l'ai pas seulement ébranlé ! » Bel exemple de cette fermeté chrétienne dont l'histoire de l'Eglise et du Pontificat romain nous offre tant de modèles, en preuve de leur divinité. Et il en sera toujours ainsi jusqu'à la fin des temps. (Trad, )
guement l'impossibilité pour le Saint-Père d'accepter les conditions proposées. En développant les trois articles il disait:
< Le Saint-Père remarque, par rapport au premier article, qu'i7 est impossible, ainsi qu'il vous l'a déclaré, d'appliquer à un traiter concernant des matières religieuses les principes applicables aux traités politigues(l) ; par conséquent il n'est pas permis à S. S. d'admettre sans aucune modification et dans leurs termes précis les projets envoyés de Paris...
— Le S -P. fait réfle.\ion que le terme de cinq jours, assigne dans le second article de la note, ne peut être d'aucun avantage, pour faire adopter, dans les termes voulus et sans aucune modification les projets transmis ; car c'est après la plus mûre délibération que Sa Sainteté a cru ne pouvoir se prêter à l'adoption pure et simple des projets susdits, sans blesser les devoirs que son miuistcre apostolique lui impose. — Quant au troisième et dernier article de votre note, le cardinal Secrétaire d'Etat a pour devoir de vous faire connaître que Sa S. ne désire rien tant que de maintenir la bonne harmonie avec le gouvernement irançais.... (2) »
Le Premier Consul, ou peut-être Talleyrand, ou plutôt tous les deux à la fois, avaient l'intention, à ce qu'il semble, d'intimider le Pape et les Cardinaux en rompant d'une façon si violente et si arrogante les relations commencées déjà depuis un an. Cette rupture devait donc avoir toutes les apparences d'une menace, mais donner également l'occasion et fournir un joint pour conduire l'affaire et reprendre les négociations par une voie nouvelle. Il nous paraît au moins qu'il en est ainsi, bien que, pour motiver notre opinion, nous ne puissions citer des documents ofliciels : Si Cacault avait sur ce
(1) Principe que devraient méditer ceux qui s'imaginent avoir le droit de traiter les choses de la religion comme ils raisonnent des choses de ce monde. Le domaine religieux n'est pas de la compétence des lois humaines et du législateur civil. L'Eglise, forcée parfois de subir l'iniquité, ne l'acceptera jamais. (Trad. )
(2) Archiv. Vatiu. , Docum. Concord. , H, n. 50J, p. 471-72 (Afif. étrang. , Rome, Vol. 931). Theiner la rapporte traduite en français, I, 147.
RmiBHi. — La Diplomatie Pontificale au XIX siècle — Tome 1 11
162 CtlAPITRE SEPTIÈME
point des instructions, naltirellement elles n'étaient pas écrites. De toute façon, le double but fut atteint.
La stupéfaction, à Rome, aussitôt qu'on eut connaissance de la cruelle nouvelle, ne peut se décrire : « 0 Dieu de bonté, s'écriait Gonsalvi écrivant à Mgr Spina, qui peut penser et imaginer un fait pareil sans en mourir ! Tant de pensées, tant de fatigues, tant de soucis jetés au vent !... que de mal n'a pas fait, quoique sans mauvaise intention, M. Cacault !... Si Cacault s'obtine à partir, tout est perdu... (1) >
Consalvi voyait vraiment s'accumuler sur le ciel de Rome de sombres nuages qui présageaient des tempêtes prochaines. Le 11 mai, diverses troupes commandées par des officiers italiens et français attaquent le fort St-Léon, et s'en rendent maîtres ; peu après ils occupent toute la province de Montefeltro, dépendance du duché d'Urbino. Les mêmes troupes, quelque jours auparavant, avaient occupé Pesaro et ses environs (2) : et cela « quoique le gouvernement français, à l'entrée de ses troupes dans ces Etats, ait déclaré reconnaître le Pape comme puissance amie et respecter sa souveraineté (3) » Comme [)our augmenter ces craintes, soit hasard, soit intention, on renforça alors l'armée de Toscane et on la mit en mouvement. On voit des français, des généraux et oificiers, se réunir à Rome, où les patriotes toujours prêts à servir la patrie, publiaient partout que « le fruit était mûr (4). »
(1) Gonsalvi à Spina, 30 mai 1801, Archiv. Vatic. ; Docum. Concord. , n. 504, p. 462 (Archiv. de Caprara).
(2) Gonsalvi à Spina, 23 mai, Archiv. Vatic. , Nunziatura di Francia, vol. 598 ; Docum. Concord. , n 493, p. 448-49 (Archiv. de Caprara).
(3) Mêmes ouvrages —
(4) Gonsalvi à Spina, 30 mai. Et dans une autre lettre du 21 mai au meule il écrivait: « Il y a tous les indices les plus complets d'un grand et vaste complot, formé par des patriotes romains, napolitains et cisalpins, et de quelques terroristes français, mécontents de Bonaparte. » Archiv. Vatic. , Nunziai. et vol. cités ; Docum. , n. 490.
Dans cette sitiiutioii^ le Cardinal Gonsalvi, qui avait été témoin des horreurs et des hontes commises à Rome durant l'année fatale de 1798 par les Jacobins français et des forçats italiens ; lui qui, soupçonné d'avoir participé au meurtre, bien mérité du reste, du général Dupliot (28 décembre 1798), avait été incarcéré au château Saint-Ange ; Consalvi, aussi prudent que brave, visait surtout à ne pas ternir, au moins, ni la pourpre , ni la dignité du Vicaire de Jésus-Christ et souverain de Rome par aucune sorte de bassesse. Il conseillait donc à Mgr Spina de veiller sur lui : « Faites attention à vos lettres, pour que, en cas de rupture, il ne vous arrive le même sort qu'au Marquis Massimi (1). » Quant à lui, il était prêt à n'importe quel sacrifice, et, se phiignant de la conduite tenue jusqu'alors par le gouvernement, il la prévoyait dans l'avenir aussi mauvaise que par le passé, et s'en ouvrait en ces termes à son ami Mgr Spina : « Gomme la conduite passée me fait prévoir celle qui sera suivie dans la négociation des affaires temporelles, je prends dès maintenant congé de vous, car je ne sacrifierai jamais mon honneur : Je aie démettrai plutôt de ministre que d'assister à la ruine ou à un grave dommag^e du Saint-Sieste. Attendez-vous là dessus à tout le mal possible (2). » Consalvi, se voyant chargé par le Gouvernement français de la responsabilité de la rupture, s'était empressé de s'offrir à Pie VU pour un autre emploi, priant S. S. de mettre à la lèle des affaires d'Etat un Cardinal qui fût davantage persona grata auprès du gouvernement français.
(1) Ibid. Le Marquis Massimi, qui représentait le S. Siège à Paris, après que Jos. Bonaparte se fut enfui de Rome à cause de la mort de Duphot, fut gardé prisonnier chez lui ; et, contre tout droit des gens, on saisit toute sa correspondance,
(2) Ibid.
C'est pourquoi il écrivait en chiffre à divers nonces (23 mai 1801)
« ... J'ai répondu comme devait le faire quelqu'un qui comprend l'honneur et n'a aucune vue humaine, et je n'ai pas laissé de faire entendre que cette fonction, que j'abhorre et déteste, et que je n'ai acceptée que par obéissance^ et conservée dans les terribles conjonctures actuelles que par reconnaissance, je serai l'homme le plus heureux du monde, si on m'ouvre une voie pour sortir de cet enfei', sans n^anquer à mes devoirs et aussi à mon honneur. Je cesserai ainsi d'être l'homme sacrifié, car je le suis vraiment tant au dehors qu'au dedans, et Dieu sait si j'exagère. Ma santé et même ma vie se ressentent de cet état, et le cœur est en proie à une amertume que V. E. ne saurait imaginer. J'ai pourtant une consolation, une seule, mais elle est grande en elle-même : c'est que, en outre de la force qui me vient de Dieu, je n'ai rien à me reprocher devant les hommes sur ma conduite. Voilà qui est biçn certain (1). >
II avait également écrit dans le même sens au représentant de la France. Mais Pie VII se garda bien d'éloigner de ses côtés, ce conseiller intrépide, sensé et très fidèle^et Cacault lui même, par une note officielle du 3 juin, 1 assuia que son gouvernement avait en haute estime sa personne, et n'avail relevé contre lui aucun acte qui lui fût défavorable (2),
Comme nous l'avons déjà dit plus haut, le gouvernement du Premier Consul n'avait pas résolu de rompre l'accord si bien inauguré et poursuivi de part et d'autre avec le désir de
(1) Archi V. Vatic. , L. Chiffrées aux Nonces, Princes, vol. 276.
(2) « Je n'ai jamais eu lieu de croire que le Premier Consul ait aucune opinior défavorable de voire per.soime : il ne m'en a lien dit à Paris, et ne m'en a jamais écrit un mot. Le jrénéial Murât m'a parlé de V. Em. , à Florence, avec éloge. De mon côté, j'ai eu lieu de m'en louer à Rome. » Docunt, Concord, II , n. 910, Aff. étrang, , Rome, vol. 934).
le conduire h une heureuse solution. Bonaparte avait un grand intérêt et un immejise avantage à s'entendre avec Rome et à rétablir officiellement en France la religion catholique. Il ouvrait î.insi à l'espérance les cœurs de tretite millions de catholiques, et, pour lui-même, il affermissait un terrain convulsé comme par un volcan et encore ébranlé sous ses pieds. D'autre part, la rupture des négociations avec Rome, dont le bruit, accompagné même d'un certain espoir, s'était répandu dans toute l'Europe et tenait les esprits en suspens, lui aurait attiré la réputation dhomme intraitable et d'une ambition effrénée, et aurait été pour ses projets qui commençaient à se dessiner, un obstacle peut-être insurmontable. Il n'avait pas oublié la Ligue qui, dans les dernières années du XVI® siècle, avait résolument disputé au Béarnais huguenot le trône de S. Louis : le sang répandu en Vendée lui criait assez que la France pouvait vivre et être glorieuse sans les Bourbons, mais qu'elle était et voulait être catholique.
Les craintes de Rome ne tardèrent donc pas à se calmer. Car dans les diverses et longues conférences de Cacault avec le cardinal Consalvi et avec le Pape dans les premiers jour de juin, le ministre français dévoila les intentions de son gouvernement. Il fallait, d'un côté, conclure vite le traité de paix religieuse, si nécessaire en France, et, de l'autre, flatter la vanité consulaire par l'envoi à Paris d'un cardinal, non, comme l'archevêque de Coriiithe, en qualité de ministre privé mais investi de pleins pouvoirs olOciels et connus de l'Europe entière. Cacault conseilla donc d'envoyer le Secrétaire d'Etat lui-même, le cardinal Consalvi ! Mais d'abord le rusé français, qui, au fond, avait l'âme aussi française que chrétienne, en exécutant les ordres reçus de Talleyrand, avait épuisé les conditions qui lui donnaient la faculté et même le devoir de faire ce pas. 11 avait vu et compris que les arguties^ et la mauvaise volonté que le Premier Consul reprochait à Con-
salvi n'étaient pas fondées. Il reconnaissait que les colères de la France avaient leurs causes^ dans la nature même de ï affaire quoji traitait et dans l'esprit des Congrégations romaines. « On peut anéantir la cour de Rome, on ne saurait changer sa marche ancienne, son style d'autrefois, ni ses dogmes (sic). » Il voulut se rendre compte de la part qu'auraient eu les intrigues de l'Angleterre ou des princes français du régime déchu. Mais le Souverain Pontife lui-même l'assura que personne ne s'était ingéré dans l'affaire du Concordat, tant à cause du secret qui avait été strictement gardé que de la .persuasion où sont les ennemis de la France qu'on ne parviendra pas à s'entendre. Il sut également de la bouche même du Pape qu'il n'y a pas de correspondance politique avec l'Angleterre. Les relations avec le nouvel empereur de Russie ne peuvent non plus causer de l'ombrage. En effet Paul 1®'' avait écrit au Pape Bruschi^ détenu alors en France, la promesse de le remettre sur le trône pontifical. Il fit des démarches pour être réconnu grand-Maître de Malte, restitua généreusement l'abbaye de Chiaravalle (1), et flatta le Pape actuel , mais celuici ne l'a jamais reconnu pour grand maitre de Malte ; sur ce point les rapports de la cour de Napies sont faux. — Le Pape élevé dans le cloître, a des sentiments d'anachorète, est homme de bon cœur et de bon caractère mais il ny a pas moyen de le décider d'autorité à signer hic et nunc. Il dit toujours qu'il a accordé ce qui est possible, et qu'il
(1) Cette abbaye, assez riche, était devenu la propriété de l'acheteur français le citoyen Périllier, établi à Ancóne. Les Russes qui envahirent l'Italie en 1799, avaient enlevé à Périllier celte abbaye avec les autres fonds ruraux. Paul lo"", plus chrétien que certain rois très chrétiens, rendit au Pape cette propriété ecclésiastique. Mais en 1801, Périllier par voie de fait y placa un surintendant, comme s il en était le maître, et ne tint aucun compte des protestations du Légat epos tolique d'Ancóne. On ne peut dire combien la réacquisilion de ce bien ecclésiastique, comme de tant d'autres, coûta à Gonsalvi d'énergie et de patience !
n'ira pas au-delà. « J'ai essayé «le lui faire signer le Concordat seul ; s'il m'avait accordé ce point, je ne serais pas parti de Rome. Cette idée ne m'a pas réussi. »
Voici coir. ment, aux premiers jours de juin 1801, le diplomate (rançais trace le portrait de Consalvi :
f Le Pape est très attaché au cardinal Consalvi, sa créature, homme de 44 ans, actif, laborieux, et qui a de la capacité. Ce ministre me paraît très bien voir, qu'en servant la France il acquerra le plus puissant appui, et que c'est la seule manière de consolider le lègne de son maitre. Il me semble travailler dans cet esprit ; il connaît parfaitement les affaires qui nous intéressent. Je ne crois pas qu'un autre secrétaire d'Etat valût mieux pour nous (1). »
De toutes ces considérations, prises presque mot pour mot dans la correspondance de Cacanlt, on voit clairement les sentiments qui dirigeaient le gouvernement français dans ses négociations pour se rapprocher du Pontife. La politique est ce grand cercle qui fut tracé non seulement autour de Rome, mais encore de toute l'Italie, et d'une bonne partie de l'Europe : toutes les lignes qui ne convergeraient pas vers le centre des intérêts français, devront être retranchées ou brisées sans ombre de scrupule ou de retenue !
(1) Cacault à Talleyrand, 3 juin 1801, II , Doctim. Concord. , n. 511, 475-480 ("Aff. étrang. , Rome, vol. 931). 11 y avait, à cette époque, beaucoup de vrai dans ces paroles ; mais quand Bonaparte, changeant de direction et perdant la boussole, vint à naufrager ; quand Louis XVIII, ou ses conseillers, prétendaient gouverner à leur idée les choses de l'Eglise et la politique Romaine, le gouvernement français n'eut pas à Rome de plus grand ennemi que le Cardinal Consalvi, parce que personne ne connut à fond ce gouvernement comme Consalvi. Nous le prouverons en temps et lieu.
Cette idée fut, il faut l'avouer, une très heureuse trouvaille: qu'elle ait été de l'invention de Cacault, ce que nous ne croyons pas (1), que ce fut plutôt un dessein imaginé et préparé à Paris par Talleyrand et concerté avec Bonaparle^ comme cela nous paraît plus probable, de toute façon cette solution fait diplomatiquement honneur à qui en fut l'auteur. Nous disons diplomatiquement, parce que de sincère amour pour la religion et de déférence chrétienne pour l'auguste représentant sur la terre' de la personne de Jésus-Christ, on n'en voit aucune trace dans les personnages de la république française qui traitèrent cette affaire, excepté en partie l'abbé Bernier. Tout fut une question d'intérêt et de diplomatie, sensée et juste sans doute, mais ne dépassant pas le cercle des intérêts de ce monde.
Telle qu'elle était, cette transaction parut au Pontife et h Consalvi comme une planche de salut dans la crainte d'un naufrage, et tous deux s'y attachèrent d'un cœur joyeux et animé d'une nouvelle espérance. Voici comment Cacault, dans une lettre officielle à Talleyrand, datée du 3 juin 1801, raconte le fait :
« ... Lorsque les premiers jours du délai ont été écoulés, et que l'impression de la peur de mon départ sur le Pape et ses conseillers a été complète, et sans espoir de me décider à rester, et lorsque j'ai vu que rien ne pouvait décider le. Pape à signer hic et nunc (le fameux cercle de Popilius !)j'ai cherché les moyens de garantir, en partant, la tranquil-
(1) S'il en fut le cérilable auteur, l'histoire doit certainement lui en savoir gré ; car au moins il compensa de quelque manière la conduite bien peu libérale qu'il tint à l'égard de Gonsalvi, et les étreintes douloureuses qu'elle occasionna à Pie VII. Artaud, de fait, l'attribue au ministre français, son chef à Rome. Histoire de Pie VII, I, 114 et suiv. (de la trad. ital. , 1844),
lite de Rome et la sûreté des Français. J'ai pensé que le Premier Consul souhaitait de cœur et d'âme l'accommodement avec le Pape, devenu nécessaire à la France. Je sais que ce fut toujours son idée, et qu'elle doit enfin se réaliser. Alors il m'a paru daus ses vues d'engager le Pape à envoyer à Paris son premier ministre, pour s'expliquer et tâcher de résoudre l'affaire. Mon idée a été saisie et adoptée avec plaisir par Sa Sainteté et le cardinal Consalvi. En conséquence, le Saint-Père a convoqué en consistoire le Sacré Collège. Tous les cardinaux étant ainsi réunis, il leur a exposé l'état de l'affaire. Ils ont tous été d'avis que Sa Sainteté ne pouvait signer sans aucune modification, mais ils ont manifesté unanimement le vœu de répondre aux sentiments favorables à la religion, marqués par le Premier Consul, en envoyant vers lui le secrétaire d'Etat de Sa Sainteté, qui est ici premier ministre. Ce consistoire a été tenu hier, 13 de ce mois {2 juin) (1). »
Nous avons déjà dit que, h notre avis. les menaces de Cacault transmises h Rome n'étaient qu^une ruse de guerre. D'autres hommes très intelligents le comprirent alors ainsi et le crurent. Nous en citerons quelques-uns.
Mgr Caleppi, envoyé pontifical à Florence auprès de Murai, était un homme de grande pénétration et d'une rare intrépidité. 11 avait été le seul, dans la célèbre conférence de Tolentino, à tenir tète à Bonaparte et à refuser de signer ces lâches concessions, arrachées par la force et par la peur au card. Mattei, au duc Braschi, au marquis Massimi, et au chev. Azara, célèbre à Rome comme paratonnerre (un peu usé) des ruines de Rome. C'est pourquoi Bonaparte, qui s'entendait sur la valeur des hommes, l'appelait un gaillard. Ayant donc appris ce que venait de faire Cacault, Caleppi écrivait de Florence à Consalvi, le 2 juin, une lettre chiffrée où il disait :
... J'espère que Cacault a exagéré le feu de Paris... Du reste V. Emce se rappellera ce que je lui ai écrit sur Cacault et sur son secrétaire... Puis, après une allusion au mouvement
(t) Cacault à Talleyrand, 3 Juin 1801. Docum, Concord; II, n. 511, p. 478.
170 CHAPITRE SEPTÌÈME
de troupes de Naples vers Rome... il continue: «...je crains que ces menaces ne soient plutôt pour amener à des sacrifices, selon l'ancienne méthode des ennemis de Rome... (1). »
Le ministre autrichien Gliisliéri en informait Coloredo, e* écrivait de Rome le 6 juin 1801:
«... V. E. étant à même de connaître les véritables projets des Français, saura aussi apprécier les menaces qu'ils font au Pape, et pénétrer les motifs qui les ont engagés à une conduite, si peu ordinaire, de contraindre par la force le chef de l'église à des concessions en fait de religion. ..(2)»
Consalvi, qui, dans ces moments de détresse, était prêt à tous les partis, s'était adressé au Ministre d'Espagne ; et, comme pour demander conseil, lui ayant exposé le cas dans le plus grand secret, lui demanda si, en cas de fuite, l'Espagne donnerait asile au Pape. Celui-ci, se dérobant le mieux qu'il put il une si grande responsabilité devant les Fiançais amis de son pays, entre autres choses qu'il écrivait à Madrid, ajouta: « J'ai pensé que ces paroles ou ces menaces de la France de même que la résolution de rappeler le ministre, pouvaient être une facon d'intimider le Saint-Père et son collège des Cardinaux afin qu'ils approuvent ce que, sans cela, ils refuseraient bien probablement (3). »
Maintenant, avant de suivre Consalvi à Paris, nous devons Voir l'accueil qui fut fait, dans cette capitale, au dernier projet de Concordat expédié de Ri>me, et quelles étaient alors les dispositions religieuses de l'âme de Bonaparte.
(\) Archiv. Vatic, Nunziatura di Firenze, Vol. 253
(2) Docum. Concord., II. n. 518, p. 490 (A.rchiv. de Vienne).
(3) Ibid., n. 519, p. 495 (Alcalà, leg. 5747).
La Religion du premier Consul.
Sommaire :
I. Arrivée à Paris du courrier tant attendu, porteur de la réponse pontificale au projet du concordat français. L'abbé Dernier en fait un rapport au Premiei' Consul: satisfaction du g-ouvernement français. Tandis que la rupture est en suspens à Rome, on reprend à Paris de nouvelles négociations pour un VI* projet. Nouvelles machinations de Talleyrand, nouveau refus de l'ablégat pontifical de consentir à signer un projet pire que les précédents.
II. Motifs qui dirigeaient l'esprit du Premier Consul dans le Concordat: l'atta-
chement du peuple pour l'ancien culte détruit, la propriété foncière mal assurée chez les nouveaux possesseurs. Etat d'âme du Premier Consul à l'égard de la religion, sa célèbre conversation avec un conseiller d'Etat au jardin de la Malmaison, Dans son esprit, la politique est la règle de la religion,
III. Autre entretien sur la question religieuse entre le Premier Consul et un Conseiller d'Etat.
IV. Il rétablit en France divers Ordres religieux; motif qui l'y portait.
V. Il rend au Pape la statue de la Madone de Lorette, enlevée par lui en 4797.
VI. Dans ces circonstances, le Concordat était un bien inappréciable.
Si les grondes choses se mesurent par la grandeur des difficultés qui les ace impagnent et en traversent la réalisation, nous devons mettre le Concordat au nombre des entreprises les plus grandioses. A peine, en effet, est-on venu à bout des diffi-
cultes suscitées à Rome, que d'autres leur succèdent à Paris, aussi malaisées à surmonter. A la passion se joint l'intérêt, et la violence à la ruse : derrière un grand apparat de démonstrations diplomatiques se dissimulent les fourberies, les pièges et les voies couvertes de la ruse. Mais Dieu voulait cette fois sauver son peuple ; le Premier Consul, qui en fut l'instrument, quoique dur et revêche, comprit pourtant la nécessité vitale de la paix religieuse et la voulut : or, devant la volonté de Bonaparte tout devait céder ou être brisé. C'est un honneur pour lui qu'au milieu de tous ces hommes, dignes rejetons de la fameuse révolution, et dont un certain nombre avaient même étudié la théologie et porté les livrées de 1 Eglise, il fût le seul qui désirât sincèrement et efficacement la restauration, en France, de la religion des ancêtres. Nous verrons bientôt le motif principal qui le portait à cet acte, si opportun et si nécessaire aux intérêts de la nation et à l'exécution de ses vues particulières. Mais d'abord il nous faut exposer le sort que rencontra à Paris ce projet qui coûta tant d'études et de travaux à Rome, et était si impatiemment attendu en France
Tandis que, après l'expédition de ce travail, on était à Rome inquiet des conséquences qui suivraient la ru[>ture déjà déclarée des négociations, à Paris, au contraire, on discutait sur la convention papale, arrivée là le 23 mai. Quel accueil fut fait au courrier pontifical si longtemps attendu, c'est à cette question pleine d'anxiété que Mgr Spina se hâte de répondre par sa dépêche du 24 mai au card. Gonsaivi, lui annonçant la bonne nouvelle. « Hier, à 3 heures de l'après-midi, est arrivé Livio tant désiré ; en le voyant, je n'ai pu m'empêcher de lever les yeux au ciel, et de dire en soupirant : Veni sancte spiritus^ et emitte cœlitus lucis tuse radium (1). » Il déclare que « tous les plis lui ont
(1) C'était la veille de la Pentecôte (33 mai 1801).
été remis intacts, un peu baigtiés seulement, vu que le pauvre homme a failli être emporté par la fougueuse Scrivia. » Il témoigne ensuite des sentiments de louange et de justice envers Gacault pour avoir annoncé l'arrivée du courrier, fait l'éloge de la congrégation des Cardinaux, et disposé favorablement « le Gouverrjeinent à tout approuvei- (1). »
Mgr Spina, informé sans doute de cette lettre par l'abbé Dernier dont, par ailleurs, il se loue beaucoup, ne connaissait pas bien l'état des choses et probablement était tenu, à dessein, dans l'ignorance du conflit survenu à Rome. En toute bonne foi donc il reprit les négociations, comme si elles avaient été seulement interrompues par le voyage du courrier et qu'elles n'eussent subi à Rome aucun échec !
De fait, à peine l'abbé Dernier eut-il vu et étudié le projet venu de Rome, qu'il en fit un rapport au Premier Consul dans une lettre assez raisonnée, où il disait qu'il faut respecter le style propre de Rome et laisser au Pape l'usage de toute sa liberté, puisque dans l'essentiel l'accord était fait. Quant au projet élaboré à Rome, il donne son avis de la manière suivante : « Le projet qui nous est proposé me paraît, au fond, absolument le même que celui que le ministre des relations extérieures avait approuvé. Tout se réduit à des changements de rédaction plus ou moins clairs, plus ou moins pi'écis, mais qui constamment renferment le même sens sous utie forme différente (2). » C'est ainsi que Dernier approuve à Paris ce même projet que Cacault avait désap* prouvé à Rome. Et ce même gouvernement, qui avait dirigé l'œuvré de Cacault en Italie, favorisait la reprise des négociations par Dernier en France !
(1) Archiv. Valic, Nunziatura di Francia, vol. 587; Ùocum. Concord., lit, n, 627 [A'chif. de Caprara).
(2) Docum. Il, n. 530, p. 6 (A£f. élrang., Rome, vol. 931).
C'est pourquoi Beruier, sans perdre de temps, compose un autre projet sur celui du Pape, et le présente avec très peu de variantes au Premier Consul. Toutefois eu comparant l'un et l'autre projet, nous signalons, dans le 1^'" article, une difFérence assez notable entre la rédaction du secrétaire de la congrégation romaine et celle de l'abbé Dernier. Nous les rapportons toutes deux, vu l'importance de cet article qui traite de la religion dans ses rapports avec le gouvernement :
Projet du Pape
Projet de Bernier
... Il [le gotn'ernement) la {la reli- ..■ H protégera la liberté et la pugion) CONSERVKRA dans toute sa pu- blicité de son culte, la pureté de ses reté et dans l'exercice de sa disci- dogmes et l'exercice de sa discipline. Les lois et décrets contraires pline, nonobstant tout acte antéà la pureté de ses dogmes et au li- rieur, s'il en existait de contraires bre exercice de sa discipline seront à ces dispositions, annulés.
Ici vraiment, si nous y regardons bien, on découvre deux dif" féreuces non seulement de forme, mais encore substantielles. La première est dans la signification des verbes « protéger » et « conserver » ; ce dernier en effet implique une obligation active du gouveruement, taudis que le premier n'exprime qu'une simple tolérance. L'autre différence consiste en ce que, dans la dernière période du projet romain, on n';idmet pas la compatibi' lite, ou l'e^isteuce simultanée de lois contraires au doofine catholique, tandis que le simple mot « nonobstant » du nouveau projet français admet l'existence de lois ou dispositions contraires, quand même elles ne seraient pas appliquées.
Mais Pabbé Bernier ne voulait pas lui-même cette c/awse papale, au sujet de laquelle il écrivait au Premier Consul : « Il pourra se faire que l'envoyé de Rome insiste d'après ses instructions, pour conserver la dernière clause. Je ne suis nullement d'avis qu'on la lui accorde. > C'est alors qu'il propose, « pour condes-
cendre au désir tin Siïitit-Siège », la formule ci-dessus (1). Dernier disait, et Spina le répéta aussi, qu'il n'était pas au pouvoir du gouvernenietït d'anijuler les lois existantes, que cela dépendait du corps législatif. Mais alors, pourquoi vouloir le rétablissement officiel de la religion, si le gouvernement professe la maxime qu'il ne peut l'accepter et la conserver dans son intégrité et sa pureté ? D'autre part, le gouvernement républicain n'étant que la représentation abrégée du peuple, le vrai Souverain, si celui-ci, dans sa grande majorité, professe la religion catholique, le gouvernement reflétera une fausse image du peuple, s'il ne reproduit de la religion une idée adéquate, et ne la comprend dans l'ensemble des devoirs et des droits de l'Etat.
Mais autrement grave fut le rapport que fit Talleyrand au Premier Consul au su|et du projet romain, le 29 mai. « Deux choses, écrivait le ministre, me semblent inadmissibles , en outre de la clause déjà rejetée par Bernier. « Le Siint-Père demande que le gouvernement se déclare « catholicjue », et qu'il promette de « conserver la pureté des dogmes de la religion ». Ce dernier soin appartient au ministère ecclésiastique, et il serait tout à fait ridicule que la puissance civile consentît publiquement à s'en dire chargée. Qiant à la profession du culte, elle tient à la volonté libre des hommes et à leurs actes individuels. Les gouvernements sont des êtres fictifs, dont les facultés collectives sont déterminées par la nature et la source de leurs pouvoirs. Ils sont établis pour exercer de grands pouvoirs ; mais ces pouvoirs ne peuvent s'appliquer à des actes qui les concer-
(1) Docum. Concord., Ili, n. 530 (AfF. étrang., Rome, vol. 931). Cependant Spina écrivait à Consalvi au sujet de l'abbé Bei-nier (lettre ^rtr/jc«//ère du loi" Juin) ; « ... Bernier vous sulue. Voyez dans ses lettres une personne qui écrit d'office, et qui dès lors doit tes communiquer d qui le charge de les écrire... » Archiv. Yatic, iV«««»a<Kr. di Francia,yo\. 687
lient seuls. Ce n'est pas comme gouvernants ^ mais comme cita yens, qu'ils professent tel ou tel culte (1). »
De la profession de pareils principes de gouvernement découle en pratique l'exclusion de toute religion de la vie d'un Etat, ou, ce qui revient au même, l'indifTérence ou l'athéisme officiel. C'est ainsi que, par un jeu de merveilleuse logique, il arrivera, comme de fait il est arrivé, qu'à la tête d'une nation catholique puisse être proposé et figurer un hérétique ou même un turc • mais il en résulte aussi que la représentation du peuple dans un tel gouvernement représentatifs si elle n'est pas une plaisanterie, est un vrai mensonge.
En vérité, s'il avait fallu traiter avec Talleyiand, le concordat de la paix religieuse entre la nouvelle France et le Saint-Siège n'aurait jamais été conclu. Pour des raisons faciles à deviner dans un homme à qui la conscience de la dignité episcopale, défigurée par une apostasie publique, présentait les redoutables devoirs que lui aurait imposés la profession de l'ancienne religion, il s'employa avec une perfidie opiniâtre, sinon à en empêcher le rétablissement dans le peuple, du moins à lui ôter toute influence dans la sphère des choses et des hommes du gouvernement. Il s'appliqua donc à détruire la bonne impression que la convention romaine avait faite dans l'esprit du Premier Consul après le rapport de l'abbé Dernier. Et de même que, par l'effet des mauvais conseils donnés par lui à Gacault, il avait roussi à faire échouer les négociations à Rome, ainsi s'efforçait-il de brouiller l'affaire à Paris.
Quand en effet fut annoncée publiquement l'arrivée de la convention romaine et qu'on connut la satisfaction du Premier Consul, ce fut comme une clameur générale parmi les incrédules et les prêtres constitutionnels, pour qui la paix avec Rome était naturellement une cause d'irritation et de peur. Ajoutant à tout ce
(1) Docum. Concord., III, n. 539.
tapage sa voix et ses riisec, Talleyraiid manœuvra avec art pour que non seulement on n'acceptât pas les modifications de forme proposées par Rome, mais pour qu'on imposât d'autres conditions plus inacceptables encore que celles que Rome avait rejetées. Ceci explique pourquoi, après avoir si instamment réclamé la réponse du Pape, accueillie avec tant de satisfaction de la part du clief et des ministres de la République, à ces manifestations succéda tout à coup une période dindifFérence étudiée et de silence diplomatique, ([ui se continua durant tout le mois de mai jusqu'à la mi-juin. Ou ne peut dire combien cette nouvelle attitude causa de soucis à l'archevêque de Gorinthe qui, dans la lettre suivante du 5 juin 1801 au Gard. Gonsalvi, épanchait ainsi les sentiments qu'il en éprouvait:
€ Il est étrange, quoique bien vrai, qu'après avoir témoigné tant d'empressement pour recevoir les réponses du S. Père, relatives à la Convention et à la Bulle qui y a rapport, non seulement le Premier Consul n'a pris aucune détermination, mais ne m'a même rien fait répondre. Sur le moment, on a annoncé au public l'arrivée du courrier ; le public a également su que le Premier Consul avait été satisfait de la Convention, des points accordés, de la Bulle, à part quelque expression qu'il aurait voulu plus modérée. Cela a suffi pour alarmer les constitutionnels et les incrédules, qui mettent sens dessus dessous ciel et terre pour troubler l'achèvement de cette négociation. Les uns et les autres auraient cependant moins de force, si n'inter^-enait pour la déranger le ministre des relations extérieures (c.-à-d. Talleyrand), lequel manifeste toujours davantage la contrariété que lui cause le rétablissement de la religion, car il prévoit que cela mettra plus en évidence ses erreurs passées, qu'il n'est aucunement disposé à rétracter. Ne pouvant entièrement détourner le Premier Consul d'accepter ce qui est venu de Rome, vu le rapport favorable qu'en a fait M. l'abbé Bernier, il lui a insinué d'attendre au moins la réponse de Cacaultà la dépêche par laquelle il lui était ordonné de quitter Borne, si on n'envoyait le courrier et si on n'adoptait à la lettre son projet officiel de Convention, lui faisant espérer que des reorésentations ainsi faites par Cacault auront encore produit quelque changement ultérieur à ce qui m'a été envoyé — (1). »
(1) Archiv. Vatic, Nunziatura di Francia, vol. 587; Docum. Concor. Ili, n. 552 [Archif, de Caprara.) RiNiERi. — La Diplomatie Pontificale au XIX' siècle. Tome 1 — • 13
178 CHAPÌTRE ttUITlèME
Ce sont des sentiments pleins de dépit et de mauvaise volonté contre Rome qu'exprimait encore Taileyrand dans une lettre adressée à Dernier sur cette grande affaire (4 juin), où il répétait ses mensonges habituels et donnait un libre cours aux rancunes de son âme inquiète (1).
Cependant après un mois de pénible attente, la réponse ou mieux l'expression des conseils cachés du gouvernement fut envoyée à Mgr Spina, en sa qualité de plénipotentiaire pontifical: en efFet, ce prélat avait reçu par bref du 12 mai, remis le 23 du même mois, pleins pouvoirs pour traiter. Cette réponse contenait un nouveau projet de concordat, c'était le VP ; Taileyrand l'envoyait à Mgr Spina par l'abbé Dernier, afin que le ministre pontifical l'approuvât et le signât. Ce non-
(i) Archiv. Vatic, Francia epoca Napoleonica, vol. XI, Carton B ; Docum. Concord., Ili, 555, p. 47 (Aff. élrang. , Rome, vol. 931.) Néanmoins dans les Mémoires du Prince de Taileyrand (publiés avec une préface et des noies par le duc de Broglie. Paris, Caïman Lévy, 1891), écrits certainement avec le puissant effort d'un grand esprit, à cet âge où déjà s'incline l'arc des ans, Taileyrand a eu l'habileté de raconter ce qui suit, au sujet du Concordat qu'il appelle « un des traits du grand génie de Bonaparte » (II. 37) : « C'est après celte grande ré<'on(;iliation avec l'Eglise, à laquelle fatais puissamment contribué, que Bonaparte obtint du Pape un bref pour ma réconciliation (I. 284). » De la contribution apportée par l'évêque d'Autnn à la con<:lusion du Concordat, peuvent témoigner les documents cités jusqu'ici et ceux qui viendront après. Quant à sa sécularisation, et à sa reconnaissance envers Pie VII et le card. Consalvi en !815 à Vienne, et aux autres prouesses de cet homme, jusqu'ici mal connu*, nous en parlerons en son tf mps.
* On voit, par tout ce qui précède, combien M. le Cte d'Haussonville est dans l'erreur, quand il assure que M. de Taileyrand « fut tenu à i écart d'une si importante transaction.... qu'il resta tranquille, indifféient, et, comme à son ordinaire, Icgèremeat railleur.... qu'il accepta parfaitement de se renîervaev dans son râle purement officiel, et se garda bien d'offrir des avis qu'on ne lui demandait pas.
[L'Eglise romaine et le Premier Empire, t. l", p. 76, Paris, M. Lévy, 1870.)
Non ! malheuresement non ! Taileyrand ne resta ni à l'écart, ni dans son rôle et il fut plus que légèrement railleur et qu'indifférent ! Il le dit lui-même : il y a, contribué, et puissamment ! mais à la façon des esprits de la géhenne ! (Traducteur)
venu projet portait la date du 14 juin : circonstance bien à noter, parce qu'en ce moment Talleyrand avait déjà reçu de Cacault des renseigfiiements détaillés sur le refus de Pie VII de signer intégralement le V^ projet, le départ de Rome de l'envoyé français, et le voyage subit du Cardinal Consalvi à Paris, comme nous l'avons r.iconté au chapitre précédent. C'est pourquoi tonte négociation avec Mgr Spina en ce cas aurait dû consister ou à approuver la convention romaine, ou à suspendre toute décision jusqu'à l'arrivée :i!u premier ministre du Pape.
Au lieu de cela, dans ce VP projet, selon ce qu'en écrivait Spina à l'abbé Dernier en s'en plaignant franchement, « non seulement les articles sont substantiellement différents de ceux proposés par le S. P., mais on va jusqu'à supprimer tout (;e qui peut former la base de la convention et incliner S. Sté à la ratifier et sanctionner par bulle apostolique. Et en réalité, il xi'y est pas un instant question, pour l'Etat, ni de culte à protéger et à conserver, ni de profession de toi religieuse de la part du gouvernement. C'est pourcpioi l'archevêque de Corinthe protesta clairement qu'il lui était impossible de le signer (i).
Après une telle déclaration, Dernier écrivait au ministre des affaires étrangères qu'il avait « épuisé tous les raisonnements et tous les moyens de conviction pour persuader à Mgr Spina, qu'il était de son intérêt et de celui du Pape, (ju'il signai le nouveau projet avant l'arrivée du cardinal Consalvi. Je n'ai pu le convaincre ; il hésite, il craint. J ignore pourquoi ; puisque le Pape a déclaré qu'aucune des demandes du gouvernement n'a été refusée... (2) » Voilà ce qu'écrivait Dernier (peut-être sans le penser), quand, pré-
(1) Archiv. Vatic. Nunziatura di Francia, vol. 587.
(2) Bernier à Talleyrand, 16 Juin 1801, Docum. Concord., Ili, n, 566, p. 63.
léo
cisément pour n'avoir pas approuvé de telles propositions, le Pape s'était exposé à un nouveau pilhijre de Rome !•
Nous nous trouvons ici en présence d'un second piège, tendu par le gouvernement de la République aux diplomates du Pape, en qui ces m nistres consulairps, ne voyaient que des instruments inconscients et aveugles d'illusions ridicules et de traditions démodées. C'est, en tfï'et, une chose capitale ce que le cardinal Consalvi, apiès sou anivée à Paris^ relatait sur cet étrange virement de bord opéré d un coup par la nef du gouvernement français dans sa direction vers Rome, Voici ce qu'il écrivait :
Consalvi à Boria
Paris, 25 juin 1801
... Avant mon arrivée, le gouvernement ayant reçu la réponse de Rome, c.-à.-d. le projet corrigé, se montra très satisfait. Le ministre des affaires étrangères en fit des compliments à Mgr Spina', et aussi au nom du Premier Consul. Les autres deux Consuls lui en firent également. Le Premier Consul lui-même se montra extrêmement content et dit que, à part quelque expression qui pouvait très facilement se changer, tout allait à merveille. La lettre de Sa Sté lui fut souverainement agréable. Dans son contentement, il donna aussitôt l'ordre d'expédier un courrier à M. Cacaull, afin de ne pas quitter Rome, et il calcula qu'il pouvait très bien arriver à temps. Le courrier cependant ne fut pas envoyé, et quand Mgr Spina, qui était fort en peine du côté de Rome, s'en plaignit, il lui fat répondu de la part du Premier Consul, qu'on avait cru devoir retarder, et attendre les réponses mêmes de M. Cacault, vu que, si l'ordre de partir dans cinq jours avait pu obtenir la signature sans modifications, comme on l'avait demandé, il ne convenait pas de perdre ce meilleur avantage.
Tel fut l'état des choses, les trois ou quatre premiers jours après l'arrivée du courrier Livio. Je dis les trois ou quatre premiers jours, parce que la scène changea à l'improviste ; de toutes parts on se mit à dire que le projet de Rome ne plaisait nullement, qu'il était absolument inexécutable, du moment qu'on accordait la chose en des termes qu'on ne pouvait ici accepter ; on nous reprochait donc en définitive,
de chercher toujours à gagner du temps, dans l'espoir de quelques chan< gements politiques à survenir. En un mot, tant le Premier Consul que les ministres commencèrent à laisser percer du mécontentement contre Rome el se déclarèrent très peu satisfaits.
Tout ce changement semblera incroyable, mais il est pourtant exact. On resta à attendre la réponse de M. Cacault, dans l'espoir que la Cour de Rome se serait décidée à souscrire, sans modification aucune, le projet envoyé de France, comme cela fut demandé sous la menace pour lui de se retirer (1).
En présence de tant de tracasseries, de ruses, de pièges, de défiances, de petites guerres diplomatiques^ de promesses et de menaces, que nous avons vues mises en jeu par le gouvernement français dans les négociations pour la paix religieuse avec Rome, on pourrait facilement s'imaginer que le gouvernement français était en cela de mauvaise foi. Ce serait là le jugement d'une critique superficielle qui ne voit que l'écorce des choses ; de même on totnberait dans l'exagération ou la plaisanterie, si on attribuait à Bonaparte ou à ses ministres, comme motif déterminant à la restauration des autels, l'idée religieuse, une sérieuse conviction, ou quelque sentiment de piété chrétienne qui aurait réchauffé leur cœur.
(1) Le 2 juillet, il écrivait encore au même Cardinal : « Le projet romain plut au Premier Consul, ainsi qu'au Ministre, du moins celui-ci le donna à croire. Maison voulut attendre la réponse de Cacault, espérant que la crainte aurait décidé N. S. P. à souscrire ce projet, sans mO'lification ; on y gagnerait toujours cela! Dans l'intervalle, les ennemis de la religion réussirent à faire changer la scène de face. » Archi V Vatic; Nunziat. di Francia, vol. 598 A , Docum . Concord., III, n, 608, 619. Il est inutile d'avertir le lecteur, que cette lettre, citée en note, ne se trouve pas aux Pièces justificatives du II vol. deTheinner (P. 41 et suiv.) 11 rapporte bien la première, muis avec une grosse erreur, à la p. 45, où il dit : « avec l'intimation de partir fra 15 giorni », au lieu de cinq, ceux que Cacault intima à Rome.
182 CHAPlTKE HUITIÈME
'Le motif qui poussa le premier Consul à ces négociations ne dépasse pas le cercle des avantages politiques que la religion restaurée apporterait à la tranquillité de tout un peuple. Ce peuple se trouvait alors dans uu tel état de désorganisation sociale, que l'histoire de dix-huit siècles de vie nationale n'en fournirait pas un autre exemple. Sans églises, sans culte, sans cloches, sans le secours des sacrements, sans ces joies intimes où s'alimente la suprême espérance ; 40,000 églises en ruines ou désertes; 4000 couvents détruits ou pillés ; 38,000 presbytères inhabités ou muets ; 70,000 prêtres dispersés ; 37,000 religieuses et 23,000 réguliers jetés comme une écume sur des rivages couverts de sang et de débris de la grande révolution. A toutes ces consolations qui avaient pénétré les profondeurs les plus intimes de la vie sociale comme le sang qui circule dans les veines du corps humain, on avait substitué l'idée d'une divinité incertaine, la pratique d'un culte immoral, et le fracas de fêtes et de noms grossiers ou ridicules : tout cela réuni donnait au peuple français l'aspect d'une masse hideuse, agitée, sans âme qui en liât les éléments bouleversés et frémissants (1).
Après la religion, qui est comme l'esprit qui communique la vie et l'union intime à Tàme d'un peuple, vcHait la question foncière ou de la propriété des biens immeubles, première base de la vie d'une nation. Les biens de la nation, du clergé, des nobles, avaient été aliénés : les anciens possesseurs légitimes avaient été remplacés par de nouveaux maîtres au nombre formidable de 1.200.000 acquéreurs ? Et bien que l'acquisition se fût opérée d'une manière violente, illégitime et frauduleuse, cependant songer à la substitution eut été une folie : parmi les possesseurs ralliés au nouveau gouvernement, on comptait des
(1) Voir H. Taine, Les Origines de la Fiance contemporaine. Lt Régime moderne 1, 229.
jacobins, des juifs, des fonctionnaires salariés de l'Etat jusqu'au nombre de 30.000 (1). D'autre part, la conscience publique, au milieu de cette transposition de fortunes et de conditions, ne savait pas être tranquille : dans les échanges et les contrats ordinaires, les biens acquis, en comparaison des biens patrimoniaux, perdent jusqu'à 40 pour 100 de leur valeur ! un murmure sourd et confus circule sans bruit dans ces consciences populaires, et leur dit qu'à la possession de ces biens manque le titre légitime : l'acte de cession de l'ancien possesseur ! L'Etat, i qui de sbire s'était fait brigand », y figurait comme premier vetidenr : mais son titre, s'il suffisait à tranquilliser un juif, ne calmait pas entièrement la conscience catholique. Les anciens corps possesseurs, qui seuls auraient pu donner cet acte de légitimation, étaient détruits. Une seule autorité, suprême, incontestée, admise par le peuple, survivait encore, pareille à une tour inébranlable au milieu de la ruine universelle : l'autorité du Pape ! Son invocation se présentait donc comme une nécessité sociale : le Premier Consul la reconnait, implore son intervention, et entre en négociations avec elle pour un Goncordat (2).
Le Concordat était donc, aux yeux du maître absolu des nouvelles destinées de la France, une nécessité qui s'imposait, comme le remède sauveur, unique, à quelqu'un atteint de maladie mortelle. Convaincu qu'il en était, Bonaparte ne songea qu'au moyen de le conclure, de façon à s'en approprier tous les avanta»
(1) En juillet 1800, « le Premier Consul m'a parlé des mesures à prendre pour empêcher les rayés (les proscrits) de racheter leurs biens, vu l'intérêt de conserver à la cause de la Révolution environ 1200000 acquéreurs de domaines nationaux. » Et le 4 novembre de la même année il m'a dit: n Aujourd'hui qui est-ce qui est riche ? L'acquéreur de domaines nationaux, le fournisseur, le voleur. »
RcEDEKER, Œuvres, III, 330, 340.
(2) H. Taine, ouv. cité, p. 233. Rœderer, Œuvres, III, 472, 534.
ges que sou puissant génie et une ambition sans bornes lui montraient comme nécessaires à ses vastes desseins. Il agit donc avec les ministres désarmés d'un Pontife de paix, selon qu'il avait coutume de procéder dans les traités avec les grandes puissances, alors même qu'il avait le plus à cœur de les conclure. C'est-hdire qu'il usa envers eux, comme nous l'avons vu, de ruses, de promesses, de menaces apparentes, voilant sous un air d'indifférence étudiée le désir et la volonté arrêtée de réaliser ses intentions.
Et son intention dans l'affaire présente était de faire tourner à son avantage politique l'immense force de la religion et du clergé. Il en rendait légalement le libre usage au peuple, afin d'avoir ce peuple tranquille et docile : il amoindrit le plus qu'il put l'influence du clergé, en réduisant le sacerdoce à un état de vraie dépendance du gouvernement. C'est pour cela qu'il voulut la démission des anciens évoques, la réduction du nombre des diocèses, le droit de les choisir et de les nommer, et surtout la cession à l'Etat des antiques biens ecclésiastiques et leur conversion en capital confié h l'Etat. Celui-ci, par un contrat formel, assurait vis-à-vis des possesseurs repiésentés dans le Chef de l'Eglise, l'obligation d'une dette consolidée, avec la charge d'une pension annuelle, qui cependant ne représentait de la valeur du capital qu'un intérêt qu'on peut appeler fictif. Il pienait ainsi dans ses mains un levier d'une immense puissance, c'est-àdire le capital du tiers de la fortune nationale. En efi'et, par cette conversion, ou plutôt par la liquidation des biens du clergé, qui comprenaient les biens des œuvres pies et de l'enseignement, Bonaparte, ou le nouveau gouvernement, fit une espèce de contrat motistrueux. qui consistait à recevoir beaucoup et à donner très-peu. « Il a pris aux pauvres, aux enfants, aux fidèles^ 5 milliards au moins de capital, et 270 millions de rêve-
nu, il leur rend, en revenus fonciers et en rentes sur le Trésor, 17 millions (1). »
Bon;ip;irte appelait cette opération « asseoir l'ordre public », enlevant h tous les corps sociaux, tant civils qu'ecclésiastiques, toute influence particulièie, et se mettant pour ainsi dire lui-même, à leur place, au centre de la nation, imprimant lui-même, et lui seul, aux diverses parties de l'immense organisme ce mouvement vital que, depuis son centre, le cœur communique aux membres du corps humain.
Ainsi les raisons qui portaient le Premier Consul à vouloir la pacification de la France étaient profondes et capitales ; toutes néanmoins se mouvaient dans le cercle étroit de la politique humaine. Quant à la religion, h l'idée du surnaturel, à cette foi qui animait Charlemagne et le dirigea dans la coui-titulion du grand édifice du moyen-âge, il n'en avait absolument rien. Quoiqu'il ne fût ni impie ni incrédule, comme la plupart des hommes au milieu desquels il avait vécu et continua de grandir jusqu'à les dominer tous, cependant sa foi religieuse se ressentait plus de l'impression que de la conviction, et sa conviction ne dépassa jamais les limites du naturel et de l'humain (2), Le cercle hu-
(1) H. Taine. Le Regime moderne, I, p. 248. Cet auteur ajoute, sous forme d'épiphonèuie brutal, mais vrai : « C'est un failli qui a mangé l'argent de ses créanciers et leur jette en aumône 6 pour 100 de leur créance! »
(2) Ces sentiments du Premier Consul en matière de religion en général, et spécialement sur la conclusion du Concordat avec Rome, sont attestés par ceux qui le connurent de près. D'après M"' de Remusat, il disait : « ... Par le moyen des prêtres... en compromettant successivement toutes les a.wioviiés, j'assurerai la mienne, c'esl-à-dirc celle de la révolution que nous foulons tous consolider [Mémoi-
main, avec la multiplicité de ses rêves et de ses grandeurs fut le champ unique où une ambition effrénée et une soif immense
res, I, 37). » Cette dame qui fut intime avec lui ajoute :«»... Je ne sais s'il était déiste ou athée II se moquait assez volontiers dans son intimité de ce "qui touchait la religion. (H, 368). » Ainsi en jugeait Botjrrienne, Mémoires, II, 165 ; 111, 231- 236; IV, 276-277; V, 61, 81, 233; VI, 183, 220 ; VIII. 70, 235, 236, 239; IX, 51,73.
Selon cet auteur, qui fut son camarade d'école à Brienne, et plus tard son secrétaire intime, Bonaparte avait pour principe de regarder les religions comme élablies par les hommes, mais tle les respecter partout comme un puissant moyen de gouvernement (11,165); il est pourtant vrai que lui-même et ses soldats riaient de tout leur cœur des airs de Musulman qu'il prit en Egypte fibid.) Il assistait àia messe, dans ses appartements de S.-Cloud, en faisant ouvrir une porle de communication avec l'ancienne Chapelle d'Anne d'Autriche; mais Boukkienne dit l'avoir vu, dans le temps quelle se célébrait, continuer presque toujours à trafailler (IV, 282). Après la promulgation solennelle du Concordat, il déclara au bon Card. Caprera que, pour Pâques il accomplirait le précepte de l'Eglise (Docum. Concord. (V,p. 257, 279). mais il ne semble pas qu'il le fit ni alors ni jamais. Quant à l'immorta!ité : « Devinez ce qu'ils (le Pape et Consalvi) mettent en avant : le salut de mon âme ! Mais, pour moi, cette immortalité, c'est le souvenir laissé dans la mémoire des hommes, w (BouKKiEiSNE, IV, i80) . Avec Pie VII il fut non seulement irreligieux, mais mal élevé, s'asseyant en diverses rencontres à la droite du Pontife (VI, 223. 227, 275; IX. 51, 73, 214, 239).
Malgré cela, on ne peut dire qu'il fut incrédule. Il parlait volontiers de religion; ennemi déclaré du matérialisme et des idéologues, le sondes clo<:hes le touchait et le souvenir des prières récitées en famille dans sa maisonnette d'Ajaccio lui faisait éprouver une sorte d'émotion inexplicable (III. 231 313; IV, 108; VI. 125; VIII. 107, 113) De là l'habitude comme instinctive de faire le signe de la Croix sous le coup d'événements imprévus. Lorsque, le matin du 24 février 1804,1e comte Real, parmi ceux qui étaient compromis dans la conjuration de Georges Cadoudal nomma Pichegru et Moreau. . le Premier Consul se levant tout-à-coup porta la main au front et fit un signe de croix (Desmaret, Quinze ans de haute police (Ì900, p. 99). En octobre 1800, tandis que le sénateur Mathieu lui expliquait la morale des philanthropes, Bonaparte lui coupa la parole pour lui dire: « Oh! ne me parlez pas d'une religion qui ne m'enseigne ni d'où je viens ni où je vai' (Ibid., p. 80). » 11 est certain que la restauration de la religion en France par le Concordat indisposa excessivement beaucoup de généraux, qui songèrent même à Tassas» siner (Ibid., p. 80 : Rovigo (duc de), Mémoires, T I ; M'"'» de Stael, Dix ans d'exil ch. IX; Boukrienne, IV, 276). De ce dernier auteur nous citons l'édition de 1826 en 10 volumes. M. Lacroix vient d'en faire paraître une édition en 5 vol., Paris, 1899.
de domination renferma ce vaste génie. Toutefois, même ainsi, et tel qu'il se présente à l'histoire en ce temps où il s'employait à donner la paix à la France, c'est une figure vraiment extraordinaire et où il y a du prodige, surtout si on le considère en face des hommes et des événements de cette époque. Et comme, en certaines circonstances, - les paroles avaient chez lui quelque chose de vraiment sculptural, de même certains traits historiques, recueillis de sa bouche, nous donneront comme en relief sa figure au point de vue religieux.
Dans le vieux château de la Malmaison, restauré et agrandi par Joséphine, où à quelques milles de Paris, le Premier Consul avait coutume d'aller prendre quelques jours de repos, sans pour cela cesser de s'occuper et de discuter à sa manière, le 10 juin 1801, il eût un entretien mémorable avec Thibaudeau, conseiller d'Etat et un de ses nombreux admirateurs. Etant sorti tous deux l'après-midi dans le parc, et se promenant seuls dans une allée écartée du jardin, Bonaparte, suivant son habitude, mit le discours sur la religion.
Il combattit longuement les divers systèmes imaginés par les philosophes sur le culte religieux, réfuta l'alhéiàme, la religion naturelle et épicurienne, et de même les autres, qui toutes ne lui semblaient être que les diverses formes d'une certaine idéologie, éclose uniquement dans l'esprit de leurs auteurs : et parmi les principaux idéologues ou utopistes, il comptait Garât. Et voilà que s'arrêtant tout à coup : « Tenez, dit-il, dimanche dernier, je me promenais au milieu de cette solitude et du silence de la nature, quand soudain le son de la cloche de Rueil parvint à mon oreille. Je fus ému, tant est forte la puissance des premières habitudes et de la nature ! Je pensai alors en moimême : quelle impression cela ne doit-il pas produire dans l'âme des hommes simples et crédules ! qu'ils me répondent, vos philosophes, vos rêveurs ! »
Puis de cette impression sensible s'élevant à de plus hautes
considérations : « Il (iiiit, dit-il, une religion lui peuple ; mais il faut qtje cette religion soit dans la main du gouvernement. Cinquante évê(jues émigrés et soldés par l'Angleterre, dirigent aujourd'hui le clergé de France ; hé bien, il faut détruire leur influence. L'autorité du Pape est nécessaire pour cela. Il les destitue ou leur fait donner leur démission. On déclare ensuite que, la religion catholique étant celle de la majorité du peuple français, le gouvernement doit l'organiser et protéger l'exercice public de son culte. Le Premier Consul nomme cinquante évêques, le Pape leur donne l'institution canonique. Les évêques nomment les curés, tous prêtent serment de fidélité aux lois ; et l'Etat les salarie. On déporte les prêtres qui ne se soumettent pas, et l'on défère aux supérieurs ceux qui prêchent contre le gouvernement. Le Pape confirme la vente des biens du clergé ; il sacre la république, on (îhantera : Saham fac rem Gallicani ! Vient la bulle, on en modifie quelques expressions...
u On dira, reprend-il comme s'interrompant, que je suis papiste ! Moi je ne suis rien, j'étais musulman en Egypte : ici je serai catholique pour le bien du peuple. Je ne crois pas aux religions. Mais l'idée d'un Dieu...? » Et levant par un acte ^solennel son bras vers le ciel : « Qui est-ce qui a fait tout cela ? »
Il n'est personne qui ne voie combien est fautif le syllogisme du Premier Consul, quand il dit ; Je crois en Dieu et je ne crois pas à la Religion ! On ne peut cependant nier qu'un tel geste du vainqueur de Marengo, qui lève vers le brillant soleil son pâle visage et son fier regard, et montre du bras le Créateur qui fait mouvoir l'univers, est vraiment sublime !
Thibaudeau qui nous rapporte cette conversation, répondit au Premier Consul que lui aussi admettait la nécessité d'un culte pour le peuple, mais que le culte peut exister et se pratiquer sans clergé ; que pourtant, s'il tenait à conserver le clergé, il lui paraissait utile de tirer parti de ses divisions actuelles, afin que le chef de l'Etat commande également au clergé.
« Vous VOUS trompez, reprit Bonaparte : le clergé existe et existera tant qu'il y aura dans le peuple cet esprit religieux qui lui est couirne naturel et inné. Nous avons vu des républiques et des démocraties, semblables à celles d'aujourd'hui, mais nous n'avons jamais vu un Etat sans religion, sans culte, sans prêtres. Ne vaut-il pas mieux régler le culte et organiser le clergé, ([ue de laisser les choses dans le désordre où elles sont en ce moment ? Aujourd'hui les prêtres prêchent contre la république ; faut-il pour cela les envoyer en exil ? Non^ parce que, pour tf réussir, il faudrait changer tout le système du goui>ernement et de la nation. Au contraire, le respect du gouvernement pour le culte fait que lui-même est respecté et aimé. On exile des Anglais^ des Autrichiens ; mais bannir des Français, qui ont en France leurs familles, et n'ont d'autre faute que leurs opinions religieuses, c'est impossible. Je pense que les ecclésiastiques qui seront en fonction, par cela même se mettront en désaccord avec les anciens titulaires, et seront dès lors intéressés à empêcher leur retour et portés à seconder le nouvel ordre de choses.;. Ne doisje pas faire au rebours de Henri IV ? (1) »
C'est Bonaparte peint au vif: les teintes qui en colorent la figure religieuse, telle qu'elle ressort de cette conversation, sont bien celles qui la représentent dans sa réalité, à l'époque où il négociait avec Rome. Les actes qui encadraient alors cette figure sont avec elle en paifaite harmonie.
C'était en effet le moment où, ainsi (jue l'écrivait Mgr Spina, le Premier Consul pensait à rappeler et à restaurer en France les ordres religieux. « Le Premier Consul, dit-il, a fait inviter
(1) Voir THIBA.UDEAU, Mémoires sur le Consulat, p. l5l ; BouRRiENNE,Afe/»otVe#, II, 222.
les Trappistes qui sont à Londres, à revenir en France pour s'établir au Mont Cenis, et on ajoute qu'il les veut à la Chartreuse de Grenoble, où je l'avais déjà prié de laisser revenir les Chartreux. Je ne manquerai pas de renouveler pour eux mes instances, puisqu'ils en sont les vrais maîtres (1). » De fait^ Napoléon laissa refleurir et protégea les Frères de"; écoles chrétiennes, les Lazaristes, les Trappistes, les Chartreux, les Filles de la Charité, les Sœurs Hospitalières, les Sœurs de S. Charles, de S. Thomas, etc.. Et dès le 4 mars de cette même année 1801, le même ministre pontifical annonçait ii Consalvi des choses qui devaient paraître nouvelles à Rome : «... Le gouvernement a accordé des établissements publics aux Filles de la charité de S. Vincent de Paul, et aux Sœurs Hospitalières de S. Thomas de Villeneuve : il a donné ordre d'établir deux Couvents de Cisterciens, semblables à ceux du Grand-Sainl-Bernard, au Simplon et au Mont C*^nis... (2). » Ces communautés religieuses furent approuvées, avec leurs règles et statuts, par le Conseil d'Etat, qui accorda même gratuitement à plusieurs des maisons et autres immeubles. En outre, de 1804 à 1814, Napoléon laissa vivre en paix et se multiplier au moins ciiujuante-quatre communautés nouvelles, sans avoir à présenter au gouvernement leurs statuts et à solliciter l'autorisation légale.
(1) Archiv. Vatic. Nunziatura di Francia, vol. 587. Le fameux F. A. Gabet, ancien gentilhomme, qui était déjà abbé du monastère de Tamie en Maurienne, avant la tourmente révolutionnaire^ devint ensuite le premier Supérieur de l'hospice du mont Geais, Il y reçut plus d'une fois Napoléon, lui soigna les jambes, enflées par le froid, et en obtint diverses faveurs. C'est à lui que Napoléon dans une de ces circonstances, répondit qu'on ne peut faire de.i omelettes, sans casser des œufs ; il voulait dire, qu'on ne peut faire de guerres sans répandre du sang. Mais l'abbé lui répliqua aussitôt : A quoi bon tant d'omelettes ! On trouve des détails sur la fondation de monastères au Simplon et au mont Cenis, aux Archiv. Vatic, Italia Appeidice epoca Napoleonica, vol. XXI, Carton B. Voir BouRRiENNE, Mémoires, IV, 99, 126.
(2) Archiv. Vatic. , Nunzial. di Francia, vol. 596. Docum. Concord., II, n. 305.
LÀ nCLIGION DU PREMIER CONSUL
Mais le sentiment qui le guidait dans ces occasions, s'il n'avait rien à voir avec les petitesses et les intolérances sectaires, en usage parmi les gouvernements d'aujourd'hui, n'était pas pour cela inspiré par le souffle religieux. Ces œuvres étaient utiles à la France (i) : cela suffisait pour qu'il les laissât vivre sous cette forme et de cette vie qui plaisait le mieux à ces enfants de la France. Devant cette considération il faisait taire le cas très-singulier qu'il faisait des religieux. « Il y a des caractères, disait-il froidement h Sainte-Hélène, des imaginations de toute sorte, on ne doit pas contraindre les travers mêmes quand ils ne sont point nuisibles. »
C'était pour lui un travers que la vie du chartreux, et il pensait « qu'un empire comme la France peut et doit avoir quelques hospices de fous, appelés Trappistes ! (2) »
Et pourtant il n'est pas douteux que quelques-uns de ces fous, en l'acoueillant, lui et ses soldats épuisés et transis de froid, au milieu des neiges du Mont-Ceuis, les soignaient pour les .suites d'une autre folie bien plus stupide et plus dangereuse que la leur !
Il n'y eut non plus que Vutilité qu'il en espérait pour lui et pour la France, qu'il appelait «a grande amie , c\\\\ le dirigea dans ses relations avec le Pape : de cette immortelle auréole qui éclaire la figure du vicaire de Jésus-Christ, il n'en comprit rien! Il s'employa même, au commencemenl, à détruire la Papauté, en cherchant à empêcher le Conclave de 1799. Voici, en effet, ce
(1) Dans une séance du Conseil d'Etat, 22 mai 1804, il vint jusqu'à dite: « Mon intention est que la maison des Missions étrangères soit rétablie, ces religieux me seront très utiles en Asie, en Afrique et en Amérique... Je leur ferai un premier fonds de 15,000 francs de rente... Je veux aussi rétablir les Sœurs de la Charité ; je les ai fait remettre déjà en possession de leurs maisons. Je crois qu'il faudra également, quoi qu'on en dise, rétablir les Frères Ignorantins. » H. Taine, Le Régime mo,/erne, I, 237-238.
(2) Mémorial de Sainte-Hélène, cité par Taine, Le Régime moderne, I, 287.
192 CHAPITRE HUÌtIÈME
qu'écrivait de Vienne le Nonce au secrétaire d'Etat (14 Octobre 1800) : « ... Quand il fut question du dernier conclave, le général Bonaparte s'opposa à sa convocation, et dit au Comte de Cobentzel, qu'il n'était pas nécessaire d'élire un nouveau Pape. Le comte fut chocjué d'un tel propos, et déclara au général que son Souverain ne permettrait jamais qu'on porte obstacle à l'élection du Chef visible de l'Eglise. Bonaparte céda alors, et dit que l'élection se lit, mais que l'élu serait le dernier Pape : ajoutant qu'on devait chercher à faire tomber le choix sur quelqu'un qui ne fût pas aussi difficile que Pie VI... (1) »
Et maintenant il recheichait les bonnes grâces de Pie VII, quand surtout il lui en coûtait peu pour le faire : il en fut ainsi pour la restitution de la statue de la Madone de Lorette dont il fit don au Pape et qu'il renvoya à Rome cinq ans après l'avoir lui-même enlevée de la Santa Casa du sanctuaire de Lorelte et en\oyée prisonnière ( février 1797) au Directoire de Paris. Il est bon que nous disions quelques mots de cette fameuse image de la Mère de Jésus-Christ, comme nous l'avons promis.
Vainqueurs de la petite armée pontificale et maîtres d'Ancóne (8 fév. 1797), les républicains s'empressèrent le lendemain matin d'aller piller le Sanctuaire- de Lorètte, objet depuis longtemps des convoitises du Directoire (2). L'or, l'argent, les pierreries.... tout fut mis au pillage, et une partie envoyée en France. La statue de la Vierge, qui est en bois de cèdre du Liban, avec diverses reliques, fut emballée et expédiée à Paris. Elle y fut accueillie par les risées des directeurs de la nouvelle France, et placée dans
(1) Archiv. Vatic. , Nunziatura di Vienna^ vol. 704.
(2) Mémoires du duc de Raguse (1857), \, 261.
LA RELIGION DU PREMIER CONStL 193
une des salles de la Bibliothèque nationale, h côté « du trône du roi Dagobert et de quelques momies égyptiennes (1), » Cette célèbre image, qui avait été l'objet de la dévotion de toute l'Europe catholique, et eu particulier du roi de France Louis XIII, qui combla la Sainte Maison des dons les plus magnifiques, en reconnaissance d'avoir obtenu un fils, le futur Louis XIV, cette image, dis-je, demeura là jusqu'en 1801, négligée et livrée à un sacrilège mépris.
Inutile de rappeler comment et avec quel zèle la population et le clergé de Lorette s'employèrent à rentrer en possession de leur vrai trésor. En 1800^ aussitôt qu'ils virent briller les premières lueurs de la paix sur l'horizun politique de la France, les Gardiens de la Santa Casa envoyèrent à Paris un délégué spécial pour tâcher d'obtenir du Premier Consul le retour de la statue il Lorette. La lettre suivante, qui est inédite et d'une grande importance, nous fait connaître le résultat de cette mission et nous fournit de curieux détails sur la qualité des personnes et des moyens auxquels on eut recours pour réussir. L'envoyé, de retour en Italie quatre mois après, écrivait de Pesaro le 13 novembre 1800 :
Benjamino Defonso aux Custodes de la Santa Casa.
Durant le séjour de quatre mois ot demi à Paris, je n ai pas manqué, romme c'était mon devoir, do chercher à consoler le peuple de Lorette par des suppliques répétées au Premier Consul Bonaparte en vue de recouvrer la Sainte Statue de Notre Dame de Lorette ; il me fut répondu que les suppliques n'étant que d'un particulier, ne peuvent avoir leur plein efFet ; il en sérail autrement si j'avais adressé une pétition au nom du peuple de Lorette.
En partant de Paris, je me suis entendu avec un prêtre allemand, qui
(1) Balan, Storia d'Italia, Vili, 511, note; Baltassari, Relazione.. . Pio VI (889), II, 119.
RmiEni. i— La Dipiomatie Pontificale au XIX' siècle. Tome 1 — 13
194 CHAPITRE HUlTlÈMIi;
habite depuis jilusieurs années dans cette ville, afin d'essayer de réussi Ce prêtre a célébré dans la S Casa en 1778 au mois d'octobre. On pe s'en rendre compte. 11 s'appelle D. Giacomo Guilliermo De lieinach. ( digne prêtre a souvent des audiences de Madame Bon;iparle, et a pr mis de nous procurer celte consolation, si vous faites tout ce que je va dire.
11 faut faire une supplique au citoyen Bonaparte Premier Consul qualité de Protecteur de la religion Catholique, au nom du peuple > Lorette, avec le plus de signatures qu'il sera possible, et faire légalis cette supplique, afin qu'elle puisse avoir son plein effet.
En second lieu, donner procuration à ce prêtre par l'autorité du pei pic, afin de pouvoir agir dans cette affaire, et le choisir co rame légitic procureur à Paris pour tr;iiter librement avec Bonaparte : et après ave rédigé ces pièces, tant la supplique que la procuration, ils auront la bon de me les transmettre pour que je les fasse parvenir, selon que nous l'avo convenu. Aussitôt qu'il aura obtenu cette grâce, il nous avertira po que nous allions dans celte ville prendre la statue. Pour inoi je de nécessairement accompagner la personne que le Consul et le clergé ch( siront pour faire ce voyage, étant comme je suis au courant des chemi et de cette cité.
... Par toute la France, et particulièrement à Paris la religion cath lique triomphe, et la nation entière s'eut la paix et la religion, et j'e père quii en sera bientôt ainsi... M).
Malgré ti.»utes ces recotntnandutions, et tout ce que put faire bon prêtre allemand et le non moins zélé ambassadeur italici bien des printemps auraient passé avant que la statue ne fi revenu sur les buds de l'Adriatique. HeureusenienI que le Pr( mier Consul, sur les conseils sans doute de l'abbé Dernier, ava remis à Gacaull, à son départ pour Rome, la statue en bois de Madone de Lorelte, pour qu'il la donnât au Pape aussitôt aprì son arrivée. Ce don combla tellement de joie Pie VU, que l'abb Dernier en ayant été informé par lettres de Rome, écrivait Talleyrand le 6 avril : « Rien ne pouffait produire une préi^eri tion plus fai^orable. L'enthousiasme a été général, la reconnaû
{\) Arohiv, Vatic, Francia Appendice epoca Napoléon, vol, XX, carton B.
%nce de S. S té pour le Premier Consul est sans bornes. La siale a été exposée dans la chapelle papale, le 14 mars, jour aniii- 3rsaire et de la lê'te du Souverain Pontife et de son exaltaon (1). »
Plus tard, le S. P. Pie VII rendit la statue au Sanctuaire, lais « après l'avoir revêtue de soie blanche avec dentelles broées de fleurs variées et de verdure, galonnée d'or et d'argent, t la tète ceinte d'un diadème d'or orné de diamants, d'énieaudes et de perles multicolores. Une autre couronne, plus petite t proportionnée resplendit sur la tête du divin Enfant.
« Le cou de la Vierge fut entouré d'un collier, composé de euf grosses perles orientales alternant avec des boutons d'or et e terminant par une rose en émeraudes, dont le centre était imulé par une riche topaze du Brésil.
(c Ainsi décorée, la statue de Marie reparut à la Basilique de .orette le 8 décembre 1802 (2). »
Mais tandis qu'il renvoyait à Pie Vit la statue de la Madone le Lorette qu'il avait lui-même enlevée, et la retirait de la vile îompagnie des momies égyptiennes où elle avait été reléguée, ;e même homme donnait un libre cours » sa mauvaise humeur îonlre le Pontife, quand il s'aperçut (ju'il ne cédait pas à ses exigences. Ayant appris par Cacault que Pie VII, comme nous l'avons Hi, avait lefusé de souscrite le projet de Concordat envoyé de Paris, Bonaparte, plein de colère, écrivait à son frère Lucien, imbassadeur à Madrid ;
« Indisposez la cour de Madrid contre le Pape, en lui faisant
(1) Dociim. Concord., IF, n. 430.
(2j Prof. E. Facco de Lagakda, et Comte G. Sacconi, Lorelo, monografici, sto' rico-artislica, (Roma 1895, p. 13; édit. gr. in- folio, splendidement illustrée.
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connaître que celui-ci, sans consulter aucune puissance, a, sur demande de Paul I, rétabli les Jésuites. Le Pape est un honni homme mais borné. Il a autour de lui l'ancienne prétraille naj litaine, qui marche sur les traces de Busca et se compo mal (1). »
Tels étaient les sentiments de piété chrétienne du Restaurati de la paix religieuse en France, Il est vrai que ses intentior comme les moyens violents qu'il affectait pour les réalis n'échappèrent pas aux ministres du Pape. Les cardinaux général, et surtout le vieux et très savant Antonelli, qui rédi^ les instructions pour Consalvi lui-même, comme nous le verro se défiaient profondément de Bonaparte, qu'ils connaissaient b depuis les négociations pour le traité de Tolentino, l'occupati des Marches, et le pillage du sanctuaire de Lorette. Mgr Sp lui-même ne s'y trompa pas, et il écrivait à la cour de Rome 21 mai 1801 : « Du moment que c'est la politique seule et non sentiment de conviction intérieure de la vérité de notre saii religion qui lui donne la pensée et le désir, si on veut, de la tablir en France, il y a bien peu à espérer et beaucoup à era dre (2), »
D'un homme animé de pareils sentiments et de tels princip que pouvaient attendre la religion, le Pape, l'Eglise ? Un mo dre mal. Ce fut aussi la pensée qui dirigea le Pontife Pie dans les négociations pour le Concordat. Règle très sage, si considère que ce « moindre mal » était, dans les circonstani où se débattait alors la religion, le seul bien que l'on pût ob nir, et par conséquent le plus grand bien.
(1) Le Premier Consul à Lucien Bonaparte (26 floréal an IX) 16 mai 1801. 1 Lecestre, Lettres inédites de Napoléon 1er, vol.l , p. 25.
(2j Arobiv. Vatic., Nunziatura di Francia^ vol. 587; Docuni. Concord., no 483 [Archiv. de Caprara).