‹ La diplomatie pontificale au XIX siècleChapitre 30 sur 68 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Ls Cardinal Consalvi à Paris

{Juin- Juillet 1801)

Sommaire :

Départ de Consalvi pour Paris : pouvoirs qui lui sont donnés par un Bref de Pie VI[, et instructions dictées par le card. Antonelli.

accueil solennel qui lut est fait par le Piemier Consul: étonnement de voir à Paris un cardinal, déclarations de Bonaparte, réponse de Consalvi, propos sur son compte, craintes et espérances.

Nouveau projet présenté par l'abbé Bernier et que n'admet pas Consalvi; 2elui-ci en rédige un autre dans la nuit du 26 au 27 juin, et l'envoie au Premier Consul avec un long mémoire. Talleyrand s'éloigne de Paris; incertitudes de Gonsalvi sur le résultat du nouveau travail.

\.pvès l'ultimatum du ministre républicain Cacault, qui inti-

lit de souscrire au projet français de Concordat ou de rompre

négociations et de quitter Rome dans cinq jours ; et après

l'inébranlable feimelé de Pie VII devant cette menace, le dépar de Consalvi en personne pour Paris, comme nous l'avons vu plu! haut, fut résolu.

Donc le cinq juin (1801), au malin, le cardinal Consalvi par tait de Rome, se dirigeant vers la capitale de la France. Pour éviter la mauvaise impression du départ inopiné du représentant de la France, et prévenir des désordres possibles en celte circonstance de la part des patriotes^ ce fut une heureuse idée que de partir en compagnie du ministre fiançais qui se rendait de Rome à Florence. On cachait fort bien de la sorte l'apparenct d'une rupture des négociations entre le Saint-Siège et la France

Si nous en ciovons Cacauil. Consalvi, durant le vovarre. afii d'écarter toute fâcheuse conjeclure et dissimuler sa peur, disai aux gens qu'on rencontrait en chemin : « Voilà le ininislre de France, )> Informant ensuite Tallevrand sur le compte A\\ premier ministre du Pape^ Cacault s'exprimait ainsi : « Le ni;ilheureux sait bien que s il échouait, il serait perdu sans res source, et que tout serait perdu pour Rome. II est pressé d( savoir sor. sort. Je lui ai fait sentir qu'un grand moyen de ton sauver était d'user de diligence, parce que le Premier Consu avait des motifs graves de conclure vite et d'exécuter promptement. » Puis, ménageant le chou sans avoir ménagé la chèvre, i a soin d'ajouter :

(( Vous jugez bien que le cardinal n est pas ein>otjé à Paru pour signer ce que le Pape a refusé de signer à Rome; mais il es le premier niinislre de Sa Sainteté et son favori ; c est l'àmt du Pape ([ui va entrer en communication avec vous. J'espèr< qu'il en résultera un accord concernant les modifications. I s'agit de phrases, de paroles qu'on peut retourner de tant d( manières^ qu'à la f.n on saisira la bonne... C'est un homme qu a de la clarté dans l'esprit. Sa personne n"a rien d'imposant il n'est pas fait à la grandeur ; son élocution un peu verbeus* n'est pas séduisante. Son caractère est doux, et son âme s'ou

vrira aux épanchements, pourvu qu'on l'encourage avec douceur à la confiance (i). »

On voit, par ces paroles, que, pour le Ciicault de ce temps, il fallî.it, pour être un grand homme, montrer patte et poil de jacobin : cependant il reconnaît, chez le ministre du Pape, de la clarté dans l'esprit !

Bien qtie son départ eût été décidé à la hâte et un peu dans le trouble, le Cardinal réclama du pontife des instructions qui servissent à le diriger et à le guider dans la périlleuse aventure où il se hasardait, et lui précisassent en même temps les facultés qui, d'une part, mettraient sa responsabilité à couvert dans les négociations, de l'autre lui marqueraient les limites dans lesquelles il aurait à se maintenir. Ces facultés et ces limites à ne pas dépasser lui furent précisées dans un Bref, qui devait également lui tenir lieu de lettres l'accréditant comme plénipotentiaire près le gouvernement fiançais (2).

C'est le sage et vénérable card. Autonelli qui lui mit par écrit ces instructions, où il se demande avant tout « si on traite de

(1). Gacault à Talleyrand, Florence, le 8 Juin 1801 (Afl'. étrang. i?owe vol. 931, aux Docum Conc. H, 523.

(2) Il était dit dans le Bref : « Quod si in iis, quos misiinHS {13 juin) arliculis îliqua forte ex mutuo colloquio inveniri compereris, quorum exeoulio magnis JiÛii'ultalibus sit obnoxia, quaeque proplerea mutatioiieni aliquam, salva rei substantia, pati posse censeantur. . . facullalem coneedimus. . . » Datum Romae ^pud S. Mariani Majorem sub annulo Piscatoris die V junii MDCCCI. — Nous ivons extrait ce document avec d'autres de l'abrégé imprimé des actes du Coni;ordat, qui fut remis à tous les Cardinaux pour la congrégation tenue le 11 août au sujet du Concordat signé à Paris par les plénipotentiaires du Pape. Il porte le titre suivant : Esame del trattalo di convenzione tra la Santa Sede ed il governo francese, sottoscritto a Parigi dai rispettivi plenipotenziarii li 15 luglio 1801. — nous le citerons avec la rubrique : Exame. Il se divise en 4 parties ; le Bref à Consalvi est dans la l'? partie, n. V avec le titre : Plenipotenza per l'Emo Consalvi risgiiardante la Trattativa Spirituale . Archiv. Vatic,, Francia Appendice ., voi. XXV, C'est un exemplaire très-rare, rarissimo, tous les autres exemplaires ayant été détruits !

bonne ou de mauvaise foi ». Il dépeint ensuite dans quel triste état est la religion en Fiance, Tiiilérêt majeur qu'a le gouvernement de rouvrir les églises, et, apiès avoir noté les raisons qui font douter de sa bonne foi, il conclut par ces paroles mélancoliques mais claires :

« Le passé et le présent doit nous convaincre, que le mobile régulateur de toutes les résolutions soit de l'ancien Directoire, soit du Consul actuel, ii'a été et n'est autre que de se servir de la religion pour endormir cette partie de la nation aui veut être catholique.

« Si on veut former une religion à la mode, qui ne s'appuie pas sur ces bases et sur cette pierre sur lesquelles son divin Fondateur l'a établie, pourquoi implore-t-on l'autorité du Siège Apostolique ? Que le gouvernement fasse ce qu'il jugera bon ; le Pape sera content que la persécution cesse en France, que l'exercice du culte catholique y soit libre, et que le gouvernement accorde aux catholiques toute la protection qu'il lui plaira. Mais il ne pourra jamais sanctionner ces faveurs qu'en des termes mêlés de joie et de douleur : de joie, pour le bien qui en résulte pour la religion ; de douleur, parce qu'on ne lui accorde pas tout ce à quoi elle a droit... »

Après avoir dit ce qu'est le Pape, c'est-à-dire ce que Jésus- Christ a voulu qu'il soit, il presse sou raisonnement: « Comment, par exemple, le Pape peut-il accorder au gouvernemenl tous les droits et privilèges qu'avaient les rois de France, si on ne déclare pas que ce gouvernement est catholique ? Comment peut-il permettre aux évêques et aux ecclésiastiques de jurer d'observer les lois de la République, s'il y en a de contraires au christianisme ?

<( Un autre signe de mauvaise foi sont ces menaces sur les biens temporels, pour obtenir ce qu'on veut dans le spirituel.... Nous avons été trompés dans le passé ; nous le sommes encore ; nous le serons dans l'avenir, car le but du gouvernement fran-

çais, c'est de dominer sur toute l'Italie. » Et il conclut : v. Ce riest donc pas la religion qui règle les pas du Gouvernement français, mais l'intéret, l'ambition, et le cupide désir de commander en Italie et d'envahir le royaume de Naples (1). »

Il ne se trompait pas le vieux cardinal Antonelli ; avec lui ne se faisaient pas illusion non plus les autres cardinaux, qui tous on presque tous îtvaient éprouvé ce que valaient les nouveaux maîtres : la perte de leurs biens, la prison, l'exil qu'ils en avaient soulFert le disaient assez haut.

Par ces paroles d'Antonelli, par les faits que nous avons vus se succéder, et, en dernier lieu, la présentation à l'improviste d'un nouveau projet à Spina pour qu'il le signe, on voit dans quel élément orageux devait naviguer Gonsalvi. Mais c'était bien là le pilote qu'il fallait en ce moment ; la Providence l'avait destiné et choisi pour l'exécution des événements les plus notables qui, durant les vingt premières années du siècle, ont marqué d'une trace plus profonde l'histoire politique et religieuse de l'Europe, de la France en particulier, et surtout des Etats du Saint Siège. A peine âgé de quarante ans, de haute taille et de belle prestance, il portait noblement la pourpre cardinalice. Expérimente dans les -choses et les hommes, rompu aux affaires et Auditeur de Rote pendant cinq ans, Gonsalvi était prudent sans vanité, timide mais non peureux, d'un esprit prompt et fertile en expédients, ayant la parole féconde et facile, un peu diffus mais très clair. Avec cela ami passionné de l'Eglise romaine et de Pie VU, caractère bien trempé, il la fois souple et fort, sachant se plier aux circonstances, mais h qui aucune menace ou flatterie n'aurait fait dépasser d'un point les limites du devoir. Tel était l'homme qui devait manœuvrer contre

(1) Archiv. Vatic, Francia Appendice epoca Napoleonica, vol. IX, Carton B.

302 CHAPITRK HUITIÈME

l'astuce d'un TalIeyranJ, la violence d'un Bonaparte, le zèle flasque et effacé d'un abbé Dernier.

Très bien reçu par Murât et par Caroline Bonaparte à Florence, moins bien à Bologne (1) et très mal dans la Cisalpine (2), il arriva à Paris le 20 juin au soir, « après un voyage de quatorze jours et demi, durant lequel il n'avait dormi que quinze ou seize heures. » Ayant pris langue sur l'état des choses auprès de Spina et de Caselli, il apprit que le nouveau cheval de bataille était le dernier projet de concordat, qui fut présenté à signer à Spina après l'arrivée à Paris du projet romain. Il était « substantiellement différent de celui ([u'on avait réformé à Rome..,, et l'abbé Bernier s'en étant montré très vif partisan, on ne peut compter sur Ini pour aider à l'écarter. » Son arrivée, dit-il, « a fait plaisir au Premier Consul, mais non au ministre (Talleyratul). » Il déclare ouvertement « qu'il faut surveiîlei ses expressions, même les dépèches chiffrées, dont on connaît suinsamment la clef. » Et il ajoute en terminant : « Les choses sont en mauvais étal, et je me trouve dans la plus grande peine, car je vois ce qui va arriver ; quant à moi (et il en est de même de Mgr Spina), ma résolution est arrêtée, je ne me départirai pas, comme c'est mon devoir, des instructions qui m'ont été données (3). »

(1) Il fut obligé d'attendre pendant onze heures des chevaux de relais. Docum. Concord., IH. 589 Gac .ult à Talleyrand, 21 juin 1801.

(2) Ces patriotes se faisaient gloire de manquer de respect aux personnages ecclésiastiques. Ibid. (Gbislieri à Colloredo, 27 juin), III, n. 588.

(3) Lettres chiffrées de Consalvi à Doria, 21 juin, n. 1 et 2, Archiv. Vatic, Nunziai. de Francia, vol. 598 A ; Docum. Concord., III, n. 505, 596. Theiner rapporte 13 lettres de Consalvi, II, Docum. XXI etsuiv.: nous ne citerons pas cet auteur parce qu'il ne rapporte pas les lettres en entier.

Le troisième jour après l'arrivée du Cardinal, le Premier Consul lui lit savoir ([u'il le recevrait ce jour-là même, où il donnait audience aux ministres étrangers dans la salle des ambassadeurs (1). L'habile Bonaparte, dont le regard pénétrant discernait vite tout ce (jui pouvait le servir, l'avertit de se présenter en habit cardinalice corne si i>a per Roma (2). « La réception, raconte Co'i'îîilvi, ne pouvait être plus solennelle ni plus honorifique. « Le ministre de l'intérieur, Chaptal, l'introduisit et l'accompa-

(1) Le Premier Consul, qui demeurait ordinairement à la Malmaison, venait deux fois par mois à Paris pour les audiences des ministres élrang'ers. Ayant, ce jourlà, reçu dans la mali.iée le corps diplomatique, il accorda au ministre du Pape une audience extraordinaire dans l'aptès-midi, exprès pour lui: chose i-emai-quée, comme le voulait d'ailleurs le Premier Consul, par tout le corps diplomatique, qui attendait anxi«*usemenl le traité avec le Pape.

Il y avait néanmoins dans ce concert et »-ttle attente, une note discordante. Elle venait du fameux c;hev. Azara, lequel écrivait à son supérieur hiérarchique à Madrid dans les termes suivants: [Azara à CevaUos. 2 juin lS( 1) « Sa mission (du Cardinal) me semble bien imprudente, et il ne fei-a qu'avilir sa dignité dans ce théâtre si extraordinaire. Bonaparte lui-même, avec qui je viens de m'entretenir de l'arrivée de Consalvi, <!orivienl de ce que je dis, quoique intérieurement, il ne soit pas fàcile de cette humiliation d'un «cardinal. » (Alcalà, leg. 9209, Z>ot.-uw. Concord, y III, 597). Jusqu'où allait le scepti('isme sectaire de cet homme fatal et quels sentiments de haine il lui inspira contre Rome, alors même que le malheureux avait un pied dans la tombe !

(2) Voici, à ce sujet, de quelle manière l'ambassadeur d'Autri<:he, Gobenzl, en informait son Souverain (Paris, 24.juin 1801) : « Le Premier Consul l'a reçu le 21 (c'est une erreur, répétée par. Consalvi lui-même dans ses mémoires, car sa réception eut lieu le 22) ; et il est remarquable que Gonsalvi lui ayant fait demander dans quel costume il devait se ])résenter à lui, Bonaparte a donné pour réponse*: « Dans le costume lu plus cardinal possible, w Ces circonstances authentiques (Gobenzl étant sous tous les rapports homme très considéré et bien informé par Gonsalvi lui-même dont il était l'ami) mettent de plus en plus en relief les vues de Bonapai'te. — D'autre pai't, c'est également une chose à remauquer, que, si Gonsalvi fut le premier (lardinal qui se fit voir publiquement à Paris après les quelques années que dura l'orage révolutionnaire, il fut encoi'c le premier qui depuis le cardinal Polus, c'est-à-dire après deux siècles et demi, montra la pourpre d'un prince de l'Eglise romaine dans les rues et au palais royal, à Londres, comme nous le dirons en son temps.

gna, tandis qu'une double rangée de troupes présentait les armes. Il fut reçu dans l'antichambre par Talleyrand, qui le présenta dans la grande salle où se tenait le Premier Consul en habit de gala entouré de sa cour, tous chamarrés de galons. « J'étais en habit noir, en bas et calotte rouge, chapeau avec houppe, comme on està Rome. Le Premier Consul fit quelques pas pour venir h ma rencontre, et à peu de distance de sa suite s'arrêta, et debout avec le ministre des affaires étrangères à ses côtés, me donna audience ; elle ne dura pas moins de trois quarts d'heure, et peut-être davantage. Il y mit fin et me congédia^ en se retirant en arrière vers sa suite qui l'entourait. Dans les salles, les escaliers et les cours des Tuileries^ il y avait foule partout, attirée par la curiosité de voir un cardinal après tant d'années, et par la nouveauté du spectacle (1). »

Pendant tout ce temps le Premier Consul parla avec le Cardinal « toujours à voix basse, entendu seulement de lui et du ministre qui était à ses côtés. L'entretien se fit d'un ton calme et doux.., et à mesure que le temps s'avançait, sa parole et son visage, qui n'exprimèrent jamais ni rudesse ni fierté, devinrent de plus en plus obligeants et polis, souvent même il parla d'un air jovial. Il parla beaucoup, et au commencement avec un certain sérieux. »

Sur la personne même du premier ministre du Pape il laissa paraître quelque chose des mauvais rapports qu'il avait reçus de divers côtés, mais ces impressions étaient déjà dissipées par des rapports contraires du général Murât et par la mission dont l'avait chargé le S. Père, duquel « il parla avec vénération et éloges . » Il manifesta ses défiances habituelles et les fausses intentions qu'on attribuait à la cour romaine à l'égard du Concordat ; et au sujet de cette affaire, il renonça « à la prétention

(1) Aichiv. Vatio. Nunziat. cit ; Docurn. Concord., IH, n. 601.

de faire souscrire purement et simplement le projet qui avait été envoyé à Rome », convaincu par les raisons alléguées par Consalvi dans la note jointe au projet venu de Rome (1) On était à préparer un nouveau « projet, c'est-à-dire quelques changements et modilications sur le projet en question : c'était tout ce qu'il pouvait accorder ; il fallait absolument le signer dans l'espace de cinq jours. »

Le Cardinal dissipa facilement les méfiances et les faux rapports sur les intentions de la cour de Rome ; il se déclara disposé h souscrire le nouveau projet, pourvu qu'il ne différât pas substantiellement de celui du Pape ; c'est pourquoi il se mettrait à l'étudier. Mais Bonaparte reprit que de hautes raisons d'Etat lui défendaient tout retard ; si au cinquième jour le nouveau projet n'était pas souscrit, il romprait toute négociation et adopterait une religion nationale.

Le Cardinal ayant répondu qu'il espérait de la justice et de la sagesse du Premier Consul ou des propositions conformes ou le temps nécessaire pour une libre discussion, qu'il s'efforcerait de rendre « aussi courte que possible », le Premier Consul « se hdta de lui répéter qu'il n'accorderait certainement pas de délaij et ainsi finit l'audience (2). »

(1) Voir chap. VII, n. V. Cette note se trouve également dans VL'same, 2» partie n. H; elle est du 3 juin 1801.

(2) Ibid. Celte relation, quant aux faits, est presque identique à celle des Mémoires du cardinal Consalvi (1866) I, 346. Thibaudeau, dans ses Mémoires sut le Consulat, rapporte ce qui suit, comme ayant été dit par le Premier Consul, dans sa villa de la Malmaissn, à trois conseillers d'Etat, vers cette même époque . « J'ai eu, leur aurait dit Bonaparte, une conversation avec le cardinal Consalvi, et je lui ai dit : Si le Pape ne veut pas en finir, nous ferons une église Gallicane. Il m'a répondu que le Pape ferait tout ce qui conviendrait au P. Consul. » Jusqu'ici tout est d'accord avec ce que nous savons, sauf que le Pape ferait tout ce qui con ^ viendrait au Premier Consul, que Pie VII ne fit et ne ferait jamais, comme on l'a vu à propos du cercle de Popilius que lui traça Cacault. Il ajoute ensuite : a Le cardinal a dit à Talleyrand: On prétend que je suis dévot: il n'en est rien: J'aime

Le 24 juin, le cardinal Gonsalvi fut de nouveau invité par Bonaparte, à assister à une pompeuse parade qui eut lieu ce jour-là h Paris, et fut aussi son commensal au grand dîner donné à cette occasion (i). L'air vraiment sympathique de Gonsalvi, ses manières^ sa finesse et sa modération plurent de suite au gouvernement français et produisirent la bonne impression qu'on espérait. « J'ai su, écrit le Cardinal lui-même dans sa 4^ dépêche à Doria (25 juin), que le Premier Consul, le ministre et le gouvernement ont déclaré être très-satisfaits de

le plaisir tout comme un autre. Le cardinal et M. Spina regrettent de ne pouvoir ici aller au spectacle de peur de scandaliser le clergé français qui n'est pas fait à cela (Thibaudeau, Mémoires sur le Consulat, p. 157). «

Tout dans ce récit en démontre la fausseté évidente. Cela aurait eu lieu le 2 messidor (20 juin), c'est-à-dire deux jours avant que le Cardinal eut vu Bonaparte! Qu'ensuite le Cardinal ait dit à Talleyrand dans l'audience solennelle du 22, qu'il n'était pas un cafard, et qu'il regrettait de ne pouvoir aller au tbéâtre pour ne pas scandaliser le clergé français [de ce temps-là!), il y a là une telle inconvenance, un anachronisme, un fait qui jure tant avec la conduite et le caractère de Gonsalvi et les circonstances de temps, de lieu et des personnes, qu'il ne présente aucune apparence de crédibilité ! Il faut savoir pourtant que Consalvi n'avait alors aucun ordre sacré {Mémoiies du Card. Consalvi, I, 122); et qu'aux théâtres de Rome pouvaient aller prêtres, cardinaux, jeunes filles, vu la défense de faire paraître des femmes sur la scène, d'où était sévèrement bannie toute représentation ou drame immoral (D. Silvagni, La torta e la società romana... I, 369 ; II. !42. Cf, V. Alfieri, Vita (Florence 1822, H, 91). Qu'il en fût de même à Paris, précisément à cette époque, il en est peu qui voudront le croire, et quand même on le croirait, cela importe peu.

De pareilles fables cependant eurent cours, et divers auteurs français les ont accueillies dans leurs pages léjjèi'es, le baron de Méneval, par exemple, dans son ouvrage: Napoléon et Marie Louise, Souvenirs historiques : « Le carditial Consalvi, écrit-il (I, 80). sans blâmer oavertement le décret du concile de Trente, qui prescrit le célibat des prêtres, ne repoussait pas, dans la conversation, l'idée de leur permettre le mariage, etc. ., » 11 faut remarquer, pour juger sûrement de si sottes assertions, que, durant toutes les négociations pour le Concordat, il ne fut jamais question du mariage des prêtres !

(1) € Il y a eu, le môme jour, au palais des Tuileries, un dineroù se sont trouvés, M. le comte de Livourne (le nouveau roi d Elrurie), le Cardinal Consalvi, les officiers, les préfets, plusieurs ministres et conseillers [Moniteur du 9 messidor, 28 juin . »

moi, soit dit malgré mon peu de mérite. Bien certainement je leur ai tenu le langage de la vérité, de l'honnêteté et de l'innocence... » 11 ne dissimule pourtant pas ses craintes pour les grands obstacles que de toutes parts on soulève contre la conclusion d'une entente avec le Saint-Siège. Et il répète que, voyant tout de ses yeux, il a grand peur des formules qu'on lui proposera. « Je ne puis m'expliquer davantage. Voilà tout ce que je puis dire à V. Em^ dans cette lettre que je vous envoie par un courrier français... »

Gonsalvi n'ignorait pas que ses lettres pouvaient très probablement être arrêtées et déchiffrées : c'est pourquoi, dans les lettres envoyées par la poste il est très sobre de nouvelles particulières, et très circonspect sur tout ce qui pouvait déplaire au gouvernement avec lequel il traitait. Du reste, en fait de documents diplomatiques, c'est une règle assez élémentaire, qu'il ne faut pas Aiire grand état des nouvelles portées par lettres olficielles, qui de leur nature sont ou peu claires ou incomplètes. La vraie marche historique des choses nous est fournie par les lettres particulières^ où l'auteur s'explique simplement et sincèrement sur ce qu'il sait.

ni

Et SCS craintes n'étaient pas mal fondées. Le 26 juin il reçut de Tabbé Dernier un nouveau projet (le VII®), avec ordre de Talleyrand de donner pour le jour suivant la réponse definitive ! Ce septième projet n'était pas plus modéré que les six précédents repoussés par le Saint-Siège. « Au fond, dit Consalvi, le projet est toujours le même ; on a même renchéri sur celui qui fut présenté à Mgr Spina... »

Le Cardinal reçut cette communication de Talleyrand luimême avec lequel il était à dîner. A peine rentré chez lui, il se mit à étudier le nouveau projet, et, ne le trouvant pas accep-

table pour divers chefs, se vit obligé d'en composer un qui, conservant la substance du projet romain..., se rapprochât le plus possible de celui qu'on venait de lui remettre. » Consalvi, Mgr Spina et le C. Caselli y travaillèrent sans désemparer depuis 10 heures du soir jusqu'à 4 heures du matin.

c Jamais, écrivait Consalvi, je ne pourrai dépeindre l'angoisse de cette nuit. (1) Mais au lever du soleil du jour suwant, la réponse definitile, exigée par Talleyrand, était prête. Vu l'importance de ce projet encore inédit de Concordat, fruit des veilles nocturnes des trois ministres pontificaux, je crois nécessaire de le publier pour la première fois, tel que le rédigea Consalvi en un français sans doute peu élégant, mais fort relevé par le fond des idées. Il servira, d'une part, comme de point de comparaison qui permettra de juger des concessions et avantages obtenus réciproquement et exprimés dans la rédaction filiale : d'autre part, il mettra pour ainsi dire sous nos yeux le vif de la controverse et des contestations qui se produisirent, ou pour le maintenir dans son intégrité ou pour le modifier quelque peu. Il porte la date du 27 juin 1801.

Projet de Convention entre Sa Sainteté le Pape Pie VII et le Gouvernement de la République française.

Le gouvernement de la République française reconnaissant que la religion catholique, apostolique et romaine, est celle de la grande majorité des citoyens français, et la professant en son particulier ;

Le S. Père reconnaissant de son côté, que c'est de l'établissement et de Vexercice du culte catholique en France que la re-

(1) Consalvi à Doria, 2 juillet 1801. Archiv. Vatic, Nunziatura di Francia, vol. 698 A,

ligion catholique apostolique et romaine a retiré dans tous les temps le plus grand éclat ;

Pour le bien de la paix et de la religion, sont convenus de ce qui suit.

Alt. 1. — L'exercice de la religion catholique apostolique et romaine sera libre et public en France. 7ous les obstacles qui y sont opposés seront levés.

Art. 2. — Il sera fait par le S. Siège de concert avec le Gouvernement français une nouvelle circonscription des diocèses catholiques français ; leur nombre sera réduit de manière à ce qu'il soit sufflsament pourvu aux besoins spirituels des fidèles.

Alt. 3. — Sa Sainteié déclarera aux évêques titulaires des évêchés français^ qu'Elle attend avec une juste et ferme confiance de leur zèle pour le bien de la religion toute espéce de sacrifice exigé par la paix et V unité de l'Eglise, même celui de leur siège. D'après cette exhortation, en cas de refus à ce sacrifice commandé par le bien de l'Eglise (i-efus auquel Sa Sainteté ne s^ attend pas) Elle pourvoira au gouvernement des diocèses de la nouvelle circonscription, de la manière indiquée dans Varticle suivant.

Alt. 4. — Le Premier Consul ( en marge : Lisez pour l'inielligeiice Je cet article le dernier) nommera aux Archevêchés et évêchés de la nouvelle circonscription, dans les trois mois qui suivront la publication de la Bulle de S. Sainteté concernant la dite circonscription.

S. Stè conférera à ceux qui seront ainsi nommés l'institution canonique dans les formes établies dans le Concordat entre LéonX et François /,

Art. 5. — Les nominations aux évêchés qui vaqueront dans la suite, seront également faites par le Premier Consul en conformité de l'article précédent, et Vinstitution sera donnée dans les mêmes formes par le Saint-Siège.

RiNiERi. — La Diplomatie Pontificale au XIX' siècle. Tome 1 — n

Art. 6. — Les évêqiies avant d'entrer en fonction prêteront directement entre les mains du Premier Consul le serment de fidélité dans la forme suivante :

Je promets obéissance et fidélité au Gouvernement et aux Autorités établies par la Constitution de la République française.

Art. 7, — Les ecclésiastiques du second ordre prêteront le même serment entre les mains des autorités civiles désignées par le Gouvernement.

Art. 8. — La formule de prière suivante sera récitée à la fin de l'office divin dans les églises catholiques de France :

Domine, salva Gallia' Goiisiiles ; ou : Domine «alvam fac Galliam , ou : Domine salvam fac rem Gallicani.

Art. 9. — Les évêques de concert avec le gouvernement feront une nouvelle circonscription des paroisses dans leurs diocèses respectifs, de manière qu'il soit pourvu aux besoins spirituels des Fidèles.

Art. 10. — Ils nommeront à toutes les cures, et choisiront des pasteurs doués des qualités requises par les lois de l'Eglise, et qui n'auront pas démérité la confiance du Gouvernement.

Art. 11. — Ils pourront avoir des Séminaires et conserve!des chapitres, sans obligation de dotation de la part du gouvernement.

Art. 12. — Toutes les églises métropolitaines^ cathédrales, paroissiales, et autres non aliénées seront remises à la disposition du culte catholique.

Art. 13. — Sa Sainteté, pour le bien de la pai.v et pour ne point retarder le rétablissement de la religion, déclare que ni lui ni ses successeurs ne troubleront en aucune jnanière les acquéreurs des biens ecclésiastiques aliénés en Fi ance ; et qu'en conséquence la propriété de ces mêmes biens et les droits y attachés demeureront incommutables dans les mains des dits acquéreurs.

Art. 14. — Le gouvernement assurera un traitement conve-

LU CAKDINAL CONSALVI A PAIUS 211

nahle aux évêqiies, dont les diocèses seront compris dans la nonvelie circonscription, ainsi qu'aux curés de leurs diocèses.

Art. 15. — Le gouvernement prendra également des mesures pour que les catholiques français puissent, s'ils le veulent, faire en faveur des églises des fondations assujetties aux charges de rÉtat.

Art. 16. — Sa Sainteté reconnaît dans le Premier Consul catholique les mêmes droits et prérogatives, dont jouissaient près d'Elle les rois de France avant la Révolution et le changement de iiouvernement.

Dans le cas oii le Premier Consul ne serait pas catholique, les droits et prérogatives mentionnés dans l'article ci- dessus, ainsi que la nomination aux évêchés, seront réglés par une nouvelle convention (1),

L(; Cardinal exposa ensuite dans un long mémoire de cinq feuilles, les motifs de son reins (2). Cet écrit ainsi que le projet, remis à Bernier et de lit à Talleyrand, arriva aux mains du Premier Consul le 28 du même mois.

Par bonheui-, ou plulôt par une sage précaution du gouvernement, ce jour-là même (28 jiiio), Talleyrand après avoir longuement conféré avec Bonaparte, (juitta Paris et la direction des

(\) Archi V. Yalic, Francia, Appendice epoca Napoleonica, vol. X.XV, Esame parle III, n. VI (27 juin 1801).

(2) « Dans ce Mémoire (écrit Consalvi au Gard. Doria, 2 Juillet 1801), j'ai montré l'impossibilité où je suis d'adopter le projet qui m'a été présenté. . .Pour sauver l'essentiel, il a CuUu être aussi conciliant qu'on a pu... .Les raisons qui noua déterminèrent à celte rédaction, Votre Eminence les trouvera en partie dans le .Mémoire même n. V!, que nous avons donné nu gouvernement, et en partie dans les éclaircissements n. Vil ci-inclus, c'est ce que je peux dire à Votie Eminence et que je ne pouvais pas dii'e au gouvernement lui-même (Ibid.). » — Le texte de la nouvelle rédaction portele n. VI. L'auteur du recueil Docum. Concord. (III. p. 153) dit de ces pièces: « Nous n'avons })as la note de Consalvi (n. V). ni son contreprojet (n.VI). » Quant à nous, ayant pu tout retrouver, au projet déjà rapporté cidessus nous ajoulcron^le reste dans l'Appendice, Voir Z>oc«to. III, IV.

affnires étrangères, et partit pour une saison de bains ! Mais il laissa à Paris le confident de ses pensées et de ses trames secrètes, Blanc de Hauterive, sa créature, qui, de petit maître à l'Oratoire, était parvenu, grâce à ses deux amis Talleyrand et Grégoire, anciens évêques, à être chef de section au ministère des relations extérieures. L'ex-Oratorien fit tout ce qu'il put, et il pouvait beaucoup, pour traverser la marche des négociations, et empêcher la réussite du Concordat. De toute façon ce départ fut vraiment de bon augure : car cet ancien évêque, consécrateur d'évêques constitutionnels^ fut un des plus redoutables adversaires du Concordat; rious trouvions en lui, écrivait Consalvi h Doria (3 Juillet — Archiv. Vatic.) « des obstacles insurmontables : je n'en dirai pas plus long là-dessus . »

Consalvi, partagé « entre la crainte et l'espérance », était à attendre l'impression qu'aurait faite sur le Premier Consul son nouveau refus et les motifs exposés dans le nouveau Mémoire, quand arriva à l'improviste l'abbé Dernier, et ce ne fut pas pour rassurer leur confiance. Le gouvernement^ dit-il, persistait dans son dernier projet, qui était acceptable ; le Q\wà\n<\\ pou^'ait donc souscrire une dernière note définitive qui lui serait présentée. Mais Consalvi ayant « franchement répondu, que les arguments mis en avant n'étaient pas convaincants », Dernier répliqua que le Cardinal apprécierait mieux leur valeur par écrit, et (ju'il eût à y répondre de même ; on nous prévient, dit Consalvi, que cette note est la dernière que l'on recevra, et que, si elle est négative, tout est perdu. Il nous a seulement dit, qu'il croit qu'on pourra trouver quelque synonyme pour contenter le Pape et le gouvernement. Nous lui avons répondu que c'est impossible, puisqu'il s'agit d'omissions essentielles, d'expressions contraires à la loi de l'Eglise, et autres choses semblables de très-grave importance. »

Ceci se passait le l*"" Juillet.

Négociations du Cardinal Consalvi à Paris

Juin- Juillet 1801

Sommaire

I. Nouvelle audience accoi'dée par le Premier Consul au Card. Consalvi ; intrigues

du général Acton et de la cour napolitaine contre la réussite du Concordat ;

leur cause historique, et comment elles furent éventées par le ministre de

Pie VII .

H. Bonaparte reconnaît que c'est une chimère qu'un chef non catholique puisse

gouverner la France.

III. Frayeurs de Consalvi ; il conseille au Pape de s'enfuir de Rome ; causes de ses défiances, peut-être exagérées.

IV. Notes qui lui sont communiquées par l'abbé Bernier ; réponse du Cardinal.

V. Conditions acceptées : les négociations touchent à leur fin.

Dans celte deriiièie visite aux ministres du Pape, l'abbé Bernier avait prévenu le Cardinal que le Premier Consul l'appelait à une audience particulière. Celui-ci, le l*"" juillet, lui fit, dans sa villa de la Malsaison, un accueil « plein de courtoisie et d'amabilité. Il m'a de suite parlé, écrit Consalvi au Card. Doria, de ma lettre au général Acton, et m'a dit qu'en ayant peur d'être ariète ici, je le prenais pour un Attila... »

Comme c'est un point de grande importance diplomatique, s'il

est peimis de parler ainsi, qui dcteriiiii)ii beaucoup l'esprit du jyouverneinent (tançais ii presser les lu^gociatious pendantes avec Rome, il est nécessaire, avant de donnei- la réponse de Consalvi, de bien élucider ce point bistorique ; et on verra coiiibien la prudence et la force du nouveau seciétaire d'Etat de Pie VH, dans les nouvelles relations du S. Sièfje avec Ferdinand et Caioline de Naples, lui furent d"un grand secours et le servirent nierveilleusernent dans cette difiuuit! affaire, ìi gagner son pioches.

Le général Jean Aclon (1737-1811) gouvernait de[)uis piesqne trente ans les grandes alfaires de la cour napolitaine. Bien que né en France el catbolicjue de religion^ il était anglais par le sang et par les sentiments, et il lut toujours un ennemi acbarné de la France et de Rome : de la France, parce que les ministres de Louis XVI, de 1786 à 1787, n'avaient pas secondé ses intrigues et celles de Caroline dans leur grand démêlé avec Cbarles III, qui voulait cbasser cet aventurier bors de la cour et de Naples, mais ce fut en vain ; nous ne parlons pas des événements de 1799 qui, s'ils jetèrent les souverains bors du royaume, ne délogèrent pas Jean Acton de son siège ministéiiel ; maintenant entie la France et Naples régnait la paix, stipulée;! Floreixie en mars de celte année 1801. Son inimitié contre Rome était ii la fois plus ancienne et plus récente. Les troupes napolitaines avaient quitté les Etals pontificaux à l'arrivée de Pie Vil ii Rome, mais continuaient à occuper Bénévent el Pontecoivo, teiriloiie que le roi Ferdinand IV jugeait appartenir de droit à sa couronne ! Mais Pie VII, par la plume du card. Consalvi, lui répondait (|ue, si S. M. crovait avoir sur ces villes des droits incontestables, le S. Siège se llattait d'en avoir vie plus incontestables encore (1).

(1) D'une leltie de Pie VII à Ferdinand IV. M octobre 18C1. Archiv. Valio., Nunziat di Napoli, vol. 385 A. — La oour de Naples, exilée à Païenne (17y9) par suite de l'invasion française dans ce royaume, el de la proolumaliou de la république parlhénopéenne, tandis qu'«« Ca/v/'«a/ faisait des prodiges pour lui faire vendre son rojaunie, la couf de Naples, depuis l'alerme, méditait l'occupation de

Avec Rome on était donc en guerre, et avec la France de part et d'antre on se regardait de travers. Mais le général Acton cette fois ii'avait pas à faire à des ministres du Pape qui, certainement par une de ces conventions si fréquentes en diplomatie, l'appelassent « l'ami de la raison *, et Caroline, « la protectrice sans pareille, » ; i»i lui ni elle n'avaient [)lns en face un pontife plein de longanimité tel que Pie VI, ou un Charles III maussade et oisif^ mais un homme dont l'éclair était suivi de la foudre !

Il y avait par surcroît, une autre raison plus personnelle qui indisposait la reine Caroline et son ministre Acton à l'égard de Rome. Depuis 1786 jusqu'à la fin du siècle, ils n'avaient pu, l'un et l'autre, ou plutôt n'avaient pas voulu conclure un concordat de paix religieuse et politique avec Pie VI : cette politique louche et féminine leur avait fait en qr.elqne sorte^lorgner la coiupiête de Rome ! (1)

Et ils voyaient m;sintenant le successeur de Pie VI sur le point de se lier par un vrai concordat, sérieux et solennel, avec un gouvernement qui avait saccagé Ron)e et Naples, et dont le représentant, le front ceint d'une gloire conquise en mille combats, traitait de bonne foi avec le Pontife ! en 15 jours, quand il se résolut ii y mettre la main, il faisait ce qn'Acton et Caroline ne firent pas en 15 ans ! Est-il étonnant dès lors qu'un pareil spectacle fit éprouver à ces âmes viles et constamment de mauvaise foi avec Rome les sentiments bas et mesquins des

Bénévent ! Mgr Caleppi, qi;i se trouvait dans la capitale de la Sicile, chargé par SOI» Souverain Pie VI, de faire opposition à ce droit insensé, fut d'abord maltraité par le Prince de Culo, encourut ensuite le dépit et le courroux de la reine Caroline, et dut s'éloigner et chercher ailleurs une hospitalité plus sûre. Tout cela est Mlleslé par des lettres de Mgr Caleppi, conservées aux Archiv. Vatic., Nunziatura di ÌS'opoli, vol. 317 A,

(1) l\ous ne pouvons dire qu'un mot en passant de celte importante question. Voir pour plus de détails et plus amples développements avec preuves à l'appui : RiNiEUi, Della rovina di una monarchia. Relazioni storiche tra Pio VI e la corte de iVrtyo// (1901) ; passim, mais surtout p. 45'-t-59.

CHAPITRB DIXI£MK

petits esprits devant tuie leçon méiitée ! Cela expliniu: (jii'Acloii fît jouer tous les ressorts de la diplomatie afin de jeter la discorde entre Rouie et Paris, afin de conipromellre Consalvi. Maintenant venons au fuit.

En partjvnt de Rome, Consalvi avait informé de son voyage les ministres des cours pour qui cette nouvelle pouvait avoir un intérêt diplomatique. Une leti re semblable fut donc aussi adressée au secrétaire d'Etat de Naples, au général Acioti ; on voit par le texte conservé aux aichives du Vatican, que ce n'était (ju'iin simple avis (1). Acton ne se contenta pas d'eu communiquer de vive voix et à sa façon le contenu à Alquier, représentant de la France à Naples, et duquel ainsi que de ses relations Rome n'avait guère ii se féliciter. Il répandit ou fit courir en Italie, partout ou dominaient les Français, d'étranges et de fausses nouvelles. Mgr Caleppi, qui représentait le S. Siège près le nouveau royaume d'Etrurie à Florence, en informait aitisi Consalvi à Paris :

Il l'avertit que « la Gazzetta di Milano ramasse et vomit des impertinences sur son départ pour Paris... » Il se voit donc obligé de lui rapporter ce qu'on met dans la bouche du chev. Acton, et ce qu'on écrit même de Naples à M. Cacault à peu prés en ces termes : « Les nouvelles les plus absurdes ont couru ici

(1) Gonsalvi à Aclon, 2 juin 1801 : « L'élat où se trouve la négocialion des afTaires ecclésiastiques de France ( malgré l'envoi à Paris du courrier (13 mai), dont on n'a encore rien su) ayant amené le ministre de la République française, M. Cacault, à se transporter ù Florence, a décidé NN. SS. les cardinaux, dans la réunion plénière qui s'est tenue ce soir même en présence de Sa Sainteté, à m'envoyer à Paris, par ordre de S. S.; je m'y dii'igerai aussitôt après la Cète du Corpus Domini, dans le même temps que M. Cacault se rend au quartier général de Florence. En le faisant savoir à Y. E., je l'avertis aussi que, durant ma courte absence, Notre Saint-Père chargera M. le Card. Joseph Doria, le plus ancien des cardinaux palatins de me remplacer.

Mon devoir était de faire cette communication à V. E. dont je suis , avec la plus respectueuse estime, etc.... «

sur Borne ; et c'est principalement le Cardinal Consahi qui ij a donné lieu en écrivant à M. Acton dans un style vraiment désespéré. Il dit (ju on l'arrêtera probablement à Paris, mais quii est beau de souffiir pour la religion. »

« Connue je n'ignore pas, ajonle Caleppi, le ton qui règne dans vos coriespontlances avec le chev. Aclon, j'ai cru pouvoir

alFunier que c'était une pure invention Cacault, qui coni.

prend également d'où cela vient, croit (jue c'est inventé (l)-..- »

Sûr de lui-même, quoiqu'il ne se rappelât pas des ternies précis de sa lettre au général Aclon, Consalvi, entendant le Premier Consul lui dire le propos assez étrange qu'on lui attribuait de le prendre pour un « nouvel Attila » répondit d'une manière non seulement satisfaisante pour ce qui le legardait personnellement, mais également avantageuse, au point de vue diplomatique, j)our l'alFaire en question, et pour l:i cause même de Rome. Voici comment, au sortir de l'audience, il en inlorniait sa cour et écrivait au card. Doria :

« Je lui ai lépondu, coninie je le devais, que ma conviction intime n)e peinietlait d'assurer que je n'avais certainement pas, en écrivant, employé ces expressions, mais que, d'antre part, l'idée que j'avais de l'honnêteté de M. Alquier, qui avait rapporté ces choses au Premier Consul, me laissait inquiet, et me faisait craindre d'être trahi par ma mémoire. De toute laçon cependant j'étais sur, nialgié le trouble de cette dernière nuit (^du 2 juin^ oti fut décide mon départ pour Paris) et l'agilation où j'étais, que, s il m'était échappé quelque phrase, bien certaine-nient je n'avais pas dit cela, et (ju'ou avait, au moins, exagéré

(1) Caleppi à Gonsalvi, 22 juin 1801, Archiv. Valic., Niimiaitira tii Firenze, vol. 252. Le 28 du même mois, Culeppi, ëciivanl au Gard. Doiiu, l'avertissait qu'il avait informé Consalvi « de la manière dont le chev. Aclon avait cherché à le compromettre en communiquant à M. Alquier ce que le Cardinal n'aura certainement écrit ni à lui ni à personne... Cacault ainsi que Murât en on fait rapport au gou" vernement français. » Ibid. A'anziat. cit.

CHAPiTHE dix:i:me

ma pensée. — Il me dit que M. Al({nier n' avait pas vu la lettre, que M. Aclou seulement lui eu avait rendu compte. — Je répondis alors que jetais sans inquiétude: du moment que M. Alquier n'avait pas vu la lettre, tout changeait aussitôt de face, car il pouvait facilement se faire qu'en passant de bouche en bouche, les expressions lussent allérées, même sans le vouloir. J'ajoutai à la fin que je croyais de mon deçoir de ne faire aucune réflexion sur la conduite que M. le général Acton avait jugé à propos de tenir. J'eus la satisfaction de le i^oi/- pleinement convaincu ; dès lors cette affaire ne mérite pas d'aulre suite, pas même une demande d'explication à ce général (i). »

Consalvi connaissait bien le général Acton, ses intrigues passées, l'incapac;ité et l'ambitieuse vanité de la cour et des ministres napolitains ; en 1787, au plus vif des négociations entre Mgr Galeppi pour Pie VI et les ministres Caracciolo et Acton pour Ferdinand IV, il fit plusieurs voyages i\ Naples ; il eut occasion de connaître personnellemeut la (;our île TNfaples en 1799^ durant les ([uelques jours qu'il fut obligé de s'y arrêter, lorsque les jacobins le bannirent île Rome. Cette figure qu'on appelle piéteritiou , sur le compte d'Acton, qui ne manquait pas de son sel de finesse diplomatique, fut à merveille saisie par le rusé Bonaparte (2).

(1) Archi V. Va lie. , Nunziaitti a di Ftancia, vol. 598 A.

(2) On aimera certainement à lire la lettre suivante, que Mgr Galeppi écrivait de Florence à Gonsalvi, le 7 juillet 1801. Nous la citons à cause des détails historiques qu'elle contient : « J'ai appris les bonnes nouvelles qui consolent vos amis. En attendant, le géii. Murât el Mr. CacauU. n'ont cessé et ne cessent de me faire espérer le meilleur succès dans votre mission : Si je ne l'espérais de votre assiduité, de votre zèle, et de vos talents, leurs heureux augures m'en donneraient l'assurance. Il» vous sont tré.s attachés, vous aiment et estiment autant que vous le méritez. Il est certain que les Français, quand ils sont bons et aimables, le sont vraiment plus que toutes les autres nations. Votre Ec« ne peut croire les attentions qu'ils ont eues ces jours derniers pour moi^ par crainte sinon par chagrin. Ils me chargent de vous offrir mille salutations les plus cordiales, aux-

Tranquilles tous cltnix désoimais, et cet eminyeiix incident, qui auiiut pu être préjudiciable l\ la cause romaine, une lois réglé, on en vint, dans celte même audience, à parler de la ij^ranlc n'Jaive. w Bonaparte, dit Coiisalvi dans la lettre au card. Doria, s'est montré inébranlable ;i ne pas vouloir admettre la déclaration de professer, lui ou le Gouvernement, la religion catliolique, disant qu'«7 ne peut la professer constilutionnellemenl. » Quant à lui, et aux deux autres consuls, le Pape savait très bien (|u'ils n'avaient jamais abjuré la ridigion catbolique ; qu'on ne devait donc pas exiger d'eux ce fju'on ne demanderait pas au roi d'Espagne ou à un autîe Gouvernement catbolique. »

Consalvi dut soiiiire devant une pareille piofession de foi catbolique de la part de ce gouvernement et de Bonapaite^ en se rappelant cette pr<>fession de foi musulmane proclamée par lui, il yavait deux ans, ii Alexandrie en Egypte. C'est pourquoi, dans sa lettre ii Doria, il ajoute avec grâce et comme en badinant : « Inutile de vous dire tout ce que je fis, quoi([ue toujours inutilement, pour le persuader ; excepté pourtant la profession d'Egypte, à laquelle, je ne fis aucune allusion : vous comprenez.

quelles l'aiinaMe et excellente. .VI"^' Mui-al joint les siennes. Si ce n'est pas trop de hardiesse de ma part, je supplie V. Ern. de présenter mes hommages au Premier Consul. A son retour d'Egypte, à Valence, il eut la bonté de se souvenir de moi, ainsi que de Mgr Caracciolo et de Notre Archev. de Corinthc: je serais un ingrat si je l'oubliais. V. E. peut lui dire (un grand homme ne peut trouver mauvais qu'on croie à ses promesses) que je n'ai pas oublié qu'à Tolentino il m'assura qu'on ne toucherait pas à la Romagne ; que les rois de France avaient agrandi les Etats du S. Siège, et qu'il ne ferait pas moins qu'eux. C'est que je suis de la Romagne, dites-le-lui, et je voudrais mourir avec les miens...

« Mais voici, Emineni'e, que le courrier va partir, et j'aurais encore mille choses à vous dii'e. » (Archi v. Valic., Nunziatura di Firenze, yol, 252),

220 CHAPITHE DIXIÈME

Eininence,que c'eût été fort imprudent et dangereux de lui manquer de respect en rappelant ce souvenir ». (1)

Mais, de son côté, Gonsalvi ne manqua pas de lui déclarer que le Pape exigeait du gouvernement cette déclaration de catholicisme, ne pouvant évitlemment mettre la France, peuple catholique de cœur et d'âme, dans la même condition que s'il avait à traiter avec l'Angleterre ou toute autre puissance hétérodoxe : qu'il fallait du reste songer à l'avenir et à ceux qui, après lui, exerceraient l'autorité suprême sur la nation.

A ces paroles de Gousalvi, proférées devant le maître futur de l'Europe avec autant de franchise d'expression que de conviction d'âme, Bonaparte, prenant une contenance sérieuse, fit une réponse très sensée. 11 dit, c'est Gonsalvi qui l'atteste, « et il me le répéta plusieurs fois, qu'étant né dans la religion catholique, et ne l'ayant jamais abjurée, on en pouvait laire mention (de sa profession de (oi) sous forme d'éloge dans la bulle, nusis non

(1) H est bon que le lecteur ait sous les yeux cette proclamation, qui fit tant de bruit dans le monde, que Bonaparle fit publier dans la ville d'Alexandrie le 14 messidor an YI (2 juillet 1798). J.a voici : « Peuples d'Egypte, on dira que je viens détruire votre religion ; ne le croyez pas. Répondez que je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs [style à la Mmcellus), et que je respecte, plus que les mameluks, Dieu, son propbèle et l'Alcoran... Cadis, Cheiks, Imans, Acborbadjis, dites au peuple que nous sommes amis des vrais musulmans. N'estce pas nous qui avons détruit le Pape, qui disait qu'il fallait faire la guerre aux musulmans? N'est-ce pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malle, parce que ces insensés croyaient que Dieu voulait qu'ils fissent la guerre aux musulmans? N'est-ce pas nous qui avons été dans tous les siècles les amis du Grand Seigneur (que Dieu accomplisse ses désirs!) et l'ennemi de ses ennemis?... [Corresp. (te Napol. IV, n. 2723). » — Bien sûr, un Louis IX de France n'eût pas employé un pareil langage ; il est très certain aussi que Dieu, Vér/lé necessaire^ n'approuve pas et ne bénit jamais le faux et le mensonge, qu'il soit du genre déclamatoire, du genre politique, ou qu'on fasse seulement semblant, peu importe. Il est toutefois évident qu'en parlant de la sorte, Bonaparle jetait de la poudre aux yeux aux Musulmans, et que ce peu de foi, plus sentimentale que réelle, qu'il reçut dans sa première éducation de famille, il ne la perdit pas pendant son expédition d'Egypte, ni peut- être jamais.

dntis les articles. Et à l'objection tirée des successeurs éventuels qu'il aurait au pouvoir, il répondit toujoujs, que c^étail une chimère de craindre un consul qui ne fut catiioli(iue (1). »

Tout lecteur remarquera ces paroles qui jaillirent avec une profonde conviction de la bouche et du cœur de cet homme extraordinaire ! C'est une chimère que la France soit gouvernée par un souverain non catholique, qu'il soit roi, qu'il soit président de République ! Voilà une vérité certaine, irrécusable et historique ! Ainsi, sans être, au moins en pratique, ni religieux ni catholique, le Premier Consul de la République française comprit eette vérité fondamentale, dont l'oubli doit nécessairement conduire les chefs de cette catholique nation à ce dilemme fatal : ou la gouverner catholiquement, ou la voir s'abimer dans une ruine irrémédiable. I.es lois de l'histoire sont aussi infaillibles que celles qui gouvernent la matière et le monde physique !

C'est dans ce dernier entretien que, le Cardinal lui ayant dit de dissoudre et d'empêcher le conciliabule national que les prêtres fureurs étaient sur le point de tenir, le Premier Consul lui répondit qu'il attendait pour cela la conclusion du traité avec Rome. « Car, ajouta-t-il comme en riant, vous savez que quand on ne peut pas s'entendre avec Dieu, on s'entend avec le diable. » Consalvi n'eut pas de peine à comprendre le sens de l'allégorie.

Mais, eti somme, Bonaparte persistait à vouloir absolument la signature du ministre du Pape sans délais, sans modifications d'aucune sorte, sans faculté pour recourir à Roine ; de son côté

(1) Archiv. Vatic. , Nunzial, cit.

222 CHAPITRE DIXIJÎME

Gonsalvi resta ferme et déclara ne pouvoir signer qu'en se conformant à la volonté du Pape, a L'audience fut très courtoise, dit Gonsalvi à la fin de sa lettre ; cependant, relativement à la néo-ociation , Votre Eminence voit dans quelles cruelles angoisses elle nous laisse. »

Ces ano-oisses du cardinal Légat et de ses compagnons, dans les premiers jours de Juillet, étaient vraiment bien grandes. Tout, en effet, semblait conspirer contre le succès des démarches qui devaient, sans doute, avoir pour conséquence la restauration du culte catholique, en même temps que le retour de la paix et de la concorde dans les esprits ; mais la nouvelle, ou plutôt, l'anoienne religion rétablie entraînait avec elle des droits et des obligations publiques et individuelles, dont la récente génération s'était depuis longtemps émancipée. Reprendre le frein, après que, par ordre du gouvernemeut, on a lâché la bride à toutes les libertés; s'assujettir à une loi, lorqu'on a pris goût h n'obéir qu'aux appétits les plus déréglés ; observer une tenue, un certain décorum, prendre d'olllce la défense de pratiques, dont pendant des années et des années on s'est publiquement moqué, qu'on a tourné en railleries... c'était dur. « Tous les corps de la magistrature, écrit Consalvi (I. du 2 juillet en chiffre), tous les philosophes, tous les libertirjs, les militaires en grande partie » étaient absolument contre la restauration des autels, sur lesquels ils devaient brûler ce que pendant longtemps ils avaient adoré. La (leur de la nation, ce qui restait de mieux et survivait au passé, dans l'aristocratie comme dans le clergé, était en exil dans la terre étrangère ; leurs biens, confisqués par le gouvernement jacobin, constitutionnel et directif, et devenus conquête nationale, avaiewt été en très grande partie vendus à l'encan : c'étaient les domestiques des maîtres d'autrefois, une bourgeoisie nouvelle, et des juifs sans scrupule et sans honneur qui en jouissaient. Les églises étaient entre les mains d'un clergé qui avait juré fidélité à la constitution d'un gouvernement athée et scélé-

rat, et était riioinine lige de toutes ses volontés. An frontispice des temples saints on ne lisait plus les noms de Dieu, de la Vierge et des Saiiits ; d'autres inscriptions païennes les dédiaient il Vamilié, ii V ahcndance, \\ l'kijinen, an commerce, aux jardins (loges mixtes où étaient admises les dames), ;i la fraternité, à la liberté, \\ l'égalité {[.) l Les ministres de telles divinités, quittant l'habit sacerdotal, avaient contraente des mariages civils. Et, ce qui aggrave la situation, « le peuple, assure Gousalvi qui en est témoin (lettre citée), le peuple en général, est indifférent, vous pouvez m'en croire. Dans les villes, il l'est entièrement; dans les campagnes, en partie. Je n'en donne qu'une preuve, c'est que les prêtres meurent de faim, parce que personne ou presque personne ne leur fait l'aiimòne. »

Tout ce monde, cette cohue confuse influait de iliverses manières sur l'esprit de Bonaparte, et le poussait à exiger des conditions impossibles afin d'empêcher toute entente avec Rome (2). Mais Bonaparte voyait clairement l'état d'anarchie où se trouvait la nation, les iléfiances instinctives dont la France était l'objet auprès des Cours étrangères, et le besoin de paix vers la(|uelie tous soupiraient. D'un autre côté, ses secrets desseins voulaient une restauration religieuse coïncidant avec les changements politiques ([u il méditait et destinée à les garantir. De lii cette obstination à vouloir de nouveaux évêques, une nouvelle circonscription des diocèses, l'acte sanctionnant l'aliénation des biens ecclésiastiques, un clergé salarié par le gouvernement au moyen de rentes inscrites sur le Grand-Livre de l Etat, et dès lors dépendant du pouvoir politique auquel if voulait qu'appartint également la nomination des évêques :

(1) Mémoires du cardinal Consalfi, éd. cit., I, SAS. (2) « Ils ont dit en face au Premier Consul, que s'il veut la fin de la République et le retour de la monarehie, cette réunion (/e Concordat) en est le plus sûr moven, »

toutes exigences inconnues diins les fastes de vrais gouvernements chrétiens, pour tant que l'on parcoure l'histoire de 18 siècles !

Pour réussir dans ce dessein et le voir couronné du succès le plus complet, Bonapurte et Talleyrand permirent, ou combinèrent adroitement la réunion en assemblée nationale de tout le haut clergé qui avait juré la Constitution. En effet plus de 37 évêques jureurs, avec l'autre clergé, se réunirent aux derniers jours de juin dans l'ancienne église de St-Sulpice, comme pour simuler la tenue d'un concile national. Grégoire, le trop fameux évêque constitutionnel, fit le discours d'ouverture ; il vomit toutes les imprécations contre l'Eglise de Rome, les engagea tous à rompre tout lien de dépendance d'avec le Pape et à se déclarer constitués en église gallicane autonome et indépendante (1).

Ce conciliabule, réuni juste au moment où les discussions devenaient plus pressantes pour aboutir à une conclusion, était évidemment comme une épée de Damoclès, que le Premier Consul tenait suspendue sur la négociation avec la menace non équivoque de couper court, avec elle, à tout retardement et à trancher le nœud des obstacles qui essaieraient d'en empêcher plus longtemps la solution (2).

Consalvi connaissait à merveille tous ces courants troublés débouchant sur une mer dont il redoutait de voir à chaque instant

(1) Mgr Spina écrivait à Consalvi dès le 22 janvier: «... Je sais que l'intrus Grégoire nous fait une guerre atroce, et il a instillé au Premier Consul toute la défiance possible envers la cour de Rome (Arcbiv. Valic. Nunziatura di Francia, Vol. 587). » Sur ce concile et le nombre de ceux qui y assistèrent, voir plus loin.

(2) « La conduite de Grégoire étant ainsi au moins tolérée parle gouvernement,, il est évident qu'on veut d'une part en faire époui'antail, pour rendre le cardinal d'autant plus liant pour ce qui se traite avec lui, et de l'autre préparer les voies aux mesures à prendre pour le cas où l'on ne pourrait s'accorder avec le Saint- Siège. » Cobenzl a Colloredo, 3 juillet {Docum. Concord., III, n. 629, p. 181, Archiv. de Vienne) .

NÉGOCIATIONS DU CARDINAL CONSALVI A PAIllS 225

les vagues fiirienses menacer J'engloulir la nacelle qui le portait, lui et la fortune Je Rome. « Je voulais croire à une pluie ordinaire, écrivait-il confidenliellement à Di Pietro (3 Juillet 1801), mais pas à un déluge. Ce sera un miracle, si nous ne faisons pas naufrage. Et s'il y a naufrage, croyez que la religion subira une perte inappréciable... Tl faut voir ici les choses, comme si nous étions aux trois premiers siècles de l'Eglise, (1) faire ce qu'on peut et non ce qu on voudrait. C'est ce que m'a

(1) « Come se fossimo nei Ire primi secoli. » A voir l'abandon à peu près général que les Princes, les Républiques, et les divers Etats même catholiques, devenus agents (t d'affaires » plutôt que de gouvernement, au sens large et élevé de ce mot, pratiquent à l'égard de la religion, de l'Eglise et de son Chef suprême, il semble bien que l'on tend actuellement (si ce n'est déjà fait !) à nous ramener à 17 ou 18 siècles en arrière. Encore sommes-nous sûrs de trouver des hommes politiques assez justes pour signer ce décret de l'empereur Marc-Aurèle (161-180)? « C'est un devoir et une règle que, non seulement personne ne soit troublé dans la jouissance de ses droits, mais soit remis en possession de ce qui lui appartient. Nous le désirons. Aussi c'est notre volonté qu'à la réception des présentes, vous ayez soin, pour les possessions appartenant à l'Eglise catholique des chrétiens dans toutes les villes ou autres lieux, seraient-elles même retenues par des citoyens ou autres personnes, qu'elles soient rendues de suite aux dites églises. C'est notre intention arrêtée que tout ce qu'ont possédé auparavant les églises leur revienne de droit... Les édifices ou tout ce qui a pu appartenir aux dites églises, tout cela, dans le plus bref délai, doit leur être rendu (Imp. Marcus Auielius Anilino). » Ceux qui en France, ont voté et promulgué, en juillet l'981> la prétendue loi sur les Associations, feraient bien de se demander si leur sens moral (eux élevés dans l'Eglise, et parfois sur les degrés du sanctuaire!^ est aussi éclairé que celui de ce païen. Vous voulez, dites-vous tous les jours, dénoncer le Concordat, séparer l'Eglise de l'Etat, supprimer le budget des Cultes, etc. etc.

Bien! nous y consentons jusqu'à un certain point. Mais, auparavant, rendez à l'Eglise ce qui lui a été pris et volé. Imitez au moins le païen Marc-Aurèle !

Il y a une réflexion que font tous ceux qui ont écrit sur les Concordats, comme Tarquini, Liberatori, Satolli, Gaze, Duballet, card. Perraud, etc., c'est que, au Moyen-âge, « la législation toute entière équivalait à un Concordat;... et que l'histoire des Concordats est l'histoire des douleurs de l'Eglise. »

Nous le voyons bien clairement dans l'ouvrage du P. Riniéri que nous traduisons. (Trad.)

RiNiERi. — La Diplomatie Pontificale au XIX siècle. Tome 1 — 13

dit clairement le Premier Consul lui-même, le seul, peut-on dire, qui veuille, du moins plus efficacement que tous (1). »

Voyant donc qu'on lui intimait l'ordre de souscrire un projet de Concordat, dont les exigences dépassaient ses pouvoirs ; qu'on lui fermait impérieusement tout recours à son Souverain, qui lui aurait permis de gagner du temps et d'en obtenir des lumières ; d'autre part, aussi inébranlable qu'un roc dans la résolution de ne céder à aucune force et faillir h ses devoirs, il avertit le Pape de prévenir les terribles conséquences que pouvait avoir pour Rome la rupture des négociations : c'est-àdire de songer à un lieu de refuge, dans le cas probable où il faudrait s'enfuir de Rome. Il lui donnait d'ailleurs pour avis que ce lieu de refuge, il ne le cherchât pas auprès d« ce royaume où dominaient une femme et un aventurier, tous deux étrangers à l'Italie. « Au sujet de la conduite à tenir par S. S. en cas de rupture, dit-il, je ne me hasarderai à donner aucun conseil pour partir ou pour rester. C'est là un grand pas, qui peut avoir des effets terribles. Mais dans le cas où sa Slé croirait devoir partir, je puis lui dire comme un bon serviteur, qu'il ne pense pas à mettre le pied dans les états de Naples. Si le Pape le fait, qu'il se regarde comme perdu. Je n'en dirai pas davantage (2). w

Telles étaient les pensées assez mélancoliques que Consalvi agitait dans son esprit, avant d'avoir reçu la note que l'abbé Bernier lui avait annoncée comme devant être la dernière expression des conditions requises par le gouveiiiemeiit français pour conclure les négociations, et auxquelles il lui avait été signifié d'avoir à souscrire sans conditions. Mais son anxiété et sa peur

(1) Archiv. Valic., Nunziai. di Fr.,\oì. 598 A.

(2) Ibid. Archiv. Valic...

NÉGOCIATIONS DU CAnoiNAL CONSALVI A PARIS 227

cessèrent, qu;uid, le 7 juillet, on lui remit enfin cette note si redoutée.

Elle ne contenait pas de nouveaux articles, mais présentait tiois difficultés v-jui tenaient en suspens l'esprit du Premier Consul sur des points dont en substance on était (convenu de part et d'autre. La première regardait la profession de foi religieuse du Prfîinier Consul. « Il (le Premier Consul) est né catholique, dit Dernier écrivant par ordre et pour ainsi dire sous la dictée de Bonaparte, il veut vivre et mourir dans cette religion. II consent à signer un traité dans lequel S. Sté reconnaîtra son catholicisme ; mais il ne peut pas souscrire, au nom de tous les membres qui forment le gouvernement, cette déclaration essentiellement personnelle. Il désire donc qu'apiès ces mots « la profession qu'en fait » on substitue dans le préambule ceux-ci « le Premier Consul actuel. » Ce changement doit vous païaître indifférent, puisqu'il est incontestable que dans tous les traités le Premier Consul représente le gouvernement. ))

La seconde avait trait à la publicité à donner au culte^ le point peut-être le plus débattu de tous. Par ce mot on pouvait entendre l'ordre de donner au culte extérieur une extension indéfinie. Cette condition, le Premier Consul « ne peut l'admettre ; parce qu'il est des lieux dans lesquels^ soit l'irréligion, soit la diversité d'opinion a été telle qu il serait impossible d'y exercer de suite au debors les cérémonies de l'Eglise sans y être insulté (I). Le Premier Consul veut donc dans ce cas ne rien précipiter, faire

(1) Que le lecteur, au courant de cette vraie débauche d'arrêtés prohibitifs que se permettent nos moindres tyranneaux de villes et même de villages, dans toute la France, remarque déjà ici les considérants et les motifs qui portent le P. C. à restreindre la publicité du culte. Par ce qui va suivre, il comprendra le sens abusif et déraisonnable qui est donné à la clause restrictive du l'"' article du Concordat. Mais pour d'orgueilleux sectaires, est-ce que la raison, le bon sens et la logique sont à écouter et à consulter, quand on peut impunément satisfaire ses rancunes, ses haines et son impiété ? (Trad.)

tout avec mesure et précaution, sans qu'on puisse l'accuser de ne pas tenir ses engagements. Il vous invite eu conséquence à prendre en considération la première des notes explicatives, qu'il a dictées en ma présence à son secrétaire, et que je vous communique même en original pour vous assurer davantage de ses intentions (1). »

La troisième difficulté se rapportait à la formule de serment du clergé ; le Premier Consul désire qu'on reprenne Tancien serment des évêques fiançais^ comme plus expressif, en modifiant les noms des souverains, vu la forme différente de gouvernement (2).

Consalvi respira à la lecture de cette note : son objet aussi bien que le ton et la forme dans lesquelles elle était présentée étaient de nature à lui rendre le courage et la confiance. Ce même jour, 7 juillet, il répondit au document Oy^cte/ de Dernier, accordant en partie ce qui était demandé, et en partie se montrant plus facile sur les points les plus discutés.

La formule de serment nouvellement proposée n'étant pas connue du S. Père, il ne put de suite l'admettre ; mais en transmettant à S. S. le désir du Premier Consul, il s'emploira de son mieux h la lui faire accepter : quant à la modification relative aux Autorités constituées^ il n'a rien à y opposer...

La difFiculté sur la profession religieuse du goui>ernenient est ainsi aplanie par le Cardinal : « Pour ôter tout doute, que le

(1) Première note explicalue tlu Premier Cunsul : « La religion catholique apostolique et romaine sera exercée dans les églises publiques destinées par le Gouvernement à son culte, dans lesquelles elle jouira de toute la liberté, publicité, et sûreté convenable.

« Il sera expressément défendu de l'exercer dans les oratoires, cbapelles particulières, ou autres lieux privés, sauf les exceptions qui étaient d'usage, et avec le concours de l'autorité administrative. »

(2) Note de M. Bernier à Son Em-. le Card. Consalri, du 1 juillet 1801. Archiv. Vatic., Francia, Appcnd. Epoca Napol. vol. XXV, Esame, IV' partie, n. V. Voir la pièce entière à l'appendice, Docum. V.

NÉGOCIAtÌONS du cardinal consalvi a PARIS 229

mot Gouvernement puisse être étendu à plusieurs classes de personnes, le soussigné propose d'employer cette expression : le Gouvernement en la personne des Consuls, et ainsi le mot Gou^ vernement recevra d'une manière plus claire et plus précise la seule interprétation que lui donne la Constitution. »

Pour ce qui est de la publicité du culte, le Cardinal ne peut admettre la restriction d'en voir l'exercice confiné dans l'intérieur des églises. Une telle concession outrepasserait ses pouvoirs : il se trouve donc dans l'impossibilité d'admettre l'article restrictif /e/ qu'on le propose. C'est pourquoi il s'engage à en référer au S. Père, et à lui exposer avec force les circonstances et les motifs qui obligent le gouvernement français aux mesures commandées pour le présent par la prudence et l'honneur même de la religion (i).

Le temps pressait, le désaccord n'était pas grand, le Premier Consul voulait en finir au plus vite, et arriver à la conclusion de négociations dont il avait eu l'initiative et qui duraient depuis un an ; ce n'est pas pour rien qu'il avait envoyé aux eaux d'Aix le grand temporisateur, Talleyrand. Il fait donc envoyer une autre note à Consalvi par Dernier, dans laquelle les discordances étaient réduites :i la plus simple expression de ces deux points : la publicité du culte, et la formule de serment pour le clergé.

Sur le premier point, après quelques considérations qu'on pourra lire dans le texte complet du document, l'abbé Dernier s'exprime ainsi : « Il m'a déclaré qu'il consentait à l'insertion du mot 0 publiquement > (c.-à-d. Vexercice public du culte) ; mais qu'il voulait expressément qu'on y ajoutât les suivants : « en se conformant aux règlements de police^ que le Gouvernement jugera nécessaire de faire. »

(1) Réponse à la note officielle de M. Bei nier du 1 juillet 1801. Ibid., Esame, IVe partie, n. VI; nous la donnons toute entière dans l'appendice, Docum. VI.

Bernier faisait ensuite la très-importante déclaration qui suit : « Je suis chargé en même temps d'ajouter que par cette clause le gouvernement ne prétend pas s'attribuer un nom>eau droit, ni enchaîner l'exercice extérieur de la Religion, qu'il professe luimême ; il veut seulement céder aux circonstances ce que la nécessité lui prescrit, et ne pas s'obliger indéfiniment au-delà de ce qu'il peut faire. Si des temps plus heureux, si des circonstances moins pénibles lui permettent de donner :i la Religion dans tous les lieux la splendeur et l'éclat qu'elle mérite, il saisira cette occasion avec empressement. Ces mesures de Police ne sont que des moyens dictés par la prudence ; s'il les oubliait, il trahirait ses devoirs et compromettrait par là même le succès de la Négociation... » {sur le même sujet^ voir les deux alinéas suivants, Docum. VII).

Quant au serment, il veut qu'on écarte toutes les autres formules proposées, pour s'en tenir :i ce que VEglise Romaine a tacitement au moins reconnu jusquà ce jour », c'est-.àdire celle qu'employaient autrefois les évèques de France (1).

En ce moment, dit Consalvi, on était arrivé au dernier acte. Il était placé, lui, dans cette alternative : ou souscrire aux volontés du gouvernement républicain, transmises par l'abbé Beinier, ou voir définitivement rompues les relations diplomatiques entre la France et Rome. P'aucune façon il ne lui fut permis de recourir à Rome, soit par courrier, soit en personne : « On le refuse inexorablement, ajoute-t-il, et on exige ou la

(1) Seconde note de M. Bernier à S. E. le card. Consalvi du il Juillet (1801) Ibid. Esame, 'i partie, n. Vil; on la trouvera au Docum. VII de l'appendice.

souscription ou un refus sans aucun retard , que contre toute çérité on attribue à des toisées politiques (1). »

D'ailleurs le recours h Rome n'avait plus sa raison d'être, du moment que les circonstances avaient changé en mieux depuis que Gonsalvi communiquait ces informations au card, Doria. Quand il eut reçu cette dernière note de Bernier, avec les déclarations officielles du gouvernement français sur le sens restrictif du culte, le card. Gonsalvi ne balança plus. Il accepte les conditions proposées, et dicte à l'instant la réponse suivante que nous donnons en entier, tant parce que ce document, comme ceux que nous venons de citer, est tout-à-fait inédit, qu'à cause du besoin absolu qu'on a de le connaître pour comcomprendre ce qui arriva peu de temps après.

Réponse à la Note de M. Bernier du il Juillet.

Le Cardinal Consalvi, Monsieur, reçoit dans ce moment cotre note officielle en date de ce Jour : il se hâte d'y répondre de suite.

Le soussigné voit que la difficulté de la conclusion de la Né" gocialion se réduit à deux points seulement, savoir à V addition que le Gouvernement propose défaire au Premier Article relativement à la Publicité du Culte, et à la substitution de la formule du serment que prêtaient les Evêques avant le changement du Gouvernement (en V adaptant à la forme du nouveau^ à celle

(1) Archiv. Vatic. Nunziatura di Francia, vol. 598 Ace. Dans cette lettre de Consalvi à Doria du 2 juillet, remise à San Slarzano (envoyé extraordinaire du roi exilé du Piémont pour traiter avec la France les affaires de ce royaume), Consalvi écrit plus librement que dans les autres qui suivent la filière accoutumée des toiirriers français. Le marquis de San Marzano, une fois les négociations rompues, fut chassé de France et se rendit à Francfort ; c'est de là qu'il expédiait à Naples un courrier à son souverain, Charles Emmanuel IV, qui s'était naguère réfugié dans celle ville, au premier bruit d'une prochaine invasion des troupes françaises à Rome.

proposée offi.ciellement encore dans ivoire note du 2,j Prairial et déjà approuvée par S. Sainteté.

Le soussigné a déjà déclaré dans sa dernière note du 7 juillet que quant au Premier Article, la seule considération réfléchie de la nature de ses Pouvoirs l'a persuadé qu'il ne pouvait signer le Premier Article tel qu'on le proposait, et l'avait engagé à offrir plutôt un Bref de S . S,, analogue aux vues du Gouvernement.

Ce ne fut aussi que la considération (lue le S. P. ne connaissait pas la nouvelle formule, que Von propose au/'ourd^hui de substituer à celle qui a été examinée par S. S., qui ft craindre au soussigné de prendre sur lui d'adopter un changement^ offrant plutôt de conserver poni- le moment la formule convenue et de faire connaître au Saint P. le désir du 1^^ Consul et d'en solliciter V accomplissem-ent.

Le soussigné voit par votre note que quant au Premier Article le Gouvernement 11 adhère pas au Projet du Bref mais qu'il propose plutôt une nouvelle Rédaction de ce même Article.

Cette circonstance, et la déclaration offcielle que vous faites dans votre Note, du véritable projet que se propose le Gouvernement, et du sens qu'il prétend donnei- aux paroles à ajouter à la suite de celles-ci son Culte sera public, auquel Culte on n^entend point mettre une restriction général^ et perpétuelle, mais on veut que pour V exercer publiquement on se conforma aux règlements de Police que les ci/'constances actuelles peuvent rendre nécessaires ,' toutes ces considérations, dis-je, tranquillisent le soussigné, et le font adhérer aux désirs du Gouvernement, en admettant dans le Projet la rédaction du 1 Article dans les termes exprimés dans la note ci-jointe.

Quant au second point, savoir la substitution de la formule de V ancien serment des Evêques, le soussigné voyant qu'il tient tant à cœur au Premier Consul, qui ne croit pas devoir adopter le tempérament proposé dans la note du 7 juillet, a imaginé

(jiie la délicatesse qu'il avait de ne pas admettre une formule qui n^ aurait pas encore été proposée à S. S., peut cependant le tranquilliser en réfléchissant qu'une formule usitée par les Ei>êques sous l'ancien Régime ne peut être inconnue au Saint-Siège. Et comme la substance de ce serment est la même que celle, que présente la formule examinée par le S. P., le soussigné ne croit pas dei'oir craindre que S. S. la désapprouve. Ainsi pour ne plus retarder la Conclusion de la Négociation, il consent à admettre la substitution désirée p ar le Premier Consul^ V étendant même au.v Curés, le Saint-Père ayant déjà consenti qu^ils prêtent le même serment que les Evêques. Le soussigné convient donc dans la Rédaction de l'Article tel quii est exprimé dans la Note cijointe, oii. l'ancienne formule est adaptée à la nature du nouveau Gouvernement.

Ainsi donc les désirs du Gouvernement relativement à ces deux Articles étant pleinement remplis, à quoi se réduisaient vos finales exceptions, il ne reste plus (^u ci terminer la Négociation, et à la signer respectivement : Le soussigné déclarant tant en son nom qii'en celui de Monseig. l'Archevêque de Corinthe, qu^ils sont prêts à le faire de leur coté, sous la réserve de l'approbation et ratification de S. S., et que la teneur de la Convention ne soit pas publiée avant qu elles soient effectuées, comme il est ordonné au soussigné pas le Bref de Sa Sainteté.

Paris le 11 juillet 1801.

Nouveaux périls de rupture

{Juillet 1801)

SOMMAIRE

I. Débats et répliques au sujet de la publicité du culte de la part du card. Consalvi et du gouvernement républicain.

II. Billets inédits et très importants, par lesquels Bernier annonce le changement

imprévu du projet de Concordat opéré par le gouvernement français; grande impression et mécontement du Cardinal.

III. Cause de ce changement et appréhensions de Gonsalvi sur la nouvelle co)iférence avec les plénipotentiaires désignés par Bona^iarte.

La question de la publicité du culte fut peut-être la plus orageuse de toutes, et celle ([ul, à plusieurs reprises, exposa le Concordat aux risques d'un naufrage. Bonaparte, comme nous 1 avons déjà vu, ne voulail d'autre culte public que dans Tintérieur des églises; une telle restriction « altérait, dit Consalvi, la substance du projet de Rome. » De là pour le gouvernement nn nœud inextricable : à cette époque l'exercice public du culte dans les villes l'aurait exposé aux moqueries et aux outrages. Si le gouvernement les permettait, il offensait la religion et les catholi(jues : s'il les défendait, c'était de nouveaux obstacles à la

conclusion du Concordat. Pour délier ce nœud, Consalvi, par un de ces éclairs soudains de génie qu'ont souvent les grands hommes dans les moments décisifs, avait proposé un bref pontifical, par lequel le S. Père s'en rapporterait à la prudence du Gouvernement pour régler selon les temps et les circonstances V exercice public du culte rétabli. Chose incroyable ! « Cette idée d'un bref, dit Consalvi, plut au Premier et à un des deux autres Consuls ; mais elle fut terriblement combattue par le troisième^ qui gagna ensuite à son avis ses deux collègues, et il n'en fut plus question. » Il sembla à Cambacéiès qu'un tel bref donnait au Pape un certain air d'ingérence et de juridiction dans les affaires de l'Etat, ce qui choquait énormément ce rigide républicain^ un des chefs futurs de la nouvelle franc-maçonnerie française. < C'est alors, remarque Cousalvi, que Bonaparte ennuyé de la longueur de la négociation » et séduit par de puissants contradicteurs, modifia cet article, et déclara que le culte serait public et libre, mais en y ajoutant ces autres mots : « En se conformant aux règlements de police que le gouvernement jugera nécessaires. » En d'autres termes il ordonna luimême ce qui, selon les désirs et les propositions de Consalvi, devait être accordé par le Pape (1).

Il accepta, comme nous l'avons également vu, la formule de l'ancien serment des évèques que désirait Bonaparte ; en cela il n'y avait rien ii dire. Mais il n'admit pas l'article du culte, comme le lui imposait avec menaces le triumvirat consulaire. Il eut recours à un expédient très adroit : ce fut de diviser l'article en deux parties. La première, avec les paroles même de Bonaparte^ affirmait que le culte était libre ; la seconde, que le culte était public, et que le gouvernement écarterait les obsta-

(1) Consalvi à Doria, IG Juillet 1801. Archiv. Valic, Nunziatura di Francia, vol. 598 A. ; Docuni. Concord., Ili, 23,9 et suiv.

des qui pom>aient s y opposer. Voici les deux textes en pré-

Bonaparte.

Consalvi

La religion sera librement et La religion catholique.^ apos-

publiqnenient exercée., en se tolique, romaine sera librement conformant toutefois aux règle- exercée en France^ Le gouverments de police que le gouver- nement lèi^era tous les obstanement Jugera nécessaires. des qui peuvent s'y opposer.

Son culte sera public, en se conformant, vu les ciconstances actuelles, aux renflements de police, qui seront juges îiecess aires.

L'ingénieux ministre du Pape obtenait ainsi plusieurs avantages, comme il l'explique longuement lui-même dans les éclaircissements qu'il envoie à Rome avec une lettre très détaillée, datée du 16 Juillet. « Par ce moyen il est acquis que la conformité (^aux règlements de police) ne se rapporte qu'à la publicité du culte, ou à son exercice extérieur^ et non à la liberté ; cette liberté reste donc indéfinie, absolue et recoiinue Et cette liberté indéfinie met hors de tout contrôle de l'Etat les dispenses, les indulgences, en un mot tout acte ne se rapportant pas à la publicité extérieure, c'est-à-dire hors des églises (1) ».

Par conséquent, malgré l'intimation de Bonaparte et les jalouses colères des autres adversaires, Consalvi ne crut pas pouvoir donner ce oui ou ce non tout sec qui lui était demandé. Mais s'étant mis avec Mgr Spina et le P. Caselli « à peser l'état des choses avec circonspection et la plus grande attention possible », il rédigea la dernière note dont nous avons donné le

(1) Ibid.

texte au chapitre précédent. Dans la matinée du 11 Juillet, il remit cette note à l'abbé Dernier qui l'envoya aussitôt au Premier Consul, alors dans sa villa de la Malmaison.

Il semble vraiment que, dans cette dernière dépêche^ Consalvi était allé jusqu'au bout des concessions qu'il fût en son pouvoir de faire. Du reste, dans le rapport qu'il en fait au Premier Consul par une lettre et un mémoire du 11 Juillet et envoyés le 12 au matin (1), l'abbé Dernier énumère avec un esprit satisfait ces concessions, les compare « avec les libertés de l'église gallicane, exposées par la plupart et les meilleurs auteurs gallicans », et les présente comme ce qu'on pouvait obtenir et même désirer de mieux, pour l'accomplissement du dessein, conçu par le Premier Consul, de rendre la paix religieuse et la tranquillité des consciences au peuple français. Telle était sa satisfaction qu'il en vînt jusqu'à proposer au Premier Consul < d'expédier les pouvoirs pour signer, Consalvi et Spina promettant d'apposer de suite leur signature (2). »

(1) « L'abbé Dernier envoya ma note au Premier Consul à sa campagne, dans la matinée. » Ainsi parle Consalvi dans sa longue dépèche du 16 juillet au card. Doria. sans préciser le jour. Il écrivait à la hâte, préoccupé au dernier point par cette laborieuse affaire dont la conclusion enfin réussie tenait encore son esprit agité. On n'y Ut donc pas les jours de ces divers faits dont nous voudrions qu'on eût même exactement indiqué les heures ! Il est cependant bien certain que ce rapport et ce mémoire de Dernier ne furent envoyés que le 12 ; le 11, Dernier eut un long entretien avec le Cardinal et l'archevêque de Gorinlhe ; car, en écrivant à ce dernier (12 Juillet), il lui dit : « Je lui ai marqué [au Premier Consul), que S. Em. et vous, adoptiez le premier article dans les termes convenu.s hier entre nous,

( Archi V. Vatic. ; Docuin. Concord., IH, p. 193. »

(2) Dernier au P. Consul, 22 Messidor an IX (Il Juillet 1801). Docum. Concord. ^ III. 184 (Afif. étrang., Rome, vol. 931).

Le Premier Consul se montiii lui aussi content, puisque le jour même (12 juillet), où il reçut ces lettres, il dicta un décret par lequel il autorisait « les citoyens Joseph Bonaparte , et Cretet, conseillers d'Etat, et le citoyen Bernier à négocier, conclure et signer une convention avec le cardinal Gonsalvi, l'archevêque de Corinthe, et le P. Caselli, revêtus des pleins pouvoirs et instructions de S. S. le Pape Pie VII (1). » En outre il lit préparer, pour être publiée dans le Moniteur du jour suivant (13 du mois), une annonce qui disait : « M. le cardinal Consah'i a réussi dans les négociations, dont il était chargé par le Saint-Siège auprès du Gouvernement ». (2) Il voulait que les derniers pourparlers fussent teriiiinés dans les vingt-quatre heures, afin de pouvoir annoncer avec fracas, comme il en avait coutume, dans une grande proclamation au peuple français préparée pour le 14 juillet, que ce jour mémorable, qui marquait la prise de la Bastille et la fiti de l'ancien régime, marquait maintenant le commencement d'un nouvel ordre de choses, fondé sur l'union de la religion et de la politique, liés dans une heureuse alliance par la main habile et forte du vainqueur de Marengo.

Les informations au Premier Consul, la délégation des pouvoirs pour signer le Concordat^ et la préparation de divers autres travaux sur le même objet, de nouvelles démarches et de nouvelles intrigues, tout cela se fit dans l'espace d'une seule journée, celle du 12 juillet. On ne doit pas en être surpris, vue l'activité prodigieuse de Bonaparte, qui consacrait à un travail presque continu jusqu à dix-huit heures par jour, et communiquait à toutes les afl'aires l'impulsion et la célérité de sa puissante énergie.

(1) Ibid., p. 196 (Ai'chiv. nat., A F, IV, 38), nous en donnons le texte plus loin.

(2) Correspondance de Napol., VI, n. 5C33.

Cependant Gonsaivi, h peine instruit de tous ces manèges le soir de ce même jour, ignorait toutefois « si la moditication qu'il proposait avait été admise. » 11 n'était donc pas sans quelque appréhension, dont il témoignait par ces paroles : w Nous ne demeurâmes pas aussi tranquilles que nous le désirions, »

Seulement « de bonne heure dans la matinée » du jour suivani, 13 du mois, il reçut « un billet confidentiel de l'abbé Dernier, où il l'informait du choix des signataires, fait par le Premier Consul. Et, peu après ( « poco dopo » ), écrit Consalvi, je reçus un autre billet^ par lecpiel il m'avertissait que dans deux heures il devait me conduire à la maison de Joseph Bonaparte, où ils devaient tous se réunir pour signer le traité (1). »

Ces deux billets, dont Boulay de la Meurlhe déplore la perte, puisque, dit-il, ils ont échappé aux plu.s diligentes recherches^ sont d'une importance capitale pour l'explication de cette espèce de virement de bord, pour ne pas dire de cette délovaulé, par laquelle les négociateurs français au beau moment revinrent sur leurs pas. Il est donc nécessaire de les rapporter intégralement, parce que, avec la réponse du card. Consalvi, ce sont deux petits monuments historiques (2).

(1) Archiy. Valic, 1. c. ; Docum. Concord. Ili, p. 228, lettre de Consalvi an Gard. Doria, du 16 Juillet 1801. Dans le billet de Bernier, que nous rapportons ciaprès, il est dit que la conférence ou le rendez-vous pour les signatures aura lieu à huit heures du soir. Par conséquent, ou ce billet fut remis seulement dans les dernières heures de l'après-midi, ou bien Consalvi n'a pas été exact en fixant cette conférence à denx heures ])lus lard.

(2) B. de la Meurlhe, Docum, Concord., III, p. 228, dit en note : « Les deux billets de Bernier (annexes 9 et 10 n'ont pas été retrouvés. » Avec plus de grâce et de charme, le P. Teiner se désole à son tour de la perte des billets échangés à la dernière heure entre Consalvi et Bernier : « On ne saurait assez déplorer la perte de ces billets, échangés en celle occasion entre Bernier et Consalvi, lesquels auraient mis dans un jour plus grand encore la mauvaise foi de l'auteur des Mémoires de Consalvi ([,233). » Si lui-même avait fait de meilleures recherches aux

Voici le premier billet de Dernier au card. Coiisalvi :

Billet de m. Remier, par lequel il annonce un arrêté des Consuls qui l'autorise à signer la Cons'ention conjointement avec deux Conseillers d'Etat.

Eminence,

L'arrêté concernant la signature de la Convention a été pris hier par les Consuls.

Je suis autorisé à signer avec deux Conseillers d'État (1).

Ces conseillers sont Joseph Bonaparte, et Cretet.

Toutes les pièces n'étaient pas encore copiées à une heure cette nuit.

Je retourne ce matin à 9 heures et demie chez Caillard, de là chez Joseph, puis chez vous. En attendant, M. de Château Thierry nous portera le livre relatif aux formes du serment, si comme je l'espère, il se trouve à la bibliothèque.

Recevez, Eminence, mes félicitations sur le terme de nos travaux, et l'hommage de mon 23rofond respet.

Paris le 13 juillet 1801.— Dernier (2}.

L'autre billet recu'peu après est ainsi conçu :

archives secrètes du Vatican, dont les trésors lui avaient été confiés, plutôt qu'aux archives de Paris où ils n'étaient pas, il aurait eu la facile chance de les retrouver. Mais alors, quand il aurait écrit ces dernières paroles aussi imprudentes que fausses, il aurait senti la plume lui tomber de la main.

(1) Le décret de nomination était ainsi conçu : « Paris, 23 messidor an IX (12 juillet 1801). Bonaparte, premier consul de la République arrête ce qui suit.

«Art. 1. — Les citoyens Joseph Bonaparte, conseiller d'Etat ; Cretet, conseiller d'Etat, et le citoyen Bernier, sont chargés de négocier^ conclure et signer une convention avec le cardinal Consalvi, l'archevêque de Corinlhe elle père Caselli, revêtus des pleins pouvoirs et instructions de S. S . le pape Pie VII. I « Art. 2. — Le ministre des relations extérieures est chargé de l'exécution du présent arrêté. »

Ce décret fut dicté par Bonaparte lui-même et se trouve dans sa Correspondance..., VI, n. 5636.

(2) Archiv. Vatic. Francia Appendice epoca Napoleonica, vol. XXV, Esame, partie IV n. IX, Caillard remplaçait Talleyrand absent.

NOUVEAUX PÉniLS DE RUPTURE 241

Billet de M. Berniev par lequel il assigne un rendez-vous et envoyé un projet de convention.

Eminence,

Je vous préviens que la conférence aura lieu chez le citoyen Joseph Bonaparte, ce soir à 8 heures.

J'irai vous prendre à sept. Voici ce qu'on vous proposera d'abord, lisezle bien, examinez tout, ne désespérez de rien.

Je viens d'avoir une longue conférence avec Joseph et Cretet. Vous avez à faire à des hommes justes et raisonnables. Tout finira bien ce soir.

Je vous offre mon pi-ofond respect. — Bernier (IJ.

13 juillet.

Quelqu'im qui demeura vraiment stupéfait, ce dut être, je crois, le card. Consalvi à la lecture de ce second billet ! Il éprouva en ce moment l'impression du navigateur qui, après une longue et périlleuse navigation, perd tout espoir d'arriver, lorsque déjà le navire est sur le point de jeter l'ancre au port longtemps désiré. Ces mots de Bernier a voici ce qu'on vous proposera d'abord » faisaient allusion au texte d'un nouveau projet de concordat, qu'il lui envoyait inclus dans son billet ; projet auquel le plénipotentiaire pontifical ne se serait jamais attendu.

En effet; cette minute, nouvelle et imprévue, ne renfermait aucunement les articles, tels qu'ils avaient étés convenus de part et d'autre après des discussions si nombreuses et répétées, mais présent.'fit les articles mêmes du projet porté à Rome par Cacault, et repoussé par Rome dans les circonstances tragiques

(1) Ibid., n. X.

RiNiERi. — La Diplomatie Pontificale au. XIX siècle, — Tome i ig

CHAPITHE ONZIEME

que nous avons racontées, rejeté encore tant de fois à Paris par le cardinal Ministre : et même, an dire de Gonsalvi, ils étaient pires que les premiers (1). Quelle étreinte de douloureuse angoisse et d'indignation il ressentit alors en son âme, nous rapprenons de lui-même, quand il nous dépeint son état d'esprit et les sentiments qui s'y pressaient en foule :

« Comment, dit-il au card. Doria (16 juillet), pourrai-je ici exprimer ma surprise, quand avec ce billet je trouvai la minute d'un nouveau projet, que les plénipotentiaires me proposeraient de signer; on revenait, dans ce projet, aux articles qui m'avaient déjà été proposés et que j'avais rejeté par tant de notes durant vingt-cinq jours de travail continu, articles auxquels le gouvernement avait enfin renoncé, ayant limité ses dernières exceptions aux deux seuls articles sur la publicité du culte et sur la formule du serment » , au sens et dans la forme expliqués ci-dessus. « Comment, poursuit Consalvi, pourrai-je exprimer ma surprise en livant la susdite minute, en voyant que tous les articles en étaient altérés, non seulement parce qu'on y avait inséré des choses que j'avais déjà rejetées, et que le gouvernement avait hii-mêtne abandonnées, mais encore parce qu'on avait outré la portée de quelques autres, en particulier l'article sur les prêtres mariés ou réfractaires. On avait inséré cet article dans ce texte, bien que le Gouvernement eut convenu de ne plus l'y mettre [le Pape devant y pourvoir

(1) On croit rêver quand on lit les détails, bien historiques, bien prouvés, comme on le verra, d'une pareille supercberie, d'une déloyauté aussi honteuse des représentants d'un grand pays ! On voit que la foi punique ou judaïque n'est pas un vain mot et n'a pas disparu de ce monde! Mais nulle part autant que dans les rapports avec l'Eglise, la mauvaise foi des politiciens sans scrupules n'a eu de cours et souvent de succès, quand il n'y a pas des Consalvi pour déjouer leurs perfides calculs. Les 25 ou 30 pages qui vont suivre, les plus pathétiques de l'ouvrage du P. Rinieri, nous convaincront de celle autre vérité que nulle part, mieux que dans la négociation du Concordat, Napoléon Bonaparte n'apparaît à la fois plus petit et plus grand ! C'est que Dieu s'en servait comme d'un instrument. (Trad.)

par un bref à part), et de plus la formule de cet article était plus mauvaise qu'avant, ainsi que V. Em^ pourra le reconnaître, en comparant celle qui est en Jiiarge avec celle qui est à côté. Je vous envoyé la. copie de la minute, que je fis faire à l'instant avant de la rendre, et avec les mêmes retouches, afin de ne pas être privé d'un document si intéressant. »

Voici ces variantes, pour expliquer ce passage de Gonsalvi.

En marge (ou texte) :

Les ecclésiastiques qui depuis leur consécration sont entrés dans le lien du mariage, ou qui pour d'autres actes ont notoirement renoncé à leur état, seront admis à la communion laique (1).

Sur Vautre côté :

Sa Sainteté relèi^era de la loi de célibat les ecclésiastiques qui depuis leur consécration sont entrés dans les liens du mariage, sous la clause qu'ils renonceront à l' exercice de leurs fonctions, et admettra au rang des catholiques séculiers ceux qui par d'autres actes ont notoirement renoncé à leur état (1).

Bien que l'abbé Dernier eût cherché à adoucir cette amère missive en encourageant le Cardinal à avoir bon espoir, et que tout finirait bien ce soir même. Consalvi ne put néanmoins s'empêcher de lui écrire de suite, pour lui faire connaître et la

(1) Le texte du nouveau projet, remis à Consalvi, avait été écrit par un copiste de la secrétairerie du ministre des affaires étrangères. Les variantes qu'il portait, comme celle de ce titre, étaient de la main d'Hauterive ; quelques-unes, de celle de Dernier. Dans l'appendice du III vol. des Documents tur la négociation du Concordat, il est reproduit par l'héliotypie, avec les corrections qui y furent ajoutées pendant la discussion de la nuit du 13 juillet; elles sont pour la plupart de la main de Joseph, frère du Premier Consul

surprise et la peine que lui causait uii fuit aussi inattendu.

Il lui adressa donc la réponse suivante, jusqu'à présent ignorée :

Réponse du Card. Consali^i au précédent billet.

Rien, Monsieur^ rien ii'égale notre surprise en lisant le brouillon que vous venez de ni envoyer . Je ne sais pas concevoir comment, après que nous sommes convenus en tous les articles, on puisse présenter le four même de la signature une rédaction aussi differente de celle qui avait déjà été arrêtée, comme vous le savez si bien. Vous savez aussi que tous les mots ont été si étudiés quils ne peuvent recevoir aucun changement. Je suis navré de douleur en pensant (pi au lieu de nous réunir pour signer ^ je sois appelé à une nouvelle discussion. Mes pouvoirs ne me permettent d'autre changement, je réclamerai V exécution de ce qui avait déjà été convenu et admis, et je vous prie de porter avec vous la note, que vous ne ni'avez pas encore donnée, savoir celle que vous avez lue avant hier, et que vous ne deviez que copier (1). Si la copie n'est pas faite, n'importe, je serai content du brouillon et la copie se fera après ; je suis bien triste, je vous l'avoue. Agréez les assurances de mon estime etc.

Paris le 13 juillet 1801.

H. C. CONSALVÎ (2)

(1) De quelle nature était cette noie que Gonsaivi réclame avec tant d'empressement à l'abbé Bernier, jusqu'à présent nous n'avons pu le deviner. *

* Qu'on nous permette une supposition. Du moment que celle note està l'état de brouillon, que cependant Consalvi y tient, et insiste tant pour l'avoir, el que « la copie s'en fera après », ne serait-ce pas la copie des articles déjà discutés, et dans la forme précise où ils ont été convenus entre les négociateurs, copie faite par Bernier lui-même, afin que les nouveaux venus de la conférence du soir ne puissent la récuser ? Quelle autre note, en ce moment si critique aurait pu faire l'objet d'un désir aussi formel de la part de Consalvi : C'est une hypothèse que nous soumettons à l'auteur et aux lecteurs. (Trad.)

(2) Archiv. Vatic., Francia, Appendice., , . vol. XXV, Esame, IVe partie.

Les motifs d'un tel changement eurent pour auteur d'Hauterive, ou mieux le ministre des relations extérieures, Talleyrand lui-même. Celui-ci, avant de partir pour les bains, avait, entre autres choses, bien recommandé à son secrétaire et confident d'insister auprès du Premier Consul afin que la question des prêtres mariés, au nombre desquels était compris Talleyrand, fût réglée de la façon la plus douce et la plus avantageuse qu'il fut possible pour ces malheureux égarés. C'est pourquoi d'Hauterive, dans la matinée même du 13, présenta un rapport contenant « quelques observations sur les changements qui doivent être approuvés », qu'il copia de l'ancien projet de concordat dont Talleyrand était l'auteur (1).

Et lorsque le Cardinal eut connu les difficultés survenues dans les conférences du 13 et du 15 juillet, « j'ai su, écrivait-il (16 juillet), que dans l'espérance que hier au soir (15 juillet) le Concordai n'aurait pas été signé, on avait préparé [d'Hauterive lui-même^ un épouvantable rapport au Premier Consul, ians le but de le détourner. On y commentait chacun des articles pour démontrer que tout était au plus grand détriment de la France, et à l'avantage de Rome ». C'est pourquoi Consalvi ne peut s'empêcher de proclamer (et il le fait souvent, sans en dire le motif): «je dois dire la vérité, il faut toute l'énergie de caractère et la bonne volonté qu'a eue le Premier Consul, pour résister à tant d'oppositions. »

Peut-être que si Talleyrand s'était trouvé présent à la négociation, vue l'habileté et l'audace dont ce consécrateur d'évêques intrus était abondamment fourni, et l'influence qu'il exerçait alors sur le Premier Consul, le Concordat eût échoué. Consalvi du moins l'atteste : « Je dois encore dire, que sans

(1) Docum. Concord., III, n. 639, p. 200 (Aff. étrang., vol. 931). Voici comment i'Hauterive s'exprime sur cet article: « La suppression de l'article relatif aux prê- Ires qui ont renoncé à l'état ecclésiastique, me parait de la plus haute importance.» L. c., p. 200.

les deux rencontres de la fête du 14 juillet, dans laquelle on désirait annoncer la conclusion du traité, et de l'absence d'un puissant adversaire (Talleyrand), on n'eut certainement pas surmonté les derniers obstacles, ni réussi à les aplanir (1). »

Il nous reste maintenant à raconter cette longue lutte, ce suprême débat auquel le ministre de Pie V dans cette mémorable journée du 13 juillet, consacra les forces de sa grande âme afin ne parvenir à conclure un traité dont l'heureux succès devait replacer sur la'tête de la nation des Francs l'antique diadème de fille aînée de l'Eglise.

(1) Archiv. Vatic, , Nunziatura di Francia vol. 598. A.

Fin des négociations pour le Concordat

Sommaire :

I. Etat d'esprit du card. Consalvi en se rendant à la conférence avec les plénipotentiaires français, après qu'il eut connaissance des nouvelles dispositions du gouvernement.

II. Si le Premier Consul et ses nouveaux négociateurs étaient auteurs et complices

de la duperie diplomatique qui fut ourdie en dernier lieu aux plénipotentiaires pontificaux.

III. Péripéties diverses de la conférence qui dura toute la nuit du 13 au 14 juillet et la moitié du jour suivant : colères du Premier Consul, et son entretien avec le card. Consalvi devant tout le corps diplomatique, au sujet de la non-réussite du traité.

Page 1