IV. O.n discute la réalité historique de cet entretien
V. Dans quelles dispositions de sainte et haute prudence Consalvi et ses compagnons se préparent à la conférence. Discussion vive et acharnée sur l'article de la publicité du culte: expédient adroit de Consalvi et son heureux succès.
VI. Il fait tous ses efforts pour qu'on souscrive, séance tenante, la convention concordataire après douze heures de discussion, et y réussit; les articles souscrits sont présentés au Premier Consul : il en est satisfait.
VII. Vraie gloire du Premier Consul; mérite du card. Consalvi: le Concordat et Pie Vil : commencement d'une nouvelle ère politique et religieuse.
Revenu bien vite de l'étourdissement où l'avait jeté l'indigne comédie à laquelle il assistait, le cardinal Gonsalvi ne perdit pas courage. II fit faire au vol, comme il dit, une copie de ce nou-
veau chef-d'œuvre d'élasticité diplomatique ; et il adressa ensuite à l'abbé Dernier ce billet où il exprimait sa « surprise et sa douleur, comme nous l'avons déjà rapporté, de se voir appelé, non à signer un projet déjà convenu et arrêté avec le gouvernement, mais bien à discuter tout à nouveau, et avec deux personnes non au courant de la matière, avec l'obligation de souscrire en quelques heures (1). »
Dernier, voyant la mauvaise tournure que prendrait l'affaire si le Cardinal était si mal disposé, alla le trouver à une heure avancée de la matinée du 13 (2), et lui « renouvela par de douces paroles les espérances qu'il exprimait dans le billet, c'està-dire de ne pas désespérer, et que tout finirait bien ; pour nous, ajoute Consalvi, nous ne manquâmes pas de lui dire combien était fort ce qu'on faisait contre nous, et combien étaient peu fondées de telles espérances. » Dans cet entretien il fut réglé que le P. Caselli devait également souscrire, et que n'ayant pas alors les pouvoirs voulus, on les lui ferait envoyer
de Rome.
C'est avec l'esprit peu rassuré sur les mécomptes et les orages qui s'annonçaient pour la nuit suivante, que Consalvi et ses deux compagnons se rendirent ce soir-là chez Joseph Donaparte, (3) où se trouvaient déjà réunis l'abbé Dernier et le conseiller Cretet.
(1) Lettre citée de Consalvi à Doria, 16 juillet 1801. Archiv. Vatic., Nunziatura di Francia vol. 598 A.
(2) En ce cas, le peu après de Gonsalvi (voir plus haut) n'était pas de 2, mais de 6 à 7 heures avant la conférence du soir. (Trad.)
(3) Joseph Bonaparte, frère aîné du Premier Consul, était bien connu de Consalvi. En 1797, lorsque Joseph était ambassadeur du Directoire à Rome, et qu'après la mort de Duphot (18 décembre) il quitta Rome et s'enfuit en toute hâte à Florence et de là à Paris, Consalvi se trouvait à la tête de la Congregazione militare, de laquelle dépendait le soldat qui tua le général français. Il est assez certain que c'est à la suite du rapport que fit à Paris Joseph Bonaparte sur les événements de Rome, qu'il faut attribuer l'invasion et le pillage dont fut victime la Ville éternelle en 1798-99 par la| proclamation de la fameuse république. C'est pour
FIN DES NÉGOCrATlONS POUR LE CONCORDAT 249
« Aussitôt, dit Consaivi, dont le récit nous servira de guide, on se mit à l'œuvre et à la discussion, qui commença juste à huit heures du soir. Que V. E, s'imagine quelle fut' la surprise de ces deux Messieurs (qui ce matin-là seulement avaient reçu de la secrétairerie des Affaires étrangères la minute dont j'ai déjà parlé, et. n'avaient d'autre idée de Vaffaire, que celle que le Goui'ernement leur en avait suggérée)^ qu'elle s'imagine, dis-je, quelle fut leur surprise en apprenant que, au lieu de nous prêter à souscrire la bonne copie, déjà préparée, nous déclarâmes ne pouvoir absolument le faire, si on n'apportait celle dont nous étions convenus avec le Gouvernement, et que celui-ci avait acceptée, comme il conslait par toutes les notes officielles de l'abbé Bernier et par les miennes. Il m'est tout'
cela que Consalvi, dans ses lettres, ne parle du futur roi de Naples et d'Espagne que fort peu, en passant, et en bien. Il ne faut pas s'en étonner: Consaivi aimait Rome et ses beautés comme la pupille de ses yeux, dès lors la vue de cet homme ne pouvait lui plaire que médiocrement.
Ce n'est pas sans étonnement que nous avons vu attribuer à Joseph ambassadeur à Rome, une altitude entièrement difl'érente, en particulier lors de la mort de Duphot, dans l'ouvrage récent publié par M. A Duffourcq : Le Régime Jacobin en Italie 1108-1199 (Paris, Perrin et C'% 19C0). Cet estimable auteur en parlant de l'émeute de la porte Sellimania, aurait dû mettre en œuvre avec plus de discernement et de critique les auteurs qui en traitent: par ex., l'autorité de Pirenesi, patriote et sectaire; celle d'Azara, philosophe et grand ennemi de Rome; celle de Joseph Bonaparte, certainement auteur et complice de cette révolution, n'ont aucune valeur démonstrative; et c'est sur leurs rapports qu'il bâtit, on peut dire, loul son récit, laissant de côté la relation officielle du capitaine Amédée à Mgr Consalvi, laquelle doit bien avoir quelque valeur ! Qu'il eût au moins consulté" d'Haussonville, de l'Académie française; il y aurait trouvé une lettre de Cacault, homme bien informé, s'il y en a, qui, en juin 1801, écrivait au Premier Consul Bonaparte: «... Le général (Duphot) a été imprudent, tranchons le mot, ila été coupable. [L'Eglise romaine et le premier empire, I, 406') . »
Sur le rapport de Joseph Bonaparte ont écrit avec une justesse et une saine critique (d'Allonville), Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Etat (1832)t v, 209 et suiv. ; F. Masson. Napoléon et sa famille (1897), I, 192, 213 et suiv. ; et mieux que tous, Baldassari, Relazione delle afversita e patimenti del glorioso Papa Pto VI (1889) I, 267 et suiv.
à-fait impossible de décrire à V. Etninence ce que fut cette nuit, et le jour suivant pour nous. Je dis la nuit et le jour suivant, car cette conférence dura vingt heures entières, sans rentrer pour dormir, sans souper, prenant le matin seulement une collation, et V. Eminence peut penser si nous en avions envie. »
Ici se présentent deux questions importantes et qui réclament une solution avant de donner le résultat de cette fameuse discussion qui dura toute la nuit et la moitié du lendemain. Et d'abord, est-il vrai, comme Ta écrit et en semble convaincu Consalvij que les deux plénipotentiaires, jusqu'à l'arrivée des ministres du Pape^ ignorèrent le véritable état de la question ? P.our moi, j'en doute un peu, et non sans quelque fondement historique. La veille (12 Juillet), Joseph Bonaparte avait reçu sa nomination de plénipotentiaire et en même temps les deux projets de convention sur les affaires ecclésiastiques. L'un deux, portant la marque A, lui avait été remis par l'abbé Dernier : c'était le projet convenu avec Gonsalvi. Le second, marqué B, était celui du gouvernement. En les expédiant tous deux au frère du Premier Consul, le secrétaire lui disait : << La simple comparaison de ces deux pièces fera connaître aux plénipotentiaires français les motifs des changements que le gouvernement a été forcé d'adopter. Le citoyen Bernier^ qui est parfaitement au courant de cette négociation, donnera à la co?nmission tous les éclaircissements dont elle pourra avoir besoin (1). »
Il s'agit ici de deux projets de concordat, différents et même
(1) Maret à Gaillard, Paris, 23 messidor an IX (12 juillet 1801). Z>otMw. Conuord. lu, n. 637, p. 191 (Aff. étrang., Rome, vol. 931).
opposés en beaucoup de points, ce qui, po.ur qui devait les discuter, suppose et exige nécessairement une étude de comparaison et un travail de préparation. Est-il possible dès lors que les deux délégués du gouvernement se soient rendus à la conférence, sans d'abord étudier ou au moins lire les deux projets ? On ne peut le supposer, même pour le cas où ils auraient seulement été chargés de signer ; mais dans l'autre cas, qui est le vrai, où ils auraient reçu commission de discuter les articles des deux projets, l'hypotèse devient tout-ii-fait invraisemblable (1).
C'est pourquoi, même dans la supposition que les deux documents n'aient été remis aux plénipotentiaires que dans «la matinée du lendemain, c-à-d. du 13 Juillet, il résulte clairement de celte lettre qu'on les avait mis au courant du véritable état des choses. Par conséquent, dans la première entrevue avec les ministres du Pape et dans l'accueil très poli qu'ils leur firent et que le Cardinal a soin de relever ; et surtout dans les marques d'étonnement qu'ils firent paraître en ouvrant la discussion, c'est un rôle comique qu'ils jouèrent à la perfection.
De ce même document et de tout ce qui arriva après, il s'ensuit également que le premier Consul, Napoléon Bonaparte, par nne dernière supercherie, essaya de vaincre les résistances des plénipotentiaires du Pape et de leur arracher en vingtquatre heures cet assentiment à ses volontés qu'il n'avait pu obtenir pendant de longs mois. C'est un fait incontestable ; quant aux intentions, il est probable qu'il voulait par ce moyen donner satisfaction aux nombreux adversaires qui l'entouraient. Mais, résolu à poursuivre la pacification religieuse de la France,
(1) Dans nne lettre à Thibaudeau (24 mai 1826), . Joseph Bonaparte donnait à cet historien quelques détails sur le débat au sujet de l'article du culte public. Il soutient que si les négociateurs pontificaux ne s'étaient pas adoucis, les négociations auraient été rompues : le Premier Consul m'ayanl donné l'ordre de romi)re plutôt tout traité avec Rome (Le Contemporain, 1882, p. 277).
il aura donné à entendre h l'abbé Bernier, très au courant de Vaffaire, de conclure quand même, fallùt-il pour cela, si Consalvi refusait absolument de souscrire l'autre projet, adopter celui dont on était convenu avec lui.
Le P. Theiner, dans ses deux volumes : Histoire des deux Concordats (I, 232 et suiv.), cherche à prouver que tant l'abbé Bernier que les deux plénipotentiaires français n'étaient complices d'aucune supercherie. Il fait pour cela valoir la contradiction qu'il y a entre les mémoires du card. Gonsalvi et la relation que lui-même, le 16 juillet, écrivit et envoya à Rome. Dans ses Mémoires, en effet, Consalvi ne parle pas de cette circonstance que, dans la matinée du 13, l'abbé Bernier l'a informé du changement de projet de convention à signer ; il dit, au contraire, que ce changement a été fait la première fois et par surprise au moment où a commencé la discussion et qu'on ne devait que souscrire.
On ne peut nier que, dans cette circonstance lelative au temps, au lieu et aux personnes de ce fait historique difficile et délicat, l'exactitude de l'historien ne soit en défaut dans les Mémoires de Consalvi : nous ne parlons cependant que de l'exactitude matérielle. Car ce que nous avons appelé supercherie, et que lui appelle surprise de la part du Premier Consul, et, jusqu'à un certain point, de Bernier lui-même, c'est-à-dire par rapport au fait principal^ la vérité reste intacte : supercherie, ou surprise préméditée, la chose est certaine, on ne peut la nier ! la complicité de l'abbé Bernier et l'émoi, l'irritation de Consalvi sont des faits purement historiques. Voilà surtout ce qui resta profondément gravé dans l'esprit de Consalvi, le fait qu'il se proposa de mettre en lumière et de décrire dans ses Mémoires, quoique à douze années d'intervalle, ses souvenirs ne lui présentassent plus très exactement certains détails secondaires dans l'ordre chronologique où ils eurent lieu. C'est d'autant plus vrai que dans les éclaircissements qui se rapportent à sa rela-
tion historique du 16 août, et qui furent écrits non douze ans plus tard, dans les tristesses et les appréhensions de l'exil, et au milieu des privations qui l'accompagnent, mais seulement trois jours après l'événement, il intervertit cette circonstance comme il l'a fait dans ses Mémoires. Voici comme il parle de l'article sur le culte, dont nous avons déjà traité et aurons à reparler : « On avait cru que {la dernière note de Consahi) avait été acceptée, comme le donna à croire l'abbé Dernier (vu que cette note avait été concertée avec lui). Or voici que dans la conférence nocturne avec les plénipotentiaires, à notre grande surprise nous trouvâmes que le Premier Consul lui-même avait effacé notre rédaction, et écrit de sa main l'article comme il était avant (1). En voulant donc venger la franchise et la sincérité du Premier Consul sur ce point de la controverse, le P. Theiner a perdu son temps et sa peine, et peut-être compromis son indépendance d'historien. Il avait pourtant sous la main, dans celte même négociation, un point où il aurait pu remporter un triomphe facile sur le traducteur français des Mémoires de Gonsalvi, non toutefois sur leur authenticité. Il a manqué de pénétration pour découvrir le vrai point vulnérable, tandis qu'en cherchant chicane sur des points inattaquables h un adversaire aussi hardi qu'adroit, celui-ci lui a porté des coups dont il ne s^est pas relevé. Nous le verrons bientôt.
Revenant donc aux incidents presque dramatiques de la dis^ cussion commencée entre les plénipotentiaires des deux partis, Gonsalvi, dans la lettre citée, les raconte ainsi : « Que V.
(1) Schiarimenti del Progetto di convenzione (annessi alla lettera de'16 luglio), sottoscritto da ambedue le parti. Archiv. Vatic., Nunziatura di Francia, voi. 98 Â ; Docum. Concord. ^ III, n. 648, p. 242.
Em. ne s'attende pas que je lui rapporte tout ce qui se passa entre nous, car je n'en finirais jamais. Qu'il me suffise de vous dire, qu'ayant inutilement réclamé qu'on s'en tînt au projet convenu (on nous répondait que tant qu'on n'a pas signé^ on peut toujours changer, et que telle était la dernière volonté du Premier Consul (1), il fallut reprendre ex integro^ comme si la chose n'avait jamais été examinée, ni ici, ni à Rome, et avec deux personnes entièrement neuves dans cette affaire, attachées uniquement aux ordres reçus, une très longue discussion, article par article de toute la convention, non plus sur notre projet {déjà concerté avec Ber nier) ^ mais sur le leur {rédigé la veille), qui était à mille lieues du nôtre. Après nous être trouvés dix et vingt (ois sur le point de rompre, les règles de la religion nous empêchant de consentir (je ne dis presque rien de l'étendue de mes pouvoirs, car, en cette extrémité, il ne fut pas possible d'y regarder de trop près, il fallut présumer que Sa Sainteté, si Elle m'avait vu dans cette position, m'aurait certainement autorisé à tout ce qui ne serait pas intrinsèquement
(1) Il vaut la peine d'entendre le P. Theiner soutenir la légitimité de pareilles règles diplomatiques. Et comme elles étaient formulées presque en termes identiques dans les Mémoires de Consalvi, cela causait naturellement quelque ennui à l'historien des deux concordats, qui, de son propre gré ou poussé par d'autres, a affronté la périlleuse besogne de combattre l'authenticité des Mémoires du ministre de Pie VI!. « Ajoutons en troisième lieu, dit Theiner, et c'est là le principal, que cette maxime est légitime et de droit commun, lorsque, comme dans le cas présent, les circonstances ont complètement changé dans l'intervalle de la rédaction à la signature (ouvr. et vol. cités, I, 237). » Tout ce qu'il dit est très vrai, ou plutôt on les lui passe bien volontiers ; mais, par là, le bon P. Theiner réussit à saper le terrain sous sa plume. Elles sont donc vraies ces paroles : « telle était la dernière colonie du Premier Consul, » Le Premier Consul était donc l'auteur du changement fait à un concordat déjà convenu ; et, en donnant une pareille excuse, les plénipotentiaires faisaient manifestement entendre qu'ils as'aient déjà été mis au courant et de la question et de la tricherie. Voilà ce que Gonsalvi a dépeint en noir dans ses Mémoires, le point que Theiner, divaguant sur la question de droit naturel que personne n'a jamais contesté, laisse tout-à-fait intact I
illicite, plutôt que d'exposer l'Eglise et l'Etat aux suites les plus funestes), finalement, à force d'user de bonnes manières le mieux possible, et d'employer toutes les ressources de la persuasion, nous arrivâmes, comme nous pûmes, à la conclusion tant désirée, et on rédigea le tout, article par article. » Ce sont les paroles de Consalvi.
La copie fut faite, mais ne fut pas signée : les délégués français eurent peur d'être désapprouvés par le Premier Consul, En effet, quand on eut terminé l'examen de tous les articles, Gonsalvi, très prompt à saisir au vol la vraie solution dans les cas embarrassants, insista auprès des plénipotentiaires français afin qu'on copiât de suite en deux exemplaires le texte des articles convenus, et que la convention, fruit d'un persévérant labeur, fut souscrite sur le champ par les deux parties contractantes. On acquiesça : les copies furent faites, tout était prêt, quand tout à coup, les plénipotentiaires français se refusèrent à signer : « ils prétendirent ne pouvoir, après y avoir mieux réfléchi, s'ériger en arbitres sans en référer d'abord au Premier Consul, parce qu'ils avaient été plus loin qu'ils n'avaient été autorisés par lui... » (i)
Le point principal qui empêcha les deux conseillers d^Etat d'apposer leur signature au bas du traité, fut encore l'article sur le culte public de la religion. Nous avons déjà vu que le Premier Consul avait rayé de sa main, sur le projet convenu entre Consalvi et Bernier, cette partie de l'article qui disait : <f Tous les obstacles (à l'exercice libre et public de ce culte) seront levés. » Or le maintien de cette clause lut l'objet d'un débat • long et obstiné- A la fin, Consalvi réussit à la remplacer par une autre, h son avis préférable, conçue en ces termes : « Les obstacles qui peuvent encore subsister seront levés. » Restait
(1) Lett. cit., 16 août 1801;
l'autre passage, relatif à l'intervention du gouvernement dans les manifestations extérieures du culte par des règlements de police. Sur ce point aussi la lutte fut très vive. Enfin, dit Consalvi, après une longue discussion, « vaincus en partie par la lassitude, en partie par nos prières et les raisons que nous fîmes valoir, ils consentirent » à ce que l'exercice public du culte se conformerait « aux règlements de police que les circonstances de ces temps rendent nécessaires (1), >
La conférence ayant donc été suspendue après un si long débat, les plénipotentiaires français envoyèrent le traité au Premier Consul pour avoir son agrément avant de le signer. Bonaparte, l'ayant lu, en fut si mécontent et en conçut une telle colère qu'il leur fit entendre que « s'ils avaient signé ce papier, il l'aurait déchiré sous leurs yeux (2). » Dans la lettre précitée. Consalvi ajoute : « Sa colère fut si grande qu'il jeta la lettre au feu (car ici, il fait encore tellement froid qu'on allume le feu dans les appartements), et nous fit dire que pour la dernière et très dernière fois il nous envoyait son projet
(1) Dans la lettre déjà mentionnée de Joseph Bonaparte à Thibaudeau, l'ex- roi d'Espag-ne parle ainsi de cet article : « Le Premier Consul ne voulut jamais consentir à ce que le culte catholique pût se manifester hors des églises par des processions. C'était bien le culte des trois individus qui étaient consuls, mais ce n'était pas le culte unique de la nation. La négociation fut suspendue et prête à être rompue, les cardinaux (sic) prétendant ne pouvoir pas céder sur un point de doctrine absolue [les processions !) ; ils cédèrent cependant, le Premier Consul m'ayant donné l'ordre de rompre plutôt tout traité avec Rome ( ouvr. et 1. cit.). » Par la lettre de Gonsalvi, écrite aussitôt après la conférence, on voit que c'est plutôt Joseph Bonaparte qui céda sur le point controversé, et non les cardinaux ; sur l'ingérence de la police dans les manifestations extérieures du culte, Consalvi céda en partie seulement, après les explications et assurances officielles que nous avons vu lui avoir été données par Bernier de la part du gouvernement lui-même {c.à.d, que V intervention du gouvernement par des règlements de police était provisoire, temporaire, et non, comme cela se pratique, indéfinie, absolue et au gré du moindre roitelet gouvernemental \) .
(2) Schiarimenti cit.
tel quel, et que, si nous ne le signions pas, nous pouvions par* tir de suite, que les conséquences qui en résulteraient seraient notre faute, et non la sienne (1). Il nous faisait enjoindre qu'il ne voulait absolument recevoir aucune réponse, ni admettre la moindre modification. Tel fut, continue le plénipotentiaire pontifical, la douloureuse conclusion des longues fatigues de cette nuit et de la moitié du lendemain, le jour de la grande fête de Juillet. >
Ce jour-là, le Premier Consul avait fait annoncer une réception solennelle des ministres étrangers dans la matinée, et pour l'après-midi un grand dîner diplomatique. Dans la persuasion que le concordat aurait été conclu selon ses désirs dans la conférence de la nuit précédente, il avait également invité Consalvi, en qualité d'ambassadeur extraordinaire de la cour de Rome. Mais, vues les circonstances, Consalvi, n'ayant pu être présent à la réception diplomatique, assista au repas avec Mgr Spina. « Je pense, écrit«il, au card. Doria, en dépeignant ce moment critique et solennel, que V. Em. saura imaginer combien cette rencontre avec le Premier Consul, après ce qui était arrivé, devait me préoccuper. Je me donnai du courage, le mieux que je pus, et je marchai. Il me reçut avec courtoisie ; mais entrant aussitôt en matière, il me dit, que tant de retard n'était propre qu'à irriter, et qu'il ne sortait pas de là ; ou cela, ou rien^ conclut-il ; et je sais comment prendre mon parti. — Je lui parlai de la meilleure manière que je sus et qu'il me fut possible au milieu de tant de monde, et je l'attaquai de nouveau après le dîner. Dieu m'assista, car (ayant réellement bon cœur) il m'écouta, et je pus lui arracher, que, dans la nouvelle conférence, fixée pour le lendemain (qui fut hier, 15 du mois), on ne devait pas s'en tenir taxativement à ce qu'il avait marqué de sa main, mais que nous pourrions chercher à nous entendre
(1) RiNURi. — La Diplomatie Pontificale au XIX sièole, — Tome 1 17
de quelque façon : cette concession me parut inappréciable, bien que je le visse extrêmement difficile (1). »
Une circonstance favorisa ce bon mouvement de Bonaparte. A côté de Gonsalvi, pendant qu'il s'entretenait avec le Premier Consul, se trouvait l'ambassadeur d'Autriche, Comte de Cobenzl, homme de grand mérite et fort estimé de Bonaparte, avec lequel il était alors en pourparlers dans le but de rétablir l'harmonie diplomatique entre la Maison d'Autriche et la nouvelle France. Discutant avec le Cardinal et le trouvant peu souple à ses exigences, le Premier Consul « se tourna vers le comte de Cobenzl, et lui dit qu'il le prenait pour juge » du point de controverse qu'ils étaient tous deux à traiter. Consalvi, comme qui a l'air de plaisante!', répondit qu'il y consentait volontiers. Il mit de suite l'ambassadeur autrichien bien au courant du sujet de la discussion, qui était l'intervention du gouvernement dans l'exercice extérieur du culte : cette intervention, Consalvi ne voulait pas l'admettre sèchement par les mots « se conformant aux règlements de police », sans rien plus qui motivât celte stipulation solennelle et en amortît la force impérative. Il montra clairement à Cobenzl que, bien que le Pape tolère Xefait^ comme cela a lieu à Vienne et en d'autres pays catholiques, on ne peut cependant le dire dans une convention solennelle, de la manière que le voulait le Premier Consul. Si, d'un côté, il se voyait « nécessairement obligé de le dire dans l'article », pour échapper aux plaintes di: clergé qui verrait les processions troublées par l'intolérance jacobine, de l'autre il ne voulait pas « le dii'c sous une forme restrictive. » Car, comme le faisait à la fin remarquer Cousaivi :i un siècle de distance des temps actuels, le Premier Consul avait linteiilion « de gardei- intacts ses droits (qu ont tous les princes en qualité de protecteurs et
(1) Lettre cit.
de gardiens de l Eglise), droits auxquels il attribue une portée générale, sans restriction de temps ou d'autres circonstances (1), »
Après y avoir bien pensé, Gobenzl émit l'idée qu'on pourrait dire : sous la surveillance du gouvernement. Bien qu'au fond Gonsalvi lie désapprouvât pas ces expressions^ elles lui parurent néanmoins avoir « en pratique un sens plus générique que ne le dit leur vraie signification». Il craignait que, sous prétexte de « surveiller », les décrets du gouvernement ne s'étendissent à tout », Il ajouta qu'une pareille expression lui semblait inconvenante, car, on pourrait dire qu'on met la religion en « surveillance », comme on y met maintenant les émigrés > (2). Le comte proposa cependant cet expédient au Premier Consul, qui répondit qu'il ne lui déplaisait pas : et il en parla au Cardinal. -£ Je crus, dit Consalvi, ne devoir pas lui résister en face, et je le priai d'y penser, comme j'y penserais de mon côté. Je me contentai de tirer de lii un grand avantaofe, celui de l'amener à admettre quehjue variante ou changement, et à renoncer à la prétention d'imposer absolument sa formule (3^. » Et en vérité ce ne fut pas là un mince avantage ; son influence, ainsi que nous le verrons, contribua ii la réussite finale des négociations du lendemain.
En rapportant ce célèbre entretien qu'eut le card. Gonsalvi avec le Premier Consul, après la rupture des négociations, et dont Bonaparte attendait un résultat conforme à ses intimations,
(l)Schiarimenti alla lett.cit.
(2) Les émigrés rayés de la liste des exilés, étaient placés sous la vigilance des autorités de la République.
(3) Schiarimenti cit.
le lecteur se sera aperçu que nous n'avons tenu aucun compte de telle circonstance fameuse, qui court encore de bouche en bouche et à laquelle plusieurs ajoutent foi. Nous faisons allusion à la réponse que le Cardinal, publiquement interpellé h la cour de Bonaparte , lui aurait faite devant tout le corps diplomatique présent à cette scène ! Voici comment, selon les Mémoires de Consalvi, publiées en fiançais, la chose se serait passée : « Vous avez voulu rompre, se serait écrié Bonaparte, eh bien soit, puisque vous l'avez voulu. Qiiand partez-vous donc ? — Après dîner^ général, répliquai-je d'un ton calme (1). »
La vérité est que Consalvi n'a jamais dit ces paroles. Nous ne nous arrêtons pas à considérer si c'était bien le moment de tenir un pareil langage : l'histoire n'a que faire de s'occuper de telles fantaisies, et h traiter ses désirs comme des réalités. Les paroles exactes écrites par Cousalvi dans ses Mémoires, les voici ( je les prends au foglio 15 du manuscrit) :
<( A peine m'eul-il aperçu (jue, le visage enflammé et du
ton le plus élevé et le plus dédaigneux il me dit : « Eh bien, monsieur le Cardinal, vous ai>ez voulu rompre P soit. Je n'ai pas besoin de Rome. Je ine suffirai. Je n^ai pas besoin du Pape. Si Henri VIII, qui n''avait pas la vingtième partie de ma puissance, a pu changer la religion de son pays et y réussir, bien plus le saurai-je faire et le pourrai-je, moi ! En changeant la religion en France, je la changerai dans presque toute l'Europe, partout oii s'étend l'influence de mon pouvoir. Rome s'apercevra des pertes qu'elle aura faites. Elle les pleurera, mais il ny aura plus remède. Vous pouvez partir : vous n avez plus rien à faire ici. Vous avez voulu rompre,... eh bien ! soit, puisque vous Vavez voulu. » A ces mots prononcés en public et sur un ton énergique et vif, je répondis que je ne pouvais outrepasser mes pou-
(1) Me/noires du Cardinal Consahi. ... par J. Crétineau-Joly (1866), î, 388. Ce qui suit a été traduit mot à mot sur le texte italien (Trad.)
voirs, ni transiger sur des points contraires aux principes que professe le Saint-Siège. Que dans le domaine de la conscience et dans les affaires ecclésiastiques on ne peut faire ce quon fait dans les affaires temporelles en certains cas extrêmes. Que, malgré cela, il ne me semblait pas juste de prétendre quon eût cher" ché à rompre du côté du pape, puisqu'on s'était mis d'accord sur tous les articles à la réserve d'un seul. Pour celui-là, il avait demandé qu'on consultât le Saint-Père, et mes collègues n'avaient pas rejeté ma proposition. Il m'interrompit en disant : que ce n était pas sa manière de laisser une chose imparfaite, et qu'il voulait conclure sur le tout^ ou rien. Je répliquai que je n'avais pas de pouvoirs pour accorder cet article^ du moment qii'il le voulait tel qu'il le proposait, et n'acceptait aucune modification. Bonaparte reprit très \iyemenl qu'il Vexigeait tel quelsans une syllabe ni de moins ni de plus. — En ce cas, répondisje, je ne le signerai jamais, parce que je ne le puis en aucune façon. — C'est bien pour cela, répéta-t-il, que je dis que vous avez voulu rompre, et que je considère V affaire comme finie. Rome s'en apercevra, et versera des larmes de sang sur cette rupture. Et ea disant cela, ayant vu près de lui le comte de Cobenzl.. » (1)
(1) Crétineau-Joly a commis une imprudence, en altérant sur ce point le texte des Mémoires de Consalvi. Je dis imprudence, car, en interpolant quelques lignes seulement, on a pu le soupçonner avec raison d'avoir traité de la même manière les autres parties du texte. Mais j'ajoute : sur ce point, parce que j'ai la preuve de visu, que dans les autres parties des Mémoires, il a traduit fidèlement.
Je ne puis par ailleurs assez m'étonner du peu de pénétration du P. Theiner qui, négligeant ce point, où il aurait pu mettre son adversaire en fort mauvaise posture, préféra accuser Crétineau-Joly d'avoir falsifié la traduction de l'endroit, où il est question de savoir si l'abbé Dernier a été complice de la supercherie du Premier Consul en présentant à l'improviste un autre texte à signer , comme nous l'avons vu plus haut. La version du traducteur en cet endroit est exacte : Crétineau-Joly le prouva, en publiant le fac-similé du texte original des Mémoires. La passion, différente dans les deux écrivains, les a trompés l'un et l'autre !
262 CHAPITRE DOUZIKME
Tel est le récit authentique, fait et écrit de sa main par le card. Consalvi à l'époque où l'orgueil de Bonaparte, devenu em-' pereur, jeta dans les cachots et en exil les cardinaux et le pontife qui s'étaient opposés à ses désirs insensés. 11 l'écrivait de 1811 à 1813 à Reims, où il était interné, à la hâte et en cachette, avec l'intention de le retoucher et de le corriger ; la multiplicité de ses occupations ne lui en donna jamais ni le loisir ni la commodité. J'ai copié tout ce passage dans le manuscrit original même.
Par ce que nous venons de dire nous pouvons juger comment se forment les légendes. On donnait une tournure plus cavalière au diplomate romain, en mettant dans sa bouche une réponse capable de déconcerter un Bonaparte. Certains rhéteurs, pour ne rien dire des vulgaires admirateurs d'actes de fierté qui n'existent que dans leur cerveau facile à exalter, trouveraient là matière à un tableau éloquent, propre à embellir un discours apologétique. Mais l'historien recherche les faits, sépare la vérité de l'erreur, la fait valoir et ne craint pas de la proclamer au risque de déplaire aux tranquilles comtemplateurs de glorieuses traditions.
Cependant le lecteur aura remarqué en cette circonstance combien les réponses de Gonsalvi sont nobles et dignes, adroites et prudentes, et par conséquence infiniment plus sensées et admirables que tout le reste qu'il n'a jamais dit ni pensé. De plus, il aura reconnu combien le texte des Mémoires cadre exactement avec le récit qu'on trouve dans les lettres de Consalvi.
On pourrait ici se demander avec raison, si les paroles irritées du Premier Consul rapportées par Consalvi dans cet endroit des Mémoires ont été vraiment dites par Bonaparte. Je suis pleinement convaincu qu'il en est ainsi et qu'en substance elles ont été alors proférées. 11 était homme à cela, non par conviction personnelle, mais h cause de son entourage, gens entièrement pervertis, comme nous aurons occasion de le dé-
montrer. D'ailleurs, quoique écrivant douze ans plus tard, l'es- •prit aigri par les lyranniques arrogances de l'ancien Premier Consul, Consalvi n'était pas une personne à inventer et beaucoup moins à écrire des choses de si haut relief, si elles n'avaient pas été vraies.
Le fait de ne l'avoir pas dit dans les lettres écrites en ce moment même de Paris par Consalvi, un Theiner seul pourrait se contenter de pareil argument ; pour tout homme réfléchi, cette preuve négative n'a aucune valeur. Le card. Consalvi, qui savait par expérience quel danger et quelle imprudence extrême il y aurait eu à se fier à la discrétion des courriers, ne pouvait insérer dans une correspondance même chifFrée rien qui eût eu l'apparence d une flétrissure pour le gouvernement ou les ministres français. C'est pourquoi dans ses rapports il s'en tint aux généralités, et évita à dessein tout détail dangereux, s'en remettant toujours aux explications qu'il donnerait de vive voix : ce mot revient sans cesse, dans ses dernières lettres, comme une sorte de refrain . Pour en fournir un exemple : dans sa dépêche chiffrée du 13 Juillet, voyant le courrier prêt, il écrit : «... Je dirai seulement le nécessaire dans cette dépêche, me réservant de mieux expliquer tout de vive voix... je pourrai mieux vous l'expliquer oralement à mon retour. » Et après les péripéties des conférences interrompues et reprises avec incertitude et puis avec succès, il écrivait de nouveau au card. Doria ces paroles significatives, passées naturellement sous silence par Theiner : « ... J'ai trop raison de craindre les cas qui peuvent survenir même avec un courrier spécial, pour que je m'expose à en dire davaTitage à V. Em., et en me réservant d'expliquer de vive voix le véritable état des choses, je laisse à V. Em. de deviner elle-même ce que je m'abstiens de dire... De la situation critique où nous noas sommes trouvés... je puis dire avec vérité, qu'il n'y en a jamais eu de semblable. Je ne crois pas devoir ajouter rien de plus... (L. chilF. du 16 juillet, Archiv. Vatic.) »
La vérité du récit des Mémoires de Consalvi reste donc hors de discussion, et la comparaison avec ses lettres, au lieu de lui nuire, la confirme pleinement.
Revenons maintenant à notre sujet, un moment interrompu.
La nuit qui succéda à cette journée historique et toute la première moitié du lendemain 15 juillet. Consalvi et ses deux compagnons les passèrent à « se recommander à Dieu et h examiner dans la plus grande anxiété, à peser dans la balance ce qui restait à faire. Comme l'écrivait le Cardinal après la tourmente, nous nous voyions au dernier pas déjouer tout. »
Ces réflexions très sérieuses du cardinal ministre nous font comprendre qu'il avait bien saisi le jeu des ennemis de la religion catholique, et la vraie situation dans laquelle se trouvait le Premier Consul. Ils voulaient à toute force entraver toute négociation de paix religieuse, en vrai fils qu'ils étaient d'une révolution impie et libertine, qui n'était autre chose, sous le vêtement républicain, que la secte maçonnique elle-même, cette ennemie acharnée de la religion qui a Jésus-Christ pour fondateur. Mais cette paix était conclue par Bonaparte, non sous l'influence d'un sentiment religieux du cœur, mais il en avait besoin pour les vastes desseins qu'il méditait. Car, pour arriver à la dignité impériale, qui n'était plus pour lui un rêve, mais une réalité prochaine, il voyait la nécessité absolue de rétablir la religion catholique : son bon sens et sou patriotisme lui montrait également cette nécessité, pour rendre la paix et la concorde à la plus grande partie du peuple français. Consalvi, devenu par expérience attentif à ne pas confier à des lettres même chiffrées des réflexions désavantageuses au gouvernement consulaire, ajoute aussitôt cette rélicence qui dit
beaucoup : « V. Em. doit se persuader que tout pouvait arriver, bien que toute politique humaine nous pût assurer du contraire: de vive voix je pourrai mieux vous expliquer cette vérité très vraie. » (1)
Les trois ministres du Pape convinrent donc d'interpréter largement la loi imposée par le S. Père, de tout accorder, pourvu qu'on sauvât la substance (l'essentiel) : en appliquant cela non au projet pontifical, dont la substance, « vue l'omission de certains points invinciblement rejetés par le gouvernement, ne pouvait être conservée... mais à la chose elle-même », en considérant « jusqu'où on pouvait aller sans blesser la religion ».
C'est après cette préparation et dans ces dispositions qu'ils se rendirent à la dernière conférence, qui commença « à midi juste » le quinzième jour de juillet. La discussion ne fut pas aussi variée que la dernière fois, ni si longue, mais elle eut la même animation, la même vivacité. Remis sur le tapis, l'article du culte fit renaître une lutte ardente et obstinée de part et d'autre. Les orateurs français, sur la volonté connue du Premier Consul qu'on ne change pas une syllabe de ce qu'il a écrit de sa main, tenaient bon ; de son côté. Consalvi, sachant, depuis son entretien de la veille, que Bonaparte s'était relâché de son intransigeance, exigeait ou une modification ou une addition. Il voulait que les mots : en se conformant aux règlements de police fussent supprimés, pour' ne pas nuire à la publicité du culte ; ou que du moins on y ajoutât : pour la tranquillité publique. Les ministres français soutinrent vivement qu'on ne devait rien ajouter, parce que le n)ot police, indiquant un acte de gouvernement, n'avait pas d'autre but que la garde de la tranquillité publique et la protection même du culte : que la pensée du
(1) « V. Emza sia certissima che tulio poteva accadere, benché ogni umana politica potesse assicurare del contrario .' in voce potrò meglio spiegarle ijuesia verissima ferità. »
gouvernement n'était pas « d'enfermer dans l'intérieur des églises )) les ministres ou ce qui regarde la religion * de même que, d'autre part^ on ne pouvait songer à permettre « une procession là où nous la saurions dansfereuse. »
Retournant contre eux leur propre raisonnement, Consalvi proposa et insista pour faire adopter la clause « pour la tranquillité publique > ; « du moment, disait Gonsalvi, que tel était, d'après leur aveu, le sens du mot « police », et qu'ils ne lui en donnaient point d'autre, ils ne devaient pas faire difficulté, pour plus de clarté, de le dire dans l'article lui-même. » Consalvi avait en vue d'obtenir par là deux avantages : D'abord « le Saint-Père n'aurait pas à souscrire à un article sine causa » ; il paraissait, au contraire, très raisonnable que, « dans les circonstances où se trouve la France », le Pape soit consent à ce que le culte public « se conforme aux règlements de police jugés nécessaires pour la tranquillité publique. » Le second avantage était de limiter la nature de ces règlements de police^ « qu'on n'a plus à craindre de voir s'étendre à autre chose, ou du moins le Pape ne dit rien de plus. > Réflexions certainement très justes, pourvu qu'une loi ainsi faite et ainsi comprise fut appliquée par un gouvernement honnête ! Sinon, la tranquillité publique court risque de devenir un instrument de tyrannie universelle et illimitée entre les mains des sectaires. (Nous. ne le voyons que trop aujourd'hui !). De toute manière l'adjonction de ces deux mots restreignait considérablement la portée de cet article, et lui donnait la forme d'une mesure vraiment raisonnable : ce ne fut donc pas un petit avantage qu'obtint le ministre pontifical.
Après de fortes et longues résistances poursuit Consalvi dans ses Eclaircissements (Schiarimenti) au Card. Doria, ils se rendirent, mais à une condition : c'est que, au lieu de dire : qui seront (les règlements de police) y«^e's nécessaires pour la tranquillité publique, on dirait comme avait mis d'abord le Pre-
mier Consul lui-même : que le gouvernement jugera nécessaires pour la tranquillité publique. » Les ministres français firent remarquer adroitement, afin de porter Consalvi à être plus coulant, que, s'il y avait quelque espoir d'obtenir l'approbation du Premier Consul, on Tobtiendrait « précisément en lui faisant sonner à l'oreille ce mot « gouvernement » déjà proposé par lui. :» — « Pour nous, dit Consalvi, nous crûmes avoir beaucoup gagné par l'addition des mots très importants « pour la tranquillité publique », au prix d'un terme indifférent, puisque le mot « police » disait la même chose, car « la police n'est faite que par le gouvernement. »
L'article était donc ainsi formulé : « Le culte sera public, en se conformant aux règlements de police que le gouvernement jugera nécessaires pour la tranquillité publique. » — « Sous cette forme, conclut Consalvi, il nous a semblé qu'il ne blessera ni les oreilles, ni les principes, et qu'il se présente sous un aspect raisonnable et juste. «
Une autre discussion très animée eut lieu au sujet de la nomination des curés. La nuit précédente on avait réussi à faire accepter cette formule : Les Evêques « nommeront aux cures ; ils ne choisiront les pasteurs qu'après s'être assurés qu'ils ont les qualités voulues par les lois de l'Eglise, et qu'ils jouissent de la confiance du gouvernement. » Cela avait coûté du sang (era costato sangue) à Consalvi pour réussir avec l'abbé Bernier ii combiner sa rédaction avec celle proposée par le Premier Consul. Celuici, après l'avoir approuvée, « chaiigea tout-à-coup d'idée » et revint à sa formule : Les évêques « nommeront aux paroisses avec l'approbation du gouvernement. » Qui plus est, après avoir vu et jeté au feu le texte de la convention sur laquelle on s'était mis d'accord l'avant-dernière nuit, il la rendit encore plus mauvaise par ces mots: leurs nominations ne seront valides, qu'après avoir été agréées par le gouvernement. »
« Il écrivit ces paroles de sa main. Nous dûmes donc, dit
Gonsalvi. combattre hier, à la seconde conférence, cette phrase écrite par une telle main. » Après des refus et des reprises, après d'autres formules qui ne furent pas acceptées et des essais à l'infini, « par la miséricorde de Dieu » on finit par convenir sur celle-ci; « Leur choix ne pourra tomber que sur des personnes agréées par la gouvernement (i). »
Le ministre de Pie VII entrevit bien les prétextes à empiétements que par des nominations ainsi faites on livrait pour l'avenir au gouvernement, ayant surtout égard à la manière dont, en pratique, ces nominations se feraient. Mais il est hors de doute qu'il obtint tout ce que, dans ces circonstances, on pouvait espérer. Il lui avait été dit par le Premier Consul, et Consalvi l'enregistre et le répète dans ses lettres à sa Cour, qu'il fallait alors « considérer la France comme au second et au troisième siècle, pour y rétablir une religion presque entièrement proscrite, et qui va s'éteignant à vue d'oeil (chose hélas ! bien vraie ! cosa in se verissima) . »
En présence d'une situation pareille, et ayant à traiter avec un gouvernement déjà exaspéré et impatient de tout délai, capable des plus mauvais coups (2),le légat du Pape agit sagement en
(1) Consalvi aurait voulu employer l'expression « agréables au gouvernement »; mais ce mot aurait pu avoir, à Paris, « un sens de tendresse ridicule [les agréablés de Paris); c'est pourquoi on l'écarta. » Lettre cit.
(2) Considérations que feront bien de méditer ceux qui, sous prétexte de nous ramener à l'application stricte du Concordat, ne regardent comme concordataires que les dispositions qui y sont expressément mentionnées. C'est à la fois ignorer l'histoire, le bon sens et la logique. La première chose que le Saint-Siège et ses Légats ont tenus à faire reconnaître par la France, comme par tous les Gouvernements avec lesquels ils ont traité, c'est le principe que « la Religion Catholique et Romaine sera librement exercée... aïout ce qui n'est pas spécifié par ailleurs se trouve là contenu implicitement. Même réponse à ceux qui ont rêvé un second
se contentant d*un bien inférieur à ses désirs, mais bien supérieur à ses espérances (1) . C'est pourquoi, comme pour faire l'apologie de son œuvre : « Enfin, s'écrie-t-il, parce qu'un gouvernement non constitutionnellement catholique refuse d'admettre qu'il y ait des curés {s ils ne sont agréés par ce goin>ernement\ qui peut afoir le courage de rompre un traité et ne pas rendre pour un tel motif la religion à la France P » Paroles admirables, et qui font grand honneur h la mémoire d'un prince de l'Eglise, dont le zèle pour la religion de Jésus-Christ était proportionné aux dons extraordinaires et au génie éminent qui le secondaient !
Les articles une fois arrêtés après une discussion approfondie de part et d'autre, et les négociateurs étant enfin tombés d'accord et ayant atteint le but si longtemps désiré à la suite de cette conférence de douze heures, Consalvi joua d'adresse et de diplomatie pour faire signer la convention, séance tenante. Il s'était rendu compte de la tactique suivie jusque-là. A chaque reprise, Bonaparte avait imposé des conditions de plus en plus dures. Avec cet homme, et avec son entourage moins encore,
concordat relatif aux Ordres religieux. A quoi bon ? En ce cas, pour chaque nouTelle difficulté, il faudrait un Concordat nouveau ! Le Concordat de 1801, avec ses références au droit commun de l'Eglise, nous suffit, si on veut l'exécuter consciencieusement ; sinon, c. à. d. sien est de mauvaise foi, tous les concordats du monde n'y feront rien. Seulement, en agitant ces questions inutiles, on n'a abouti, en définitive, qu'à affaiblir la ligne de défense des Catholiques, en donnant à croire que le Concordat ne nous protège pas assez, et ne garantit pas suffisamment les œuvres et les institutions par lesquelles s'épanouit l'action divine de Jésus-Christ dans l'Eglise. Est-ce là le moyen de faire reculer les prétentions du laïcisme moderne ?
(Note du Traducteur) (1) « Comme Dieu l'a voulu, nous sommes arrivés à une conclusion, en obtenant (je le dis hardiment) des concessions, non pas, sans doute, égales à notre désir, mais pourtant supérieures à ce que nous pouvions espérer dans une si déplorable situation. » Consalvi à Doria, 16 juillet 1801 (Archiv. Vatic., Nunziat. et vol. cit. ; Docum. Concord., III p. 283),
on ne pouvait recourir aux raisonnements et aux détours adroits: devant sa volonté de fer tout devait céder ou être brisé (1). Pour ce motif, la grande peur de Consalvi était que les délégués français « ne recourussent une seconde fois au Premier Consul pour avoir son agrément avant les signatures ».
« Tout ceci, raconte-t-il lui-même me porta h tout faire pour qu'on signât hier même, mais Dieu sait combien ce fut difficile ! La façon dont le Premier Consul traita son propre frère, le matin précédent, parce qu'il avait admis ce que lui refusait, le mécontenta au point qu'il ne voulait plus se hasarder d'aucune manière à souscrire avant de lui parler. Que V. Em. imagine si, quand le frère s'y refusait, les autres deux, à plus forte raison, n'allaient pas refuser (2). Je me trouvais dans le
(1) Les dispositions des ministres et secrétaire, formant l'entourage et le conseil du Premier Consul, sont décrits dans les termes suivants (lett. chifF. au card Doria. 13-16 juillet) :
«... Que Votre Em. me dise ce qu'on peut obtenir de gens qui au fond ne veulent pas la chose, ennemis par principe, nullement compétents ou bien peu dans la matière, qui voient ces choses au point de vue de la politique et de l'intérêt et non d'après les règles de l'Eglise, qui ne se donnent pas ia peine de lire, ni d'examiner les raisons qu'on apporte, et qui avec un bon mot croient éluder le plus solide argument (Archiv. Vatic.)...»
(2) Gretet et l'abbé Bernier. Chose remarquable : dans ses relations longues et détaillées, sur les discussions agitées dans la conférence, Consalvi ne mentionne jamais l'abbé Bernier. L'acteur principal et on peut dire le seul, du côté français, fut Joseph Bonaparte. Bernier ne figure ici que comme témoin et exécuteur des volontés de Bonaparte. La part qu'il eut dans le projet convenu avec Gonsalvi, nous avons vu qu'on n'en tint aucun compte. Là où le Légat pontifical se loue beaucoup de la sagesse et de l'équité de Joseph Bonaparte, quand il parle de l'abbé Bernier, il se sert de cette tournure expéditive: «Je ne dirai rien de l'abbé Bernier, sur lequel votre Em. sait depuis longtemps à quoi s'en tenir. » Nous n'avons pourtant pas l'intention de rien dérober de ce qui, en fait de concours et de bons désirs dans cette négociation, revient à l'ancien curé de la Vendée, et du mérite qu'il s'est acquis devant l'histoire. Peut-être cependant eût-il été plus considérable si, au lieu de tant puiser aux sources Gallicanes, il s'était familiarisé davantage avec la théologie. Mais il avait déjà écrit à Talleyrand : Je suis français et non romain. Il eût été plus sage, plus honorable et plus vrai de pouvoir dire qu'il était à la fois romain et français (et même meilleur françai.t parce que plus caiho' lique et romain...).
plus grand embarras ; ou m'exposer à un nouveau retard, dont l'effet eût été ruineux ; ou inspirer des soupçons aux plénipotentiaires et leur donner un motif de plus pour appuyer leur refus, c'est-à-dire l'empressement même que j'aurais montré. Je me réglai le mieux que je sus, ou pour mieux dire comme Dieu m'inspira, et enfin je leur arrachai, je ne sais moi-même comment, leur consentement à souscrire (i). »
Le texte de la nouvelle convention plut heureusement au Premier Consul, Ce qui ayant été rapporté à Consalvi par les deux plénipotentiaires en personne, le lendemain, 16 juillet, le tira (( d'une mortelle inquiétude ». Ayant seulement remarqué qu'il y manquait la fixation de temps pour la ratification des deux Souverains, il voulut « absolument qu'on l'insérât à la fin de la feuille », ce qui fut exécuté sans peine ce matin même. Gonsalvi ayant fait remarquer que le courrier de Paris à Rome mettait dix jours, et autant pour revenir, et qu'il fallait bien dix jours, pour ces travaux à Rome, on convint d'uu espace de 40 jours, plus cinq jours : lequel temps écoulé, si la ratification de Rome n'était pas arrivée, la convention était annulée.
(1) Lelt. citée de Consalvi à Doria (IC juillet 1801). M. d'Haussonville fait erreur quand il dit ( L'Eglise Rom... I, p. 130 ) que « le Gonrordat fut signé dans la nuit du 10 au 17 juillet 1801 ». C'est dans la nuit du 15 au 16, ou le luatin de la fête de N.-D. du Mont-Carmel : comme il fut ratifié par le Pape le 15 août, et par Bonaparte le 8 septembre 1801.
Le hasard ! diront certains... N'est-ce pas plutôt une marque de protection de la grande patronne de la France ? Un décret consulaire sur le Concordat est également daté du 29 septembre, fête de l'archange S. Michel, le gardien de notre patrie. Mais n'insistons pas tiop sur ces coïncidences que les etprils forts traiteraient de puérilités ! [acte du Trad.)
272 CHAPIxnE DOUziÈME
Ainsi se terminèrent ces célèbres négociations : jamais, entré la France et le Saint-Siège, il n'y en eut de plus passionnées, ni de plus graves ou importantes, ni d'un intérêt plus vital pour la nation française. Le Premier Consul dont l'esprit élevé mérite, avant tous les autres, l'honneur d'avoir donné h la première des nations catholiques, le nouveau pacte de paix religieuse, ou de concorde nationale, a élevé à sa gloire un monument sur le frontispice duquel est écrit en lettres de bronze le titre de Restaurateur de la Religion dans le pays des Francs (1). Ses gloires militaires peuvent resplendir de mille trophées, dus au plus grand capitaine du monde : mais ces gloires, d'un éclat tout éphémère, et voilées d'amertume et de deuil, rappellent trop de sang répandu, trop de larmes maternelles ! Tandis que l'œuvre bienfaisante, salutaire, pacificatrice du concordat religieux maintient encore dans le royaume de Glovis et de Charlemagne et dans le cœur des Français l'étincelle de la foi et le vert de l'espérance. Ni les vicissitudes politiques, ni les honteux et criminels desseins d'une secte dévastatrice ne réussiront, espérons-le, à les en bannir.
Quant au cardinal Consalvi, qui vint à bout d'une entreprise aussi aléatoire, il marqua dans sa carrière de ministre de Pie VU le premier pas d'une renommée qui rendit son nom illustre dans toute l'Europe chrétienne. Sa dextérité, la sagesse et la prudence de ses conseils, sa modération où s'al-
(1) Dans la lettre chiffrée du 16 juillet au card. Doria, Consalvi dit en propres termes: «... Que le Saint-Père, que le Sacré-Collège le sachent bien; le Premier Consul est le seul qui ait voulu l'arrangement. Soyez convaincus que tous les autres sont des ennemis, et ce qui est pire, des* ennemis puissants (Archiv. Vatic.). »
liaient la grâce et la force rehaussèrent aux yeux de la France et de toute l'Europe l'antique renom de la diplomatie romaine.
Les avantages obtenus par la conclusion de ce Concordat dépassèrent de bien loin la commune attente. Il le déclarait lui-même dans sa lettre h Doria (24 Juillet) : « Au milieu de toutes ces amertumes, je dirai néanmoins à V. Em. que tous les ministres étrangers qui sont ici et toutes les personnes ins'* truites regardent comme un crai miracle qu'on ait pu conclure ce traité, et qu'on l'ait conclu, disent-ils, beaucoup plus avantageusement que l'état actuel des choses ne semblait le permettre. A dire vrai il en est ainsi. Moi-même, je le vois conclu, et j'ai de la peine à le croire. Je vous expliquerai tout de vive voix » (1).
Cependant, après avoir suivi et étudié à fond les longues et tortueuses péripéties de cette négociation, j'ose affirmer que si Consalvi avait eu à traiter uniquement avec le Premier Consul,
(1) Au prix de quelles fatigues Gonsaivi était parvenu à cette conclusion qu'on osait à peine espérer, celui-là le comprendra facilement qui aura suivi les incidents périlleux auxquels fut exposée toute cette affaire. Entre bien d'autres témoignages, nous signalons ce passage d'une lettre chiffrée au card. Doria (16 juillet), où il s'exprime ainsi :
«... Les peines par où j'ai passé durant cette négociation dépassent toute idée, et ma santé s'en est certainement ressentie, car je puis dire avec vérité, que ces souffrances ont été réellement usque ad divisionem animée ac tpiriius, . . .
«... Pour réussir à conserver la substance des articles rédigés à Rome, je puis dire en toute vérité que j'ai éprouvé les douleurs de la mort.. .(Archiv. Vatic). »
Dans une lettre confidentielle du 11 octobre 1801, Mgr Spina avouait ingénument à Consalvi le grand coup qu'on avait réussi à donner aux ennemis de la religion par la conclusion du Concordat: «... Vous devez vous imaginer que nous venons de consommer un acte, que les ennemis de la France ne nous pardonneront jamais... Archiv. Vatic., Nunziatura di Francia, vol. 587. » Par les ennemis de la France Mgr Spina entendait également ces sectaires français, qui sont certainement les ennemis de leur patrie, puisqu'ils combattent son unité religieuse ou nationale !
(1) RiNiERi. — La Diplomatie Pontificale au XIX siècle. — Tome 1 18
il serait parvenu à obtenir des concessions encore plus avantageuses. II s'était aperçu que le Premier Consul n'était plus le furieux jacobin qui, se faisant l'instrument des cinq tyranneaux du Directoire, avait dicté les articles de Tolentino, dignes d'un conquérant barbare : il ne laissait pas encore deviner cet orgueil tyrannique qui devait aveugler le futur empereur.
Ce temps fortuné marquait pour le Premier Consul un de ces moments solennels de Thistoire, que Dieu, suprême modérateur des choses humaines sait amener à cet instant de la suite des siècles que sa sagesse, impénétrable aux regards de l'homme, est seule à prévoir et à disposer. L'œil de Bonaparte en eut l'intuition, et sa grande âme en apprécia la valeur : peut-être tourna-t-il à son avantage personnel et à sa fortune ce que la Providence destinait au salut d'un peuple, et à la gloire la plus solide de Bonaparte lui-même. De toute manière il était en cette occasion un instrument merveilleusement disposé et .propre à seconder ses desseins mystérieux. Mais la cohue importune des anciens Conventionnels, qui murmuraient à son oreille des paroles de terreur et de menace- Tagitation du clergé schismatique réuni comme un épouvantail en conciliabule national sous la présidence d'un Grégoire, schismatique dangereux ; et surtout l'influence aussi néfaste qu'active de l'autre apostat qui présidait aux relations extérieures du gouvernement, furent la vraie cause qui paralysa la main du Premier Consul et resserra en d'étroites limites l'influence de la religion, tandis quen face d'elle on élargissait démesurément le cercle des attributions et des libertés de la puissance civile. Et même dans ces conditions trop restreintes, le Concordat fut considéré comme une vraie restauration de l'ancien ordre religieux, nu nouveau triomphe du principe chrétien, et une victoire signalée de la Rome papale. C'est à ce point que la révolution, incarnée dans le régime nouveau à la tête
duquel se trouvaient Talleyrand, Fouché, Garnot et d'autres, se sentant frappée au cœur, résolut de prendre sa revanche • et elle le fit en manquant, ainsi que nous le verrons, aux engagements contractés, et en donnant naissance à ce fruit monstrueux et bâtard que Rome repoussa toujours comme illégitime : les articles organiques.
De semblables conditions historiques et providentielles servaient de cadre au nouveau Pontife de Rome, Pie VII. Cette figure pacifique, humble et silencieuse, nimbée de vertu et de lumière surhumaine, l'auguste successeur de Pierre forme un singulier contraste devant le vainqueur de Marengo, et donne de l'intérêt et un relief accusé à l'histoire de cette époque. Tandis que son ministre s'agitait à Paris et déployait toutes les ressources ds son esprit dans cette lutte grandiose et décisive contre des adversaires puissants et tiers de leurs victoires passées, sa voix, h lui, ne retentissait nulle part ; aucune manifestation bruyante ne trahissait le Pontife. Le guerrier, exalté par le succès de ses armes, éclatait en menaces, et forçait le temps et les hommes à obéir militairement à ses volontés ; l'ancien moine, dans le silence du Vatican, ne tirait de son cœur innocent que l'humble prière, et, à genoux sur la tombe des Apôtres, élevait vers le ciel son regard et ses mains candides et pures !
Ayant appris cette bonne nouvelle, i! en fut d'autant plus heureux qu'il avait soupiré plus longtemps vers cet événement. La France était rendue à Jésus-Christ, et le représentant dii Fils de Dieu sur la terre saluait ce joyeux présage de son pontificat et les espérances du siècle qui venait de s'ouvrir dans la série des temps. Toute autre considération comptait peu dans l'âme de Pie VU. La formation des nouvelles constitutions civiles, l'ascension et les progrès des peuples, la chute des vieilles institutions ne le troublaient aucunement : les institutions passent, les peuples se renouvellent mais continuent leur marche.
CHAPITnE DOUZIIÎMK
Et quand les sommets refusent de boire aux sources divines qui donnent la vie^ et baignent l'Eglise catholique, celle-ci incline vers les peuples auxquels elle est destinée sa coupe vivifiante.
Telle fut l'importance de ce Concordat solennel qui, par un heureux accord des deux plus grands pouvoirs du monde, en présence de TEurope étonnée, fixa les bases de la nouvelle organisation d'une nation, qui était la fille aînée de l'Eglise : dans sa folle insubordination, la France s'était arrachée de son sein, et maintenant l'amour paternel du Vicaire de Jésus-Christ la pressait de nouveau contre son cœur (1).
(1) Sur le consentement et les soins empressés que témoigna Pie VII pour terminer la grande affaire, nous trouvons des détails intéressants et dignes d'être rapportés dans une lettre que le ministre français Cacault écrivait à son gouvernement; ils peignent au vif le caractère de ce saint pontife. Après avoir dit que. Consalvi gardant le lit à cause de la fatigue et d'infirmités contractées à la suite du voyage précipité de Paris à Rome, le Pape venait en personne travailler dans la chambre de son ministre, il ajoute : « Le sacré collège entier doit concourir à la ratification : tous les docteurs de premier ordre sont employés et en mouvement. Le Saint-Père est dans l'agitation, l'inquiétude et le désir d'une jeune épouse, qui n'ose se réjouir du grand jour de son mariage. Jamais on n'a vu la cour pontificale plus recueillie, plus sérieusement et plus secrètement occupée de la nouveauté sur le point d'éclore, sans que la France dont il s'agit et pour laquelle on travaille, intrigue, promette, donne, ni brigue ici suivant les anciens usages.
(( Le Premier Consul jouira bientôt de l'accomplissement de ses vues à l'égard de l'accord avec le Saint-Siège, et cela sera arrivé d'une manière nouvelle, simple et vraiment respectable.
« Ce sera l'ouvrage d'un héros et d'un saint : car le Pape est d'une piélé réelle. v
« 11 m'a dit plusieurs fois : « Soyez sûr que si la France, au lieu d être puissance dominante, était dans l'ubaltement et la faiblesse à l'égard de ses ennemis, je n'en ferais pas moins tout ce que j'accorde aujourd'hui. »
« Je ne crois pas qu'il soit arrivé souvent, qu'un si grand résultat, dont dépendra beaucoup désormais la tranquillité de la Frame et le bonheur de l'Europe, ait été obtenu sans violence et sans corruption.
« J'ai l'honneur...» Docum. Concord., Ili, n. 722, Aff. étrang., Rome, vol. 931; Theiner, I, 255; ïhiers, Le Consulat et. l'Empire, IH, 271.
FIN DES NEGOCIATIONS POUn LE CONCORDAT
Mais la conclusion des négociations et leur signature par les ministres délégués, n'étaient que le premier pas vers la pacification de la France. La convention devait être ratifiée par les souverains des deux parties, ensuite publiée, et enfin mise à exécution par le gouvernement, le clergé et le peuple. Combien toutes ces choses coûtèrent de temps, de fatigues, de tromperies et de douleurs ; la manière dont le Premier Consul grandissant peu à peu en puissance et devenu empereur révéla ses projets et son caractère ; et comment Pie VII, voyant les intentions du faux Charlemagne, en face du vainqueur de l'Europe se montra le seul souverain et peut-être le seul homme en Europe qui tînt tête au tyran, nous le verrons dans les chapitres suivants, qui compléteront cette étude.
Paris et Rome après la signature du Concordat
(Août 1801)
SOMMAIRE
I. Dans quelles dispositions différentes on se prépare, à Paris et à Rome, à l'œuvre de la ratification. Rapport de Talleyrand au Premier Consul: la révolution n'étant pas contente qu'on se soit mis d'accord avec Rome, il suggère de recourir à des articles organiques.
II. Conduite toute autre observée à Rome : après les consultations privées, on convoque une congrégation générale de tout le sacré collège.
III. Examen des articles I et XIII du Concordat; votes, jusqu'ici inédits, des cardinaux.