CHAPITRE XVIII
Premier désaccord dans l'exécution du Concordat.
{Novembre 1801)
SOMIViAIRE
I. Empressement avec lequel, à Rome, on s'applique aux travaux préliminaires à l'exécution du Concordat.
II. Procédé hypocrite, injuste et violent du gouvernement Consulaire pour obtenir de Rome, avant le temps, ce qui a été convenu : on circonvient le card. Caprara, et on sonde ses intentions au sujet de la nomination des constitutionnels.
III. Premiers torts de Bonaparte à l'égard du card. Gonsalvi.
IV. Note diplomatique insolente de Porlalis au gouvernement pontifical.
Après que le gouvernement fnmçais eut ratifié la convention (8 septembre 1801), et que la nouvelle en fut parvenue à Rome (21 septembre), on se mit de suite à l'œuvre. Le premier travail préparatoire à son exécution auquel on s'appliqua, parce qu'il était la base sur laquelle devait reposer, pour ainsi dire, le nouvel édifice religieux, fut la nouvelle répartition des anciens diocèses de la France, et la nomination corrélative des nouveaux évêques, réduits au petit nombre de soixante. Les articles 3, 4, 5 déterminaient la manière dont devait s'accomplir celte circonscription
nouvelle : le Souverain Pontife inviterait psr lettre les divers évoques titulaires à renoncer à leurs sièges ; eu cas de refus, de nouveaux titulaires seraient investis du gouvernement des diocèses par les deux autorités, le Premier Consul et le Pape, dans les trois mois qui suivraient la publication de la bulle papale sur le Concordat (voir ci-desus les trois articles). Il fallait donc, avant tout, avertir les évéques et attendre leur réponse ; après cela, hâc hortatione prœmissa, comme dit le texte latin officiel du concordat, publier la bulle annonçant la nouvelle circonscription des diocèses, et procéder à la nomination des nouveaux prélats.
A Rome, on ne perdit pas de temps ; dès le 15 août, on expédia les brefs aux évêques légitimes etaux constitutionnels ; de France et de Londres on reçut les réponses que nous avons déjà vues. Cependant, pour des motifs faciles à comprendre, comme on le verra, au mois d'octobre (1801), les réponses des évéques résidant en Allemagne n'étaient pas encore arrivées.
Le Premier Consul Bonaparte, toujours impatient des moindres délais, interpréta défavorablement le retard de ces réponses, et en attribua la cause non seulement aux lenteurs habituelles de la diplomatie romaine, mais encore à la négligence, et même aux mauvaises intentions de la Cour pontificale. On se mit donc à réclamer la bulle sur la nouvelle circonscription des diocèses, à l'exiger impérieusement, de suite, menaçant autrement de rupture et de désagréments de tout genre, et rejetant tout le blâme sur les ministres pontificaux, dont on mettait en doute la bonne foi.
Il est à remarquer que, tandis que le gouvernement français jetait feu et flammes et faisait prévoir pour l'avenir de nouveaux orales, il était officiellement mis au courant de la diligence et de l'ardeur avec lesquelles, à Rome, on pressait les travaux de cette affaire. Consalvi, d'une activité sans pareille dans le maniement des choses, informait le ministre français Cacault que « le désir qu'on a, à Rome, de terminer au plus
PREMIER DÉSACCOBO DANS l'eXÉCUTION OU CONCORDAT 411
vite ce qui regarde la bulle de la nouvelle circonscription des diocèses français, a fait mettre, peut-on dire, l'esprit à la torture, afin d'expédier le plus promptemetit cette affiiire. » Quant à lui, il met en œuvre tous les moyens dont il peut disposer. Mais il ajoute aussi que, comme il est indispensable, pour pour poin'oir créer les nouveaux diocèses, de supprimer préalablement les anciens, et quon ne peut le faire cano/iiquement sans la démission ou le consentement de ceux qui les occupaient, on travaille sans relâche à Vobtenir.
Dans le même but, afin d'obvier au retard de la bulle réorganisant les diocèses, Mgr Spina, à Paris, avait présenté à Talleyraud, et celui-ci avait approuvé une résolution consistant en ce (jue, en attendant, le Premier Consul nommât aux sièges vacants, et qu'on confiât aux nouveaux élus l'adminisnistralion des sièges voisins. A Rome, vers les derniers jours d'août, la congrégation pour les alTaires ecclésiastiques de France avait approuvé un autre projet : que, lorsqu'on aurait un nombre de démissions égal aux oO nouveaux diocèses, on pourrait aussitôt faire une bulle fixant le nombre des nouveaux diocèses, et déterminant qu'à mesure qu'arriveraient de nouvelles renonciations, le Saint Père procéderait aux érections respectives (1).
Bien plus, Gacault, dont les dispositions envers Rome avaient changé du tout au tout, donnait à sou gouvernement des informations exactes sur l'état des choses et des esprits à la Cour du Pape, et combien lui-même suivait avec attention l'expédition de cette alTaire. Il attestait que le Pape et Consalvi s'y employaient de cœur et d'esprit, animés d'un désir sincère d'accomplir les vues du Premier Consul ; il tenait à leur rendre lui-même témoignage (1).
(1) Cons&lvi à Gacault, 30 septembre 1801 (Archic Vatic. Nunziatura di Francia, vol, 603)
(1) Voici la petite lettre de Gacault ;
(t Je suis, comme je dois, avec la plus grande activité, l'expédition de la bulle
CHAPlTnE DIX-HUITIEME
AParis, on jugeait les choses d'une manière bien différente que ne les décrivait le ministre français, témoin oculaire de tout, et qu'elles ne se passaient en réalité. Alléguant donc de faux motifs, et recourant à la ruse et à la violence. le gouvernement français se mit à exiger de Rome la bulle de circonscription des nouveaux diocèses, sans autres délais. En cela il allait contre les articles mêmes du Concordat et contre les règles canoniques, et montrait, aux yeux de l'Europe, le peu de cas qu'il faisait du Pontife romain.
Et d'abord le Premier Consul, à la fin d'octobre, fit présenter au cad. Légat par l'abbé Dernier une note, où l'on demandait tout-à-coup à Caprara des éclaircissements sur cinq points. Cette note nous découvre le dessein qu'avait depuis longtemps conçu Bonaparte, de vouloir annoncer publiquement à la France la paix civile et religieuse le 18 brumaire (9 novembre), jour anniversaire, du renversement du Directoire à coups de baïonnettes, et de son avènement au pouvoir consulaire. Dans la même circonstance, afin d'éblouir le peuple et de l'étourdir par la proclamation de choses imprévues, il avait dans l'idée de publier, en même temps, la nouvelle répartition des diocèses et la nomination des
attendue à Paris pour la nouvelle circonscription des diocèses de France.
« Le Cardinal Gonsalvi, secrétaire d'Etat du Pape, et Sa Sainteté elle-même correspondent à nos désirs et s'occupent de celte affaire de cœur et d'esprit. Ils sont animés, comme nous, d'ua désir sincère d'accomplir les vues du Premier Consul. Je dois leur rendre ce témoignage véridique ,
« Les lenteurs naissent ici de la nécessité des choses, ainsi que vous le verrez par la réponse officielle ci-jointe, que j'ai exigée par écrit du secrétaire d'Etat. » Docum. Concord. (Aff. étrang., Rome, vol. 932) IV, n. 887.
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nouveaux évêques. Mais, d'autre part, ne voyant pas venir la bulle du Pape, et ayant de fortes raisons pour différer l'exécution de ce projet, il voulait sonder les intentions du card. Gaprara sur un point précis, auquel, malgré ses bravades, il avait bien peur que Rome ne consentirait pas : nous voulons parler de la nomination de constitutionnels parmi les nouveaux évêques. Pour mieux cacher son jeu sur ce point, il le proposa le dernier de ceux dont il detnandait la solution. Si le card. Légat ne lui donnait pas une réponse catégorique et négative, comme il ne le fit pas, il en concluerait qu'il obtiendrait son but, en faisant sonner son refrain ordinaire : ou accorder ce qu'il voulait, ou la rupture. Nous donnons ici entièrement cette note, qui a disparu des archives de Gaprara à Paris, et est par conséquent inédite (1), Elle a pour titre :
Note communiquée par ordre du Premier Consul
à l'Emence Légat par l'abbé Dernier (Reçue par le card. Gaprara le 13 Octobre 1801)
Note a Son Eminence le cardinal Légat
Le gouvernement désire savoir :
1. Si la circonscription des diocèses français telle qu'elle a été proposée par le gouvernement, sera admise à Rome par le Souverain Pontife ?
2. Si en conséquence de cette admission le gouvernement peut dans le moment annoncer, qu'il n'y aura que 50 évêchés en France ; sur lequels 10 archevêchés formeront les arrondissements métropolitains, et quarante évêchés en dépendront comme suffragants ?
3. Peut-il également annoncer, que les siège» des archevêchés et évêchés ainsi que les suffragants des dits archevêchés seront ceux, que le gouvernement a désignés ?
(1) « Les cinq articles de Bernier n'ont pas été retrouvés ( Docum. Concord. IV, p. 263, note 3). » D'après une hypothèse de l'Auteur de ce recueil, cette note aurait été une sorte d'essai pour substituer Gaprara au Pape dans l'institution des évêques pour la fòle du 19 brumaire. Gela nous a semblé fort probable.
CHAPirnE DlX-HUîTIKME
4. Son Eminence peut-Elle dans ce moment conférer la juridiction aux nouveaux évêques,qui seraient nommés parle Consul, de manière qu'ils pussent être sacrés dans le plus bref délai après leur nomination ?
5. Dans le cas contraire. Son Eminence pourrait-Elle au moins garantir, que l'institution canonique sera donnée par le Souverain Pontife aux évêques désignés par le Premier Consul, quand bien même plusieurs auraient été cy-devant évêques constitutionnels ! {!)
Le card. Gaprara eut le bon esprit de ne pas répondre par écrit h cette note, mais de solliciter une audience du Premier Consul pour en conférer de vive voix, Voici comment il en écrit à Gonsalvi : «... Je me propose en général de montrer la condescendance et la facilité convenables à l'égard des trois premiers articles. Sur le quatrième, comme n'étant pas suffisamment clair, je tiendrai un langage qui ne soit pas compromettant ; mais je crains de ne pas réussir... Enfin sur le cinquième, qui est l'objet unique de mes plus grandes peines... loin de me montrer facile, j'ea éviterai jusqu'à l'ombre ; en fin de compte je déclarerai que j'informerai Sa Sainteté de tout... (2)
Ce langage du Card. Légat est un peu spécieux, en raison de sa faiblesse. Les deux derniers points pouvaient et devaient être refusés avec décision et assurance, comme étant en contradiction manifeste avec les articles IV et V d'un concordat solennellement ratifié par le Premier Consul. Mais il était écrit dans le ciel, que le bon card. Caprara, pour ne pas courir risque de se compromettre, courait celui d'une excessive et déplorable faiblesse.
Plus il se montra condescendant, plus Bonaparte et les conseillers qui l'entouraient en profitèrent pour afficher leur arrogance : et le Légat en eut bientôt la preuve.
(1) Archiv. Vatic., Francia Appendice Epoca Napoleonica, vol. XXV.
(2) Gaprara à Gonsalvi, 1 novembre 1801 (Archiv. Vatic., I, c ; Docum. Coicord., IV, n. 976)
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En agissant ainsi, Gaprara ne démentait en rien son caractère et sa façon d'en user autrefois pendant les années de sa nonciature en Allemagne, où il eut à traiter des affaires très graves, et le fit avec cette souplesse indulgente qui lui était habituelle. Avant de le voir à l'œuvre au milieu de difficultés d'un ordre tout nouveau pour lui, et d'une importance exceptionnelle, il est bon que nous rapportions l'idée qu'avait de lui le card. Pacca, son successeur à la nonciature de Cologne, et, vues ses grandes qualités de diplomate et d'homme énergique, à même de le juger selon son mérite. Voici ce que Pacca dit de lui :
« A Monseigneur Garampi succéda (dans la nonciature de Vienne) Mgr Gaprara, qui, pensant peut-être que, au milieu des agitations auxquelles est en butte l'Eglise, le mieux pour un ministre du S. Siège est de rester dans l'inaction et le silence, s'occupait fort peu ou pas du tout des affaires, chose qui, loin de déplaire, était au contraire du goût de tous ceux qui ne pouvaient souffrir la juridiction du Pape et de ses ministres. C'est le motif qui porta Léopold, devenu roi de Hongrie après la mort de son frère l'empereur Joseph, à le demander à Pie VI, à l'instigation des archevêques électeurs, en qualité de légat extraordinaire à la diète de Francfort, en 1790. Ce même Mgr Caprara avait été nonce à Cologne de 1768 à 1775 (1).
(1) Memorie storiche di Monsegnor Bartolommf.O Pacca sul di lui soggiorna in Germania (1822) p. 53. De son côté, le Premier Consul, qui était d'une habileté plutôt unique que rare dans l'art de connaître les hommes et d'en tirer parti, sut user, à l'égard du card. Gaprara, de manières si adroites et si familières à la t'ois, que le bon cardinal, durant les dix années fortunées de son séjour à Paris, ne reconnut peut-être jamais, en Bonaparte, le bras droit de la Révolution. Comme spécimen du cas que le Premier Consul faisait du card. Légat, voici ce que le Cardinal annonçait tranquillement à Consalvi dans une lettre du 13 mars 1802 : «... // voulait que je jouasse au retersis avec Mme Bonaparte. Je m'en suis excusé en alléguant la faiblesse de ma vue.. » Le reversis [rovescino o rovescina) est ce jej de cartes où, à l'opposé des jeux ordinaires, celui-là gagne qui fait le moins de points (à ce compte, Gaprara devait souvent battre Bonaparte).
Le 31 octobre, vers minuit, Portails étant rendu chez le car d. Légat, lui donna avis des nouvelles dispositions du Premier Consul, les mêmes, en substance, que, celles que l'abbé Dernier lui avait signifiées par les cinq articles de la note qui lui avait été remise au nom du Premier Consul ; cependant, avec quelque différence de forme, et certains reproches. Du reste, S. Eminence apprendrait tout de la bouche même de Bonaparte, à l'audience pour laquelle il était venu V inviter (1).
En parlant de cette audience, Caprara commence par dire : « Le Premier Consul ne m'a pas dit mot des cinq articles. > Il veut dire qu'il n'en a pas prononcé le nom, mais il réclama ce qui y était compris, en déguisant son but sous les reproches qu'il fit éclater contre Rome, avec cet air affecté de colère dont il avait coutume^ lorsqu'il voulait arriver à quelque chose.
« Immédiatement, dit Caprara, et avec cette vivacité qui est le propre de son caractère, je dirai même avec une mauvaise humeur assez marquée, il a commencé par exprimer les plaintes les plus amères contre tous les Romains, disant qu'ils le promenaient et qu'ils cherchaient h le prendre au trébuchet ; ils le promènent en mettant une longueur infinie à expédier la bulle de circonscription, après avoir négligé déjà d'envoyer en temps opportun et par des courriers les brefs aux évêques. Us cherchent à le prendre au trébuchet, en lui faisant faire la figure d'un pantin, en conseillant au Pape de ne pas admettre le choix des évêques constitutionnels quii voudra ; et continuant à parler comme un tor-
(1) Le même jour (31 octobre), le secrétaire Maret, au nom du Premier Consul, chargeait Portalis de faire au Légat diverses représentations :
« Le gouvernement est en droit de se plaindre : !<> de ce que la bulle de circonscription des diocèses, qui devait être donnée conformément à l'article 2 du concordat, n'est point encore arrivée ; 2° de ce que la bulle pour engager les évêques à se démettre de leurs sièges n'a pas encore été adressée aux évêques français réfugiés en Allemagne... les relardt viennent ions de la chancellerie de Rome {fioeum. Concord., IV, n. 978, Arcbiv. Nat,, A F, IV, 195). »
PRKMlErt DliSACCOriD DANS L KXRCUTION DU CONCORDAT
rent.il m'n répété exactement'tout ce que m'a dit hier le conseiller d'Etat Porlalis. »
Caprara ayant entrepris de justifier les Romains de ces accusations : « Je n'accepte pas de justification, interrompit aussitôt Bonaparte ; j'excepte du nombre le pape seul, pour qui j'ai du respect et de la tendresse. » Profitant de celte ouverture, Caprara ajouta que, « puisqu'il avait de la tendresse pour Sa Sainteté, il devait lui en donner une preuve en lui épargnant le déplaisir de nommer des évêques constitutionnels. A cette proposition, il a repris son premier ton et il a dit : « je nommerai des constitU' tionnels, fen nommerai quinze. J'ai fait ce que je pouvais, et je ne reviendrai pas seulement d'une ligne sur la détermination que j'ai prise ».
Le card. Légat fit valoir les raisons de concorde politique et religieuse qui devaient le dissuader de pareils choix ; il proposa même qu'on ne nommât ni des légitimes ni des constitutionnels : ce fut en vain. Il n'obtint antre chose sinon qu'il ne serait nommé aucun chef de secte. Mais le Premier Consul ne voulut pas qu'on exigeât des constitutionnels aucun acte de soumission. «Il y a, dit-il, de Vorguell à la demander , et il y aurait de la lâcheté à y souscrire ; et, sans attendre de réponse, il s'est donné libre carrière touchant rinstitulion canonique, et parlant, non pas comme un militaire, mais bien comme un canoniste, il a fait un long discours... au sujet du serment que prêtent les évêques, il a dit que « ce trait d'obéissance au Pape vaut mille soumissions. »
Après cet essai de droit canonu^ue, Bonaparte répéta Iaconi' quement au Cardinal : « Faites en sorte que la bulle de circonscription arrive promptement » ; et recommanda que la bulle n'éprouvât pas, par le fait de Rome, le même sort qu'ont eu les brefs expédiés aux évêques émigrés en Allemagne. Ainsi se termina cette audience ; «j'omets seulement, dit le Cardinal en
RiNiERi— La Diplomatie Pontificale au XIX siècle. — Tome I. 27
418 CHAPITHK DIX.-HU1TIÈME
terminant, quelques paroles qui ne serviraient qu'a causer du déplaisir à quelqu'un. (1) ».
Nul doute que, par ces dernières paroles, Bonaparte, à qui tout homme de valeur peu commune et de forte trempe, s'il n'était le vassal lige de ses volontés, faisait ombrage et dépit, ne fît allusion au Gard. Goi-saivi ; ce fut là, de sa part, une première injustice envers cet homme, qui n'avait d'autres torts, aux yeux de Bonaparte, que d'être dévoué à son souverain et à gon devoir. C'est en cela que le card. Consalvi faisait consister son honneur de prince de l'Eglise, et il n'y laillit jamais, au risque même d'encourir l'indignation de Napoléon, de renoncer à la direction du gouvernement pontifical, et de subir l'exil et la prison ! Dans sa lettre particulière Csprara ne le nomme pas, mgiis Consalvi prit pour lui It;s repioches aiiiessés aux Romains. Mgr Spina fut bien nommé « parmi les personnages romains contre lesquels le Premier Consul lançait ses éclats,- quand il dit : Et que fait ici cet archevêque de Goiinlhe (2) ? » On voit que Bonaparte redoutait en Mgr Spina un conseiller qui pourrait bien ne pas seconder ses vues auprès du card. Légat. Quoi qu'il en soit, celui-ci le lui recommanda comme digne de récompense en raison des services qu'il avait rendus dans le cours des négociations pour le Concordat ; le Premier Consul y consentit, en disant qu'il en écrirait lui-même à Rome. .
Avec cela le Premier Consul obtint ce qu'il voulut : la bulle de la ni)uv(!lle circonscription des diocèses, qu'on lui enverrait avant le temps convenu ; racccplalioii di's constilutiounc.'ls parmi les évêqiies à nommer ; et 1 nisti(ulu)u (•iuiouKjue à conférer à tous p;ir le Ij(^o-at, qu;ni(l 11 v ri Irait. \j\ iidU; des cin([ (juestions envoyée mystérieusement età l'i mproviste au card. Capraia, la
(1) Gaprara à Coiisulvi, 2 novembre l80l (ArcLiv Vutic, Francia Appendice, vol. XXV; Docum Concord., IV, n, 978),
(2) Ibid.
PitKMlICIt UliSACCOliD DANS I. liX l':CUT10N DU CONCOnDAT 419
visite que lui fit Portalis et l'entretien qu'il eut avec le Légat à niiiuiitj le discours hiuitaiii et impétueux de Bonaparte durant l'audience du lendemain, eurent l'effet qu'il s'était proposé.
Et comme si tout cela n'avait pas suffi, afin de. battre le fer ({uand il était chaud, le conseiller Portalis revint le lendemain (3 novembre) chez Gaprara, porteur d'une note par laquelle, au nom de soa <]fouvernemeut, il sififuifinit au S. Père et lui intimait ce qui avait été réglé dans les entretiens précédents : et il invitait le Cardinal à la Irausmellre à Rome. Le card. Légat, après l'avoir lue, et en avoir vu le ton, s'y refusa ; car elle (Visait vraiment l'insolence. Ou y renouvelle l'intention qu'a le gouvernement de vouloir parmi les nouveaux évèques quel([ues constitutionnels^; et en prévision d'un refus possible de la cour romaine sur ce point, on y disait : « S. Ein. sait qu'un collateur n'est point ce que serait un casuiste dans le tribunal secret de la pénitence, et qu'il n'est jnge que dos capacités extérieures de l'ecclésiasti({ue nommé. S. Em. sait encore, ({ne, d'après les maximes de France, le Saint-Siège est le collateur forcé (1). »
Abstraction fiile de la correction diplomatique d'un tel langan;e, et sans s'arrêter à considérer si les maximes de la nation française sont celles d'un P.)rtalis (2), chacun remar([uera la double fausseté historifjiie et tlièoloi^iqae de la dernière proposi-
(\) Note de Portails à Capvara,Z no\emhve. \9,0{ (A.i"ehiv. Vatic, Francia Appendice Epica Napoleonica, vol. XXV ; Theiiier. ouvr. cit. I, 335 , Dociim. Concord., IV, p. 283).
(2) Qu'ils aient de l'espiit ou qu'ils n'en aient pas et ne soient que d'odieux sectaires, qu'ils s'appellent M. de Pontchu'train ou Portalis, Louis XIV ou Napoléon, Waldeck-Rousseau, Combes ou Robespierre, les adorateurs du Dieu-Etat sont, à part quelques nuances, essentiellement les mèinej; éguïstes, pleins d'eux-mêmes, hautains et ne su;)portant jamais la contradiction : Voici, crient-il, on débitant leurs théories, le droit public de la France, la folontc de la nation, les maximes nationales ! Hors de là, vous n'êtes que des rctro^iades, des réactionnaires t (si on ne vous régale du nom de clérical ! ) 11 n'y a de Français, de vrais républicain que ceux qui pensent comme nous !
420 CHAPirnC DIX-HUITIÈMIÎ
tion sortie de l'esprit et de la plume de ce conseiller d'Etat et ministre des cultes. Au point de vue historique, le Chef de la chrétienté n'a jamais été, d'après les maximes de France, forcé de conférer les bénéfices ecclésiastiques. La Pragmatique Sanction, une de ces maximes, n'obligea jamais aucun pontife ; elle fut même condamnée et mise à néant par les papes et par les conciles. En vertu du concordat de 1516, le Pape ne fut pas un collateur forcé par les maximes de France, mais par sa propre volonté et selon les conditions déterminées par lui, lui rendant en telles circonstances données tout le droit natif de conférer seul les dignités ecclésiastiques (1) : ce droit, le Pape l'a reçu de Jésus-Christ ; ce n'est ni un Constantin, ni un Charlemagne, ni un Napoléon qui ont donné ce droit au Pape. Chacun sait que les quatre fameux articles furent condamnés par les Pontifes lomains, comme un produit des maximes jansénistes. De même la constitution civile du clergé, quoique délibérée par l'Assemblée constituante et sanctionnée par le roi, car elle ne fut nullement Vouvrage des prêtres (2), n'a jamais obligé le Pape, mais a été plusieurs fois condamnée par Pie VI. Théologiquement ensuite, c'est-à-dire au point de vue du droit,ce ne sont pas les maximes de France, pas plus que de n'importe quelle autre nation, mais seulement les maximes de l'Evangile, celles que Jésus-Christ a
Qu'ils nous disent, au moins, oh a passé la déclaralîon des Droits de l'homme et du citoyen, et ce que sont devenues la libeitc, l'égalité et la fraternitc ? S. Augustin les avait dépeints d'avance : « Libres im|)lentes, suam sapientiam buccis crepanlibus ventilantes : « nos sequimini, sectam nostrani tenete, si vultis beate "vìvere. » Innumerabiles sunt qui se videnles non soluin jai:tant, sed a Gbristo illuminatos videri volunt : sunt autem hœrelici... Perdere volebant, maolare et uccidere. Et bos dimiltamus N'onl-ils pas la prétention de connaître mieux la Religion que le Pape et que l'Iî^llse ? Cela suffit, pour le? jujrer. (Trad.)
(1) Concordiitiiiii intir Leonem X et Franeisciun 1 resevi Fraiicontm, art. 7. Cf. V. Nussi, Conventiones de rebus ecclesiasticis iiiter S . Sedem et civileni potestatem (Mayence, 1870), p. 20.
2) Note de Portails...
PRIiMlEa DF.SACCOUD DANS l'kXÉCUTION DU CONCOnDAT 421
promulguées pour toutes les nations^ qui obligent le Pape et lui forcent la main.
Portalis exigeait encore que le S. Siège sanctionnât une autre erreur fort grave. Il prétendait que le Pape devait accepter les constitutionnels comme évêques, sans qu'ils eussent à rétracter leurs erreurs, et il en apportait une raison tirée des arsenaux de Port-Royal : cela revenait à dire, que ces ecclésiastiques n'avaient fait autre chose qu'obéir aux lois de leur pays (i) ! Il ne s'apercevait pas, notre très catholique magistrat, qu'un pareil argument, même les souverains de Prusse, de Russie, d'Angleterre, et jusqu'à celui de Conslantinople, auraient pu le faire valoir. En attendant il voulait que la bulle pour la nouvelle circonscription des diocèses fut expédiée à Paris par retour du courrier (2) !
(1) t Soumellre à des précautions alarmantes (c'est ainsi qu'on dénomme la retractatlon de ses propres erreurs I) ceux d'entre les ecclésiastiques qui n'ont fait qu obéir aux lois de leur pays, ce serai! réveiller entre l'Empire et le sacerdoce des discussions terminées (Ibid.) »
('2) Comme nous l'avons vu, le card. Gaprara ne voulut pas se charger lui-même, d'expéJier cette note à Rome ; elle fut donc envoyée au ministre français Cacault, qui la transmit à Coiisalvi ministériellement. Cependant par une lettre du card. Legata Portalis, il parait avoir promis de l'appuyer près du S. Père avec énergie et courage. , Dans un billet au Premier Consul (3 novembre) Portalis parle d'une réponse que le Premier Consul devait faire à un bref du Pape, et dit que le card. Caprara « pense que celte réponse. e/i se référant à la note par mol remise en cotre nom, fortifiera les observations qu'il m'a promis de présenter à Sa Sainteté avec énergie et courage. {Docum. Concord., IV, n. 287, Archiv. Nat. A F IV, 1044). »
Dispositions préliminaires à la publication du Concordat
(Janvier -Mars 1§02)
Sommaire
I. Consalvi, dans sa note de réponse à Portails, se défend lui-même, la clianoellerie romaine, et le Pape, des injustes reproches faits par la chancellerie de Paris. Les constitutionnels ne seront jamais institués comme évêques par le Pape, s'ils ne reconnaissent leurs erreurs ; le Pape n'est pas collateur forcé, au sens de Portalis.
II. Moyens adoptés parle Premier Consul, pour aplanir les voies à la solennelle publication du Concordat : il conclut la paix européenne à Amiens, il purge les corps d'Etat des membres qui lui font opposition, tient à Lyon un congrès de
notables d'Italie pour asseoir la république cisalpine. Pendant ce temps, à Rome, on attend anxieusement la plublication du Concordat.
On ne peut dire l'élonnement et le déplaisii- que cinisèient à Rome les nouvelles envoyées par le Légat, et la note de Portalis remise par Cacanlt au card. Consalvi. « Je ne saurais exprimer ma stupéfaction, écrivait Consalvi au card. Lé^al (18 novembre 1801)... Cela m'a fort abattu, et ma santé en est à ce point atteinte que je ne puis y tenir. » Passant ensuite aux accusations
PllF.I/.MlNAinr.S Dlî LA PUBLICATION DU CONCORDAT 423
lancées par Bouapmle et Portixlis contre les Romains, « elles ne retombent, ei» définilive, que sur moi seul, et cela à cause du retard à transmettre les brefs aux évêques français en Allemagne.» Mais il les réfute toutes facilement et avec un cet tain dédain: on ne pouvait envoyer les brefs en Allemagne, tant parce qu'on attendait la ratification du (;oncordat de la part du Premier Consul, que parce qu'on ne savait si le bref, par le([uel on demandait les démissions, avait l'agrément du Premier Consul. Quand on a été fixé sur tous ces points, on a aussitôt expédié les brefs.
Mais il eut vite percé à jour le vrai but de toutes ces manigances du gouvernement fiançais, comme il le fait voir clairement dans l'info! mation suivante qu'il envoie aux Nonces : « Ce n'est pas une tempête qui, du 26 octobre au 4 novembre, s'est déchaînée à Paris sur notre Concordat eiîclésiaslique, mais un vrai désastie, presque sans remède. En un mot, les intrus y ont remporté la victoire la plus complète. Ils ont décidé sans retour le Premier Consul ii en nommer le plus grand liombre possible. » Quant aux résolutions ({ue prendia le S. Siège, il annonce que le Pape, qiioi(jiie avec douleur, étendra sa condescendance en leur fiiveur jusqu'à l'extrême limite. Mais « pour les intrus, comme la foi est ici enjeu,,, ce sera impossible, s'ils se refusent à ce que le S. Père exige d'eux, et ils s'y refusent très fermement... le Gouvernement les soutient (1). 2>
Mais il faut entendre de quelle façon cet homme courageux et prudent se défend contre le reoroche d'inertie que lui jette Portails, et réfute l'une après l'autre les propositions plus que har-
(1) Archi V. Vatic, Cifre ai Nunzi, Principi, vol. 276. Les lettres chiffrées aux Xonces contenues dans cotte série sont les minutes, écrites toutes de la main de Consalvi, et en caractères si difficiles à déchiffrer qu'on voit bien que c'était son écriture cursive.
4*^4 CHAPITRE DIX-NKUVIKMK
dies, que ce conseiller ministre des cultes avait avancées dans sa note officielle (1).
Le ministre consulaire Portalis, pour se plaindre de ce qu'à Rome on n'avait enclore composé ni expédié la bulle pour la nouvelle circonscription des diocèses, s'appuyait sur le troisième article du Concordat, par lequel il était convenu qu'elle serait faite quand même les titulaires se refuseraient au sacrifice de leurs sièges. Mais Gonsaivi fait observer, que « ce coup d'autorité du S. Siège est réservé dans le troisième article au cas : s'ilsse refusaient. » Car un tel refus les rendrait coupables pour le bien public auquel ils auraient fait obstacle, et par là légitimerait l'usage que le Pape ferait de sou autorité suprême. C'est pourquoi, dans la bulle concertée a{>ec le Goiif^evnenient français^ il fut expressément déclaré, que le Pape n'eu viendrait à cette mesure qu'après avoir reçu leur réponse, eov unique responsione accepta. Or dans le bref pour les inviter ii se démettre, envoyé à tous par le moyen de Mgr Spina, on leur donna, pour répondre, l'espace de dix jours, et on y déclarait que « dilFérer cette réponse ou ne pas la donner du tout serait pris dans un sens négatif. »
(1) Gonsaivi envoyait cette réponse à Cacault avec le billet suivant du 30 novembre 1801 :
« La note de M. le Conseiller Portalis que vous m'avez, Citoyen Ministre, communiquée, et par laquelle sont manifestées les dispositions du gouvernement et ses demandes, conformément à ce qu'a aussi écrit le Card. Légat, a éternise par le soussigné sous les yeux de S. S. Vous-même avez été témoin combien Sa Sainteté non moins que le soussigné y ont été sensibles, et avec quel intérêt, quel empressement on a cherché, autant qu'on l'a pu, à f)rendre en considération l'obje* de cette note.
Les sentiments bien arrêtés de S. S., qui se trouvent développés dans la Note que j'ai l'honneur de joindre à ce pli, vous feront connaître ses résolutions, que vous voudrez transmettre à votre gouvernement.
Sa Sainteté se flatte que vous voudrez également l'informer de la vive sollicitude que vous avez pu vous-même observer, en ce qui est de répondre, dans la plus large mesure qu'il lui est possible, à vos désirs.
Le soussigné... (Arcliiv. Vatic, Nunziatura di Francia, vol. 603). »
PHELlMINAinES DE LA PUBLICA'MON DU CONCORDAT
Le relard dans l'expédition du bref d'invitation aux évèques d'Allemagne et d'Espagne fut attribué par Portalis « à la négligence ou aux fausses mesures de la chancellerie romaine », et au non-envoi dans ces provinces d'un courrier extraordinaire spécial. A quoi Consalvi répondit aisément qu'on ne pouvait envoyer le bref à personne qu'après que le Premier Consul aurait ratifié la convention (1). Cela fait, Mgr Spina l'envoya aussitôt h ceux qui résidaient en France, en Angleterre et en Espagne. Quant à ceux qui demeuraient en Allemagne, à peine eut-on appris à Rome la ratification du Premier Consul (21 septembre), que a aussitôt, vous le savez bien (dit-il) à Cacault, à qui fut adressée la réponse, on expédia en toute hâte les brefs aux deux Nonces, comme en font foi les registres authentiques de la secrétairerie d'Etat. Si on n'envoya pas un courrier extraordinaire, cela est dû au courrier ordinaire dont on combina le départ pour ce moment-là même, ce qui faisait une bien légère différence. » En outre de ces raisons de fait, Consalvi prouve rinvraiseniblance de l'ombre même d'une mauvaise volonté quelconque dans le retard qu'on
(1) A quel point étaient inconsidérées les accusations de négligences adressées par Portalis à la chancellerie romaine, on peut s'en rendre compte par la correspondance de Consalvi. Dès le 7 septembre, il annonçait à Spina l'envoi du mémoire sur la circonscription des diocèses, et ajoutait :
« On prépare ici les lettres aux évèques, dont il est nécessaire d'avoir le consentement pour pouvoir démembrer leurs diocèses (on les transmettra aussitôt que nous parviendra la nouvelle de l'échange des ratifications, sans quoi Vous com.prenez qu'on ne peut commencer à exécuter le Concordat) : pour ne pas perdre du temps, on vous envoie cette feuille pour avoir les éclaircissements nécessaires qui y sont indiqués, afin de pouvoir rédiger la Bulle , aussitôt qu'on aura votre réponse et celle des susdits évèques. »
Le 26 du même mois : « Ici on no perd pas de temps, on travaille à cette affaire delà circonscrijîtion, dont on ])répare, en attendant, les matériaux.. . Et le 30 : « Ici on s'occupe avec ardeur et zèle à expédier le plus promptement l'affaire., qu'a tant à cœur le gouvernement français... Faites remarquer au gouvernement notre vrai et eflîcace désir de tout faire le plus rapidement possible... (Archiv. "Vatic. Nunziai, di Francia, vol. 584. J »
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veut reprocher au S. Siège, puisque, au contraire le S. Siège a tout à gagner à éviter les délais et à hâter le phis possible le couronnement d'une œuvre qui déjà touche à sa fin.
On passe ensuite à ce que Portalis demande si imperitnisement au S. Père au nom du gouvernement (Vancais, c'est-à-dire la bulle pour la circonscription des diocèses, avant le temps convenu; le pouvoir extraordinaire pour le Légat de conférer l'institution canonique aux évêques nommés par le Premier Consul, après le procès in forma siimmaria sur leurs aptitudes ; et enfin, la nomination et l'institution de quinze évêques constitutionnels.
Le S. Père, pour le bien de la paix et en vue de circonstances extraordinaires, consent à accorder les deux premières demandes / mais qviand à la troisième, il ne peut le faire que condilionnellement.
« Le soussigné, écrit Consalvi, a reçu de Sa Sainteté l'ordre de déclarer que, dans les ternies par lesquels est formulée la note de M. le Conseiller Portalis et la dépêche de son Eminence, la chose est intrinsècpiement impossible, parce qu elle blesse substantiellement le dépôt de la foi, et (juelle est absolument contraire aux obligations de son apostolat et à sa conscience. Sa Sainteté déclare que ce sacré dépôt ([ui lui a été tiansmis pur et intact des mains de ses prédécesseurs, il veut le remettre pur et intact à ses successeurs, comme le demande le devoir de la primauté sur l'Eglise universelle que Dieu lui a confié. »
Les termes employés par Portalis, que nous avons déjà cités (1), et où l'incompétence lutte avec la plus vaniteuse présomption, disaient que, d'après les maximes de France^ le Saint-Siège est coUateur forcé. Il ajoutait : <( La Constitution civile du clergé avait été délibérée par l'assemblée constituante et sanctionnée par le roi : elle n'a point été l'ouvrage des prêtres. Soumettre à
(1) Yoir le chapitre XYIII.
PRI'LIMlNAinES DK LA PUBLICATION Ut: CONCOHDAT
des précautions alarmantes ceux d'entre les ecclésiasliques qui n'ont fait qu'obéir aux lois de leur pays, ce serait réveiller entre l'empire et le sacerdoce des discussions teriiiinées, et ce serait compromettre la dignité de la nation elle-même. Des évêques qui ont donné la démission de leurs sièges, et qui, s'ils sont nommés à de nouveaux titres épiscopaux. ié(-lameront l'institution canonique de Sa Sainteté, renilent par ce faitseul hommage solennel aux principes de l'unité catholique, et reconnaissent l'élat présent de la discipline. (Note de Portails). «
En abordant ce terrain, Portalis, comme tous ceux, présents et futurs, qui se font gloire de marcher sur ses traces, commit une erreur : il devait s^ipercevoir que, sur ce terrain, le pied lui glisserait, et qu'il allait donner contre une pierre beaucoup plus ferme que l'édifice nouveau dont le maitre, quoique très puissant, était, en comparaison, un fondement bien fragile.
Ici, sans détours et sans phrases, Gonsalvi parla clairement, eu écrivant à Cacault pour qu'il le fît savoir à Portalis, que la cause des évêques constitutionnels avait déjà été décidée par le Siège apostolique dans le bref dogmatique de Pie VI de Sle Meni., qui commence par ces mots : Charitas, et que cette définition dogmatique est irréi'ocable. Et il pDuisuit en ces termes : « La constitution civile du clergé fut condamnée parle même jugement dogmati(pie de Pie VI île S. M., comme renfermant des erreurs contre le dépôt de la loi. Or, les évoques intrus jurèrent cette constitution, et c'est en sou nom qu'ils ont été élus, et qu'ils occupèrent illégitimement les sièges épiscopaux. l'ant que les évêques constitutionnels ne reconnaîtront pas cette illégitimité, expressément déclarée par jugement dogmatique, le Saint Père se voit dans l'impossibilité de les admettre dans sa communion, et surtout de les donner comme pasteurs au troupeau qu'ils ont scandalisé. »
Si donc les évêques constitutionnels veulent être admis à la communion avec le Chef de l'Eglise, ils doivent reconnaître et
désapprouver les erreurs qui ont été condamnées par les brefs de Pie VI : quoique le gouvernement en ait demandé la suppression, ces brefs n'ont été et ne pourront jamais êlre retirés. Néanmoins, Sa Sainteté Pie VII se contentait, dans le bref à eux adressé par l'archevêque de Gorinthe et approuvé par le gouvernement, qu'on adhérât par un ternie générique et qn on se soumît aux jugements émanés du S. Siège au sujet des erreurs de la constitution civile jurée par eux et de l'illégitimité des sièges qu'ils ont occupés.
Or, « les évêques constitutionnels s'y sont refusés, et loin d'adopter la formi:le qui leur fut proposée par le S. Père, ils en ont adopté d'autres qui, comme il a été dit, confirment et maintiennent leur erreur. >
En terminant cette partie, très délicate, de sa réponse, il repousse l'étrange pensée de Portajis, qui voyait dans l'accomplissement d'un devoir pontifical le spectre de la lutte entre V Empire et le sacerdoce. Cette idée, le card.. Consalvi la relève en fin diplomate, de manière à se faire bien comprendre, même par ceux qui s'imaginent pratiquer la diplomatie, quand ils se font brutalement la part du lion. « En cet état de choses, écrivait le Cardinal, c'est le devoir de l'apostolat et l'intérêt de la foi, et non une pensée d'orgueil (pensée bien éloignée du cœur de Sa Sainteté), qui ne lui permet pas d'être satisfait des susdites réponses. »
Quoique peu sérieuse, et manquant passablement de logique, l'observation de Portalis,que la constitution civile n'est pas l'œuvre des prêtres, est aisément réfutée par le fait que les prêtres l'ont jurée et suivie à l'aveugle. Quant à prétendre que le Pape est coUateur forcé, le ministre de Pie VII en fait l'objet d'une réfutation spéciale qui mérite d'être rapportée :
« Dans la note de M. le Conseiller Portails, dit Consalvi, on a trouvé que le Pape est collateur forcé. Pour comprendre la valeur de cette expression, il suffit de faire deux courtes remarques.
« Le Concordat de Léon X et de François I^"" (auquel, par ces nots : suivant les formes établies ai>ant le changement du Gouçeriementy(d\t allusion l'art IV. de la convention) reconnaît évidemnent la liberté pour le Pape de refuser l'institution canonique lans certains cas : il suffît de lire le titre III. Des exemples arriés sous Innocent XI, Alexandre VIII et Innocent XII le prouent. Plusieurs ecclésiastiques, qui prirent part à la déclaration lu clergé de 1682, se virent refuser, tant par Innocent XI que par Alexandre VIII, les bulles d'institution. Innocent XÏI ne les iccorda qu'après que ces ecclésiastiques eurent déclaré, dans eurs lettres écrites au Pape, qu'ils tenaient pour non décrété ce [u'on avait pu croire décrété par ces assemblées contre la puisance ecclésiastique et l'autorité pontificale ; on peut voir com- )ien cette déclaration spéciale est plus que la déclaration généale et bien adoucie, exigée des constitutionnels par Sa Sainteté. )ans tous les autres Etats où le gouvernement fait les nominaions, on y reconnaît au Pape le plein droit de ne pas donner 'institution aux sujets nommés qu'il jugerait indignes.
« La seconde observation, c'est que la qualité de collateur forcé l'entend dans ce sens, que Sa Sainteté ne peut refuser l'instituion canonique aux sujets nommés, quand ils ne sont pas indi' jnes de l'épiscopat. La chose est évidente par elle-même (et il iite le Concile de Trente, Sess. VL De Reform.^c. 1 ; Sess XXIV, ;. 1, d'après lequel, le Pape doit juger de l'idonéité des sujets ju'on propose) ; donc, sous ce rapport, il n'est pas collateur forîé... Il est vrai qu'il n'est pas ce que serait un casuiste au tribunal de la pénitence, et qu'il n'est juge que de la capacité exté- 'ieure du sujet nommé : mais, justement pour cela, on ne peut le forcera instituer ceux qui, même extérieurement, sont reconnus indignes de l'épiscopat à cause do leur conduite extérieure comme dans le cas actuel... »
Et, serrant son argumentation, il conclut en déclarant « l'absolue impossibilité intrinsèque où se trouve le Saint Père, en ce qu
CIIAPITIÎR DIX-NKUVIIIMIÎ
est de la nomination de quelques-uns des constitutionnels, de les instituer dans l'état présent des choses... Tels sont les sentiments et les résolutions que Sa Sainteté a ordonné au soussigné de vous transmettre, citoyen Minisire, en réponse à la note du Conseiller Portails (1). »
(1) Gousilvi à Cacaiilt, .30 novembre 1801. Arohiv. Vatic, Francia, Ap/ienilice Epoca Napoleonica, vol, XXV ; Nunziatura di Francia, vol. 603. Celle réponse du card. GonsaFvi se trouve, Iraduite en français, dans Aktaud, Histoire de Pie VII, I, 203 ; Treiiner Pièces justificatives, p. 239 ; De la. Meurthe, Docnm. Concord. i qui rapporte en entier le texte italien, IV, 314-327. Le volume cité, 603 de la Nonciature de France contient trois copies de celte réponse de Gonsalvi à Gacault : une helle copie avec corrections ; une minute de la main du cardinal, avec cette note à la marge, d'une autre main : Elle fut convertie en note pour Cacciali et envoyée à l'Etne Caprara, selon l'autre exemplaire corrigé, à la date du 1. nov. 1801. Enfin, l'exenaplaire corrigé, qui porte ce titre : Al i'ittadino Cacanti Mintst'o Plenipotenziario della Rcpublica Francese, 30 nov. 1801.
Dans le même sens que le Cardinal, le citoyen ministre Cacatili écrivait également (2 déc. 1801) pour informer son gouvernement et lui envoyer la réponse de Consalvi. Cet homme d'une rudesse connue, mais en ce temps bon chrétien, et d'autre part spectateur de ce qui se faisait à Rome, rend un magnifique témoignage à Consalvi et aux Romains. S'il y eut quelque retard dans l'expédition des brefs, il déclare que n'est sa faute, qu'il aurait dû les avertir mieux qu'il n'a fait. Sur les demandes que fait maintenant Porlalis dans sa note, il énumère toutes les concessions qu'a faites le Pape, après treize jours de consultations et le travail, et il rappelle que « le vrai talent et l'aHivité infatigable du Cardinal Consalvi nous ont servis supérieurement.» Il ajoute, avec une grâce et une sincérité de vrai breton, ces paroles remarquables : « On a tout accordé, tout ■ accompli, hors ce qui concerne les évoques conslituiionnels. il m'a été impossible ( et je crois qu'aucune puissanee humaine ne l'obtiendra) d'amener Sa Sainteté à la promesse de reconnaître aucun de ces évoques, sans qu'auparavant il ait satisfait au bref. Mais aussi pourquoi ces citoyens n'ont-ils pas obéi ponctuellement à ce bref, reçu et approuvé par le gouvernement .'' lis ont, au contraire, donné la plus grande publicité aux actes de leur démission, ainsi qu'à d'autres écrits, qui sont remplis de ce que le Pape appelle des erreurs. Proclamer en consistoire de tels évêques, c'est sanctionner leur doctrine. Le Saint Père se croirait perdu, comme Honorius, s'il nous accordait ce point. » Nous ne pouvons nous empêcher de citer encore ce passage topique ; « Je ne saurais saisir en quoi consistent l'hérésie des jansénistes, et les différentes opinions entre mon ancien collègue au Corps législatif, Grégoire, et le Suint-Père Je ne connais que les règles qui enfin doivent gouverner le monde. L'abbé Grégoire n'est pas -pape, et c'est le pape dont l'autorité est reconnue
Avec sa pioinptitiide habituelle, le card. Consalvi, au bout l'une quinzaine de jours, eut préparé et achevé tout le travail lemandé par le gouvernement français. Plusieurs congrégations le cardinaux eurent lieu, auxquelles assista en personne le Saint ^bve; et, après de longues discussions il fut décidé (ju'on préparerait et expédierait de suite la bulle pour la nouvelle distribution les diocèses, et qu'on donnerait au card. Légat la faculté de cou- 'érer l'institution canonique aux nouveaux évèques à nommer par e Premier Consul. Mais, pour les intrus, il fut établi qu'ils étracteraient auparavant leurs erreurs et feraient .ncte de soumission aux décrets du S. Siège, dans le sens du Bref à Mgr Spi" MX. Sur ce point, écrit Consalvi aux Nonces, « la réponse est aégative, on refuse péremptoirement d'admettre les nominations ies intrus, s'ils n'accomplissent ad nnguem ce qui est prescrit dans le Bref Post m/iltos lahores. » lie secrétaire d'Etat de Pie VII avoue que cette résistance du Pape amènera sûrement, « il moins d'un grand miracle, une rupture fatale, mais il faut s'y résigner, car il s'agit du dépôt de la foi (1). »
H établie pour décider ces quesiions. Qai ne sent qu'après des secousses et des convulsions comme les nôtres, /e rdlablissenient de l'ordre ne peut naître que de l'obéistance. A qui faut-il qu'elle soil re'idue en matière de religion ? Est ce à Pie VII, ou à l'abbé Grégoire ?. . . » Cucault à Tulleyrand lou à Portalis), 2 décembre 1801 [Docum. Concord.. IV, n. 1003 ; Aktauu Histoire de Pie \II, I, 222 et suLv. D'il virssoxvii.LE. ouv. cit.,1, 455 et suiv.j (1; A.rchiv. Vatic., L. Chi//, aux Nonces, Princes, ï. 276 28 déc. 1801) El au card. Casoni, Nonire à Madrid, il ajoutait en chiffee particulier (10 déc^ : « V. E. peut m'en croire, on tient tant à cela là-bas, qu'il y a tout à craindre ..Mais comment faire autrement ? Le danger est tel, que pourvu que le dogme soit sauf, ça été le rote unanime de tout le sacré collège et du Pape aussi, qu'il fallait se prêter à tout, et par là essayer de montrer l'impossibilité intrinsèque des seules choses qu'on refuse (Ibid.). »
Le 2 décembre, tout étant terminé, un courrier extraordinaire partait de Rome et apportait au card. Légat tout ce que désirait le gouvernement (l). Alors s'ouvrit de nouveau, pour le S. Siège, et pour le card, Gonsalvi en particulier, à qui celte œuvre de pacification occasionna tant de travail d'esprit et de préoccupations, une période d'anxiété et de fébrile attente. La question des intrus surtout faisait son chagrin; leur influence, leur nombre, et la protection ouverte dont les couvrait le gouvernement, ne lui offraient, sur ce point, aucun motif rassurant. A. l'œil pénétrant de Gonsalvi rien n'échappait de ce qui avait relation aux intérêts du S. Siège, et surtout la grande affaire de la publication du Concordat. C'est pourquoi le 12 décembre il adressait en chiffre au card. Casoni les considérations suivantes pleines de mélancolie :
€ Dans l'Exposé sur la situation de la République (2), présenté au corps législatif par le Premier Consul, vous aurez remarqué comment, en disant
(1) Le l*"" déc. au matin, le card Gonsalvi envoyait à Gacault le billet suivant : « Le Gard. Secrétaire d'Etat vous prie, citoyen Ministre, de vouloir expédier à
Paris par le courrier que vous faites partir, le dossier suivant pour le Gard.
Légat.
« Y sont contenues les pièces suivantes :
1. La bulle de la nouvelle circonscription des diocèses de France.
2. Le Bref autorisant le Gard. Légat à conférer aux évoques des nouveaux diocèses l'institution canonique de Sa Sainteté.
3. Un bref autorisant le Gard. Légat à créer de nouveaux évêchés en Amérique, dans les pays soumis à la République Française, comme le Gard. Légat a écrit que le désirait le Gouvernement.