CHAPITRE XX
La nomination des constitutionnels comme Evêques des nouveaux sièges
{Mars 1802).
SOMMAIRE
I. Fiiute très grave du Premier Consul dans l'arrangement du nouvel ordre de choses en France : il profite plus aux sectes et à la révolution qu'à l'Eglise catholique ; il se servit de la religion comme d'un moyen de gouvernement.
II. De quelle manière il se conduit à l'égard du, card. Gaprara, afin de lui cacher la nomination des constitutionnels.
III. Par ses ordres, Porlalis et Dernier circonviennent le Cardinal.
IV. Bonaparte accomjilit le choix fatal : douleur du card. Légat, ses résolutions.
Une fois la paix signée avec l'Europe par le traité d'Amiens (25 mars 1802), et les corps d'Etat débiirrassés des éléments hostiles, le Premier Consul jugea le moment venu d'appliquer sa main de fer h l'exécution publique et ofïicielle du concordat religieux. Ce qui se passa alors au mois d'avril 1802 fut pour la France et^on peut dire, pour une bonue partie de l'Europe^ d'une importance et d'une portée historique si considérables, qu'après
l'édit de Milaiien, en 313, et lit paix de W''stpli;i ie, en 1648, l'histoire n'etiregistie peut être pas un l'ail qui ait été plus déoisit pour le sort d'un peuple.
L'ancienne France était détruite, les ordres anciens anéantis, et les hommes du vieux régime chassés des rivages de la patrie et dispersés, faibles et impuissants, sur la terre étrangère, comme l'écume que la mer en fureur rejette sur la rive opposée. Le sein déchiré et sanglant, mais vigoureux et ivre de gloire, une nouvelle génération renaissait en quelque sorte de ces rriines : il fallait débrouiller ce chaos, organiser, donner surtout une forme intérieure et de l'unité à tous ces membres disjoints, et leur imprimer le mouvement, le progrès, la conservation, la vigueur et la hardiesse.
Le Premier Consul fut l'homme de la Providence destiné à remettre sur pied ce nouvel ordre de choses. Le rétablissement public de la Religion, dont il est maintenant question, fut aussi le moment solennel où recîommençait une nouvelle vie nationale.
En ce ijui est de la religion^ élément principal et essentiel de la vie d'un peuple, trois partis s'offraient alors au Premier Consul : ou l'exclure tout à-fait en continuant ouvertement l'œuvre de la révolution; ou la reprendre telle que Dieu l'a faite, dans ses formes vraies et universelles, les formes romaines ; ou bien Vadapter au corps social, comme un instrument de gouvernement.
Le bon sens le plus vulgaire, dont il a donné plus d'une preuve dans ses promenades solitaires et ses entretiens intimes à la Malmaison (1), lui fit écarter le premier moyen. Si par malheur il avait pris ce parti, l'Angleterre, alors sa grande ennnemie, s'en serait réjouie et aurait battu des mains (2) : et la France, -à
(1) Voir plus haut au chap. VIII, p. 187 et suiv.
(2) L'Angleterre est l'eanemie héréditaire de la France, tout le monde le sait. Elle a toujours cherché, en fomentant ses discordes intestines et parla franc-maçonnerie, dont en ce moment elle dirige l'action, à la réduire « à" un véritable néant politique » comme disait lord Auckland, àia conférence d'Anvers, le 7 avril 1790,
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peine échappée aux étreintes de ses bras vigoureux, aurait eu promptement le sort de ces royaumes gouvernés par un marquis de Pombal, ou un prince De la Paix.
Le second parti, le seul qui répondît au caractère et aux exigences historiques de la nation, eût été le meilleur, le plus franc et le plus sûr. Mais, vu, d'un côté, l'athéisme ou l'impiété, qui avaient envahi l'ancienne noblesse et pénétré dans les niasses populaires, au milieu desquelles il avait grandi J d'un autre côté, par défaut d'une conaaissance exacte de la religion catholique qui lui manquait d'une manière presque absolue; d'autre part, n'ayant pas cette force d'âme qui fait qu'un homme d'Etat met le bien public au dessus des visées et des sarcasmes d'une secte libertine ou d'une soldatesque effrénée, Bonaparte n'eut ni la sagesse ni le courage politique de prendre résolument ce parti (1).
Restait le troisième, qu'on peut appeler le parti de Vadaptation : c'est celui qu'il jugea le plus sage, le plus opportun. Il voyait la nécessité de la religion pour le gouvernement des peuples ; il la fit donc entrer comme partie organique dans la consti-
Yeut-on savoir de quelle manière la perfide Albion s'allia aux émigrés, selon ce qu'assurent certains publicistes. En 1795 (écrit M. Jul. de Lagonde), le chevalier de Tinténiac, réfugié en Angleterre, fut circenvenu par Pitt, qui apprit de lui les forces et les projets des chefs royalistes ; par ses agents secrets, Pitt livra ces renseignements au gouvernement révolutionnaire. Bientôt après se déroulait le drame de Quiberon. Pitt et le Commodore Warren furent les véritablas vainqueurs de cette bataille.
L'Angleterre, dont la tactique est toujours la même, trouve toujours en France des amis et des collaborateurs contre la France. (Trad.)
(1) On peut appliquer à cette erreur de Napoléon, dont nous portons la peine, ce qu'écrivait dernièrement M. Ferd. Brunetire : « Dans l'histoire des peuples, il y a des erreurs irréparables, comme dans l'histoire des individus, et ce ne sont pas toujours les plus apparentes, ni celles qu'on se reproche le plus ; il arrive même quelquefois que l'on s'en fasse gloire ! » (Rev. des Deux Mondes, n° du i"' Août 1902)
Napoléon aimait qu'on l'appelât le resiauraleur, le protecteur de la Religion, un Constantin, un nouveau Charleinagne ! Ah ! s'il avait eu la foi du grand Empereur du moyen-âge ; si, comme lui, il avait servi l'Eglise, au lieu de s'en servir, qui peut dire ce que serait devenue la France, avec une vraie restauration de la religion chrétienne! (Trad.)
CONSTlTUTtONNELS NOMMES AUX NOUVEAUX SIEGES
tution,qui est le principe des lois et des statuts du royauihe et de leur application. Mais il le fit de manière qu'elle servît plutôt de façade grandiose devant les peuples, tandis que son influence, au point de vue directif et gouvernemental, resterait nulle. Il fit plus; il traita la hiérarchie ecclésiastique comme on traite un ennemi occulte de l'Etat ! Il la dépouilla donc de ses biens, et s'en rendit maître; en convertissant en salaire la rente due en rigoureuse justice aux ministres du culte, il commença à exercer sur eux une vraie tyrannie, tenant suspendue sur leur tête, comme une épée de Damoclès, la menace d'une suspension ou suppression de traitement ; pour réglementer les choses du culte catholique et gouverner prêtres et évêques, il nomma, chose insensée et monstrueuse ! un séculier, un laïque, qui pouvait être protestant, Iranc-maçon, juif, ou athée ! non seulement il fit revivre, mais il accrut les ingérences et les empiétements de l'ancien régime, pour soumettre à son contrôle les moindres écrits ou paroles que le Pape ou le dernier desservant de France adresserait à son peu* pie; il s'arrogea la nomination des évêques et des curés, et, pour montrer qu'il se défiait d'eux, les obligea au serment, comme il ect imposé au dernier des fonctionnaires salariés; par l'institution des fabriques paroissiales, il entrava l'administration du clergé dans l'intérieur même des églises ; il s'attribua le pouvoir de régler à sa fantaisie les manifestations publiques du culte; en donnatit, enfin, un démenti à l'Auteur divin des sacrements, il sépara par une loi ce que Jésus Christ a déclaré inséparable, c'eità-dire le contrat d'avec le sacrement de mariage, et sanctionna solennellement dans le code la loi du divorce !
Par cette conduite politique, il adapta donc la religion, d'une part, aux exigences populaires, et de l'autre, h ses projets d'avenir, et en général aux intérêts révolutionnaires. Il est donc incontestable, comme on le verra par des documents que nous produirons, que l'œuvre religieuse de Bonaparte fut conduite principalement au profit de la révolution.
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Le Premier Consul trouva la révolution comme un fleuve de boue et de sang, débordé sur ses rives. Il ne fit qu'endiguer ces eaux souillées, en canaliser le cours dans un lit plus sûr et plus tranquille. Le code napoléonien, tant célébré comme un fruit de la liberté et de l'égalité parmi les hommes, est Tefiort le plus grand qui ait jamais été fait pour donner au mal la plus grande somme de liberté qu'on puisse décemment désirer dans la société humaine. Et le Concordat, par l'adjonction des articles organiques, devint un produit hybride qui, sous les apparences de paix religieuse et de rétablissement de culte social, voilà les liens cachés qui rattachèrent le culte national et la paix religieuse à l'omnipotence d'un gouvernement irréligieux. D'autre paît nous verrons que le Concordat napoléonien a rabaissé le catholicisme de l'immense majorité de la nation au niveau des sectes protestantes et juives, et a accordé, sur les renies d'Etat, à un pasteur ou à un rabbin, qui n'y avait aucun droit, un traitement semblable sinon égala celui des évèques catholiques dont l'influence à la fois religieuse et sociale s'était exercée durant de longs siècles d'une manière prépondérante et vitale dans la fondation du peuple français.
C'est ainsi que l'œuvre religieuse de Napoléon, de même que sa politique, a été, sous certains rapports, moins à l'iivantage de l'Eglise Catholique qu'à celui de la célèbre révolution (1) qui
(1) Ce que dit ici le P. Rinieri est différent de la thèse soutenue par M. E. OUivier dans ses ouvrages, en particulier dans son Nouveau Manuel de Droit eccléeiastique, où il dit :
« Le Concordat reconnaît la Révolution de 89, et réconcilie l'Eglise avec elle. Les innovations essentielles de la Révolution avaient été, dans l'ordre religieux : la sécularisation de l'Etat et la destruction d'une religion dominante, l'expropriation des biens du clergé, l'abolition des corporations religieuses, le renversement de l'ancienne circonscription ecclésiastique ; dans l'ordre politique : la déchéance de la dynastie des Bourbons. Or... etc. »
Ceux qui liront cet ouvrage auront la preuve que la mineure est fausse, et par conséquent aussi la conclusion. Non, le Concordat n'a pas reconnu la révolution,
a profité des faveurs dont bénéficièrent les sectes et les sectaires* l'erreur et Tesprit du mal. Pour eux liberté sans limites ; pour l'Eglise catholique, au contraire, plus de privilèges, plus de liberté, mais les chaînes, les entraves, et l'oppression!
Mais, avant de présenter au lecteur le spectacle inattendu d'un pareil résultat, après des négociations si laborieuses, il est temps de montrer la genèse historique qui aboutit à cette déception.
Dès le mois de Mars 1802, le Premier Consul donnait les ordres nécessaires pour la publication prochaine du Concordat. Il écrivait donc le 15 mars : « Cinquante évèques doivent être nommf s, dix-huit légitimes, demeurant en France, et douze du clergé constitutionnel ; parmi les vingt qui restent, la moitié seront des constitutionnels. » Cinq jours après, trouvant ce nombre insuffisant, il le porta à soixante : cinquante évèques, et dix archevêques. Il choisit dans les listes que lui présente Portalis ; et il désigne le temps, le lieu, le cérémonial pour la présentation officielle du Fiégat, « dont la réception doit se faire avec la plus grande pompe possible. » On doit lui envoyer pour le 28 du mois « cinquante institutions canoniques avec les noms en blanc, afin d'en examiner la formule ; avec la formule du serment que le Légat doit prêter devant lui, on remettra au Conseil d'Etat la bulle solennelle du cardinal Légat pour être enregistrée ; à un jour donné, « tous les évèques seront nommés, ils prêteront serment, recevront l'institution canonique. En
mais il a tout fait pour en faire disparaître les traces, en consacrant la suprématie du Pape sur les évèques, sur l'Eglise et même sur le pouvoir civil dont les lois ecclésiastiques sont abolies et annulées, en détruisant le clergé national de la constitution civile, en obligeant l'Etat à servir une rente au clergé pour les biens confisqués. La parole de M. Ollivier n'est vraie que dans les intentions et les pratiques frauduleuses de Xapoléon et de l'Etat, mais non dans le texte du Concordat et la pensée du Saint-Siège. (Trad.)
même temps le Concordat sera présenté au corps législatif et voté comme loi de la République. » 11 concluait les ordres donnés le 17 mars par ce huitième article : « Sur tout ceci on gardera le plus grand secret » (1), vu que le jour de l'exécution n'était pas fixé, l'accord avec l'Angleterre n'ayant pas encore été signé.
A la même époque, le grand souci du card. Caprara avait pour objet le choix que ferait ou ne ferait pas le Premier Consul parmi les évêques constitutionnels. Lui, vraiment bon, ingénu, homme de religion et de foi antique, se berça, durant de longs mois, de l'espoir, à peine troublé par l'ombre d'un léger doute, qu'aucun des évêques ou prêtres intrus ne serait honoré des insignes de Pépiscopat. C'est pourquoi il écrivait le 13 février : « Le choix ne se porte sur aucun intrus. J'aurais le droit d'être tranquille à cet égard, si, dans les négociations dont j'ai été chargé, je n'avais éprouvé des variations, alors même qu'elles paraissaient impossibles. » Cependant, le 21 mars, il annonçait une chose qui aurait pu ébranler sa trop grande confiance. Le Premier consul, écrivait-il, aurait dit à Portalis (15 mars) : « Je ne dis pas que je veuille en nommer, et je n'entends pas promettre que je n'en nommerai point ; mais je veux absolument que le Légat se prononce sur la question de savoir si, en principe, le Consul peut ou non nommer des Constitutionnels, c'est-à-dire si, après les avoir nommés, on prononcera contre eux l'exclusion absolue au nom du Pape. Et il ordonna à Portalis et à Dernier, continue Caprara, de se rendre auprès de moi pour obtenir une déclaration formelle. » Kt,en effet, ils allèrent chez lui ce jour-là même, 15 mars.
Ce procédé de Bonaparte, je ne dirai pas avec le Légat du Pontife romain, mais avec le card. Caprara, ne fut ni loyal ni excusable. Le même jour, en effet, où il chargeait ses deux mi-
{i)Docum. Concord., V, 231-240.
nistres de cette ambassade auprès du Cardinal, et un jour avant que celui-ci ne donnât sa réponse, il avait déjà résolu, comme nous l'avons vu plus haut, la nomination des constitutionnels. En outre, dans l'audience du 31 octobre 1801, il lui avait dit ces paroles dont le Cardinal aurait dû se souvenir : Des constitutionnels seront nommés par moi, fen nommerai quinze, et... sans aucun acte de soumission. De plus, il avait lu la réponse de Consalvi (30 novembre 1801) à la note menaçante de Portalis ; là, Consalvi lui avait fait connaître les conditions dernières, posées par le S. Père, dans le cas où le Premier Consul nommerait des évêques intrus : Bonaparte était donc instruit absolument de tout.
Avec cela.je ne puis comprendre pourquoi, au lieu de faire les nominations en en traitant avec le légat comme de chose déjà convenue, le Premier Consul ait voulu éprouver ses intentions par des voies tortueuses. Peut-être craignait-il que le Cardinal, à cause du caractère irrésolu qu'il lui connaissait, et également de son esprit de religion et de sa timidité qui allait jusqu'au scrupule, ne lui témoignât l'intention de recourir à Rome pour en obtenir, vue l'importance extrême de cette affaire et la grave responsabilité qui allait peser sur lui, une réponse définitive. Dans la grande hâte qu'avait alors le Premier Consul de terminer cette affaire, une telle résolution du Cardinal, la seule que la diplomatie la plus élémentaire pût lui suggérer, l'aurait passablement ennuyé et embarrassé (1).
Quels que soient ces motifs, le card. Caprara répondit ôux délégués Portalis et Dernier, le 16 mars au matin : « Interrogé par
(Ij Dans la note, à laquelle B. de la Meurlhe donne la date 15 mars, et où il parle des nominations, le Premier Consul disait : « Si le Légat a l'autorité suffisante pour le faire [donner l'institution canonique aux constitutionnels), je ne vois pas d'inconvénient à faire celte opération du 1'"' au 5 germinal (22-25 mars^. Si, au contraire, il est besoin des bulles, cela ne se pourra faire qu'au retour da courrier (Ibid., IV, 234). »
eux, je leur ai répondu... que le S. Père, afin de mettre un terme au schisme qui travaillait si profondément la nation française, et bien qu'avec peine, permettrait que le Consul nommât quelques constitutionnels ^ mais en me laissant, à moi, en qualité de Légat, le soin et la liberté de les réunir à l'Eglise, conformémentaux lois qui m'ont été prescrites ; et que, dans le cas où il y en aurait de nommés^ comme j'étais convaincu , et avec raison que le Consul ne voudrait point nommer un sujet qui pourrait faire de la peine à Sa Sainteté, il me permettrait, je nen doutais pas, de lui faire sur les sujets choisis les remarques el les représentations que je jugerais nécessaires. »
Cela revenait à dire que le Premier Consul pouvait tranquillement nommer quelques constitutionnels ; et que le Légat, ses représentations faites, donnerait l*i nstitution canonique. Cependant, le card. Légat ajoutait : « Il est inutile que je donne à Sa Sainteté et à votre Eminence l'assurance que, malgré cette déclaration, je continuerai à faire tout ce qui dépendra de moi pour qu'il ue soit nommé aucun constitutionnel > (1). Mais ce qu'il y a de vraiment incroyable, c'est que, après tout ce qui a eu lieu et a été raconté jusqu'ici, le bon Caprara se persuadât encore, ou du moins espérât qu'aucun intrus ne serait élu. En effet, parlant des listes des candidats remises par Portalis au Premier Consul, après avoir augmenté le nombre des évèchés, Caprara écrivait (le 27 mars !) : « On n'a introduit le nom d'aucun intrus ni dans l'une ni dans Vautre de ces listes ! >
Sans insister sur la très naïve bonne foi ou la médiocre perspicacité du Cardinal, il est clair et évident que les hommes du Premier Consul le tenaient soigneusement dans l'ignorance du secret connu de Portalis et de Bernier.
(1) Caprara Gonsalvi, 22 mars 1802 {Docum. Concoi'd., V, n. 118 8),