PRESENTATION ET SERMENT DU CARDINAL LEGAT
l'accompagna pas jus(ju'au seuil, comme les anciens rois avaient coutume de le faire, mais s'arrêta à moitié salle. « La visite à Madame Bonaparte, femme du Premier Consul, n'était pas, dit Mazio, marquée au Cérémonial. Elle fut prescrite au Cardinal, au sortir seulement des appartements du Consul. Celle-ci cependant ne quitta pas son siège, ni pour le recevoir ni pour le reconduire, mais se contenta de se lever (1) ; son siège était placé du côté de la cheminée, de manière à n'avoir pas à céder le pas au Cardinal (2) *.
Donc, le 9 juillet, le card. Légat accompagné de sa suite se mit en marche dans trois carrosses envoyés par le Premier Consul : il avait pour l'escorter et lui rendre les honneurs militaires un peloton de cent dragons à cheval, et cinquante gendarmes commandés par un officier, et deux écuyers du palais. Le Légat, vêtu de la manteletta, du rochet et de la barrette cardinalice, fut reçu par le Premier Consul qui s'avança vers le milieu de la salle. Le Cardinal lui adressa le discours suivant :
« C'est au nom du Souverain Poatife. et sous vos auspices, Général Premier Consul, que je viens remplir au milieu des Français, les augustes fonctions de Légat à latere. Je viens au milieu d'une grande et belliqueuse nation, dont vous avez rehaussé la gloire par vos conquêtes, et assuré la
était en réalité à la première plate-forme de l'escalier, chose qu'on ignorait. Le porte-croix répliqua qu'il s'arrêtait sur sa parole que c'était là l'endroit convenu.» Le texte du cérémonial (on en conserve une copie aux archiv. Vatic.) s'exprime ainsi au sujet de la croix : « Le porte croix sera dans le premier carrosse ; il aura la croix levée jusque dans l'antichambre du Conseil d'État, où il restera.» Cf. Docum. Concord., V. n. 1224.
(1)«... M"'^ Bonaparte, laquelle ne bouge de son fauteuil ni pour le recevoir ni pourle reconduire, se lève seulement à son arrivée et à son départ (Frédéric Masson» Napoléon et sa fa'tiille, U, 110). » Gel auteur fixe la date de la présentation et de la visite à la fête du rétablissement du culte, le jour de Pâques (28 germinal, 18 avril) ! )>
(2) Ibid. Voir, au sjjet de cette cérémonie, la Relation sur la flsUe publique 9t la présentation de l'Ente Légat au Premier Consul^ rapportée plus loin.
5lO CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME
tranquillité extérieure par une paix universelle, et au bonheur de laquelle vous allez mettre le comble en lui rendant le libre exercice de la religion catholique. Cette gloire vous était réservée, Général Consul ; le même bras qui gagna des batailles, qui signa la paix avec toutes les nations, redonne de la splendeur au temple de Dieu, relève ses autels et raffermit son culte. Consommez, Général Consul, cette oeuvre de sagesse si longtemps désirée par vos administrés. Je ne négligerai rien pour y concourir.
« Interprète fidèle des sentiments du Souverain Pontife, le premier et le plus doux de mes devoirs est de vous exprimer ses tendres sentiments pour vous, et son amour pour tous les Français. Vos désirs règlerontla durée de ma demeure auprès de vous. Je ne m'en éloignerai qu'en déposant entre vos mains les monuments de cette importante mission, pendant laquelle vous pouvez être sûr que je ne me permettrai rien qui soit contraire aux droits du gouvernement et de la nation. Je vous donne pour garant de ma sincérité et de la fidélité de ma promesse, mon titre, ma franchise connue, et, i'osele dire la confiance que le Souverain Pontife et vous-même m'avez témoignée.»
Le Premier Consul répondit ainsi à ce compliment :
« Les vertus apostoliques qui vous distinguent^ Monsieur le Cardinal, tne font vous voir avec plaisir, d'une aussi grande influence sur les consciences. Vous puiserez dans l'Evangile les règles de votre conduite, et par là vous contribuerez puissamment à l'extinction des haines, à la consolidation de l'union dans ce vaste empire. La peuple français n'aura jamais qu'à s'applaudir du concert qui a eu lieu entre Sa Sainteté et moi, dans le choix de votre personne. Le résultat de votre mission sera pour la religion chrétienne, qui dansions les siècles a fait tant de bien aux hommes, un nouveau sujet de triomphe. Elle en recevra de nouvelles félicitations du philosophe éclairé et des véritables amis des hommes. »
Ce lanofacre du Premier Consul est étonnant de forme, et assez
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réfléchi quant au fond. L'Evangile qui doit servir de règle aux actions du Légat, et l'admiration du philosophe éclairé (à la lu" mière du troisième appartement des illuminés franc-maçons f) avec celle des vrais amis des hommes pour le nouveau triomphe qui en résultera, tout (;ela, sortant comme un compliment de la bouche de Bonaparte en cette circonstance, aurait dû fournir matière à réflexion au card. Gaprara. Mais lui, toujours pénétré de sa vieille maxime diplomatique du « vivre tranquille et en
PRBSENTATÎON ET SERMENT DU C4RDINAL LEGAT oli
paix (ciuieto vivere) », ne manqua pas, même en celte occasion solennelle, d'assurer le gouvernement, que, durant sa légation, il ne ferait rien de contraire ii ses droits.
Par cette allusion, qui n'était guère heureuse, le card. Caprara espérait, comme on l'avait également cru à Rome, pouvoir éviter la prestation du serment ; mais son espoir fut déçu ; car, une heure avant sa visite, le préfet consulaire qui lui remit le cérémonial à observer,iui présenta aussi c une pièce en langue latine, qu'on voulait » faire signer au Légat (1). c Je m'y refusai absolument,écrit Caprara, bien qu'en substance elle ne fût que la confirmation des paroles employées dans mon compliment. Pour vivre tranquille {per quieto vivere) et ne faire naître aucun embarras ou obstacle, j'ai consenti à la lire, en gardant par devers moi, l'écrit dont j'ai donné lecture. Jp dois croire que cette lecture a eu pour motif un décret émis par les consuls ces jours derniers, décret que ^ignorais et que le conseiller Portalis me communiqua au moment seulement de quitter l'audience (2). >
Le décret consulaire, auquel fait allusion le card. Légat, est celui du 8 avril, dont nous avons ci-dessus rapporté le 8® paragraphe de l'article premier. Selon ce. décret, le card. Légat de- \ail Jurer de se conformer aux libertés de l'église gallicane, paroles qui semblent renfermer plus qu'une « confirmation » de ce qu'il a dit dans son discours ! Mais le pauvre vieillard fut comme accablé par une série de scènesjimprévues survenant presque à la fois pour l'étourdir : visite inattendue et anticipée, départ à l'improviste. et à ce moment là seulement, on lui parle du cérémonial à observer , de la formule du serment, des personnes
(1) Vu le manque de clarté, tant de langage qtle de pensée, des lettres du card. Caprara, on ne peut ici comprendre si l'invitation à souscrire cette pièce lui a été faite par le préfet chez lui avant de partir, ou par les ministres en présence du Premier Consul, après qu'il eut récité son compliment.
(2) Lettre chiff. de Caprara à Gonsalvi, 10 avril 1802 [Docum, Concord. ; y, J237, Cultes, Archive* de Caprara),
qui (levaient l'accompagner... Il prit donc la teuille dece serment, et, en raison du trouble où il se trouvait (1), il la lut sans en comprendre le contenu, et moins encore la portée. Voici cette pièce :
J. B., Sanctae Romanae Ecclesiae presbyter, Cardinalis nuncupatus ad Napoleonem Bonaparte, Primum Galliarum Reipublicae Consulem,gallicamque natioaem, Sanctae Sedis Apostolicae de latere Legatus, iuro et promitto in verbo Cardinalis per sacros ordines meos, manibus ad pectus positis, Primo Galliarum Reipublicae Consuli,me Legati munere non functurum nec facultatibus mihi a Sancta Sede concessis usurum, nisi quandiu in Republîca ero, et Primo Galliarum Reipublicae Consuli placuerit, adeo ut certior factus de illius voluntate, illi convenienter Legati nomen et ius continuo sim depositurus ; simulque omnium quae gerentur a me, legatione finita, codicillos relicturum in manibus ejus quem voluerit Primus Galliarum Reipublicae Consul : item constitutionem, leges, statuta et consuetudines Reipublicae servaturum, nec ullo modo gubernii Reipublicae auctoritati et iurisdictioni, mrt7»Hs libertatibus et privilegiis ecclesiae gallicanae derogaturum. In quorum testimonium bas praesentes manu mea subscripsi, ac praeterea sigillo meo muniendas curavi (2).
Comme on l'a vu, le Cardinal n'apposa pas sa signature au bas d'une pareille pièce. Cependant le journal officiel de la République publia le jour suivant cette formule de serment, et y ajouta que le card. Légat l'avait souscrite de sa main et marquée de son sceau! Caprara s'en plaignit comme d'une « chose asbolument fausse », à quelqu'un (3), qui, directement ou indirectement, pouvait avoir au moins connaissance de tout ce qui avait paru au Moniteur. » Et voici textuellement la réponse qui lui fut faite : « Qu'il ne faut pas s'arrêter à ces choses ^ que cela ne tire
(1) « S'il faut en croire Roederer {Mém,, V III. p. 430.) le Légat « en prononçant son discours, tremblait comme la feuille sur l'arbre » [Docum. Concord., V, 645, note.)
(2) Ces derniers mots en italique ne se trouvent pas dans la pièce lue par Caprara et envoyée à Rome, mais ils y furent ajoutés dans le Moniteur du jour suivant.
(3) Ce quelqu'un devait être probablement Tabbé Bernier.