‹ La diplomatie pontificale au XIX siècleChapitre 57 sur 68 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

La Réconciliation des Evêques Constitutionnels

(15, 16 Aç'ril 1802)

Sommaire î

I. Anxieuse incertitude du card. Légat à la nomination des évêques constitutionnels, Voulue par le Premier Consul : le courage lui manque pour recourir à Rome.

II. Sept évêques constitutionnels refusent, devant le cardinal Légat, de souscrire la formule de rétractation exigée par le Pape ; après délibération, ils en présentent une autre composée par l'abbé Bernier. Laborieuse nuit du Jeudi -Saint que passe le card. Gaprara.

III. Tous les théologiens de la Légation réunis en consultation déclarent insuffisante la nouvelle formule ; moyen terme proposé par l'un d'eux, et accepté par le Légat. —

IV. Comment, d'après le témoignagne de l'abbé Bernier , les constitutionnels ont rempli les conditions convenues pour leur in.«titution canonique, tandis que les constitutionnels ont attesté le contraire.

Cependant l'acte le plus décisif, vu ses conséquences et surtout sa signification, fut la nomination aux nouveaux sièges de sept évêques constitutionnels sur vingt, élusdans la journée du 12 avril. Quelques-uns d'entr'eux, pour ne pas dire tous, observe le card. Caprara, n'avaient, « au jugement de beaucoup de gens, aucune des qualités strictement requises dans un évêque. » Néan-

moins, malgré les instances, les prières, les supplications et les larmes du Légdt, « pour le faire revenir sur sa résolution », le Premier Consul resta inébranlable dans son projet, depuis longtemps déjà réfléchi et arrêté dans son esprit, de les vouloir évoques précisément parce qu'ils étaient constitutionnels !

Dans cette détresse, le cardinal Gaprara vit bien le parti qu'il aurait pu prendre, c Le moyen de sortir d'embarras, écrivait-il à Gonsalvi, serait de ne prendre moi-même aucune décision, et de m'en rapporter entièrement au jugement de Sa Sainteté. » Mais en présence des risques d'un pareil parti, auquel il aurait dû hautement longtemps auparavant déjà recourir, le courage manqua au vieux et timide Cardinal. Voici comment il révèle ses perplexités et ses craintes pour l'avenir, et déclare au Premier ministre de Pie VII sa prochaine résolution en pareille circonstance. Dans le passage suivant, le cardinal Gaprara a tracé de lui-même un portrait vivant :

« J'en conviens, dit-il, je suis en un mauvais pas bien douloureux pour moi : mais après avoir bien pesé dans la balance, ou de voir toute la France demeurer privée de religion, et se précipiter dans un nouveau schisme avec toutes ses conséquences, ou d'obliger le Saint-Père à déclarer lui-même que, vu les circonstances, il croyait devoir consentir à la nomination des Constitutionnels et leur accorder l'institution canonique, j'ai préféré que la faute retombe sur moi. Si on me le reproche, ou bien je me tairai, ou pour toute réponse, je dirai que j'ai cru devoir agir ainsi en conscience : peutêtre ajouterai-je encore qu'en agissant delà sorte, je me flatte, sinon d'avoir fait un bien positif, d'avoir au moins empêché un plus grand mal, comme les Pontifes eux-mêmes, ainsi qu'on le voit dans l'histoire des schismes, l'ont fait en des cas semblables Espérons que les constitutionnels, une. fois canoniquement institués, et extérieurement repentants, moyennant l'acte de soumission au Pontife Romain, se repentiront sérieusement aussi dans l'âme. Mais quand même, ce qu'à Dieu ne plaise, il en serait autrement, les actes de leur ministère seront du moins valides, et dès lors le troupeau à eux confié vivra en sûreté de conscience, parce qu'il sera par eux en communion avec le chef et le centre de l'unité.

« Dans le cas cependaïA. où il y aurait eu dans la conduite que j'ai tenue'

518 CHAPITRE VINGT-TROISIRME

quelque chose qui blesserait ma conscience, non par un effet de ma volonté, mais par un défaut d'intelligence, je supplie N. S. F. de daigner me rendre la tranquillité intérieure (1).

(\) Lettre du 18 avril, cit. — En ma qualité d'hislorien, je dois déclarer que le card. Caprera, et aussi, quoique plus faiblement, les théologiens de la Légation, étaient dans la persuasion qu'il existait une sorte d'entente ou d'accord secret entre le Premier Consul et ceux qui soutenaient les constitutionnels. C'est-à-dire que ceux-ci auraient consenti à accepter le Concordat, si lui nommait des constitutionnels aux nouveaux Sièges,

Le cardinal Caprara l'atteste formellement dans sa dépêche du 15 mai 1802 : « Le Premier Consul a été comme jiris à (a gorge par le parti antireligieux .. . . Le parti antireligieux et des iniiifTérents, composé d'individus très puissants et tous protecteurs déclarés dés constitutionnels . .. a acquis toujours plus d'audace ; et profitant de l'idée même émise par le Premier Consul, qu'il fallait que le Concordat devint une loi nationale, s'est montré d visière baissée, et lui a dit en face : Sj le Premier Consul le veut ainsi, il en sera comme il voudra, mais ce ne sera qu'à la condition que parmi les nouveaux évêques il y ait tels et tels constitutionnels. Autrement le concordat ne se publiera pas, et les choses ne resteront pas dans II' état où elles sont.

Une telle déclaration fit changer de pensée au Premier Consuljequ^l promit que, le Concordat étant accepté comme loi nationale, il se chargeait de nommer aux nouveaux sièges les constitutionnels qu'ils voulaient, et de leur faire donner l'institution canonique ; que si elle leur était refusée on ne penserait plus au Concordat, et tout reviendrait comme avant. — Malheureusement, poursuit Caprara, je savais tout ; mais loin de me donner pour informé, je fis d'abord tous nies efforts pour n'avoir pas de constitutionnels Mais prenant soin de ne pas perdre inutilement et mon temps et ma peine, je me contentai de dire que je les aurais admis, et leur aurais même donné l'institution, pourvu qu'on remplit les conditions prescrites pour leur réconciliation, ou, si on ne me faisait cette promesse, de remettre cette affaire entre les mains du Saint Père. » Voilà ce qu'écrit Caprara.

Ces paroles sont une apologie de l'oeuvre de Caprara, écrite par le Légat luiniiême, une fois tout terminé. Mais je suis convaincu que leur principal fondement sont les paroles de peur, que lui adressa Monseigneur Bernier le 16 avril, deux jorirs avant la publication du Concordat, quand il lui posa l'alternative, ou de rompre, ou de capituler, comme nous le verrons bientôt. Jusqu'alors le Légat se berça toujours de l'espoir qu'on ne nommerait pas de constitutionnels, nous en avons la preuve dans ce que nous avons dit, on le tint soigneusement dans l'ignorance du contraire et de l'idée déjà bien arrêtée dans l'esprit de Bonaparte, comme lui-même le déclare dans ses lettres. On savait généralement que les Jacobins çtles ancien? copventjonnels étaient opposés à toute innovation religieuse ; mais

Fiauchement il semble difficile de comprendre une pareille ingénuité dans un vieux diplomate !

Et maintenant racontons l'histoire de la réconciliation de ces évêques jurenrs. Le nouveau gouvernement, en vue de recevoir dans le système nouveau comme dans un lit tranquille les vagues agitées de la Révolution, et d'en modérer l'impétuosité d'autrefois par les barrières des lois nouvelles, voulait montrer aux peuples l'antique sanction religieuse, avec laquelle la main du sacerdoce avait béni l'œuvre rebelle pleine de sang et de crimes. De sang et de crimes, on n'en voulait plus, mais la source cachée des piincipes d'où ils jaillirent, recevait une nouvelle consécration avec ces prêtres qin avaient bu h cette source et qu'on sacrait de nouveau. Tel était le secret motif qui porta la nouvelle République française à soutenir jusqu'au bout la candidature des évêques et des prêtres intrus. A mon avis, le Premier Consul ne pensa et ne voulut jamais autre chose. Comme on vient de le remarquer. Napoléon ne fut pour les ondes frémissantes et troublées de la Révolution, que la digue modératrice et le lit collecteur de ce fleuve : une pensée exclusivement religieuse ne remua jamais l'âme de celui qui sérieusement prétendait au rôle d'un nouveau Charlemagne.

de convention faite avec le Premier Consul, et de conditions stipulées de part et d'autre, on n'en trouve nulles traces en aucun .document jusqu'à présent connu.

En faisant valoir des raisons de ce genre, le card. Caprera se ménageait un argument fort adroit et propre à lui mériter à Rome non seulement des excuses mais même l'approbation poui" tout ce qu'il avait fait. L'opposition en général des anciens révolulionuairiîS était une arme bien connue aussi du card. Gonsalvi. Mais de là à pouvoir dire avec vérité : « Le Premier Consul a été, pour ainsi dire 'pris à la gorge parle parti antireligieux », Consalvi vit parfaitement qu'il y avait loin, La vérité, c'est que les constitutionnels n'étaient là, dans les vues de Bonaparte, que des personnages de théâtre entre les mains du gouvernement qui s'en servait pour faire peur à Rome. Le Premier Consul ne les redoutait aucunement, lui, qui brisa le mauvais vouloir des corps législatifs^ qui se moquèrent de lui et de sa présence à Notre-D >me, comme nous verrons, aurait eu peur de quelques prêtres jurears .' Ce serait une naïveté seulement de le penser

520 CHAPITRE V:NGT-TK01S!ÈME

Le fait et les circonstances qui accompagnèrent la réconcilia' tion des constitutionnels nommés aux nouveaux diocèses de France sont rapportés par divers auteurs (Ij ; quant à nous, nous suivrons pas à pas la relation écrite en latin par les théologiens de la légation^ et qui se conserve aux archives du Vatican (2) et ce qu'en écrivait le card. Caprara.

Le 15 avril 1802, presque tous les constitutionnels, récemment nommés aux nouveaux sièges, se présentèrent au Cardinal Caprara pour l'institution canonique (3). Le Cardinal leur fit une petite exhortation, pour les engager paternellement « à donner à l'avenir des sujets d'édification au monde en général, et paiticulièrement an troupeau qui pourrait leur être confié ». Puis il leur soumit « la lettre qu'ils devaient adresser au Saint-Siège, conçue

(1) La première de ces relations, qui mérite notre attention, est celle qui fut envoyée à Rome par le card. Caprara (L. cbiff. du 18 avril et du 16 mai 1802 ; Docriin Concord.. V. n. r243, p. 497, et n* 1245). Les autres se trouvent dans les Annales de la Religion, XV 181 et suiv. ; à la page 132, est rapportée celle de Lacombe, évêque constitutionnel de Bordeaux, nommé au siège d'AngouIême. Elle fut aussi imprimée en un opuscule in-16, dont les archives vaticanes possèdent plusieurs exemplaires et des copies manuscrites [Francia a/'penJice epoca Napoleoniea vol. XIV).

CftUe de Le Cbz, ancien intrus de Rennes nommé à Besançon, se trouve dans Roussel, Un évêque assermenté .

(2) Elle a pour titre : De episcopornni constitutionaliuni reconciliatione et inst itione.Eïle est citée par Theiner, pièces justifieatii'es, p. 171 ; et en partie au Docum Concord., v. n. 1240. Dans le premier elle est datée d'avril, dans le second, de l'été de 1802.

(3) C'étaient : Saurine nommé à Strasbourg ; Perrier à Avignon ; Le Blanc de Beaulieu à Soissons ; La Combe à Angoulème ; Belmas à Cambrai ; Le Coz à Besancon; Primnt à Toulouse. Selon Caprara, tous les sept se rendirent chez lui : d'après Le Coz, ils se présentèrent en deux groupes de trois en des temps difîérents (Primai seul manquait) ; la relation de Lacombe est du même avis. La relation Utiae n'M nommB tjiie deux, Primat et Perrier,

dans les termes mêmes que V. Emce m'avait prescrits par ordre du Souverain Pontife. Pour tout dire en peu de mots, ils refusèrent de signer une lettre de cette nature (1) ». Ils la trouvèrent trop dure, et peu propre à assurer cette paix et cette concorde qu'on voudrait rendre à l'église, qu'un tel acte ne servirait qu'à les humilier et déshonorer. Ils présenteraient une autre formule qu'ils jugent pouvoir être acceptée par le S. Siège, à moins qu on ne modifie la teneur de la première en adoucissant quelques expressions. Le Légat répondit qu'il n'était pas en son pouvoir de changer même un iota à la formule qui leur est proposée par le S. Père : en conséquence, ou qu'ils l'acceptent telle quelle, ou bien il faut renoncer à tout espoir de conclure l'affaire. Voyant l'air décidé du Légat, ils demandèrent du temps comme pour demander conseil, et se rendirent de suite chez Portalis(2).

(1) Caprara à Gonsalvi, lettre citée du 18 avril 1802.

(2) Relaz. latin, cit. Le Goz raconte ainsi : « Le 10 avril 1802, nous convenons, chez le ministre des relations extérieures (Talleyrand), avec M. Bernier et mente avec le Card. Caprara, qu'on ne nous proposera à signer rien de contraire à nos sentiments professés. Le 13, chez M. Portails, on convient avec lui et M. Bernier d'une formule convenable Le 15, chez M. le Cardinal, on nous propose... une formule indécente. Nous répondons : Non possumus ; à la Guyane plutôt. De là nous nous rendons chez M. Portails.. . Surprise, indignation de M. Portails. 11 appelle M. Bernier ; nous convenons ensemble d'une formule (Loc. cit. p. 431-3'2). »

Plus dramatique est le récit de La Combe, dans la Lettre de Lacombe au prêtre Bino (Paris, 4 juin 1802) . Celui-ci dit qu'il parla ainsi, debout, au Gard. Caprara ; « ...Nous sommes des évèques français, vous paraissez nous méconnaître. Vous nous proposez de déclarer à Sa Sainteté que nous sommes repentants de ce que nous avons fait en conformité de la constitution civile du clergé : jamais," non jamais cette déclaration ne sera faite par nous... » S'étant ensuite assis, il continua: « M. le Camirial, que je vous rappelle le serment que vous avez fait naguère deVcint notre Premier Consul : dans ce serment, vous avez promis de respecter les libertés de l'église gallicane. Quoi ! vous vous faites un devoir de les respectei', ces libertés, et vous me faites un crime d'y tenir, et d'avoir joui des droits qu'elles me donnent ! Gomment concilier votre conduite d'aujourd'hui envers nous avec votre serment fait lors de votre réception !. .. (Loc. cil.}. » Au sujet du serment du card. Légat; voir plus haut, chap. X.XII, p. 453.

522 HAPITRE VINGT-TnOISlÈME

Les constitutionnels, après avoir eu conféré avec Portails et Dernier s'arrêtèrent à une formule de soumission, rédigée par Mgr Dernier, et ainsi conçue :

Beatissime Pater. A primo Galliarum Consule nominatus Episcopus... nihil antiquius habeo, quam ut ea omnia discordiarum semina penitus extinguere possim, quae ex Gallicanae revolulionis inevitabili serie dimanarunt. Quapropter ne quid Sanctitati Vestrae dubii, hac in parte, circa mentis meœ propositum existere possit, sincero corde profiteor me Constitutionem, ut ajunt, civilem cleri Gallicani ultro deserere, novae conventionis intra S. V. et Gallicanum gubernium initae me dispositiones et articules admittere et admissurum, profiteri et professurum, veramque S. V. et successoribus ejus obedientiam servaturum. Sanctitatem vestram enixe rogo ut haec pro invariabili mentis meae proposito habens, me tamquam Ecclesiae filium obedientissimum respicere velit, mihique canonicam institutionem, quam ab ipsa humiliter efflagito, concedere dignetur. Interim benedictionem Apostolicam etc.

Aussitôt Dernier écrivit donc au card. Légat le billet, suivant (15 avril 1802) :

Eminence. Je viens de recevoir de M. Portalis la lettre ci-jointe (1). Je supplie, je conjure V. E. de la prendre en considération, et de se souvenir que votre institution n'était que provisoire, Sa Sainteté sera juge définitif, et qu'ainsi elle peut, par une indulgence provisoire, nous tirer d'un pas difficile. Il faut en finir et ne pas irriter. Je vois qu'on est monté, et trèssûrement on ne pourrait pas vouloir fléchir au-delà de ce que cette lettre contient. Je recommande avec larmes à S. E. de sauver l'église de France par la bonté. Je lui offre mon respectueux hommage.

(1) La voici : « J'ai eu, Citoyen Evêque, plusieurs conférences avec les évêques dits constitutionnels. Nous sommes convenus de la formule que j"ai l'honneur de vous adresser. Dans cette formule on renonce formellement de cœur et d'esprit à la constitution civile du clergé et on promet une véritable obéissance au Pape. Rien de plus positif que cette renonciation, vous jugerez vous-même qu'on ne pourrait aller au-delà sans avilir la nation elle-même, et la déclaration que la formule renferme doit entièrement rassurer le Saint-Siège. Je vous invite à faire agréer cette formule à S. lîl. Mgr le Cardinal Gaprara. If importe au bien de la religion. »

LA RÉCONCILIATION DES ÉvÊQUES CONSTITUTIONNELS 523

A première vue on s'aperçoit que la nouvelle formule ne contient aucune retractation d'erreur;on y abandonne la constitution du clergé, et on adhère au concordat comme à une convention succédant à une autre de même calibre ; l'obéissance au Pape qu'on y mentionne n'est qu'en paroles, contiedites par les faits. C'est pourquoi le card. Légat, dans une petite lettre très-noble, qu'il adressa de suite à Bernier, lui fit remarquer l'insuffisance de celte soumission. Nous la rapportons :

Paris, 15 avril 1802. Monseigneur. Le Cardinal Caprara fera toujours ce qui est en lui, pour contribuer au bien et au succès des heureuses opérations déjà commencées, mais il déclare à M. l'évêque d'Orléans que, quelques dispositions de condescendance qui soient dans son cœur, et qu'il a déjà manifestées, il lui est impossible d'aller au-delà des conditions qui lui sont impérieusement prescrites par le Saint-Siège.

Il observe en second lieu que le principe avancé par M. l'évêque d'Orléans, que l'institution donnée par le Légat n'est que provisoire, et que Sa Sainteté est juge définitif, est un principe sans fondement, puisque les évêques institués jouissent d'une jurisdiction pleine et entière sur leurs diocèses.

D'après cette observation, il ne reste au cardinal Caprara que de renouveler etc..

Deux heures s'étaient à peine écoulées depuis l'envoi de cette lettre, que le card. Caprara eut à subir deux assauts, d'abord de l'évêque d'Orléans (Mgr Dernier) et ensuite de Portalis. Tous deux lui exposèrent « que pour ne pas ruiner tout, il dei'ait se contenter de la formiile que lui avaient présentée les constitutionnels, )) dans laquelle étaient contenues des déclarations beaucoup plus fortes que dans celle proposée par moi. «Raison de plus, répondit le Cardinal, pour en signer une qui contient des expressions moins fortes. » Mais, sans se préoccuper de raisons plus ou moins solides on ne fit « que répeter le même langage, consistant à dire que de ne pas adopter leur proposition, cela revenait au même que de vouloir tout détruire ». Portalis en vint jusqu'à dire, que signer la lettre du Pape « ne servirait qu'à

fomenter la vanité, l'orgueil et les prétentions de Rome. Il se servit pour dire ceschoses d'expressions encore plus dures. » Sans que de si insolents propos le fissent sortir de son calme, Caprara répondit tout posément qu'il ne pouvait, lui, manquer à son devoir, et ajouta que « le Pape lui-même ne pouvait s'y prêter, parce que l'affaire en était réduite au point que cela ue concernait plus seulement la discipline, mais le dogme lui-même , et qu'on ne peut instituer canoniquement celui qui est séparé du centre de l'unité par le schisme, s'il ne le confesse et l'abjure (1). ))

Cette nuit du jeudi au vendredi saint fut pleine d'angoisses pour le card. Légat. Il avoue lui-même que, le lendemain, il pouvait « s'attendre à recevoir un ordre de départ, et j'avouerai même, écrivait-il, que, dès le liiatiu, j'avais commencé à prendre quelques dispositions dans cette prévision, d'autant plus qu'ayant proposé, avec le vif désir, il est vrai, de voir ma proposition non accueillie, de faire, dans une affaire de si grande importance, un envoi du courrier à Rome, afin qu'il en rapportât la décision du Saint-Père, on n'avait prêté aucune attention à mon ouf^erture ».

Ces dernières paroles du Cardinal ont vraiment quelque chose d'obscur. Il avait des ordres formels du Saint-Père sur ce qu'il avait à faire : il devait proposer pour être souscrite telle quelle la formule envoyée de Rome. Donc ce refus d'écouter des propositions aussi raisonnables, dénote un oubli de ces règles qu'un diplomate doit toujours mettre au-dessus de toute autre considération, je veux dire l'obéissace aux volontés et la sauvegarde de la dignité de son Souverain. Si le card. Caprara avait montré une résolution inébranlable, c'eût été au Premier Consul de mettre à la raison ces têtes revêches, et les moyens ne lui auraient pas manqué. Croire, comme il semblait au Cardinal, que, pour ce point d'honneur, un homme comme Bonaparte, en

(!) Caprara à Gonsalvi, I. chifT. du 18 avril 1802.

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pareilles circonstances, alors qu'il rêvait des projets d'empire et de sacres à la Charlemagne... aurait en ce moment rompu avec Rome, fut une erreur très funeste. Même dans l'hypothèse d'une rupture^ il aurait proclamé devant l'Europe le plein droit et la pleine raison du S. Père, et épargné à l'église et au Pape Pie VII de fâcheuses illusions, il eût arraché le voile qui cachait les traits véritables du gouvernement de la république française, et indiqué à l'Europe le nouveau Sire qui se préparait à couvrir ses épaules du manteau de Charlemagne...

Le vendredi, vers onre heures du matin, Dernier allait renouveler l'assaut sur le Cardinal. Il lui tint le langage qui était de coutume : que du card. Légat dépendait la paix religieuse de la France, ou un schisme nouveau plus profond qui pourrait s'étendre à toute l'Europe ; qu'il n'y avait rien à espérer des constitutionnels, gens obstinés et soutenus par de puissants appuis ; rien non plus du Premier Consul, persuadé qu'il est qu'en renonçant à la constitution civile du clergé, les nouveaux évêques désavouaient par là- même le schisme qui en était découlé; et qu'à ses yeux toute autre rétractation était considérée comme un outrage pour toute la nation française.,.

Le langage pathétique de Dernier émut le bon Cardinal, et afin de partager avec d'autres la responsabilité qu'il sentait peser lourdement sur ses vieilles épaules, il appela en consultation tous les théologiens et membres de la Légation, pour donner leurjavis en présence de l'orateur français (i). Devait-il en pré-

(l) Tout ce n. III n'est que la traduction presque littérale du récit de la rela» ztone latina. L'auteur m'en paraît être Mgr Raphaël Mazio, maître de cérémonies du card. Légat, qui écrivit en latin un exposé des événements dont il avait été témoin et partie réellement, conserve aux Archives du Vatican, bien qu'il n'y ait

sence des périls de schisme qui menaçaient la Fiance, rejeter la formale proposée par les constitutionnels ; ou bien, présumant l'autorisation dn Pape en des conjoncîtures aussi pesantes^ devaitil l'accepter ? Voilà le cas qu'il leur donna h résoudre.

A cette proposition du Légat, les théologiens firent observer que ce serait vainement qu'on présumerait de telles facultés papales, du moment que la volonté claire et rigoureuse du S. Père était que tous los constitutionnels devaient acce[)ter à la lettre et souscrire la formule venue de Rome, s'ils voulaient être promus évêques. Tout acte contraire à cette loi, non seulement ne serait pas conforme àia volonté du Pape, mais lui serait absolument contraire.

A cela le Cardinal répondit qu'il ne les interrogeait pas au sujet des facultés qu'il peut avoir, et dont il n'est pas en peine ; il demandait seulement s'ils étaient d'avis qu'il pouvait sans prévariquer accueillir leur requête.

Le premier qui alors prit la parole, Camille Rubbi dit que, à son avis, la formule présentée était insuffisante, et qu'elle lui paraissait tout-à-fait inutile. En effet dans cette formule on déclare que les constitutionnels abandonnent simplement la constitution civile, afin d'adhérer à la nouvelle convention entre le S. Siège et le gouvernement. Or un tel abandon n'importe autre chose que la renonciation à une ancienne discipline pour en adopter une autre, comme qui dirait qu'il laisse le concordat, de François I et de Léon X pour s'en tenir au nouveau qui a été conclu entre Pie VII et le Premier Consul. Cette renonciation peut subsister sans que pour cela on reconnaisse la constitution

pas Son nom ; mais dans les papiers du card. Sala j'en ai trouvé quelques extraits sous le nom de Mazio. îl prit des notes à mesure que les événements se déroulaient, mais il ne rédigea son récit que plusieurs années plus tard à Rome. La date de la Relazione n'est donc pas en avril, comme l'écrit Theiner, ni l'été de 1802, comme le propose B. de la Meurthe.

civile comme schismatiqiie ou hérétique, de même qu'on peut abandonner le concordat de François l et de Léon X sans le déclarer par là ni héritique ni schismatiqne, (bien entendu, dans le cas où il le serait).

Tous furent du môme avis ; on fit surtout remarquer que. dans cette formule, pas un mot n'indiquait que les constitutionnels, iniplicitement ou explicitement, avouaient avoir erré et renonçaient à l'erreur. Tout ce qui aurait pu exprimer un pareil aveu avait été soigneusement et délibérément évité dans la composition de la formule. Tout cela démontrait suffisamment que de tels hommes, bien loin d'être dignes qu'on les charge du gouvernement de l'Eglise de Dieu, ne méritent même pas d'être admis à la réconciliation avec Dieu et avec l'Eglise.

Joseph Antoine Sala déclare hautement qu'il est fort étonné et péniblement impressionné qu'il faille, pour un objet si grand, si important, donner une décision au pied levé et avec si peu de temps pour réfléchir. L'affaire est telle, que le S. Siège lui-même la soumettrait h une longue et mûre délibération ; on ne peut donc refuser au card. Légat la faculté de s'informer de la pensée du Souverain Pontife et d'en attendre la décision. Mais l'évêque d'Orléans oppose à cela l'impérieuse limitation du temps : le Premier Consul veut que le jour de Pi'ujues tout se termine avec la plus grande pompe dans l'Eglise Métropolitaine, et qu'à cette cérémonie à laquelle seront présents les Consuls et toute la magistrature, assistent également tous les nouveaux évèques ; par conséquent il faut qu'avant ce jour tous les constitutionnels soient réconciliés, afin qu'on puisse communiquer avec eux in divinis. Devant cet état de choses. Sala déclare qu'il est de l'avis de Camille Rubbi, qu'adoptent fermement Raph?ël Mazio et Vincent Ducei.

La discussion en étant à ce point, l'évêque d'Orléans^ voyant que l'afifaire prenait une mauvaise tournure, déclara qu'il allait en référer de suite au conseiller Portalis, qui en attendait la so»

52Ô CHAPITRE VINtìT-TROlSlÉME

liition ; ajoutant avec larmes que c'en était fait pour la France de la religion catholique, et que tant de fatigues et de tracas endurés, pour son rétablissement, tout cela était peines perdues. Alors le Légat, qui, durant la discussion, avait longuement réfléchi sur l'affaire, commença à laisser voir son esprit irrésolu, en sorte que Tévêque reprit quelque espoir de le rendre plus facile et plus souple. Ecoutant donc un instant l'Evêque, il adressa la parole aux siens, leur exposant avec larmes à quel point était l'affaire. Il leur dit qu'il voyait avec terreur la série des maux dont il savait la religion menacée, non seulement par ce que Dernier venait d'en dire, mais par d'autres preuves certaines. Quant à lui, il ne se sentait pas le courage de les voir se réaliser ; il ne voulait pas non plus, quand même il le pourrait, en référer au Pontife, que son devoir et son rôle était d'en assumer la responsabilité entière et de décharger le Pontife de tout ce qu'elle avait d'odieux, plutôt que de l'exposer à de si redoutables épreuves. La nécessité de rendre la paix à un si grand peuple et de le maintenir dans l'unité catholique, de ne pas éloigner de l'obéissance et de la foi du Siège de Rome, demandait qu'après avoir employé tous les moyens qui étaient en son pouvoir, on cédât à la difficulté des temps.

Ayant donc rappelé Dernier, il lui dit .qu'il voulait continuer la négociation. Alors, les ministres de la Légation voyant l'affaire en grand danger, se mirent à considérer si on ne trouverait pas quelque expédient qui offrirait une issue moins malheureuse.

Raphaël Mazio déclara qu'il avait quelque chose à ajouter. Je comprends, dit-il, que la loi, imposée par le Pontife au card. Légat sur la formule que les constitutionnels doivent signer, est incontestable ; cependant le Légat pourrait, dans un cas aussi grave, omettre quelque chose d'accidentel dans la forme, pourvu que réellement la substance soit soigneusement conservée. L'essentiel, c'est que les constitutionnels confessent leur erreur el y renoncent ; l'accidentel ou la forme, c'est qu'ils le fassent par

tA RÉCONCILlATrON DES EVOQUES CONSTITUTIONNELS 520

écrit ou de toute autre manière. Ce n'est pas chose nouvelle dans l'Eglise, de recevoir l'abjuration des hérétiques de vive voix et en secret, et de les réconcilier ainsi. La même chose pourrait donc se faire pour les constitutionnels, de la manière suivante ; qu'ils écrivent au Pontife seloq leur formule, et contentent de la sorte le gouvernement qui l'exige ; mais qu'ils suppléent à ce qui y manque par une abjuration qu'ils feront de vive voix. Dans le procès d'information sur chacun pour l'institution dans les nouveaux sièges, il faudra nécessairement entendre les témoins qui, interrogés au sujet de l'intégrité de la foi, de la doctrine et des mœurs des évêques nommés, seront obligés de déposer qu'ils ont appartenu au schisme. Afin donc qu'ils puissent en attester l'idonéité, il est nécessaire qu'ils sachent qu'ils ont quitté le schisme ;et ils ne pourront l'alfirmer, s'ils ne le savent de science très-certaine. Qu'il soit donc résolu que les constitutionnels auront à déclarer devant ceux qui devront témoigner pour eux dans le procès informatif, qu'ils renoncent aux sièges par eux occupés, qu'ils promettent une vraie obéissance au Pontife romain, qu'ils manifestent une pleine adhésion aux jugements du S. Siège sur les affaires ecclésiastiques de France ; et qu'ainsi, par une rétractation implicite de leur erreur, ils reçoivent l'absolution de toutes les censures encourues,

La proposition plut à l'évêque d'Orléans, et le Légat s'en déclara satisfait, si on pouvait la mettre à exécution ; de leur côté, les ministres de la Légation furent d'avis, que, si ces conditions étaient scrupuleusement remplies, une affaire qui était désespérée allait être de quelque façon réparée.

On désigna aussitôt comme témoins, chargés de recevoir la la déclaration des évêques à réconcilier, les évêques d'Orléans (Dernier) et de Vannes (Pancemont), dont le témoignage fut jugé bien sulfisant, vue l'autorité et l'influence dont ils jouissaient auprès de tous ; en outre, Dernier, qui était présent, promit d'arranirer toute chose comme on venait de l'arrêter.

RiNiBRl. — La Diplomatie Ponii/ioaLe au XIX siècle. — Tome 1 34

5,30, CHAPITRE VINGT-TBOISIEME

Pour mettre donc fin à une conférence qui avait Juré plus de quatre heures, le Légat fit aussitôt rédiger et préparer le décret d'absolution des censures et de dispense de l'irrégularité, pour être remise à chacun des cowslitutionnels. Il commença d'y insérer les trois conditions ci-dessus mentionnées, auxquelles ils auraient à satisfaire de la manière indfquée, avant de recevoir l'absolution et la dispense.

Voici la teneur du décret :

Nos Joannes Baptista etc.. Cum R. D. N. Sedem N. absque Apostolicœ Sedis institutione jam occupatam abjecerit, et ab illius regimine prorsus ces* saverit, necnon debitam Romano Pontifici obedientiani et submissionnem professas sit, atque judiciis Apostolicx Sedis super ecclesiasticis Galliarum negotlis emanatis sincero animo se adhserere ac plane subjectum esse declaravit, nos qui Sanctitatls Suœ et Sanctœ Sedis a latere Legati potestate fungimur, memoratura N. catholicae unitati adhaerentem a quibusvis sententiis, censuris et pœnis ecclesiasticis tam a jure quam ab honiine quavis causa et occasione latis et quoraodolibet respective incursis speciali... etc. in utroque foro absolvimus, et absolutum declaramus cum pœnitentia semel recitandi septem psalmos pœnitentiales et cum obligatione sollicite servandi unitatem in vinculo pacis, et cum prœiato N.., suffragante ei merito suœ conformitatis paternis Sanctitalis Suae hortationibus super recensito, irregularitate quavis causa et occasione quomodolibet contracta, pari Apostolica autoritate in utroque similiter foro misericorditer dispensamus... Datum Parisiis..

On fit de ce décret autant d'exemplaires qu'il y avait d'évêques à instituer en ce jour du vendredi saint, 16^ jour d'avril 1802, et on les consigna à l'évèque d'Orléans, délégué à cette fin, afin qu'il les remît à chacun de ceux qui auraient satisfait aux conditions requises, de la manière qui avait été convenue. On donna encore à Bernier un exemplaire spécial de ce décret, portant le nom des cinq constitutionnels, les premiers que nomma lePremier Consul ; cet exemplaire contenait une déclaration pour témoigner

des conditions accomplies. Dernier devait souscrire cette déclaration et la remettre au card. Légat (1).

Le lendemain (17 avril, samedi saint), dit Muzio dans sa relazione latina, l'évêque Dernier s'empressa de remettre au card. Légat copie du décret, accompagné de son attestation ; il déclara en outre, que chacun avait écrit une lettre personnelle au Souverain Pontife. Après assurance reçue que les cinq évêques avaient lait leur devoir, et avaient été absous des censures, ils furent admis à la profession de foi, et à prêter serment, et on institua le procès pour leur promotion aux sièges auxquels ils avaient été nommés.

Plus détaillé et plus explicite en ce qui regarde cette attestation de Dernier, est le récit qu'en fait à Consalvi le card. Gaprara (L. chiff. du 18 avril), qui probablement s'entretint seul à seul avec l'Evêque d Orléans. Voici en quels termes il le rapporte.

« Mgr Dernier, venu hier (17 avril) en qualité de témoin, en compagnie de Mgr Pancemont,pour le procès des constitutionnels, a déposé quils ont été réellement touchés de l'indulgence dont on a usé envers eux / et il a dit quils avaient promis^ les larmes aux yeux et en V embrassant, de se conduire comme il convenait à des évêques catholiques, le remerciant de s'être employé à leur récon-

(1) Les cinq évêquea étaient les susnommés : Claude François Marie Primat, évêque intrus de Cambrai et ensuite de Lyon ; Jean Claude Leblanc de Beaulieu, de Rouen ; Jean François Perrier, du Puy-de-Dôme, Claude Le Coz, de Rennes ; J. B. Saurine, dit l'évêque des Landes. Il y avait ensuite le décret, et puis le témoignage de Dernier qui disait :« Ego subsignatus Episcopus Aurelienensis. . . fidem facio me, die., currentis, singulis prœfatis nominatis resif/iscentix sit^na exhiben-. abus, et decreti conditionibus ac tenori sese conformantibus, memoratum absolutionis et dispensationis decretum tradidisse, qiiod a singulis ea qua par erat reverentia exceptum fuit, in quorum fidem praesentes mea manu subscripsi, Datum Parisiis.»

Les deux décrets, ici rapportés en partie, se trouvent en entier dans le BuUarii Romani Continuatio (Romae 1845) le second est en blanc ; dans Theiner, Pièces j'usii' ficalives, p. 157 ; et dans Boulay de la Meurthe, Docurn. Conc, V. n. 1243, où ce qui regarde les dates est très-bien éclairci.

532 CHAPITRE VlNGT-TROISlÈRiË

ciliation... Ils ont reçu de bonne grâce, et avec des signes de repentir, le décret d'absolution que je leur ai fait donner par l'entremise de Mgr Dernier... »

Il vaut maintenant la peine de rechercher et de savoir au juste comment se passa cette alFaire de la réconciliation. D'abord, le seul témoin pour enregistrer et garantir la vérité de V émotion, de Vai>eu de leur erreur^ et du repentir exprimé par les nouveaux évêques, le seul témoin, dis-je, ce fut Mgr Bernier. Pancemont n'y fut pas présent parce qu'il ne fut p;is appelé par Bernier ; c'est pourquoi il protesta, dans le procès d'information qui fut fait plus tard, qu'il ne pouvait attester leur repentir, n'ayant pas assisté à leur abjuration (1).

Le décret d'absolution des censures fut présenté le 17 avril par Bernier, chez Portalis et en sa présence, à chacun des cinq constitutionnels de la manière convenue, un exemplaire particulier pour chacun. Gomment il fut accueilli par eux, nous l'apprenons de Le Coz, qui était du nombre. Nous citons textuellement ses paroles :

« On nous propose une absolution, nous la rejetons tous. Je dis à M. Portalis, quon me couperait plutôt les deux bras que de me la faire signer. On nous assure que c'est une puie formalité ; que nous pouvons, si nous le voulons, jeter au feu ce papier | ce que l'un de nous exécute. Je fais retirer du feu le papier en disant : Si j'abhorre la formule, je respecte la main qui l'a signée. Par ce seul motif, je m'abstiens de la livrer aux flammes. »

Il faut noter que cette formule n'était pas l'abjuration : c'était

la formule d'absolution contenant implicitement l'abjuration.

Pour l'abjuration formelle on ne demandait que le consente-

[\j « Tune vero apparuit,Vonetenseni episcopum [Pancernonl) minime appellatum ab Aurelianensi (Bernier) plisse, ut verbali abjurationi seu declarationi, de qua fuse dictum est supra, prœsens esset (Mazio, Relaz, latin., cit.) ». C'est la circonstance la plus aggravante peut-être qu'il y ait contre Bernier dans cette affaire.

ment verbal, et nou la signature, comme il avait été réglé à la conférence Donc pour obtenir i!et assentiment, Bernier employa la prière et les larmes; les constitutionnels lui répondirent, qu'ils ne condamnaient pas le passé, mais qu'ils y renonçaient (1). Un vrai repentir, une sincère condamnation de la constitution civile du clergé, au dire des constitutionnels, Bernier ne l'obtint pas. Il paraît cependant qu'une sorte de compromis oral sortit de leur bouche, non du cœur ni de l'âme.

Le Goz continue en ces termes qu'on peut maintenant comprendre :

« La formule (absolution) qui m'était destinée disparut. Je présume que M. Bernier la reprit ; du moins on x\e put la retrouver sur le Bureau de M. Portalis. Je témoignai à MM. Portalis et Bernier ma crainte qu'on ne consignât cette infame pièce sur les registres du Légat. L'un me donna sa parole de conseiller d'Etat, l'autre sa parole d'évêque qu'il n'en serait rien, et que cette pièce allait tomber dans un profond oubli. A cette condition seule, je consentis à ne pas porter mes plaintes plus loin, et h ne pas pro-

(1) Voici comment Le Goz l'atteste dans une lettre à Portalis (24 janvier 1803 ; 4 pluviôse an XI) : « Lorsque les larmes de M. Bernier parurent effacer l'indécence de sa proposition, daignez vous rappeler l'homme (Le Goz) qui lui sauta au cou et qui, attendri lui-même, mêla ses jileurs aux siens. On lui dit alors : Condamnezvous l'ancien Concordat contre lequel jadis le clergé, les universités, les parlements s'élevèrent avec tant de force ? — Il (Le Goz) répondit : Non, mais nous y renonçons (Roussel, Un, évêque assermeuté, p. 463). » Si la proposition d'abjuration faite à Le Goz, dans les termes cités, tels que lui les rappelle à Portalis, était littéralement vraie et dans le sens exclusif, chacun voit la très-grave responsabilité que Bernier aurait encourue, en attestant par serment, qu'il avait accompli tout ce qui avait été convenu avec le card. Gaprara et ses théologiens. Mais avant de juger un fait historique, il convient de tenir compte de toutes les circonstances, qui concoururent à l'acte gravement compromettant pour ce Bernier qui, si on doit déplorer en lui quelque faiblesse, a acquis incontestablement devant la postérité un vrai mérite dans l'œuvre de la réconciliation religieuse du peuple français.

tester contre ce procédé honteux et profanateur des choses saintes (1). c

En comparant attentivement les divers témoignages apportés de part et d'autre sur cette grave affaire, il nous semble pouvoir conclure : 1° qu'aucun constitutionnel n'a /lié explicitement d'avo'iv souscrit matériellement la formule d'absolution des censures, encourues pour avoir adhéré à la constitution civile du clergé et occupé les sièges épiscopaux sans institution canonique du Saint- Siège : cela paraît certain. Il en résulte aussi, du moins on en conclut 2° que les constitutionnels eux-mêmes n'ont pas nié explicitement d'avoir de f'iVe ç'o/x fait à Mgr Dernier abjuration des erreurs, que celui-ci leur demanda de çiçe voix^ selon ce qui avait été réglé. Ce qu'ils ont crié bien haut, imprimé et publié, c'est que 3° dans Vabjuration qu'ils firent çerbalement, et dans l'absolution qu'ils acceptèrent par écrit^Ws n'eurent pas la volonté et, par conséquent, les dispositions intérieures requises pour une absolution valide.

L'accomplissement donc des conditions convenues d'abord dans la conférence et exécutées ensuite par Bernier, pour cor)férer aux constitutionnels nommés l'institution canonique, tut seulement matériel, mais il eut lieu. Ainsi expliquet-on comment, ayant en main cette attestation matérielle, le nouvel évéque Bernier put, du moins crut pouvoir certifier à Caprara qu'il avait rempli l'engagement par lui contracté devant le card. Légat ; et comment, faute de dispositions intérieures, les constitutionnels purent proclamer partout qu'ils n'avaient fait aucune rétractation. Pour ces divers motifs, nous croyons être en droit de conclure

(1) Ouv. cit., p. 432. — A ce récit de Le Coz correspond ce qu'assure Lacombe dans sa Lettre... au prêtre Binot (4 juin 1802): « vous direz arec moi que M. le Légat, au mépris des régies usitées dans l'administration du sacrement de pénitence, au mépris de ces paroles célèbres d'une infinité de Papes : nlsi vere contritia et eoafessis, a donné une absolution qui n'était ni voulue ni demandée. . . »

LA nécONCILIATION DES ÉVÈQUES CONSTITUTIONNELS 535

que le jugement par lequel plusieurs écrivains affirment que Bernier trompa le (Cardinal, n'est pas tout à fait exact (1).

Et maintenant tout était prêt pour la promulgation solennelle (le cet acte par lequel l'ancienne religion allait reparaître sous la pleine lumière du soleil, à la vue de l'Europe étonnée, au milieu de cette nation qui, durant tant de siècles, en vertu d'une vocation d'en haut, fut proclamée V héroïne des gestes de Dieu !

(1) On lit dans la vie de M.Emery, que Gaprara fut « malheureusement trompé, comme on sait, par la politique atlucieuse de l'abbé Bernier.» Et en note : « Bernier, disait encore l'abbé de Sure (secrétaire français donné au card. Légat), trompait tout à la fois et le Légat et le curé de Saint-Sulpice (Pancemont) ; car ce n'était que sur sa parole que celui-ci, absent de la conférence, avait confirmé par sa signature le rapport présenté au légat (TI, 66, 67). » Bernier avait reçu de vive voix la rétractation, et par écrit l'abîolution de ces évoques : était-il obligé de juger et de rapporter les dispositions intérieures, aven lesquelles les dits évèquea avaient accompli cet acte .'

Nous réservons pour l'Appendice des documents le jugement que le card. Gonsalvi dans une longue dépêche aux Nonces, du 8 mai 1802, porte sur ce point assez délicat. Voir aux Pièces justificative».

Publication solennelle du Concordat à Paris le jour de Pâques.

(18 avril 1802)

SOMMAIRE

I. Le Premier Consul choisit le jour de Pâques, pour annoncer à la France et à l'Europe la paix religieuse et la paix politique. Fête religieuse à Notre-Dame, en présence des consuls, de tous les corps d'Etal et du Corps diplomatique.

II. Toute l'Europe applaudit à l'œuvre pacificatrice du Premier Consul : le Concordat est la meilleure de ses gloires. Tentative d'une conspiration militaire contre Bonaparte, dans le but de le faire disparaître, lui et le Concordat religieux.

Epilogue de ce volume : parallèle historique de la France de la première république en 1802 et de la France de la troisième république en 1902. Napoléon Bonaparte et Waldeck-Ronsseau.

Le 18 avril 1802, jour où l'église célébrait la fêle de Pâques ou de la Résurrection du Seigneur, les tièdes rayons d'un splendide soleil de printemps éclairèrent un spectacle bien rare. Ce jour vit, pour la première fois, après neuf années de nuit obscure et orageuse, l'horizon français s'éclaircir et briller d'une lumière nouvelle, et toute la population de la capitale de la France, couvrant les rues et les places en habits de fêtes, tressaillir d'une joie

inaccoutumée. Le Premier Consul Bonaparte, dans la fierté de sa gloire naissante, savait se montrer grand même dans les petites choses : pour marquer le retour de l'antique religion et en célébrer le relèvement, en même temps que la paix qu'il venait de donner à la France et à l'Europe, il choisit le jour de Pâques. Ce symbole de paix universelle inaugurée avec une ère nouvelle, il y avait dix-huit siècles, par la résurrection du Fils de Dieu, traduisait, par une allusion aussi gracieuse que profonde, la pensée de son âme.

La veille de ce jour solennel, il dicta une proclamation au peuple français pour annoncer le lait de la réconciliation nationale au moyen de l'antique religion rétablie publiquement : il blâmait les erreurs passées et intimât à tous de renoncer aux haines et à la discorde, et de concourir unanimement au maintien de l'ordre et à la prospérité croissante de la patrie (1). 11 concluait par ces paroles :

« Français, soyons tous unis pour le bonheur de la patrie et pour le bonheur de l'humanité ; que cette religion qui a civilisé l'Europe, soit encore le lien qui en rapproche les habitants, et

(1) Il faut noter que, depuis la publication des articles organiques, soit Napoléon I, consul et empereur, soit ceux qui lui ont succédé dans le g-ouvernement de la France, n'ont plus jamais, ou bien peu s'en faut, publié un acte quelconque relatif à l'Eglise, où ne se fasse voir, d'une manière déguisée ou manifeste, cet esprit laïque qui, dans ce gouvernement, veut dominer sur le sacré comme sur le profane. Dans cette proclamation, méditée et réfléchie, on reproche aux citoyens français, c'est-à-diie à ceux qui ont défendu avec les armes leur religion et leurs siens, d'avoir été « lesinstruments d'une haine étrangère » [neL dit-onpas également tn 1902 ? // serait cependant curieux d'examiner d quel point les Vendéens et les Bretons ont contribué au Concordat ? N'a-t-on pas le droit de sauvegarder ce qu'on 2 df plus cher et de plus s icré ?) Aux ministres d'une religion de paix il est recomaaandé que « l'oubli le plus profond couvre vos dissensions, vos malheurs et vos 'autes » [Si ce mot sévère ne désigne les constitutionnels et les fureurs schismatiques, ''œil de Bonaparte ne pouvait discerner d'autrfs fautes ; mais Dieu pouvait découvrir bien des restes de Gallicanisme),

538 CHAPITRIi VlNGT-QUATnil'îME

que les vertus qu'elle exige soient toujours associées aux lumières qui nous éclairent (1). »

Le lendeîîiain, 18 avril, la loi du 18 germinal, c.-à-d. le Concordat entre le Saint Siège et la république française, fut solenneilement promulguée dans les termes suivants :

Paris, 28 germinal an X (18 avril 1802). Au nom du peuple français.

Bonaparte, Premier Consul, proclame loi de la République le décret suif^ant rendu par le Corps législatif le 18 germinal an X, conformément à la proposition faite par le gouvernement, le 15 du dit mois, communiquée au Tribunat le même jour.

Décret.

La convention passée à Paris, le 26 messidor an IX, (15 juillet 1801), entre le Pape et le gouvernement français, et dont les ratifications ont été éc/tangées à Paris, le 23 fructidor an IX (10 septembre 1801), ensemble les articles organiques de la dite convention, les articles organiques des cultes protestants, dont la teneur suit, seront promulgués et exécutés comme des lois de la République.

Le matin même, à huit heures, un cortège, moitié civil, moitié militaire, parcourait bruyamment les rues de la capitale. Il avait à sa tête M. Real, préfet de police, accompagné des douze maires et de leurs adjoints, des commissaires de police, des juges de paix, des officiers de l'Etat major et de ceux de la gendarmerie

(1) Correspondance de Napoléon l'', VU,», n. 60Ì2. Dans le Moniteur du 20 germinal (18 avril), on lisait à la fin : « Bonaparte ordonne que la proclamation ci-dessus sera insérée au Bulletin des lois, publiée, imprimée et affichée dans tous les départements de la République. Donné à Paris, au palais du gouvernement, le 27 germinal an X de la République française ».

de la Seine. Plusieurs détachements de cavalerie avec leurs corps de trompettes escortaient le fonctionnaire chargé par les consuls de donner connaissance au public de la proclamation et des articles de la loi relative au Concordat (d'Haussonville).

Mais la grande fête (ou le clou de la fête dirait- on) qui attira à son tour la curiosité de la foule parisienne et son enthousiasme, eut son centre dans l'Eglise Notre-Dame. A midi, le canon annonça l'apparition des Consuls, précédés des ministres du Corps diplomatique et des grands officiers de la Cour, vêtus selon leur rang avec le plus grand luxe, et escortés d'un brillant et nombreux cortège de militaires de toutes les armes. Les voitures du troisième et du second Consul étaient tirées par six chevaux ; la dernière, h huit chevaux et précédée de six superbes coursiers de parade, guidés à la main par autant de mameluks, portait le premier Consul, vêtu en bourgeois : habit de velours écarlate avec palmes d'or, bas de soie blanche, chaussures a boucles et bossettes d'or, chapeau français à panache tricolore, cimeterre égyptien pendant d'un baudrier très riche fixé à la ceinture.

Le peuple immense qui remplissait les voies et se pressait aux fenêtres, jetait ses joyeuses acclamations, et témoignait, par son attitude et ses cris, d'une allégresse sincère et universelle, d'autant moins bruyante qu'elle était plus vive, plus intime et plus chrétienne (1).

Le Clergé, ayant à sa tête le nouvel archevêque (le vénérable Mgr de Belloy, presque centenaire), accueillit les Consuls à l'entrée de la nef de l'église métropolitaine, et les accompagna jus-

(1) « Aucun accident ne troubla la joie publique. Elle était telle, cette joie, qu'elle pouvait convenir à la circonstance : plutôt grave et profonde que vive et bruyante. » Lettres de Marescarchi à Scarabelli, Paris, 19 avril 1802 (Gantu, Corrispondenze di diplomatici e della reptibllca e del regno d'Italia, p. 37). Marescalchi était ministre des relations extérieures de la Cisalpine, et demeurait à Paris près du souverain efifectif de cette république ; Scarabelli était ministre résident à Parme.

qu'à un baldaquin près de l'autel, où ils prirent place. Le cardinal Légat célébra la Messe ; à l'Evangile, les évêques prêtèrent serment au Premier Consul (1), et Monseigneur de Boisgelin célébra, en un long discours du haut de la chaire, la réconciliation civique et la paix du monde consacrée par la paix religieuse. A l'élévation, quatre lignes de soldats rangés le long de la Basilique, saluèrent militairement l'Hostie sainte au milieu du roulement des tambours et du son des trompettes. En dernier lieu^ le grandiose Te Deum de Paesiello exécuté par des chœurs nombreux à plein orchestre conduit par Méhul et Cherubini, remplit les nefs de réjouissante harmonie, faisant pénétrer dans ces poitrines accoutumées au fracas des batailles les ondes sonores d'une mélodie pleine de religion.

Après cette cérémonie qui dura trois heures, le cortège sortit et défila dans l'ordre inverse de l'entrée; dans les rues retentirent les mêmes acclamations solennelles et graves de tout un peuple qui se sentait encore chrétien. Le soir, tout Paris s'illumina de feux de joie, au palais des Tuileries il y eut grande réception, et

(2) Vingt-sept évêques, présents à la cérémonie, prêtèrent serment. Selon le cérémonial établi, chacun se présenta devant le Premier Consul, et agenouillé, la main droite étendue sur l'Evangile, récitait la formule suivante :

« Je jure et promets à Dieu, sur les saints évangiles, de garder obéissance et fidélité au gouvernement établi par la constitution de la République française. Je promets aussi de n'avoir aucune intelligence, de n'assister à aucun conseil, de n'entretenir aucune ligue, soit au dedans, soit au dehors, qui soit contraire à la tranquillité publique; et si, dans mon diocèse ou ailleurs, j'apprends qu'il se trame quelque chose au préjudice de l'Etat, je le ferai savoir au gouvernement. »

Cette formule fut abrégée dans la suite sous les gouvernements qui suivirent ; sous la troisième république, elle le fut encore, à ce point que le serment lui-même fut supprimé par décret du 26 novembre 1876. Sous ce rapport la troisième République se défie moins de ses évoques que ne le faisait le Premier Consul de la jiremière, et même que les souverains qui le suivirent [Pourle reste., rien de changé\)

liez Talleyraïul, ministre des .ifFaires étrangères, grand dîner iplomatique (1).

L'acte accompli par Bonaparte en ce jour mémorable^ surpasse n gloire et en mérite tout ce qu'a accompli de plus prodigieux lour son pays la main et le génie de cet homme extraordinaire. /Europe entière fut unanime à lui payer un tribut de louange et .'admiration. L'ambassadeur français écrivait d'Angleterre, que de tout ce qu'a fait la République, rien n'a produit une aussi ive et aussi générale impression que le Concordat et les lois oraniques. Tous les partis, toutes les classes de la société anglaise 'accordent à regfarder cette restauration de la relisfion et de la

(1) Le card. Légat fut invité à dîner chez le Premier Consul qui s'entretînt avec li. Il fut d'une grande affabilité et courtoisie, comnie il en avait coutume quand était venu à bout d'une affaire qu'il avait beaucoup à cœur, et le rusé compère it presque caressant pour le bon vieux Caprara. Celui-ci écrivait à Rome !24 avril 1802 :

« Il m'a dit à la fin : vous avez Vu avec quelle solemnité a été faite la publication Il Concordat et le rétablissement de la religion, soit à l'église Notre-Dame, soit ors de l'église. Il aurait été impossible de faire rien de plus pour qualifier une îligion de dominante, hormis de lui donner ce nom. Il m'a semblé, ajoute aussi:òt aprara, qu'en s'entretenant longuement avec moi, le premier Consul a voulu comtnser à force de bontés les coups si cruels que j'ai eu à supporter ces jours passés, n

Il ne se contenta pas de paroles, mais, généreux comme il était, il commanda u'on donnât à la Légation, pour les fatigues endurées durant cette affaire, la jmmc de 30 mille francs ; à l'abbé Bernicr, alors évêque, autres 30 mille ; à Panîmont, évêque de Vannes, 50 mille ; à chaque archevêque, comme avance pour les épenses d'installation, 15 mille ; à chaque évêque, 10 mille.

Il envoyait le décret suivant au ministre du trésor Barbé-Marbois : « Je vous rie, citoyen minitsre, de me faire choisir neuf pierres parmi les diamants qui sont u trésor, propres à enchâsser les anneaux pour archevêques, et à les faire mon- ;r dans ce but. Faites en choisir une autre, de valeur et de qualité supérieure,pour i card. Légat. » Correspondance de Napoléon l"', VII, n°* 6031,6043.

tolérance comme le monument le plus beau de notre gouvernement (1). »

« Le Concordat, écrivait-on de Vienne, ce grand acte de force et de sagesse, a été considéré à la cour de Vienne non seulement comme un acte de justice et un bienfait pour le peuple français, mais encore comme un service rendu à toute l'Europe (2), »

En Prusse, où l'ancienne influence luthérienne et le règne assez récent du roi philosophe avaient substitué le naturalisme à la foi chrétienne, le nouveau pacte religieux de la France rencontra l'approbation des hommes les plus sensés et les moins corrompus (3).

Dans la suisse catholique, le Te Deum chanté dans l'église Notre-Dame, en signe de paix et du culte rétabli, fut regardé comme « le chef-d'œuvre de la politique et delà sagesse humaine.» La foi naïve de ces peuples croyait « comme un article de foi que le Premier Consul, après avoir donné la paix au monde, a touché au faite de la gloire en réconciliant la nation française avec le ciel : admiré des contemporains comme l'homme le plus grand du siècle, il sera encore vénéré comme un saint par la postérité la plus reculée (4). >

Le czar Alexandre, le jeune héros du Nord, le futur dominateur de l'aigle corse, admirait, lui aussi, comme il devait, l'œuvre pacificatrice de Bonaparte, et espérait que « le haut génie du Premier Consul corrigerait les fautes de la révolution, en accomplissant d'autres œuvres de grandeur et de justice » (5).

Au milieu de cette allégresse unanime du peuple français renou* vêlé et de l'admiration de l'Europe chrétienne, on ne peut dire

(1) Goulaincourt à Talleyrand, 4 mai lâ02 (Dociim Concord , V, 575-76).

(2) Bâcher à Talleyrand, 26 avril 1802 Ibid., 575),

(3) Bignon à Talleyrand, 20 avril 1802 (Ibid., 574).

(4) Ghampagny à Talleyrand, 19 mai 1802 {Docum Concord., V. 573).

(5) Otto à Talleyrand, 12 avril 1802 (Ibid., 571).

PUBLICATION SOLENNELLE t)U CONCORDAT A PABIS 543

lie le Piipe et que Rome aient gardé le silence et n'aient pas onné publiquement des témoignages de joie. On s'en réjouit, lais la joie ne fut pas complète : nous verrons plus loin pour- [uoi.

Cependant du milieu de ce concert universel, où se mêlaient es voies et les âmes de tout un peuple, une note discordante lartit d'un groupe de militaires, en qui l'esprit maçonnique, qui vait pénétré tout l'élément jacobin et ses œuvres, persistait en- ;ore sous les insignes républicaines.

Il est reconnu généralement par tous, que le plus grand et le »lus dangereux obstacle que rencontra Bonaparte dans le rétadissement du culte, lui vint des généraux de l'armée républicaine, Ht la raison en est bien simple : Habitués au libertinage, à la apine, et ne reconnaissant d'autre force que celle de l'épée et ucun frein en dehors du commandement militaire, ils désap- )rouvaient le retour à une religion qui condamnait leur passé, :t ces mêmes excès dans l'avenir. Il faut ajouter également, que ;es mécontents et ces promoteurs de conspirations appartenaient u parti politique, sénatorial, lettré, tous plus ou moins de coueur jacobine. Ils voyaient très-bien, que la religion rétablie allait ervir à Bonaparte comme d'appui et de support à l'établissenent d'un ordre de choses autre que la République.

C'est pourquoi on trama une vraie conspiration pour enlever 6 Premier Consul, et lui ôter d'un coup, sinon la vie, du moins es moyens de réaliser ses projets destructeurs de la liberté répu- )licaine. Plusieurs généraux et sénateurs se groupèrent autour le Beriiadolte (cousin de Joseph Bonaparte), pour s'entendra ivec lui sur les moyens de lui barrer les voies aux usurpations à ren'w. Il proposa divers projets, fondés sur quelque mesure légisative ; cependant, les sénateurs n'osant pas se compromettre, 3n ne fit rien (1),

(1) De Staël, Dix ans d'exil, ch. IX ; FrédéKic Masson, Napoléon et sa famille,

Plusieurs chefs militaires s'entendirent alors entr'eux. C'étaient Moreau, Delmas, Monnier. Lecourbe, Donnadieu, Siméon et d'autres : le Premier Consul, le nouveau tyran féroce, le restaurateur du règne des prêtres, devait être renversé, pris et foulé aux pieds par les chevaux (1 ). Mais le Premier Consul, ou la police, eut vent du projet: c'est pourquoi, le jour de Pâques, tant, de force armée fut disposée lé long des rues et dans l'intérieur de l'Eglise.

La conspiration, éventée même avant que de naître, échoua comme un coup de folie et de fureur qu'elle était. Les mécontentements et les lazzi soldatesques ne cessèrent pas pour cela. Le général Moreau^ durant la célébration de la messe, affecta de se promener devant les Tuileries et se vanta de son absence ; les autres qui y assistaient firent du vacarme dans le chœur même de l'Eglise ; il y en eut un qui reprocha à Bonaparte d'avoir par cette capucinade rendu inutile le sang d'un million de victimes, tuées pour la liberté (2).

II, 112. Cet auteur fait de Joseph Bonaparte un complice de la conjuration de Bernadette ; mais, selon sa coutume, il n'en apporte pas les preuves . La seule preuve qu'il en donne serait l'affirmation de M"" De Staël, dont Masson cite ici les paroles, Voir Lady Blenneriiasset, Madame De Staël et son temps (1900), II, 474. La conspiration est encore affirmée par Pasquier, Mémoires, I, 128, où il dit que Donnadieu, «qui n'avait alors qu'un grade inférieur, s'offrit pour porter le coup.' » MaÌ3 le général Oudinot, qui assistait à ces entretiens, en eut horreur ; il en parla à Davout, qui fit enfermer Donnadieu dans la prison du Temple, et celui-ci révéla les noms des complices. Pasquier, alors préfet de police, recueillit les détails de la bouche de Savary ministre de police, plus tard duc de Rovigo, lequel raconte les mêmes choses dans ses Mémoires, I, 428-437. La conspiration est confirmée par Guillon, Complots Militaires, p 22, et par les auteurs de Mémoires, cités plus loin, Thiébaut, Bourrienne, Thibaudeau, comte de Ségur, De Raguse..

(1) Desmaket, Quinze ans de haute police (1900) : « Le Premier Consul renversé de son cheval à la parade devait être foulé aux pieds par ce tumultueux état-major pag. 82, 389» ; Duc de'Rovigo :«A la vérité (Bernadette) s'opposait à ce qu'on lui arrachât la vie, mais il conseillait un enlèvement à force ouverte (I, 433). »

(2) « Les généraux en chef blâmaient principalement ses mesures pour le rétablissement du culte catholique... J'entendis leurs clameurs sans en désapprouver

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Mais Bonaparte n'était pas homme à avoir peur ; rmsé et énergique en même temps, il coupa de suite les fils de la conspiration, en emprisonnant les uns, en éloignant d'autres, et tenant l'œil ouvert sur les chefs. Donnadieu fut mis en prison, comme nous l'avons vu ; Monnier,qui n'avait pas laissé une bonne réputation en Italie (ainsi que du reste presque tous ses congénères jacobins), mais qui s'était signalé à la journée de Marengo, fut envoyé en exil ; son nom ne reparut plus jusqu'à la restauration, époque où le fougueux jacobin d'autrefois devint un fervent royaliste ! (1)

Quelques compagnies de soldats, qui avaient murmuré, furent envoyées aux colonies avec les olficiers qui les commandaient. Il dissimula son ressentiment à l'égard de Moreau et de Bernadotte. en leur donnant divers commandements d'armée ; mais le premier ne tarda guère à se perdre, s'étant compromis dans la terrible conjuration de Georges Gadoudal et de Pichegru ; le second, plus dissimulé, échappa : tous deux se trouvèrent dans la coalition de 1813-1814 pour combattre contre la France en haine de Bonaparte : Moreau fut emporté par un boulet de canon français (27 août 1813).

S'il agit de la sorte avec des militaires, on peut penser ce qu'il aurait obtenu de quelques évèques et prêtres constitutionnels, s'il avait voulu les ramener au devoir !

assez le mauvais esprit dans Notre-Dame, lors du Te Deum. Je ne blâmai point assez, ce jour là, cette réponse de Delmas à Bonaparte : — Oui, belle capucinade en efifet ! C'est dommage qu'il n'y ait manqué qu'un million d'hommes qui se sont fait tuer pour détruire ce que vous rétablissez... ; et autres impertinences brutales, que plusieurs autres généraux firent entendre aux Tuileries. » G'" De SÉGUR, Mémoites (1894), p. 68 ; Pasquikr, vol. e 11. ce. ; B.»"» ThiÉbaut, Mémoires, (1895), 111 : cet écrivain, léger et cynique, est le seul à décrire l'acte brutal, commis par les généraux dans le chœur même de l'église : n'ayant pas de sièges ils envahirent ceux destinés au clergé qu'ils en chassèrent (p. 274). Cf. BouRRiENNE, Mémoires. V, 61, 81 ; Duc De Ragusè, Mémoires, II, 199 ; Thibal- DEAU, Méritoires sur le Consulat, p. 163 ; Meneval, Souvenirs historiques, I, 79. (1) Pasquier, Mémoires, I, 158.

RiNiERi — La Diplomatie Pontificale au XIX siècle. — Tome I. 35

Par là on peut voir les difficultés incroyables qu'eut à vaincre Bonaparte, pour rendre à la France Tusage public de l'antique religion. Il est vrai qu'il avait pour lui, on peut dire, la plus grande partie du peuple, et les généraux, sinon religieux, au moins les plus sensés de l'armée (1) ; il est vrai qu'il ne s'inspirait en tout ceci d'aucun motif strictement religieux (2), rpais bien et principalement de raison politique, voilée encore dans les profonds replis d'une ambition personnelle ([ii'il renfermait dans sa vaste intelligence (3). Ou ne peut cependant nier qu'il accomplit une œuvre plus ardue que toutes les b;itailles qu'il avait remportées jusqu'alors ; que par elle il procura à la. nation française un bienfait qui, par son importance et son utilité,^ l'em-

(t)« Il vit mieux et de plus haut que tout le tnon<]e, car son succès fut complet, et cependant il fut presque seul de son avis (Duc de Raguse, Mémoires, II, 199). »

(2) Comme pendant à tout ce que nous avons vu au chapitre; Religion du Premier Consul, on peut citer les paroles qu'il prononça avec chaleur et vivacité, à Sainte- Hélène, en juin 1816. Après avoir proclamé la vérité de l'existence de Dieu, et dit que partout les prêtres ont insinué la fraude et le tnensonge, il ajouta . « Toutefois, dès que j'ai eu le pouvoir, je me suis empressé He rétablir la religion. Je m'en servais comme de base et de racine. Elle était à mes yeux l'appui de la bonne morale, des vrais principes, des bonnes mœurs... » Quelqu'un lui ayant fait observer que peut-être il deviendrait un jour dévot^ {'Empereur répondit que non • qu'il le prononçait à regret ; car c'était sans doute une grande consolation ; que toutefois son incrédulité ne venait ni de travers, ni de libertinage d'esprit, mais seulement de la force de sa raison. Cependant, l'homme ne doit jurer de rien sur tout ce qui concerne ses derniers instints. En ce moment, sans doute, je crois bien que je mourrai sans confesseur... ». Las Cases. Mémorial de Sainte Hélène (1824), IV, 202-203. — On a dit que, pour la publication du concordat il fit ses devoirs religieux ; Il n'en fut rien. Il ne les remplit même pas lors de son sacre, au mariage religieux qui fut célébré en cette circonstance, comme nous le verrons.

(3) Il faut remarquer les passages suivants d'un libelle séditieux envoyé alors aux compagnons d'armes de ces soldats qui devaient être les exécuteurs de la conjuration : « Y a-t-il rien de plus dérisoire et de plus hypocrite que sa conduite à l'église de Notre-Dame, où il se fit accompagner par tous les généraux et par toutes les troupes de Paris, pour assister à la messe du Légat du Pape .' Intérieureremeiit, il méprise cet homme et toutes les grimaces dont il l'a ennuyé durant toutes les représentations de son spectacle mystique : mais il en avait besoin pour affirmer sa puissance. » (Desmaret dans l'ouvr. cit., p. 390, aux Archives Nationales (Paris), F; 6315),

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porte de beaucoup sur ses plus glorieuses victoires ; et que, pour la réussite de cette fin très sainte, par lui seul entrevue, lui seul, parmi tous ces jacobins en toges et en galons, y appliqua l'énergie d'une volonté indomptable et la vigueur d'une main de fer (1). Etant vrai, d'autre part, qu'il ne fut pour rien dans les horreurs et les crimes, par lesquels la révolution ensanglanta et souilla peuples, rois et prêtres, l'histoire lui reconnaît le titre incontesté de restaurateur de la religion en France !

(1) « Jamais Bonaparte n'a paru plus grand que ce jour là. C'était la plus éclatante victoire qu'il fût possible de remporter sur le génie révolutionnaire, et toutes celles qui sont venues ensuite n'ont été, je n'en excepte aucune, que la conséquence de celle-là. » (Pasquier, Méntoires, I, 160). — a Le Concordat est l'acte le plus important peut-être du gouvernement de Napoléon, » (Meneval, I. 80). Souvenirs historiques, Talleyrand lui-même dit du Concordat qu'il est c un des traits de son génie. » Mémoires du prince de Talleyrand, il, 36.

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