Tome II
L'abbé était bonteux des siennes, en réclamait à l'intendant ducal et promettait de faire gagner le perruquier : « Je tâche de lui rendre service, mais ses perruques sont fort chères, puisque MM. les Français connaissent bien qu'elles sont italiennes. » C'était hasard, d'ailleurs, si, comme en ce cas, les Français marchandaient sur leurs commandes. « Ces gens-là ont moins d'économie que nous », disait le pauvre diplomate, dont le justaucorps ne valait pas une veste, et qui se jugeait misérable à côté du dernier palefrenier Français *. En cet état on ne peut nier qu'il eût quelque mérite à détourner sur le Parmesan ce Pactole inespéré.
Rude métier que cette fonction de consul volontaire auprès d'une armée en campagne, pour un prêtre surtout ! Tantôt la pluie détrempe les chemins et gonfle les rivières : un jour Alberoni tombe à l'eau au passage d'un gué. Il y laisse sa perruque et ne garde qu'un mauvais souvenir. En hiver on campe dans de misérables cassines. Puis il y a les marches, en plein été, par un soleil brûlant : quarante milles à cheval, en une seule journée. Point de quartier : il faut que le pauvre abbé soit à bout de fatigues pour que Vendôme lui pardonne un retard ou une absence-. Encore s'en plaint-il rarement; c'est sur un ton de bonne humeur qu'il en parle. Ses lettres sont plus souvent consacrées à ses amis, dont il s'enquiert avec sollicitude, qu'à lui-même, à ses devoirs qu'à ses regrets.
L'histoire eût été depuis longtemps moins sévère si elle eût connu le secret de sa faveur à Parme, les motifs de son crédit auprès de Vendôme, les services rendus à ses concitoyens et aux Français. Sans doute « il a fait des potages », pour conquérir alors les bonnes grâces des officiers français : il en a fait toute sa vie. « Le monde ne se gouverne pas comme on croit », disait-il. 11 entendait les murmures de cette noblesse en campagne, mécontente de n'avoir pas toujours ses aises, éloignée du verger de Milan. « 11 leur prouva qu'il y avait encore en Lombardie de quoi divertir les gourmands. » Et son premier patron, le grave historien, l'évêque de San-Donnino, lui envoyait les parmesans fameux.