‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 100 sur 189 · Idem, p. 373, 18 février · texte numérisé non relu

Idem, p. 373, 18 février

Louis XIV, le 2 septembre, devint le signal et la cause d'un progrès décisif dans la fortune et le crédit d'Alberoni. Quand le vieux Roi ne fut plus là pour soutenir de Versailles le cardinal qu'il avait recommandé à son petit-fils, la cour d'Espagne ne garda plus de ménagements. « Le monsieur, écrivait l'envoyé d'Angleterre à Madrid, le 20 septembre, est ici le maître absolu. Il a un ascendant illimité sur la Reine et par là sur le Roi qui n'aime pas les affaires et se laisse mener par sa femme. Je dois ajouter que je ne vois ici aucun parti qui puisse lui résister1. » On notait bientôt, au mois d'octobre, que le Roi et la Reine s'enfermaient avec l'abbé pour lire de longues dépèches chiffrées des ambassadeurs et prendre les résolutions essentielles. Toutes les affaires d'Espagne lui étaient confiées, avec les affaires particulières de la Reine. La charge était lourde parfois, fatigues de corps et d'esprit, efforts de travail qui épuisaient sa santé, mais consolidaient sa fortune 2.

Au mois de novembre une première crise éclata : piqué au vif de se voir peu à peu remplacé, del Giudice attaqua son adversaire. Il s en alla porter plainte au Roi. Philippe V n'aimait pas les affaires, encore moins les querelles. Entre son confesseur qui appuyait le cardinal, et sa femme qui défendait Alberoni, il ne prit pas parti; la crise n'eut point de dénouement.

Le cardinal eut alors recours aux intrigues de cour pour perdre son rival. Il excita contre lui les Espagnols mécontents des réformes qu'il préparait. Il lia partie avec tous les Italiens de bas étage dont la Reine aimait à s'entourer, les comédiens gens d'intrigue avides, la nourrice de la Reine, Laura Piscatori, une vraie harpie qui prétendait installer sa famille à Madrid, et s'irritait des résistances d' Alberoni, un maître de musique Sabaldini appelé d'Italie tout exprès pour distraire Elisabeth des affaires.

Le plan était habile <'t bien dressé. Il s'agissait d'occuper la Heine à des plaisirs dont elle n'avait pas perdu le goût, cl

1. Coxe, Histoire des Bourbons d'Espagne, Irad. fr., II, p. 262.

2. Saint-Simon, Mémoires, éd. Chéruel, t. XIII, p. 6. — Saint-Aignan à Louis XIV, 14 décembre 1715. — Correspondance d'Alberoni avec le comte Rocca, janvier à

mai 1716.

de lui faire oublier la politique, pour en reprendre la direction. A mesure que grandissait le crédit de l'abbé, l'intrigue se développa. Lorsqu'au mois de janvier 1710, Philippe V lui donna un appartement tout auprès de la Reine, pour y instituer des conférences régulières avec les secrétaires des finances, de la guerre et de la marine, del Giudice mit en mouvement les Italiens, les Parmesans et surtout la nourrice. 11 s'arrangeait avec le nonce Aldovrandi pour faire refuser par la cour de Rome à l'abbé un chapeau de cardinal qui l'eût fait son égal1. Si Alberoni n'eût été alors que le confident de la Reine, sa fortune eût été menacée. Mais il était le ministre des Farnèse, le sujet du duc de Parme trop heureux d'avoir part, grâce à lui, au gouvernement d'une grande monarchie, précieuse à leurs intérêts et à leurs ambitions.

Au moment où dans cette crise va se décider la fortune du diplomate parmesan, plus que jamais se révèlent son rôle véritable et la raison secrète de sa conduite en Espagne. C'est pour les Farnèse et par les Farnèse qu'il y demeure. Oui donc, à sa place, serait auprès de Philippe l'avocat de leurs requêtes, demandes de pension et d'une riche abbaye pour le prince Antoine, d'une ambassade en Hollande pour Beretti-Landi, d'un régiment ou de faveurs pécuniaires pour des membres de leur noblesse, Garimberti, Scotti, Mulazzani? Qui surtout mieux que lui préparerait l'Espagne à former, à soutenir la grandeur du duché de Parme en Italie. « Quelle joie pour nous, écrivait le duc le 31 janvier 1716, de vous voir chargé de toutes les affaires les plus importantes de cette monarchie, et de savoir que vous donnez en échange de cette confiance aux deux souverains votre fidélité, vos efforts et votre zèle ! » « Il faut, ajoutait-il un peu plus tard, que ma nièce se souvienne de tout ce que j'ai fait pour la servir et lui donner cette couronne sans regarder aux périls extrêmes, aux dommages qui pouvaient en résulter pour mes Etats, sacrifiant à sa grandeur et à sa fortune tout, et presque notre existence même 2. »

Les caprices suggérés à cette femme encore enfant par de

1. Torcy, Négociations, I, 52-54, 1% et 373. — Saint-Simon, XIII, p. 8 à 12.

2. Le duc de Panne à Alberoni, 31 janvier 1716 (Akch. Xap., Farnesiana, t'asc. r>s .

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