Tome II
178 GOUVERNEMENT D'ELISABETH FAHNÈSE
mauvais conseillers qui exploitaient ses penchants vicieux, rencontrèrent à Parme une résistance qu'Alberoni soutenait de ses avis et de ses plaintes. Les remontrances des Farnèse encouragèrent l'abbé à faire honte à la Reine de ses faiblesses avec une familiarité et une franchise qu'elle avait toujours admises : « Allait-elle se laisser réduire à l'inaction par des intrigants qui la flattaient pour lui faire perdre sa confiance? Ou'ad viendrait-il de sa gloire et de son honneur, quand, réduite simplement au rôle de femme, elle n'aurait plus ni crédit dans le inonde, ni considération parmi ses sujets, quand elle aurait donné sa confiance à tous ces courtisans qui prétendent gouverner à sa place et la détourner des affaires1. » Alberoni réussit.
L'attaque directe contre le cardinal del Giudice se prépara au Pardo, vers le mois de juillet 1716. « Pouvons-nous, disait Alberoni à Philippe V lui-même, pour l'animer contre son premier ministre, tandis que l'Empereur se dispose à de vastes desseins, rester ainsi totalement inactifs, laisser le royaume dans la décadence, sans troupes, sans marine, sans finances, sans commerce, sans crédit, les peuples accablés de contributions, la noblesse réduite à la mendicité, au désespoir. » Quoique mécontente des refus opposés à ses caprices, la Reine sensible aux reproches de l'homme qui avait fait sa fortune, le Roi toujours disposé à s'éveiller de son inertie quand on lui parlait de sa grandeur, voulurent frapper del Giudice, par une nouvelle procédure d'Inquisition analogue à celle qui avait déterminé en 1714 sa première disgrâce. Alberoni les en détourna : « 11 ne faut pas dans ce pays superstitieux faire de ce prêtre un Saint-Pierre-Martyr, un Saint-Thomas de Cantorbéry-. » 11 suggéra, quelques jours après, un moyen plus subtil. Philippe Y adressa au cardinal un billet par son secrétaire Grimaldo pour déclarer, le 13 juillet, la charge de précepteur du prince des Asturies incompatible avec celle de Grand Inquisiteur. Immédiatement, le duc de Popoli, protecteur et ami de l'abbé fut installé auprès du prince héritier.
I. Uberonj au duc (!<• Parme. Lettres de mars à mai 1716 Arch. Nap., Farnesiana, fasc. 58). -Saint-Simon, Mémoires, Mil. p. 10, 141.
v. Lettre d'Alberoni au 'lui de Parme, du Pardo, 6 juillet 1716 (Arch. \\r.. Farnesiana, fasc. 58). — Sainl Simon, |>. lil
Del Giudice avait compris el offrit au Roi de lui-même sa démission de Grand Inquisiteur, aussitôt acceptée. On le remplaça par un de ses rivaux, Molincz, qui, depuis longtemps, était à Rome chargé des affaires d'Espagne.
Celte nouvelle révolution de palais, habilement conduite, inspirait, après le succès, à Alberoni des réflexions qu'il confia à son ami Rocca, el qui l'expliquent. « 11 est très vrai, comme vous le dites, qu'on n'a pas pensé à donner à cetle reine l'éducation nécessaire. Si sa nature n'y avait pas suppléé, que de malheurs ! La vie sédentaire qu'elle a dû mener la première année a permis le noviciat auquel elle s'est prêtée, et qui a tout sauvé. Prions Dieu qu'elle persévère ! Il ne suffit pas de bien commencer, si l'on finit mal. Que Dieu écarte les mauvais instruments, soutienne d'une protection particulière les bien-intentionnés, ou l'on verrait détruire jusqu'en ses fondements cette œuvre réussie en si peu de temps et presque jusqu'à la perfection. Quant au Roi, c'est un bon cœur prêt à vivre bien avec tous : je n'ai qu'à le seconder, à le guérir de ces pointilleries qui jusqu'ici lui ont fait tant d'ennemis. Ce sont là des choses à ne pas confier même à mon père, s'il vivait1. » Désormais, comme le disait Torcy,la Reine régnait en plein et en assurance : Alberoni se sentit plus puissant que jamais. L'une était le Roi, l'autre, sans cesser d'être l'envoyé du duc de Parme, disposait de l'Espagne comme Majarin avait disposé de la France. Par ce qu'il a fait, depuis le jour où son crédit s'est peu à peu substitué à l'autorité de Mme des Ursins ou de del Giudice, on peut déjà juger son œuvre. Car impatient d'employer l'Espagne et les Rourbons au service de ses maîtres et de l'Italie, il n'a pas perdu un instant, dès qu'il s'est emparé du pouvoir, pour forger les instruments nécessaires à l'exécution de ses desseins.
« Dans quelle confusion, écrit-il, j'ai trouvé cette cour ! C'est à faire horreur. Dans quel désordre j'ai vu cette monarchie-! » Son premier objet ne fut pas, comme on l'a cru, une politique d'action et d'aventure, mais un effort très sérieux pour introduire l'ordre, la clarté dans les finances espagnoles. Ce fut par la