Lettre d'Alberoni à Rocca, 9 mais 1716, p
maison du Roi, où il voyait toutes choses de plus près qu'il commença. Pour supprimer des offices inutiles, pour éviter le gaspillage, il voulut savoir comment s'administrait la maison des Farnèse, et le savoir par le détail : qui faisait la dépense des meubles, qui tenait les écritures, quels étaient les agents responsables et leur nombre? Intimement lié avec le ministre des finances du duc de Parme, le comte Rocca, il obtint toutes les précisions nécessaires et se mit à l'étude1.
Il s'attaqua d'abord à la maison militaire de Philippe V : sur quatre compagnies de gardes du corps, il proposa la suppression de deux ; et sur dix bataillons de gardes, il demanda le retour à deux. L'économie portait surtout sur l'état-major, 100.000 francs pour le moins. Ouoiqu'Alberoni eût pris soin de faire rédiger par le roi l'arrêt de réforme, écrit de la main même du souverain, ce fut, en janvier 1716, quand l'édit parut, un grand scandale à la cour. Son ami, le duc de Popoli, déclara qu'il ne répondait plus de la personne des souverains. « Je saurai bien me garder moi-même ». répliqua Philippe V. Le duc d'Havre, colonel des gardes wallonnes, les officiers de ces gardes, le ministre de la guerre Redmar protestèrent avec la dernière énergie contre l'ordre royal. L'ambassadeur de France, le jeune duc de Saint-Aignan, qui s'imaginait gouverner l'Espagne, au nom du duc d'Orléans comme au temps de Louis XIV, ne craignit pas de réclamer de Philippe V la suspension de ses arrêts. Et secrètement, il se mit à intriguer avec les courtisans menacés, surtout avec leurs femmes. 11 fallut un coup d'autorité pour contenir ces intrigues et cette révolte de cour. Le duc d'Havre perdit sa charge qu'il occupait depuis six ans, donnée au prince de Robeck; il fut exilé. La démission du lieutenantcolonel, marquis de la N'en;, de la famille de Chimay, fut acceptée. Un capitaine Hersent, qui avait réclamé au nom de ses camarades, fut enfermé à Ségovie. La duchesse d'Havre, nièce de Mme des Lrsins, dame du Palais de la Reine, suivit son mari dans la disgrâce. Le due de Saint-Aignan, enfin, fut invité brutalement à ne poinl se mêler des affaires de l'Espagne.
I. Lettres d'Alberoni à Rocca, 20 el 27 janvier !7lt'.. 20 février, '-'7 avril 1716, p, 136, 138, IH). 154.
L'OEUVRE D'ALBERONl EN ESPAGNE 181
Le comte-abbé, comme on le nommait par dérision et par allusion au gouvernement absolu d'Olivarès, avait appris dans cette lutte les difficultés des réformes qu'il méditait . En vain, se préparait-il à soumettre à Pévêque do Cadix, président de l'Azienda ou ministère des finances, un plan de réorganisation du trésor et de la comptabilité dressé sur le modèle de l'administration Farnèse. En vain prétendait-il que <■< par des économies et avec de l'ordre, un royaume, sans dette parce que sans crédit, pouvait très vite en finir avec un déficit de quelques millions ». Quand il voulut toucher à la maison civile de Philippe V, il se heurta à un vieux serviteur que le souverain avait amené de France, le sieur Hersant, et n'en triompha point.
Les courtisans, les fonctionnaires menacés paraient par l'intrigue et la calomnie les coups qu'il leur assénait. Ils colportèrent le bruit qu'il se vendait à l'Angleterre, et trafiquait des charges en Espagne. Puis ce furent des insinuations plus perfides encore sur l'état de santé de ces pauvres orphelins, enfants de Marie-Louise de Savoie, que l'abbé, pour faire sa cour à la seconde femme, eût, disait-on, laissé et vu dépérir à dessein. « Vraiment, je me demande, écrivait Alberoni, si je pourrai établir ici un système d'ordre et de gouvernement. Tous s'y opposent, et quand bien même il s'établirait, je me demande s'ils ne le détruiront pas, en l'exécutant mal. Car il faudrait trouver des gens pour le bien faire, trois hommes par exemple de votre confrérie capables de débrouill&r ce chaos. L'idée de réformer le monde est d'un fou. L'homme habile est celui qui le laisse tel qu'il l'a trouvé. Enfin, j'obéirai aux instances répétées des souverains1. » Et en effet, il s'attaqua, au courant de l'année et malgré les résistances, à l'entreprise la plus difficile, la réforme de ces Conseils dont les grands d'Espagne vivaient depuis trois siècles, dont la monarchie avait failli mourir.
Deux hommes d'Etat espagnols de ce temps, Monteleone et Cellamare, échangeant leurs réflexions sur la nouvelle forme que le Régent avait cru devoir donner alors à l'administration française, s'étonnaient de voir s'établir en France ce que la