‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 112 sur 189 · LE CONFLIT DE LA FRANCE ET DE L'ESPAGNE ALBERONI ET LE DUC D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

LE CONFLIT DE LA FRANCE ET DE L'ESPAGNE ALBERONI ET LE DUC D'ORLÉANS

Quel emploi Alberoni se disposait-il, au début de l'année 1717, à faire en Europe du pouvoir que le roi et la reine d'Espagne venaient de lui donner, quel usage devait-il leur conseiller des ressources que son dévouement leur procurait ? Faute d'avoir connu par ses propres commentaires ses desseins, on les a jugés le plus souvent sur les apparences et d'après les commentaires de ses adversaires.

Le maître que l'abbé servait en Espagne, Philippe V, n'avait jamais pris son parti des traités d'Utrecht, parce qu'ils lui avaient été imposés de Londres et de Versailles, et surtout dans l'intérêt de la France épuisée par la guerre. Le Roi, à qui les Espagnols avaient offert un trône et qui l'avait conservé, se considérait comme un vaincu, victime des Autrichiens, de l'Angleterre. Il aurait plutôt dû se souvenir des malheurs plus grands qui l'avaient frappé au cours de la guerre précédente et tout préférer au risque de les voir revenir. N'était-il pas plus humilié lorsqu'il voyait son rival l'Archiduc "occuper l'Italie, la Flandre, régner à Madrid, quand il était réduit à fuir (levant lui, abandonné <le tous, même un instant de son grand-père? Si la paix lui avait coûté l'Italie, GibraltaiyM inorque et 1rs Pays-Bas, il conservait du moins avec la royauté son royaume presque tout entier. Pour un petit-fils de France qui n'étail pas destiné à régner, c'étail encore un sort enviable : « La paix serait glorieuse, lui avail écrit son grand-père le 26 avril 171 1, si je vous conservais

ALBEHoXl ET LE DUC D'ORLEANS 107

l'Espagne et les Indes. Les temps ne sont pas bien éloignés où l'espérance d'obtenir de pareilles conditions semblait téméraire '. »

Mais à cette paix, Philippe V, entêté de ses droits, trouvait d'autres défauts plus graves encore. Si elle ne lui avait donné qu'une partie de l'Empire espagnol, elle lui avait fait perdre, par les Renonciations, la France où la mort de ses frères, puis de son aïeul, la santé fragile de Louis XV lui avaient brusquement fait entrevoir un avenir inespéré. Devenu en 1715 l'héritier le plus direct des deux plus vieilles monarchies du monde, il s'irritait que l'Europe se fût permis en 1713 de limiter ses prétentions légitimes. « Il avait, disait-il encore à Louis XIV qui s'efforçait de le raisonner, l'honneur des rois à venger. » La faveur qu'il avait longtemps conservée au cardinal del Giudice, rival d'Alberoni, venait des efforts que celui-ci avait promis de faire pour recruter en France un parti capable de lui procurer la Régence et même, le cas échéant, la couronne. A toutes les avances du duc d'Orléans, préoccupé de se faire pardonner à Madrid sa fortune, Philippe avait répondu, depuis 1715, ainsi que ses ministres, par une attitude mécontente et hostile2.

Ces dispositions du roi d'Espagne sans doute ne s'étaient pas traduites par des actes. Paresseux, indolent, enfermé dans la dévotion et les plaisirs du mariage, Philippe V n'avait pas les ressources pour jouer le rôle que ses prétentions semblaient dessiner. L'ambition d'une grande œuvre n'était pas ce qui le déterminait à disputer l'Italie à l'Empereur, la France au Régent, mais un sentiment plus étroit et plus fort, une sorte d'instinct aveugle et irréfléchi des droits de sa naissance et de sa royauté. 11 avait tenté des démarches auprès de Louis XIV pour revenir en France ; il avait parlé à la mort du Grand Roi de mobiliser ses troupes et d'en appeler aux Français contre le duc d'Orléans, mais il s'était jusqu'ici toujours incliné devant le fait accompli et les conseils de patience que lui donnait son ambassadeur à Paris, le prince de Cellamare. Mécontent en somme de la paix, Philippe V ne savait pas se déterminer à la guerre.

1. De Courcy, La coalition de 1101 contre la France, II, 380 à 393.

2. Voir notre premier volume, Le Secret du Régent : la Succession de France:

Ses ministres et sa femme, à qui de plus en plus il laissait le gouvernement, pouvaient du moins trouver dans ses regrets et ses aspirations, dans les circonstances aussi, l'occasion d'agir et le moyen de lui plaire.

L'occasion, c'était l'état incertain de l'Europe, la guerre en principe toujours ouverte entre l'Espagne et l'Autriche. Malgré les efforts des médiateurs anglais et la bonne volonté de Louis XIV, la paix d'Utrecht et de Rastadt était demeurée incomplète : aussi entêté de ses droits que son rival et résolu comme lui à ne pas accepter la leçon des événements, l'empereur Charles VI s'était refusé, malgré la cession d'une belle part de l'héritage, à consentir à Philippe V, par un traité formel, l'abandon de la monarchie espagnole. La succession d'Espagne ne lui paraissait pas réglée par une usurpation à laquelle il n'avait pas souscrit. Entouré d'un Conseil d'Italiens et d'Espagnols, le Napolitain Stella, Réalp, un Catalan, le baron d'Althan, mari d'une Catalane, qui flattaient son entêtement, l'empereur Charles VI méditait une revanche dans la Méditerranée, en Sicile, dans les Baléares et plus loin.

Au mois de juin 1716, comme pour la préparer, l'Autriche renouvelait avec les whigs anglais, ministres de Georges Ier et ennemis de la paix d'Utrecht cette œuvre des torys, la grande alliance conclue contre les Bourbons. Il s'efforçait avec eux d'y entraîner encore les Hollandais. Grande déception que ce traité pour Elisabeth Farnèse et Alberoni qui depuis six mois s'efforçaient par des échanges d'amitiés et de services d'éloigner de la cour de Vienne les puissances maritimes! Si, pour les deux rivaux qui s'étaient combattus treize ans, pour le roi d'Espagne et l'archiduc Charles, les traités de 1713 n'étaient ainsi (prune trêve subie à regret, l'éventualité d'une nouvelle guerre pouvait servir [es intérêts et le crédit des Italiens, plus nombreux et plus influents encore à Madrid dans le Conseil de Philippe V qu'à Vienne auprès de l'Empereur.

Au fond, des griefs que le roi d'Espagne H sa femme avaient contre les traités d'Utrecht, des motifs qui les poussaient à souhaiter une guerre européenne, le plus fort, leur dépit des Renonciations, n'était pas ce qui importait le plus à leurs

serviteurs italiens. Les Giudice, les Cellamare, les Popoli, les Grimaldo regrettaient surtout la perte de ces provinces italiennes, Naples, Milan, la Sicile, que l'Espagne avait si longtemps gouvernées par eux et pour eux. S'ils flattaient les ambitions de Philippe V à la Succession de France, c ils n'y manquaient point, c'était dans l'espérance de provoquer une crise européenne, favorable à leur propre revanche. Tant que del Giudice parut diriger la politique espagnole, jusqu'au mois d'août 1716, les conseils violents l'emportèrent, h Madrid comme à Vienne, sur l'intérêt véritable qu'auraient eu l'Espagne et l'Empire, et leurs souverains même, à conserver la paix.

Ce fut dans ces conditions qu'Alberoni fut appelé à décider du sort de la monarchie espagnole. Nul doute qu'il eût, comme tous ses compatriotes, déploré la cession de la péninsule italienne aux Autrichiens, les traités d'Utrecht et de Rastadt, mais pour d'autres motifs que les regrets intéressés du cardinal del Giudice et de ses amis. L'abbé considérait l'Italie comme une victime de la diplomatie européenne: « Nostra Italia », ce mot revient sans cesse dans ses lettres à ses amis de Parme1. Quelle valeur pouvaient avoir ces arrangements, ces remaniements de territoires et de souverainetés, inventés pour terminer la querelle de Philippe V et de Charles VI, incapables de les satisfaire, « simples palliatifs sans effet durable- » ! « Toutes ces nouvelles principautés, disait-il, ne prendront racine qu'arrosées de sang et de carnage : le traité de Rastadt n'a fait que semer des germes de discordes et de querelles. Le système de l'Europe n'est pas fait, la paix n'est pas durable, la guerre reprendra plus tôt qu'on ne le croit. »La péninsule serait-elle donc toujours destinée à demeurer le champ clos des ambitions européennes? L'occupation autrichienne, présentée comme une œuvre de paix, n'allait-elle pas être la source de nouveaux conflits, une nouvelle forme de ce mal dont l'Italie, disputée par les princes étrangers, souffrait depuis des siècles ?

1. Lettres d'Alberoni à Rocca, 1er janvier 1714 et 5 février 1714 : « nostro paese non puô lungamente stare in]pace ».

2. Lettres d'Alberoni à Rocca, 19 juin 1713, 21 août 1713, 4 décembre 1713.

Depuis qu'Alberoni avait pris place, et une place chaque jour plus grande, malgré les accidents de sa fortune, dans les Conseils des princes, il avait toujours protesté et agi en France, en Espagne auprès de Vendôme comme de Philippe V, contre les ambitions de l'Empereur allemand. Favorable à ces ambitions, la paix de Rastadt ne pouvait le désarmer. C'était sa façon d'entendre les intérêts de l'Italie. Et quand on songe aux luttes que plus tard les Italiens ont soutenues pour se délivrer du joug autrichien au profit d'un de leurs souverains nationaux, comment négliger la lettre écrite alors par Alberoni au ministre du duc de Parme, et qui fait penser aux paroles de l'homme d'Etat, ouvrier plus récent et plus heureux de l'unité allemande? « L'Italie souffre d'un mal qui ne pourra se guérir que par le fer et le feu. C'est un corps politique dont les os ont été disloqués par la guerre et la paix et doivent être remis en place avant qu'il ne s'y soit formé des calus et des exostoses1. » L'homme qui tenait ces propos au lendemain de la paix d'Utrecht n'était pas de ceux qui pouvaient en souhaiter ou en conseiller le maintien. Mais il n'était pas non plus l'ambitieux vulgaire et brouillon, aventurier et chercheur de querelles, qui seul plus tard a paru responsable d'une nouvelle crise européenne.

La faiblesse de son système, qui a été longtemps celle des patriotes italiens, c'était l'insuffisance des ressources matérielles et morales de la péninsule elle-même. « L'Italie, disait tristement l'abbé, est un trop bon pays pour que les Allemands la négligent. Et ils la tiennent, hélas ! avec un caporal. L'amollissement de la nation est arrivée à un degré de paresse noire qui en fait la honte des nations-. » Comme à Cavour, plus tard, la politique du farà da se paru! alors à Alberoni impraticable, et h' concours de l'étranger, des Bourbons et de l'Espagne, indispensable. Ce fut ainsi que toujours il demeura en apparence l'ouvrier d'une politique destinée seulement à restaurer le pouvoir des Espagnols, à servir les ambitions de l'étranger sur la péninsule dont il déplorait le triste sort.

Pour le juger, il faut lui tenir compte des sacrifices qu'il dut

1. Lettres d'Alberoni à Rocca, 8 mai 1713, p. 217 ; 21 août 1713, p. 243.

Page 1