Torcy, Xr'yucialions, I
y. Dépêche d'Alberoni au duc de Parme (Aucn. Nai\, Farnesiana, t'asc. 58), et Saint-Simon, XIII, p. 68, d'après cette dépèche. 3. Ibid., Ibid., lettre d'Alberoni, du 5 octobre 1716.
l'avenir de son duché aux affaires d'Italie plus qu'à la Succession de France.
En revanche, le concours qu'il cherchait ainsi, qu'il sollicitait à Parme n'était pas sans inconvénient : il pesa lourdement sur les projets d'Alberoni et sur la politique de l'Espagne. Soit par gratitude, soit par nécessité Alberoni demeura même alors le serviteur docile et dévoué des Farnèse. Les lettres intimes qu'il échangeait avec leur ministre, le comte Rocca, la correspondance officielle qui s'en allait à chaque ordinaire de Madrid à Plaisance ou qui en revenait, nous découvrent un cardinal premier ministre d'Espagne dans l'attitude d'un envoyé des Farnèse auprès de la cour d'Espagne, obligé de compter avec leurs ordres et de justifier sa conduite, exposé à des reproches ou à des menaces de rappel. L'histoire a longtemps méconnu ce caractère spécial du ministère de l'abbé, l'obligation où il se trouva toujours de servir ainsi à la fois ses maîtres de Madrid et de Plaisance, et ceux de Parme d'abord. Pour comprendre ce que fut entre ses mains la politique espagnole, il faut faire la part, une part très grande, à l'influence des princes faibles et ambitieux dont l'Espagne devait être, depuis le mariage d'Elisabeth, comme l'instrument l.
Jaloux de la fortune royale qu'avait faite le duc de Savoie, inquiet des progrès et des desseins ambitieux de l'Empereur en Italie, le duc de Parme était, depuis les traités de 1713, partagé entre le désir de s'accroître et la crainte de se voir diminué par les Autrichiens tout-puissants. Pour préserver et satisfaire ses ambitions, dans sa faiblesse, il escomptait les forces de l'Espagne, le dévouement d'Elisabeth Farnèse et d'Alberoni qui, avec le temps, devaient en effet procurer aux Farnèse une couronne royale, avec des domaines arrachés à la maison de Savoie et à l'Autriche-.
Ce fut le point de départ d'une politique que trente ans plus lard le traité; d'Aix-la-Chapelle devait consacrer. Elle ne fut pas
1. Torcy, Wégociations, [,720; Saint-Simon, XIII, p. 166. - Le 'lue de Parme avait par lui par! au gouvernement de cette monarchie.
2. limi . : « Son grand objel étail <!•' l'engagera des tentatives pour recouvrer quelques parties de ce que l'Espagne avai! perdu en Italie. »
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plutôt formée que le duc de Parme eu voulu! toucher le prix. Dès la li 11 de 1715, il réclamait instamment l'envoi d'une flotte espagnole sur les côtes d'Italie, et mémo un débarquement de troupes1. Si Alberoni Taisait observer l'importance des précautions à prendre et l'avantage de la temporisation, on lui répliquait dès le mois de lévrier 171G, de Plaisance : » Bien des fois en retardant les remèdes décisifs, pour donner à la nature le temps de refaire l'organisme, on laisse empirer et s'établir la maladie : les remèdes alors viennent trop lard et n'agissent plus. » Souverain plus exigeant que le Roi lui-même qui avait remis à l'abbé les intérêts de l'Espagne, le due de Parme poussait Alberoni à l'action dont celui-ci par sagesse se défendait : « N'est-il pas temps pour vous de vous faire un grand nom dans le monde? Je le répète : je me désole de vous voir si persuadé, si obstiné à croire qu'il faut attendre pour employer l'Espagne au bien de l'Italie. Les usurpations de l'Empereur sont imminentes : elles vont se produire, si l'on n'y met ordre, d'ici quelques mois. Faut-il donc lui abandonner ce pays? Quel coup fatal pour l'Espagne, quand l'Empereur se trouvera à même de mobiliser une armée navale dans la Méditerranée, et de menacer les îles espagnoles, d'interdire au Roi toute espérance de reprendre la Sardaigne et les domaines anciens en Italie ! Vos idées sont excellentes en ce qui concerne la réorganisation de l'Espagne et de ses finances, mais, je vous en supplie, ne perdez pas de vue que c'est épargner aux souverains le risque de plus fortes dépenses, de dommages et de désastres irréparables, que d'empêcher l'Italie de tomber tout entière aux mains de l'Empereur2. »
Pour apprécier à leur valeur ces conseils, il ne faut pas oublier que sous prétexte de combattre la domination autrichienne, les Farnèse demandaient à l'Europe et à l'Espagne l'héritage du duc de Toscane convoité, réclamé par Charles VI. Ils profitaient encore de la naissance d'un fils d'Elisabeth Farnèse pour expédier en 1716 à Madrid un second agent, le
t. D'après les lettres du duc de Parme à Alberoni des 17 janvier et 3 février 1716 (Arch. Nap., Farnesiana, fasc. 58 .
2. Le duc de Parme ;'i Alberooi, 7 février et 31 janvier 1716 Akch. Nap.. Farnesiana, fase. 58 .
marquis Scotti, chargé de réchauffer le zèle d'Alberoni et au besoin de lui faire craindre les colères d'Elisabeth Farnêse et de ses parents. L'adroit abbé s'arrangea pour abréger le séjour de Scotti et le renvoyer, son compliment achevé, de Madrid à Plaisance comblé de présents et d'honneur. Il ne prévoyait pas alors qu'un autre jour ce même Scotti viendrait à Madrid par ordre des Farnèse le remplacer quand il aurait pour leur plaire fait la guerre à l'Empereur, et qu'ils se repentiraient de l'y avoir poussé '.
Toutes les lettres du duc de Parme, comme tous ses conseils pendant l'année 1716 tendaient ainsi à la reprise immédiate de la guerre en Italie. S'il blâmait, comme Alberoni, l'obstination de la reine d'Espagne à poursuivre en France des vues lointaines et chimériques, c'était pour l'inviter à envoyer une flotte à Livourne, à Civita-Vecchia, à lui procurer la Toscane : « Rappelez-lui ce que nous avons fait pour la placer sur ce trône qu'elle voudrait quitter sans égards pour le danger auquel nous nous exposions, par le sacrifice que nous avons fait à sa grandeur et à sa fortune de tout notre être pour ainsi dire. Elle doit spécialement fixer ses regards sur nos intérêts, les mettre sous la protection de son mari, travailler à notre sûreté d'abord et ensuite au progrès de nos avantages -. »
En résumé, s'il est toujours malaisé de retrouver les desseins des hommes d'État, d'en mesurer la portée au travers des circonstances qui ont pu les servir ou les contrarier, ceux d'Alberoni présentent cette complication spéciale d'une politique étroitement, fatalement mêlée aux ambitions d'Elisabeth Farnèse et de son mari, comme à la politique des ducs de Parme. Ce qu'il voulait s'est confondu avec les prétentions de ses maîtres d'Espngue, avec les ordres des Farnèse.
L'histoire, négligeant les sources, a trop simplifié et le personnage, et sa carrière, et ses intentions.
1. Lettres d'Alberoni ;'i Rocca, '-'I février I7lti, '.' mars, 16 mars, 30 mars, 13 avril, l mai, Il mai, 1er juin, 15 juin, 29 juin, 3 août 1716, etc. Voir aussi la cor respondance des Farnèse avec Scotti aux Vrch. \\r. Farnestana, fasc. ">•"..
2. Lettre du duc il«' Parme à Alberoni, '■'<" octobre 1716 (Arch. Nap., Farnestana, fasc, 58 . — Torcy, Négociations, I. 945; Saint-Simon, Mil, p. 232.
Plébéien parvenu au cardinalat et au gouvernement d'une vieille monarchie, Alberoni a paru uniquement l'homme d'une fortune qui avait étonné, indigné l'aristocratie de son temps, fondée sur des intrigues aussi basses que sa condition, un paysan de génie, peut-être, mais grossier toujours, à la fois obséquieux et violent, qui ne sut point se laver de son péché originel, belle matière à des portraits littéraires présentés de façon à laisser dans l'ombre le point essentiel, sa véritable carrière et ses longs services dans la diplomatie parmesane qui lui a dû en définitive deux couronnes, après avoir fait son autorité, son élévation et sa chute retentissante.
Italien, d'autre part, l'abbé n'a semblé s'élever sur la scène politique que pour y apporter les procédés de la comedia dell'arte, avec des allures de Machiavel forain, de mime expert aux fourberies, mais inhabile à distinguer la grande scène classique d'avec les tréteaux de la farce, digne des sifflets et des huées des grands politiques : mais le patriotisme n'a-t-il pas, aussi bien que la farce, et dès le xvmc siècle, sa place dans cette Italie qui, à force de souffrir, a déjà commencé de déplorer sa faiblesse, « d'attendre et d'espérer » ? Est-il juste de dire que cette âme d'Italien, parce qu'italienne, n'a pas su s'élever au-dessus de la bouffonnerie, qu'elle n'a pas pu, à la vue de son pays livré aux Allemands, éprouver d'autres sentiments que la joie de faire des dupes, ressentir l'amour de la terre natale, la passion et l'espérance, chimériques peut-être, de sa délivrance.
Enfin un hasard, dont l'abbé, nous le verrons, fut la victime, la coïncidence entre son arrivée au pouvoir en Espagne avec la reprise de la guerre en Italie, a fait établir entre l'une et l'autre, entre sa politique et cette prise d'armes intempestive une relation factice de cause à effet. Sur cette rencontre fortuite, on a pris la mesure des desseins d'Alberoni ; une entreprise formée, poursuivie pendant quinze ans avec obstination et méthode s'est trouvée ramenée aux proportions d'un coup de main déterminé en réalité par des ordres qu'il a combattus et subis, par l'offensive des Allemands qui aurait dû le justifier, et qui l'accabla.