Tome II
Nul n'a plus contribué à ce résultat et à ce jugement que le duc d'Orléans et sa cour de serviteurs et d'amis, l'abbé Dubois et Saint-Simon. « Prenez garde, écrivait à cette époque, le 6 novembre 1716, le duc de Parme à Alberoni, c'est à vous et à vous seul que le duc d'Orléans et ses ministres en veulent. Tout en servant bien la Reine, efforcez-vous de provoquer à Paris le moins de haine possible. Vous avez assez d'habileté pour y réussir, et vous rendrez service au Roi aussi bien qu'à vous même1. » Cet avis prudent et, nous le savons, fondé sur les démarches que le duc d'Orléans avait tentées auprès des Farnèse, sans négliger jusqu'à la menace, pour perdre l'abbé à Plaisance et à Madrid, fut la préface du duel sans merci qui allait s'engager entre Alberoni et la Régence, entre les Bourbons de France et ceux d'Espagne. Cette lutte a véritablement décidé du système et de la fortune de l'abbé : fut-elle un effet de ses desseins, comme on l'a dit, de ses ambitions et de ses intrigues, la dernière preuve et la conclusion d'une politique désordonnée et provocante dont il fut alors et demeura accablé ?
C'est une opinion que Saint-Simon a presque imposée à l'histoire, et qui s'est trouvée fortifiée par les études récentes de M. Baudrillart et de M. Wiesener. Il est certain qu'à la mort de Louis XIV la Régence de France fut animée à l'égard de l'Espagne d'intentions amicales. Le Conseil des affaires étrangères qui dirigea la diplomatie française sous la conduite du maréchal d'IIuxelles, l'un des négociateurs de la paix d'Utrecht, tout entier attaché à l'œuvre et à la tradition du feu Roi, considérait l'union de la France et de l'Espagne comme un des résultats intangibles du dernier règne : n'était-elle pas aussi une obligation de famille et d'Etat? Nul à Paris dans les premiers temps de la Régence, pas même le duc d'Orléans malgré les sollicitations de l'Angleterre, ne semblait disposé à s'y soustraire. Les instructions données à l'ambassadeur de France, au jeune duc de Saint-Aignan, lui rappelaient la tendresse du feu Roi pour le roi d'Espagne el l'intérêl commun «les deux royaumes à demeurer parfaitement unis. Le même langage fut
1. Le duc dr Par à Uberoni, 6 novembre 1 T I « '» Arch. Nap., Famèsiana,
1-i—i. 58 — Torcy, Négociations, I, 945, 946; Saint-Simon, XIIF, 232.
tenu au prince de Cellamare par le maréchal d'Huxelles1. Aucune différence, d'ailleurs, dans la façon d'envisager la situation des Bourbons et leur rôle en Europe, en face des Habsbourg qui demeuraient l'ennemi héréditaire, en faveur des Stuart dont on favorisait les entreprises contre Georges Ier et les whigs.
Mais sur cet horizon serein, des brumes bientôt avaient paru, présages d'orages analogues à ceux que l'autorité de Louis XIV avait plus d'une fois dissipés. Philippe Y eut le tort de ne pas laisser ignorer à Paris son dépit de n'avoir pas été chargé de la tutelle de son neveu: point d'intrigues véritables, mais des regrets de cette usurpation et des propos malveillants à l'adresse de l'usurpateur qui durent inquiéter le Régent"2. En retour, les Français avaient pris depuis longtemps l'habitude, quand ils passaient les Pyrénées, ambassadeurs ou marchands, de commander aux Espagnols, de traiter ce peuple ombrageux en peuple mineur, incapable de gouverner ses affaires, trop heureux qu'on voulu! bien les expédier à leur place. Ce rôle de tuteurs arrogants et intéressés auquel les administrateurs et les commerçants français avaient toujours prétendu en Espagne, sans tenir compte des amours-propres et des intérêts froissés, avait provoqué du vivant de Louis XIV plus d'une crise que l'autorité et la puissance du vieux Roi avaient encore dénouée 3. Les Français ne parurent pas se douter que la mort de Louis XIV avait renversé les situations, que la France était représentée par un enfant de cinq ans, l'Espagne par son oncle, et que c'était peut-être désormais à la cour de Madrid à donner le ton aux relations. Ils s'aperçurent moins encore de l'effort que faisait alors Alberoni pour inspirer aux souverains espagnols l'envie de mettre leur royaume en valeur et leur puissance en relief. Comme si rien ne s'était passé, ils se montrèrent arrogants, exigeants, méprisants.
1. Tout cela a été fort précisément exposé par Baudrillart, Philippe V et le duc d'Orléans, p. 210 el suivantes.