‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 119 sur 189 · Musée de Versailles, a · texte numérisé non relu

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2. Saint-Aignan à d'Huxelles, 17 février 1716, V LIT... Esp., l. 249, f 159. :; D'Huxelles à Saint-Aignan, lu mars 1716, ibid., 16, r L97.

prétendit en un tour de main faire d'Alberoni son instrument. Comment cet abbé se permettait-il déconseiller à Philippe V des mesures propres à restaurer ses finances et à se créer des ressources qui atteignaient les intérêts et restreignaient les profits de ses compatriotes? Dès le mois de novembre, l'ambassadeur travaillait à détruire une fabrique de draps installée à Yaldcmoro au compte du roi d'Espagne « pour que notre commerce ne perdît pas ce débouché1 ». Quand le Roi décida de réduire par mesure d'économie sa garde, Saint-Aignan, que cela regardait encore moins, se crut permis de faire obstacle à sa volonté.

Puis ce furent d'autres démarches, plus vives encore, lorsque, pour attirer les commerçants anglais et hollandais et se procurer à Madrid et à La Haye les bonnes grâces des gouvernements, Philippe Y leur offrit des traités de commerce et des avantages égaux à ceux de la France. « Ya-t-on permettre, s'écria Saint- Aignan, que les puissances maritimes ruinent le commerce français2? » L'Espagne eût été une colonie française qu'il n'eût pas parlé autrement.

Au bout de six mois, Saint-Aignan avait perdu tout crédit à Madrid, et par sa faute. Sa dernière maladresse fut, après avoir blessé Philippe Y de maintes manières, une tentative pour corrompre Alberoni, qui lui signifia presque un congé brutal et mérité. Le Régent, au même moment, en commit une autre, lorsqu'il le chargea de reprocher formellement au roi d'Espagne, comme une faute et sous la forme d'une leçon, sa négociation avec l'Angleterre. A un mot dit par Alberoni, le maréchal d'IIuxelles avait reconnu le danger de ces procédés : « Les temps sont changés de toutes manières, écrivait-il à Saint-Aignan le 24 février 1716 : il faut éviter avec une extrême attention de donner lieu de soupçonner que la France veut gouverner l'Espagne. Ce reproche n'est pas nouveau et il a servi souvent de prétexte pour ôter aux ministres du Roi la confiance du roi d'Espagne. » La leçon venait trop tard, le mal était fait. Déjà indisposé contre

1. Le maréchal d'IIuxelles à Saint-Aignan, 1? novembre 1715 (A. ÉTR., Espagne, t. 246, f° 71).

2. Saint-Aignan au maréchal dTIuxelles et au Roi, 4 et 9 décembre 1715 (A. ÉTR., Espagne', t. 243, fù 142 et 164).

le Régent, Philippe V s'éloigna des Bourbons de France : il en convenait lui-môme au mois de mai.

Ce fut alors que, pour compliquer cette situation tendue, la politique et les ambitions personnelles du duc d'Orléans commencèrent à se manifester en dehors de la diplomatie officielle. Ce fut lui, on l'a trop oublié, qui posa le premier à Philippe V la grave question de la succession au trône de France, non moins décisive pour l'avenir de sa maison, que pour la suite de ses relations avec le roi d'Espagne.

Que Philippe V eût envisagé le cas où la mort du frêle enfant, seul héritier direct de Louis XIV en dehors de lui, pourrait lui procurer l'héritage du royaume de ses pères, qu'il fût prêt à préférer cet héritage, le cas échéant, à son royaume d'adoption, que plus d'un Français fût disposé à seconder alors ses vues et ses vœux, ce n'était un mystère pour personne, ce n'est pas pour l'histoire l'objet du moindre doute. Les Renonciations qui avaient écarté Philippe V pour jamais du trône de France, en le réservant à la branche d'Orléans, considérées par lui et par les royalistes de principe, serviteurs de Louis XIV, comme une victoire de la force sur le droit monarchique, valaient à ses yeux ce que valaient les traités d'Utrecht, ce que vaut l'œuvre des hommes au regard des décrets divins. Le serment seul qu'il avait prêté de les observer pouvait gêner sa conscience : encore avait-il pour s'en dégager, un recours possible dans un confesseur complaisant. Tout indiquait, dans ses entretiens intimes avec sa femme et ses ministres, qu'en présence de l'événement, le roi d'Espagne ne devait pas résister à la tentation. Mais en revanche, on ne saurait trouver, dans les deux premières années de la Régence, la moindre trace d'une démarche, d'une intrigue même destinées à supprimer les obstacles, à préparer les voies pour une entreprise véritable. Nous allons voir qu'il n'en fut pas de même du duc d'Orléans.

Saint-Simon se porte garant que le tuteur de Louis XV, jusqu'à la lin de l'année 1716, se défendil absolument de penser au brillant avenir que les Renonciations H la mort de son pupille lui laissaient entrevoir. « Jamais, dit-i] dans su langue imagée, je ne l'ai surpris en aucun chatouillement là-dessus: aucun air de

joie, aucune échappée flatteuse : jamais en prolonger le raisonnement. » Cela prouverait simplement que le Régeni ne s'ouvrait point sur cette matière délicate à des courtisans dont il connaissnil les intentions et le loyalisme. N'était-ce pas Saint-Simon qui lui déclarait un jour la triste obligation où il serait, le cas échéant, de reconnaître et de servir, malgré son amitié et par devoir, le roi d'Espagne1?

Le jour où l'abbé Dubois reçut, de son maître, en mars 1716, l'ordre qu'il avait lui-même suggéré de lier ses intérêts à ceux de Georges Ier, la base de cette diplomatie secrète ne pouvait être que l'offre faite par les hommes d'Etat whigs, depuis trois mois, d'une garantie mutuelle de la succession de France à l'un, de la succession d'Angleterre à l'autre. Et ce fut le lendemain de cette première démarche en Angleterre que le duc d'Orléans acheva de découvrir ses ambitions à l'Espagne même. Il proposait au mois de mai à Philippe V et à del Giudice une entente avec l'Angleterre pour la confirmation solennelle des traités d'Utrecht. La proposition, faite sous couleur d'assurer la paix européenne qui n'était point troublée, parut suspecte à Madrid.

Le prince de Cellamare en devina et en signala aisément la portée qui ne pouvait échapper à la clairvoyance des hommes d'Etat. « Il recouvrait ses desseins particuliers du prétexte spécieux de la paix publique et du bien public. S'il prétendait que la minorité de Louis XV, le désordre des finances françaises étaient des occasions de revanche pour les princes chrétiens sur une monarchie qui leur avait porté de rudes coups et longtemps inquiété l'Europe, s'il demandait aux Bourbons d'Espagne leur concours pour l'aider à trouver un remède à ce mal prochain dans l'œuvre de paix entreprise par Louis XIV, l'achèvement des traités demeurés à Utrecht inachevés, c'était en réalité pour donner une base solide à ses espérances de succédera la couronne de France dont une existence fragile comme un fil le séparait. S'il conseillait un accord avec l'Angleterre, c'était en apparence par souci de la paix européenne que seule cette puissance avait pu régler et pouvait assurer, en réalité pour

1. Voir notre tome Ier, Le Secret du Régent : la Succession de France.

renouveler avec elle les Renonciations favorables à ses droits1. » Ce fut alors que la cour de Madrid, ainsi renseignée, fit aux avances intéressées du Régent la réponse qu'elles lui semblaient mériter. Pourquoi ces inquiétudes au sujet de la paix qui n'était pas menacée? L'Empereur Charles VI était occupé parles Turcs, le roi d'Angleterre par le Prétendant. L'Angleterre épuisée par les subsides fournis aux alliés, avide de repos ne se souciait pas d'une nouvelle guerre. Quant à l'Espagne, « elle n'avait pas donné lieu aux puissances maritimes de douter de son amitié et de ses intentions pacifiques, et ne voyait pas la nécessité de leur garantir les traités d'Utrecht ». Et Philippe V achevait cette réplique justifiée par un dernier trait à l'adresse de son oncle : « Ces traités d'Utrecht, il les avait bien examinés avec ses ministres, et ne réussissait pas à voir quel article particulièrement exigeait une confirmation nouvelle 2. » A bon entendeur, salut. Le duc d'Orléans se trouvait désormais et dûment averti que l'Espagne ne soutiendrait pas, le cas échéant, ses droits au trône de France.

Il s'en irrita et s'en prit aux ministres italiens à qui Philippe V avait dicté ses volontés, à del Giudice, à Cellamare, à Alberoni ensuite. « Sachant très certainement, disait le Régent, que les ministres italiens qui gouvernent aujourd'hui l'Espagne veulent éluder l'effet des Renonciations si solennellement jurées, qui seules nous ont procuré la paix, je dois de mon côté faire tous les efforts imaginables pour m'opposer à leurs desseins si pernicieux aux deux couronnes. Le plus grand service à rendre à la France, à l'Espagne et à moi, est d'essayer de remettre les Espagnols dans leurs places naturelles, dont la facilité d'une Reine étrangère et l'avidité d'un petit nombre d'Italiens intrus dans la cour d'Espagne par l'ambition de la princesse des Ursins les a fait sortir3 ! »

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