‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 121 sur 189 · partie \r.ui. \u\. Farnesiana, fasc · texte numérisé non relu

partie \r.ui. \u\. Farnesiana, fasc

Les instructions qu'ils lui firent donner constituaient eh outre, du duc d'Orléans vis-à-vis du roi d'Espagne, plus qu'une maladresse. Si la mission de Louville n'avait eu d'autre objet que de rapprocher les Bourbons de France et d'Espagne par un retour de faveur du marquis auprès de son ancien maître cl ami, rien à reprendre à l'ordre qu'on lui donnait « d'essayer à s'introduire auprès de Sa Majesté catholique et de la Heine pour entretenir une parfaite intelligence avec ses souverains et détruire tous les sujets de plainte capables de diminuer l'union des deux catholiques ». Mais alors pourquoi dissimuler cette démarche au Conseil de Régence grand partisan de l'entente entre les deux couronnes, et si soigneusement que le duc d'Orléans disait à son agent : « vous ne mettrez rien dans les dépèches qui doivent être lues au Conseil de ce qui peut avoir rapport aux affaires secrètes qui font la principale partie de ces instructions, et qui me regardent directement » ?

Sous les apparences d'une négociation commerciale et d'une médiation proposée par le Régent à Philippe V pour compléter la paix d'Utrecht, « les seules dépêches, disait-il à Louville, que je lirai au Conseil », une tâche secrète lui était commandée qui était la principale, la raison d'être de son envoi. Il devait regagner la confiance du roi d'Espagne, surprendre celle d'Alberoni, obtenir d'eux la disgrâce de del Giudice, de Cellamare, etdétruire enfin Alberoni lui-même, « ce qui serait facile lorsque tous les autres seraient chassés ». C'était en somme une révolution de palais, de ministère et même de confessionnal que sans se gêner le duc d'Orléans préparait chez son neveu. Car il ajoutait : « Je vous ordonne de faire tous vos efforts pour faire chasser le confesseur », qui n'était pas un Italien celui-là, mais un Français, le père Daubenton. Seulement il s'agissait « défaire ôter le confessionnal aux jésuites pour le rendre aux dominicains qui sont mieux disposés pour moi que les jésuites ». Ce dernier trait à lui seul donne la mesure de l'emploi conféré par le duc d'Orléans à son envoyé1.

De quel droit, sinon du droit de son ambition qui prétendait

1. Instructions de Louville (A. ÉTR., Espagne, t. vr>l) Lemontey. — llisl. de la Régence, I, 124.

briser à Madrid les obstacles gênants pour ses vues personnelles, le Régent de France s'autorisait-il, en organisant ce complot autour du roi d'Espagne et contre ses ministres? Philippe V était-il donc comme Louis XV sous sa tutelle? Pour se justifier, il affirmait que del Giudice et Cellamare par leurs manèges à. Paris, « faisaient tous leurs efforts pour former un parti qui, si nous venions à perdre le Roi, replongerait la France et l'Espagne en de nouveaux malheurs ». Affirmation sans preuve, dont la correspondance de Cellamare avec son oncle à cette époque est le démenti le plus formel. Et n'était-ce pas le duc d'Orléans, au contraire, qui par des manèges, des pratiques comme la mission de Louville donnait l'exemple d'une intervention capable, sous le prétexte spécieux d'unir les deux cours, de les brouiller à jamais ?

En ce qui concerne plus particulièrement Alberoni, il suffit de comparer les instructions de Louville, véritable machine de guerre dressée contre l'abbé et la lettre de ce dernier au duc de Parme, écrite pour conseiller à ce prince en juillet 1716 « l'abandon total des vues lointaines et des espérances incertaines », une politique italienne plus intéressante qu'une succession douteuse au trône de France. Dans ce duel avec la cour de France où il succomba, l'offensive ne vint pas de lui. Le Régent, s'imaginant qu'il était le principal obstacle à ses desseins, l'obligeait dès le mois de juin à se défendre.

Cette première passe ne demanda pas à l'abbé de grands efforts. 11 démasqua très aisément le jeu de son adversaire. Louville préLend qu'il y fut aidé par les avis du maréchal d'Huxelles, mécontent de cette entreprise secrète, qui ne perdit pas une minute pour dépêcher à Philippe Y un autre envoyé, le marquis de Caylus, son ancien compagnon d'armes. Quand l'envoyé du Régent arriva le 24 juillet à Madrid, Alberoni fut mis en mesure d'écrire au duc de Parme : « Ce n'esl qu'un fanfaron de première classe, un insolent qui a gouverné despoliquement le Roi. Le duc d'Orléans et le duc de Noailles, en l'envoyant, se sont imaginé qu'il regagnerait la confiance «lu Roi el leur servirait d'instrument pour atteindre leurs fins. FI ces lins, elles sont bien connues ; tous les manèges de ce prince sont pour s'assurer le

trône de France, le cas échéant. C'est l'objet de tous ses plans : pour les réaliser, il se liguerait avec le Turc '. »

Il avait suffi à Philippe V d'être averti de Paris et par ses ministres de l'objet de cette mission pour fermer immédiatement sa porte à l'envoyé. Nulle intrigue ne pouvait plus lui déplaire. Si Louville s'était cru de force à lui faire accepter l'abandon volontaire de ses droits au trône de France, et le programme ambitieux du Régent, il le connaissait bien mal. En clTct ce fut le Roi lui-même, et non pas le cardinal del Giudice, disgracié sur les conseils d'Alberoni depuis le 9 juillet, qui dicta à son secrétaire Grimaldo l'ordre brutal donné à son ancien confident de ne pas paraître à la cour : « Sa Majesté me commande expressément de vous ordonner en son nom qu'aussitôt que vous aurez reçu ce papier vous sortiez de Madrid et retourniez en France sans venir au Palais, ni en présence de Sa Majesté2. »

Cette fin de non-recevoir n'était-elle pas tout ce que méritaient Louville et ses maîtres? Le marquis feignit pourtant de ne pas comprendre ce qu'il devait y avoir dans le refus hautain du roi d'Espagne de dignité justement blessée. Il attribua son échec à la toute puissance d'Alberoni qui se manifestait alors par la chute de son rival, le cardinal del Giudice. Et, croyant jouer au plus fin, il se présenta chez l'abbé, porteur d'une lettre très amicale du duc de Noailles. Alberoni « à qui tout Français était suspect », dit Torcy, et qui ce jour-là semble avoir eu raison, reçut pourtant Louville, lui confirma les ordres du Roi, avec l'espoir de lui arracher dans l'entretien le secret de sa mission. La mèche éventée en somme avait fait long feu. Le duc d'Orléans avait-il le droit de prétendre, avec Saint-Simon et plus d'un historien, que le traitement fait à Louville était « un affront pour la France et personnel à lui-même et le triomphe de l'insolence et de l'autorité d'Alberoni3 »?

C'étaient les volontés et la dignité de Philippe V qui étaient

1. Alberoni au duc de Panne, 27 juillet et 10 août 1710 (Akch. Nap., 'Farnesiana, fa se. 58).

2. Torcy, Négociations, I, 629, 688, 692; Saint-Simon, XIII, p. 149 à 152, 160 à ll')4. — Ordre de Grimaldo à Louville, 25 juillet 1706 (A. ÉTR., Espagne, t. 254, f° 279).

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