Saint-Simon, XIII, p
en jeu. Surtout quand Louville. s'installant malgré ses ordres à Madrid, et pour ne pas avoir le dernier mot, s'entendit avec
I ambassadeur de France pour jeter parmi les Espagnols mécontents et les Grands, jaloux d'Alberoni, les fondements d'une ligue contre les ministres. 11 s'en est vanté lui-même dans ses Mémoires.
Au lieu d'obéir à l'ordre royal, et de quitter .Madrid, le marquis déclarait à Madrid la guerre à Alberoni. Les ministres « cagan en sus calzones », écrivait-il dans son langage imagé au duc de Noailles. Prétextant une indisposition pour rester en Espagne, il dressa son intrigue sur les lieux mêmes et en commença l'exécution.
Le 10 août 1716, au bout de deux semaines, il la crut prête.
II envoya alors une longue dépêche au duc d'Orléans, une autre au duc de Noailles, une troisième à Longepierre '.
Quelle joie pour le Régent d'apprendre que Philippe Y était détesté de ses peuples, et portait de plus en plus la responsabilité des excès qu'on reprochait à la Heine, à Alberoni, à tous les Parmesans en général ! De nombreux Espagnols étaient venus le lui confirmer : « Tous mécontents de se voir soumis à ce petit peuple d'Italiens attendent du duc d'Orléans leur délivrance, « la protection de la famille royale. » Un lui jetait des paquets sous sa porte à l'adresse du Régent : « s'il ne les entend pas, ils se donneront à l'Autriche, au premier venu, au prince du Maroc ». 11 lui paraissait donc, de la prudence et de l'intérêt du Régenl de veiller au plus tôt à la conservation d'un patrimoine qui désormais faisait une partie si considérable de sa maison. Et le moyen très simple, c'était, à tout prix, de renvoyer l'homme méprisable qu'étail Alberoni, en obsédant la Reine, en s'adressanl même au duc de Parme. « Le Régent ne peut entrer à main année dans le royaume : on le prendrait pour un ennemi. Mais il peut parler haut à Madrid, faire comprendre que la France entend avoir part au Gouvernement de l'Espagne et ne veut poinl que la monarchie se perde par l'ambition el l'avarice d'un ministre. Il faut gouverner le Roi el la Reine parce qu'ils veulent
] A. I.li; . Espagne, t 252 à ces dates
ALBERONJ ET LE DUC D'ORLÉANS 22:î
être gouvernés, au besoin par d'autres Parmesans donl od disposera mieux. »
« Mais surtout, ajoutait Louville, il faut se bâter : les jours du roi d'Espagne sont peut-être comptés. Il s'épuise auprès de
sa femme, et sa femme, pour conserver sou pouvoir, a fait disgracier le médecin Burlet qui engageait Philippe V à se ménager. Le prince des Asturies et son frère don Fernand sont d'un si mauvais sang qu'on n'espère pas de les voir vivre. Si le Roi ne laisse après lui que les enfants d'Elisabeth Farnèse, elle se perpétuera au pouvoir, et les Italiens avec elle, et leur tyrannie. Ce serait une faute impardonnable que de ne pas agir avant ces circonstances, de n'être pas prêt et maître de l'Espagne quand elles se présenteront. »
Tel était l'ensemble du programme que développait Louville, suppliant Longepierre de le faire approuver au duc de Noailles, et le duc de le proposer au Piègent. « Il voulait rester à Madrid et faire une belle défense, sans vanité, une bonne besogne. Rien n'était capable d'effrayer un brave comme lui. » Il voulait quand même être utile au Régent. « Je vous avoue, disait-il avec une feinte humilité, que je m'intéresse aux affaires que l'on me confie au point d'en devenir fol. » Tous les défauts de Louville, l'audace excessive, les bravades folles se reconnaissent en ce langage, avec ses qualités aussi, « la lumière et le sens des grandes affaires ». On trouve dans ses lettres des passages prophétiques comme ceux-ci : « Songez-y, Monseigneur : en vain on cherchera à regagner un homme qu'on ne regagnera jamais et, après avoir fait toutes sortes de tentatives inutiles, on viendra à l'expédient que l'on propose. »
A ce point, l'intrigue autorisée par le Régent, par l'audace de l'intrigant dépité contre Alberoni qu'il accusait de sa disgrâce, achevait de se découvrir et tournait au complot. Pour y mettre un terme, provisoirement du moins, Philippe V prescrivit une démarche officielle de son ambassadeur à Paris. Sans se troubler, le duc d'Orléans répondit aux reproches de Cellamare que le voyage de Louville n'ayant pas donné ce qu'il en attendait, il le rappelait. D'excuses point, et de remords nulle trace. Encore avait-il fallu une intervention énergique du maréchal
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de l'abbé seulement que Philippe V se montrât justement blet presque indigné des fausses dém oncle, qu'il repoussât avec hauteur celte prétention presque injurieuse de lui faire accepte unifions, sous la pression d'intrigues formées dans sa propre cour contre ses min. - confesseurs? Quel ministre, à la place de l'abbé, n'aurait considéré comme son devoir d'approuver la légitimité de ces griefs, et de partager ces re-scntiments en les exprimant? On ne sait ce qu'on doit trouver le plus surprenant, de la sévérité de l'histoire pour Alberoni en cette occasion, ou de son indulgence pour le Piègent, son ennemi juré désormais.
Ce fut au mois de septembre 171tj. et le lendemain même du rappel de Lou ville, satisfaction de pure forme donnée à Philippe V. que le duc d'Orléans installa à Madrid ses its et disposa - mines. Rappelons qu'à la même époque l'abbé Dubois était en Hollande, constituant avec les ministres de i reorges I01' une autre diplomatie secrète qu'Alberoni connaissait et définissait fort bien*: • Oui décidera île la Succession au trône de France, pour laquelle leduc d'Orléans emploie tous ses manèges, et ou tendent tous ses plans? Les Anglais et les Hollandais autant que les Français : La solution est entre leurs mains
Quant à l'intrigue ourdie contre l'abbé à Madrid par la Régence, les fils en demeurèrent à Pari- aux mains de Lou ville, de Noailles et de son secrétaire Longepierre. Pour faire pass leurs avis an Régent, les conjurés employèrent le premier valet de chambre, Desbagnet, tandis que Dubois allait se servir d'un second, Imbert. Leur représentant à Madrid fut le due de Saint- Aignan, le propre représentant de la diplomatie officielle qui dérobait ses man - - - lettres à son chef hiérarchique, le maréchal d'Huxeiles. Ce pauvre ministre avait cru faire un coup de partie, en obtenant le désaveu et le rappel de Louville - propres fonctionnaires, le Régent, ses collègues même du miniss'entendirent pour continuer l'intrigue à son insu. Saint- Aignan correspondait avec le Régent par deux intermédia un banquier de Rayonne, M. Moracin, et de Louville, sous trois enveloppes différentes.
Le duc de Saint-Aignan, mécontent d'abord de la mission de
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Louville qui diminuait son importance, avait vu dans les suites de l'affaire une occasion de servir le Régent, et s'était offert à lui sans réserve. Il lui écrivit, le 30 août 1716, une lettre secrète pour l'assurer de son attachement à ses intérêts particuliers, « lui demander de correspondre avec lui en droiture par le chiffre de Louville, sans que ces renseignements secrets fassent aucun chemin1 ». Le Régent, déterminé par ses courtisans, encouragea ces ouvertures, se prêta à cette nouvelle diplomatie secrète dont le chef était son ami, dont le rédacteur resta l'érudit Longepierre, confident de Noailles. Ce fut une autre forme de son Secret.
Rientôt, le 21 septembre 1716, Saint-Aignan reçut du Palais- Royal l'autorisation qu'il sollicitait. On rengageait à continuer d'écrire au maréchal d'Huxelles conformément à son sens et à ses idées, « afin qu'il ne puisse rien soupçonner du commerce que vous avez avec moi sur le secret duquel vous pouvez être en repos, étant très important qu'on ne le puisse pénétrer ». Singulier gouvernement que celui du duc d'Orléans qui, à Londres, à La Haye, à Hanovre, à Madrid séparait ses intérêts de ceux de la France, débauchait les diplomates officiels ou les disgraciait, détournait à son profit ou contrariait leur activité, détruisait l'œuvre, paralysait les efforts du ministre des Affaires étrangères2 !
Rien de plus contraire à la dignité de la France et du roi d'Espagne, rien de mieux fait pour les brouiller définitivement que les procédés et l'objet à la fois de ce complot formé à Madrid contre Alberoni.
Pour faire accepter directement au roi cl à la reine d'Espagne les Renonciations, les confidents du Régent se nattaient de reprendre à Madrid l'influence que la France y avait eue dans les
1. A. ÉTR., Espagne, t. 252. f" 253, et les Mémoires de Louville, 11, p. 217 et suivantes. Toute celle correspondance secrète, en grande partie de la main de Longepierre à Paris, n'a pas jusqu'ici été étudiée e1 jugée à sa valeur.
2. Le Régenl ;'i Saint-Aignan, 21 septembre 1716 de la main «le Longepierre,
Espagne, I. 252, f0' 265-266). — Dans le mê hune, nu peu avant, au f" 'S^>,
Mémoire '/ni <i servi ii dresser l'instruction de M. /<■ duc d'Orléans <> Saint Aignan (août 1706). — Puis, encore au is septembre 1715, le duc d'Orléans à Saint- Aignan \ibi<l., 270-275 : Commencement des Instructions secrètes ù M </'• Saint-Aignan.
premières années du xvme siècle. L'auteur du projet, Louville, surtout, se souvenait du temps où l'intimité de Philippe V donnait à ses conseils H à ses services une autoritée incontestée. Malgré son aventure, il ne désespérait pas de la voir renaître, de retrouver l'accès du palais et du cœur de Philippe V, pour le diriger alors au gré et selon l'intérêt du duc d'Orléans.
Le principal adversaire de Louville et de ses complices, c'était Alberoni. Outre le désir très vif de punir le favori italien de l'affront qu'il lui avait procuré, Louville avait conjecturé que la présence et l'autorité de l'abbé à la cour de Madrid formaient la principale difficulté de son entreprise. Le renvoi d'Alberoni lui parut la première condition du succès.
Saint-Aignan reçut donc, comme instruction, l'ordre d'y travailler de tout son pouvoir. On lui indiqua avec soin tous les moyens de créer des ennemis et des embarras à l'abbé, de détourner ses amis et de ruiner son crédit.
Les ennemis désignés du ministre parmesan, c'étaient les Espagnols, et particulièrement les grands seigneurs, jaloux delà fortune d'un parvenu étranger, irrités des réformes qu'il faisait à leurs dépens dans le gouvernement. 11 fallait d'abord gagner leur confiance, puis leur promettre celle du Régent; enfin les réunir contre Alberoni : « Assurez-les, écrivait le Régent, de l'extrême envie que j'ai de leur rendre le gouvernement et d'en éloigner les Italiens, mais qu'il faut qu'ils y travaillent de leur côté le plus qu'ils pourront. Promettez-leur un secret inviolable et une sûreté entière. » Le succès du complot dépendait en effet du secret, de la valeur et de la sûreté des confidents.
Personne ne paraissait plus sûr et plus utile que Tinajero, Rernardo Tinajero, secrétaire du Conseil des Indes : « l'homme du royaume le plus capable d'affaires et qui pense le mieux, avec cela très enclin à l'union des deux monarchies1 ». Personnage modeste, mais actif, porté au premier rang par le crédit d'Orry, puis retombé avec lui, et attaché à la France, naturellement, par sa fortune passée comme par ses espérances d'avenir2. C'était autour de lui qu'il fallait grouper les ennemis d'Alberoni,
1. De Bonnac à Louis XIV (Baudrillart, Philippe V et Louis XIV, p. 568).