Saint-Simon, XVIII, p
4: Instruction secrète de Saivt-Aignan (A. ÉTR., Espagne, t. 252, fr" 270 à 2/5).
Français, un jésuite agréé par Louis XIV, le père Daubenlon, poli et respectueux, attentif à tout, se désintéressant en apparence de toutes les affaires politiques, en réalité très désireux de jouer un rôle considérable à la cour, au profit de lui-même et de son ordre. Daubenton avait jusque-là ménagé Alberoni pour garder sa place, que la Reine, excitée et consultée par lui, aurait pu lui enlever. Alberoni, de son côté, l'avait épargné pour ne pas pousser le Roi à des extrémités fâcheuses. Ils s'étaient alliés l'un à l'autre pour ruiner del Giudice : Daubenton avait obtenu pour le pape, qui l'honorait d'un commerce familier de lettres, des secours contre les Turcs, et le règlement des affaires ecclésiastiques en Espagne. Il avait sollicité en revanche à Rome le chapeau pour Alberoni. C'était entre les deux prêtres, une alliance fondée non sur des sympathies ou des intérêts communs, mais sur la crainte réciproque de leur puissance1. C'était cette amitié que Louville conseillait de rompre avant tout, pour reconquérir le roi d'Espagne, en acquérant son confesseur. Mais s'assurer du confesseur, ce n'était pas se livrer à lui : on devait avec adresse pénétrer ses vues, et paraître au besoin sa dupe, mais ne pas l'être et le rendre suspect à Alberoni, afin de les perdre en définitive l'un par l'autre, comme on avait voulu d'abord ruiner del Giudice par Alberoni. C'était un jeu dangereux, qui demandait à la fois beaucoup de prudence et de dextérité ; l'ambassadeur ne pouvait rendre de service plus grand que celui-là : c'était le premier article de son programme et le point essentiel du plan.
Le reste consistait à se procurer des intelligences auprès d' Alberoni lui-même, de corrompre à quelque prix que ce fût son secrétaire, les Italiens qu'il admettait dans sa confidence, les caméristes de la Reine, et son médecin, le Français Langlade. On ferait en même temps le vide autour des Parmesans, en débauchant ou en observant les ( rrands attachés à leur fortune, les ducs de Popoli, de Vcragua, le marquis de Los Balbazès, le ministre Grimaldo, les ambassadeurs étrangers, particulièrement celui
1. Instruction de Saint- Aignan, H T orcy, Négociations, 1. 184, 552, 604, 7lii, 717, 777, (iue Saint-Simon ;i ceproduil textuellement, XIII, p. 7, 76, 111, 142, 164, 165, 204, 207.
ALBERONÎ ET LE DUC D'ORLÉANS 23i
d'Angleterre, Bubb, le nonce du pape Aldovrandi, confident et allié d'Alberoni.
Tous ces projets furent ingénieusement combinés par Louvillc : il en reconnaissait d'ailleurs les difficultés, l'indifférence des Espagnols, l'union intime d'Alberoni et de Daubenton, l'influence de la Reine, la clairvoyance du premier ministre. Le principal reproche surtout qu'on pût faire à ce plan, c'est qu'il était fondé tout entier sur des espérances plutôt que sur des faits, comme la précédente mission de Louville. Il fallait un politique bien fin pour réussir avec de pareils moyens.
L'ambassadeur auquel il fut confié suffisait-il pour toute cette politique machiavélique? Jeune, ingénu même, était-il de taille à se mesurer avec des adversaires italiens, passés maîtres en cet art d'intrigues et de manèges, et de nature à inspirer confiance aux seigneurs espagnols sur qui l'on comptait? Sa bonne volonté était certaine : ses talents et son autorité beaucoup plus discutables.
Saint-Aignan se mit à l'œuvre aussitôt, encouragé par la promesse d'une bonne récompense. Le Régent la lui faisait espérer pour les services qu'il lui rendait « à lui et à la France », avait-il ajouté, par un scrupule tardif de conscience. En cette affaire, le duc d'Orléans et ses serviteurs, comme toujours se payaient de belles paroles et d'honnêtes excuses. Ils invoquaient la nécessité de conserver l'Espagne à la maison de Rourbon, d'apaiser les haines qu'elle s'y était attirées par la faute d'Alberoni. On s'entendait pourtant à demi-mot : il ne s'agissait pas de conserver l'Espagne à Philippe V, mais d'arracher le Roi aux conseils d'Alberoni et de sa femme, pour qu'il cédât la France à la maison d'Orléans.
Les premières démarches de Saint-Aignan furent mesurées et calculées sur les instructions de Louville. Il entra en commerce fréquent avec les Espagnols, sans trahir ses desseins contre Alberoni. Il se lia d'abord avec le confesseur. Il s'appliqua à gagner tous les familiers de l'envoyé d'Angleterre Rubb, jeune homme de vingt-deux ans qui ne savait pas, disait-il, l'art de dissimuler. Ses premières dépèches, longues et circonstanciées, trahissaient
le désir de bien jouer le rôle qu'on lui avait donné, comme la crainte de s'engager mal et d'échouer1.
De Paris, d'ailleurs, Louville impatient de réussir et de se venger gourmandait la prudence de Saint-Aignan : « Ne craignez rien ; n'ayez plus de faiblesses. Suivez vos instructions secrètes, même quand elles seraient contraires à vos instructions officielles. » Il allait jusqu'à lui reprocher même un manque d'intelligence et conseillait au Régent de joindre l'exemple au précepte, de diriger de Paris les premières manœuvres. Elles faisaient plus d'honneur à son esprit fertile qu'à sa franchise et à sa dignité2.
A la fin de septembre 171 G, le Régent écrivit personnellement au roi d'Espagne pour lui dire que c'était à sa considération qu'il avait rappelé Louville ; mais qu'il ne pardonnait pas à Alberoni sa conduite avec son envoyé, la suppression de toutes les lettres adressées par lui au roi et à la reine d'Espagne. Le duc d'Orléans chargea ensuite son confesseur, le père Trévoux, de faire parvenir ses doléances directement au père Daubenton. Le même jour il adressa à Alberoni un avis anonyme sur les nouvelles relations du père Daubenton et du duc d'Orléans, sur les desseins qu'ils tramaient ensemble contre lui3. L'arme si ingénieusement forgée était à deux tranchants : elle pouvait frapper Alberoni, ébranler son crédit sur le Roi et atteindre à la fois Daubenton, ou le forcer à rompre avec le ministre tout-puissant : « Un des deux athlètes renversera l'autre », disait Louville dans son langage imagé4.
Ce premier coup ne porta point. Daubenton échappa au piège d'une manière bien simple : il remit la lettre au Roi et à la Reine. Le premier ministre averti se plaignit vivement au Régent de sa conduite, lui déclarant nettement « qu'on le croyait en Angleterre et à Madrid uniquement préoccupé de s'assurer
1. Outre les volume* de Correspondance d'Espagne conservés aux A. ÉTR., (. 2f>2, où Ton trouve les premières lettres de Saint-Aignan, 11 octobre 1716, f° 291, outre les lettres du même :\ Louville, ."> et 11 octobre 1716 Mémoires (/<■ Louville-, II, p. 220-221), il se trouve aux A. ÉTR. dans le fonds Espagne mi volume de Mémoires et Documents, l. 114, qui, ;'i partir du I" 277 contienl la correspondance secrète de Saint-Aignan. Elle se continue au tome 1 6.