‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 127 sur 189 · Torcy, Négociations, I, f° 716; Saint-Simon, XIII · texte numérisé non relu

Torcy, Négociations, I, f° 716; Saint-Simon, XIII

4. Saint-Aignan au duc d'Orléans, 3 octobre et 25 novembre 1716 (A. ÉTR., Espagne, t. 253, f° 254) ; Saint-Aignan à Louville, 1er et 2 décembre 1716 (Louville, Mémoires, 1 1 ^ 226):

l'engagea à demeurer dans l'ombre jusqu'à la certitude du succès. Louville, toujours brutal, le tançait comme un écolier de ses illusions, de ses ambitions : « Vous nous écrivez par trop maintenant. Il n'est festin que de gens chiches. Vous nous faisiez jeûner, et aujourd'hui vous nous faites crever. Vous pouvez demander la Toison, M. le Régent ne s'y opposera pas, si vous y tenez si fort. Mais il se moquera de vous. Permettez-moi de vous dire que c'est une pure enfance, et qui sent le lait dont vous faites votre principale nourriture1. »

Malgré ces rebuffades, Saint-Aignan continua d'instruire le Régent et de travailler pour lui. Il poursuivit son jeu entre Alberoni et Daubenton. Pour perdre l'abbé, il essaya de corrompre son entourage et celui de la Reine. S'il dut renoncer à gagner le secrétaire du ministre dont les intérêts étaient plus forts que leurs dissentiments passagers, en revanche, il reçut les confidences du secrétaire du nonce, Aldovrandi, qui confondait alors sa politique avec celle d'Alberoni : c'était un ecclésiastique français. Saint-Aignan intrigua encore dans l'entourage de la Reine ; à défaut de la nourrice, Laura Piscatori, « créature d'ailleurs sans jugement et sans esprit », par un manège bizarre, il acquit une camériste influente, une Irlandaise, la Kilmaloke. Un Français, le baron d'Autressal, avait été du dernier bien avec elle, avant qu'elle ne convolât en secondes noces. Pour regagner ses bonnes grâces, il offrit, si on voulait lui assurer une'[pension et la croix de Saint-Lazare, de faire semblant de vouloir épouser sa fille. Enfin Saint-Aignan s'insinuait clans les ministères, au palais « par un bon espionnage2 » !

Le parti franco-espagnol achevait en mémo temps de se constituer avec le concours de Tinajero disgracié pour son amitié avec la France, qui demandai! une indemnité et une pension de 2,000 écus. Le duc de Veragua, membredu Despachoe! ministre de la marine, l'un des hommes les plus instruits et «les plus actifs recherchai! Saint-Aignan: recrue d'autan! plus précieuse

1. Louville à Saint-Aignan, novembre 1716 (Mémoires, II. '.??.">. V. Sainl Aignan au Régent, 22 décembre 1716 V ÉTR., Espagne, t. 253, l'" 272 . Saint-Aignan à Louville, Il octobre 1716 Louville, II. p. 221 .

ALBER0N1 ET LE DUC D'ORLEANS 2:i:;

qu'on l'avail compté jusque-là parmi les soutiens et les collaborateurs d'Alberoni.

On commençait même à croire que l'on pourrait détacher de la même manière le duc de Popoli, Grand d'Espagne, chevalier de la Toison d'or, grand maître de l'artillerie, gouverneur du prince des Asturies, Italien, mais de Naples, très mal avec Alberoni depuis que celui-ci avait supprimé la garde italienne et voulu la remplacer par une garde irlandaise1. Le duc d'Orléans applaudissait Saint-Aignan très franchement cette fois : « Ramenez tous ces mécontents à leur Roi et détournez-les de la maison d'Autriche. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour détourner un mal aussi grand que serait celui-là pour les deux monarchies2. »

Au moment où Saint-Aignan, enhardi, gourmande, stylé et félicité dressait ainsi à Madrid toutes ses batteries, un feu tout opposé, également nourri à Paris, vint subitement les déranger. Le chef de la diplomatie officielle, le maréchal d'IIuxelles, inquiet de l'influence que les Anglais avaient à Madrid, songeait à cette époque à se rapprocher d'Alberoni, pour rendre aux Français l'autorité qu'ils y avaient perdue. 11 s'agissait de réconcilier le tout-puissant cardinal et sa victime, la princesse des Ursins retirée à Gènes, par l'intermédiaire de Grimaldo, ancienne créature d'Orry et de la princesse des Ursins, devenu, après la disgrâce des Français, le confident et l'agent d'Alberoni3.

Le projet était ingénieux et hardi : peut-être avait-il été formé dans ce parti de la vieille cour, groupé autour de la nièce de Mme de Maintenon, de Mme de Caylus, « par ces honnêtes gens bons à rien, avec lequel d'Huxelles avait beaucoup d'attaches et qui en avait en Espagne4. » A Madrid le marquis de Caylus, aimé et estimé de tous, et du Roi surtout son compagnon d'armes, en fut l'âme: pour regagner le cœur de Philippe V, la vieille cour lui laissait espérer son retour en France en cas de

1. Saint-Aignan à Louville, 5 octobre 171C» (Ibid., II, p. 220); Saint-Aignan au Régent, 30 novembre (A. ÉTR., Espagne, i. 253, f° 206 .

2. Le Régent à Saint-Aignan, 14 décembre^ 1716 (A. ÉTR., Espagne, t. 253, f° 247).

3. Saint-Simon, XIII, p. 312 ; Louville, Mémoires, II, p. 226 à 228.

4. Saint-Aignan à Louville, 22 décembre 1716 (Louville, Mémoires, II, p. 227).

mort de Louis XV, le droit d'opter alors entre les deux couronnes". D'Huxelles s'entendit avec Caylus; il lui envoya un auxiliaire, le chevalier d'Espennes, créature de Mme des Ursins, placé par elle auprès de Philippe V comme Louville autrefois, et disgracié en même temps qu'elle2. D'Espennes revint à Madrid au mois d'août 1716 sous prétexte de réclamer ses pensions et celles de sa protectrice, en réalité pour négocier avec le Roi et Alberoni : le Roi ne le reçut pas, mais le traita moins sévèrement que Louville. Tous les agents de Mm0 des Ursins étaient dans le complot : Bournonville, baron de Câpres, resté après la disgrâce de sa protectrice très en faveur auprès de Philippe Y, chevalier de la Toison d'or, grand d'Espagne, capitaine des gardes wallonnes, gentilhomme de la Chambre; le chevalier de Bourgk, Irlandais, aussi bien avec Alberoni qu'avec la princesse des Ursins, chargé démissions confidentielles par l'un et par l'autre, souple et audacieux à la fois3. Encore une nouvelle intrigue qui venait compliquer tous les secrets de la diplomatie française ! Au mois d'août 1716 ce parti s'était mis en branle : le chevalier de Bourgk avait pris la route de France, tondis que le chevalier d'Espennes prenait celle d'Espagne *. Le maréchal dTIuxelles présidait secrètement à ces liaisons. Il chargeait à cette époque l'intendant de Pau, Legendre, de s'entendre avec M. de Macanaz, célèbre par ses ouvrages et ses disgrâces, pour en tirer des lumières sur l'Espagne 5. Macanaz était ce docteur espagnol qui, avec Amelot et Orry, avait essayé d'introduire malgré l'Inquisition au delà des Pyrénées les maximes de l'Eglise gallicane, exilé par le cardinal del Giudice, mais resté cher dans l'exil au Roi dont il avait flatté le pouvoir et soutenu l'autorité. Ami de Mme des Ursins et d'Alberoni, depuis qu'il avait travaillé à renverser del Giudice, il recevait sans cesse des lettres d'Espagne et même de Philippe Y". 11 entra volontiers en

1. Saint-Aignan m Louville, «lu 1" juin 1717 (Louville. Mémoires, II. p. 237 .

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