‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 134 sur 189 · Le Secret du Régent, p · texte numérisé non relu

Le Secret du Régent, p

2. Beretti-Landi avait été nommé à La Haye en mai 1716 Irttres a" Alberoni à Rocca, 18 novembre 1715, 18 mai 1716). Sa correspondance de Hollande avec Alberoni régulièrement interceptée par les postes françaises et passée dans le Recueil de Torcy, puis dans les Mémoires de Saint-Simon, t. XIII et XIV permet de connaître sa politique et ses jugements.

3. Torcy, Négociations, I, f°8 81(J à 822; 855 ;'i 857. — Saint-Simon, Mémoires (éd. Chéruel), XIII p 210 et p. 21.

en matière et lancer son projet, il avait pris prétexte du bruit qui courait dans les chancelleries d'une médiation déjà offerte aux souverains catholiques par le Pape et acceptée, disait-on, par l'Espagne : « On prendrait, avait-il ajouté, des mesures poulies États de Parme et la Toscane1. » Ce premier entretien fut confirmé la semaine suivante par une lettre que Stanhope écrivit directement à l'abbé, par de nouvelles ouvertures adressées à l'envoyé d'Espagne en Angleterre, le comte de Monteleone. C'était évidemment de Beretti-Landi que Stanhope attendait le succès de sa négociation-. Avant la fin de janvier 1717, il l'invita à une conférence qu'il voulait instituer le plus tôt possible à Londres avec l'abbé Dubois, Pentenridter, ministre de Charles VI, pour le règlement des dernières difficultés pendantes entre l'Espagne et l'Empereur. Malgré tout son désir de jouer le grand rôle qui lui était offert, le ministre d'Espagne prit les ordres d'Alberoni, souverain maître en vérité, depuis la retraite de del Giudice, de la politique espagnole.

Pour la première fois ainsi, les desseins d'Alberoni se rencontrèrent avec l'intrigue formée à Hanovre par l'abbé Dubois. Les offres de Stanhope étaient sans doute inférieures à celles que le duc d'Orléans et son conseiller auraient voulu présenter à Madrid, pour gagner le roi d'Espagne à leurs projets. Ils avaient l'un et l'autre insisté auprès de l'Angleterre pour procurer à Philippe V mieux que l'héritage de Parme, la Sardaigne, si l'Empereur obtenait la Sicile3. La politique du moins qui avait déterminé ces offres, le remaniement des traités d'Utrecht, conforme aux ambitions de l'Empereur sur l'Italie et capable d'entraîner son adhésion aux ambitions du duc d'Orléans, l'extension du pacte de Hanovre aux cabinets de Vienne et de Madrid, constituaient bien déjà le programme d'action du Palais- Royal. Si par prudence Dubois .se taisait encore, c'était en son

1. Tony. Négociations, II, f01 9 à 11. — Saint-Simon, XIII. 299, d'après dès dépêches dé Beretti. — Lettre d'Alberoni à Rocca, février 1717. \>. 520.

V. Torcy, Négociations, 11. I'"" In."' ;'i 188. — Sainl Simon, Mémoires, Mil. p. ::'.'>:'.. - Lettre d'Alberoni au duc de Parme, s février 1717 Arch Map., Farnesiana, 59j .

:i. A. LIT,.. Ang., i 300, i' 323. — Voir notre premier volume, /.<■ Secret </u Régent, \>. 184 et suivantes.

LA GUERRE A L'EMPEREUR EN SARDAKîNE 247

nom et d'accord avec lui que les ministres anglais avaient pris la parole, en Autriche, en Espagne.

Il importe, pour juger la suite de cette première rencontre entre ces deux hommes, l'un etl'autre parvenus, à la grande colère de Saint-Simon, par des moyens obscurs aux premiers emplois de France et d'Espagne, d'examiner au printemps de 1717 la politique, de rechercher môme, s'il est possible, les intentions d'Alberoni. De négociations d'Alberoni, à cette époque il n'y en eut pour ainsi dire pas1. S'il continuait volontiers ses prévenances envers les envoyés d'Angleterre et de Hollande à Madrid, Bubb et Riperda, ces témoignages d'amitié ne préparaient alors aucune entente précise. L'abbé accueillait avec sympathie l'abbé del Maro, l'envoyé que le roi de Sicile, ému des menaces de l'Empereur, lui adressait pour solliciter son concours ; mais il était bien résolu à ne pas écouter les sollicitations d'un prince « habitué à tirer les marrons du feu avec la patte du chat*2 ». Le pape Clément XI avait-il manifesté le désir de réconcilier Philippe V et l'Empereur : pour plaire au pape et marquer ses intentions pacifiques, Alberoni, qui briguait d'ailleurs le chapeau de cardinal, permit une tentative d'un grand seigneur romain, frère du nonce à Madrid, le comte Aldovrandi, auprès de la cour de Vienne, mais sans y croire et sans y tenir. La seule entreprise que l'on suivit alors à Madrid avec la cour de Parme, le seul désir qu'on y eût, c'était de soustraire à l'Empereur l'alliance et le concours des Hollandais.

Toutes les lettres écrites par Alberoni à la cour de Parme, à ses collaborateurs de Londres et de La Haye, à ses amis de Plaisance nous ont été conservées. Pas une ne contient la moindre trace d'un programme d'action extérieure. Et toutes nous montrent le premier ministre espagnol passionnément occupé à réorganiser les finances, les flottes de la monarchie,

1. Voir la lettre d'Alberoni au duc de Parme, 15 décembre 1716. « Sa Majesté est fort calme en présence des ligues qui se forment. Le roi catholique fait des galanteries comme une jolie femme. Il promet à chacun, bien décidé à ne rien accorder à personne. Cette conduite est nécessaire pour tendre au mieux et le conserver (Arch. Nap., Fqmesiana, fasc. 58).

2. Torcy, Négociations, II, fos 202, 204. — Saint-Simon, XIII, p. 33*), 340, d'après une lettre d'Alberoni à Monteleone.

indifférent en proportion aux manèges des cabinets européens, exclusivement dévoué à la tâche écrasante qu'il s'était imposée et déjà trop lourde pour ses seules forces, au relèvement de l'Espagne. « Il n'y a que trois ou quatre années de paix à désirer pour donner à la nation le loisir de respirer », écrivait-il alors, aussi bien à Beretti-Landi qu'à son ami le comte Rocca.

Si les auteurs de la Convention de La Haye avaient eu le même souci qu'Alberoni de la paix européenne, ils n'auraient point songé à mettre en discussion des questions qui, sans leur intervention, ne se fussent point posées. Alberoni parut surpris d'abord des offres de Stanhope : pourquoi demandait-on au roi d'Espagne une confirmation des traités d'Utrecht? Philippe V était tout disposé à concourir à ce qui pouvait maintenir l'équilibre en Europe. Il l'avait toujours dit et le prouvait par les soins qu'il donnait à la réorganisation pacifique de son royaume. Mais il avait le droit de demander aux négociateurs de la Triple Alliance plus de franchise et plus de précision. L'ordre fut donné à Beretti-Landi de répondre à des propositions vagues par des déclarations générales et des protestations sans portée : « Vedremo che dira milord Stanhope », écrivait Alberoni au duc de Parme. Il attendait sans s'émouvoir1.

.Mais déjà plus que lui, les Farnèse à Plaisance, comme le roi de Sicile à Turin, s'inquiétaient des encouragements donnés par les puissances maritimes et le Bégent aux Habsbourg et à leurs ambitions. Quel serait le sort des princes italiens, si l'Europe s'accordait plus que jamais à mettre la péninsule à la discrétion de l'Autriche2? Demain alors, on verrait la Sicile, après-demain la Toscane et le duché de Parme même abandonnés aux Allemands. Etait-ce donc pour se voir réduits à cet état misérable que les Farnèse avaient recherché, ménagé l'amitié des Bourbons et fait de leur nièce une reine d'Espagne? Ils reprochèrent à l'abbé, leur créature jusque-là docile, son indifférence; le

1. Lettre de Bubb à Methuen, 12 avril 1717, dans Coxe, Bourbons d'Espagne, 11. p. :;?:;. — Lettre d'Alberoni au dm- de Parme, 12 .mil \m:n. \w., Farnesiana, 59). — Torcy. Négociations, II, l'" 107, et Saint-Simon •'■(!. Chéruel), XIII, p. 316.

v. Lettres du duc de Parme à Alberoni <-t réponses d'Alberoni (Arch. Nap., Famesiana, ">'J, .

5 février 1717 ils l'accusèrent presque d'infidélité : « Jamais, leur répondait Albcroni, le 4 mars 1717, la cour d'Espagne n'entrera dans des ligues avec l'Empereur sans «pie le duc en soit aussi averti. C'est un bruit que font courir les Français sans qu'on sache pourquoi. » Cette lettre d'excuses, précieuse à plus d'un titre, laisse juger dans quelle dépendance étroite la politique espagnole et son chef demeuraient, à cette heure décisive, de la diplomatie parmesane. Lorsque un peu plus tard, en mars 1717, Stanhope fit connaître à Madrid par Beretti-Landi et par Bubb les intentions des médiateurs, quand Alberoni alors s'expliqua, quoi d'étonnant à ce que les sûretés exigées par les Farnèse en Italie fissent le thème essentiel de sa réponse? « Point de réconciliation avec l'Empereur, tant que la succession de la Toscane ne lui sera pas interdite, tant que Charles VI restera le maître de l'Italie et de Mantoue1. » Comme préliminaire il chargeait Beretti-Landi d'exiger formellement le départ de la garnison autrichienne de Mantoue, et le droit réciproque pour Philippe V d'établir à Plaisance une garnison espagnole, capable de veiller sur les duchés et la Toscane. Sans rompre la négociation, Alberoni fit savoir à la fois à Londres et à Parme le prix que Philippe V entendait mettre à son accommodement avec Charles VI en Italie. Les intérêts et la politique des Farnèse ne devaient pas plus que l'indépendance de la péninsule être sacrifiés, par l'Europe aux Habsbourg.

On a pu discuter, et les contemporains ne s'en sont pas fait faute, si pour Philippe V et pour l'Espagne il n'eût pas mieux valu se résigner à l'inévitable et obtenir au moins la Benonciation définitive de Charles VI au trône de ses ancêtres, avec une paix durable. Mais faut-il s'étonner que les princes italiens, livrés par l'Europe aux desseins et aux entreprises de Charles VI, que les Farnèse surtout menacés dans leur indépendance et leurs espérances aient cherché leur défense auprès d'une Beine et d'un ministre qui disposaient à leur profit de la puissance à Madrid? Ce qu'on néglige trop, pour juger Alberoni et les Far-

1. Voir la précédente note et Torcy, Négociations, II, 200, dans Saint-Simon (éd. Chéruel), XIII, p. 338, d'après la dépèche d'Alberoni à la cour de Parme d'avril 1717.

nèse eux-mêmes, c'est la portée réelle de la politique impériale, ce sont ses provocations constantes, aux Pays-Bas, en Italie, en Allemagne, ses allures conquérantes et hautaines, ses prétentions intransigeantes, encouragées parles victoires du prince Eugène sur les Turcs et par les complaisances de l'Electeur de Hanovre et du Régent. Alberoni n'avait-il pas raison de demander « qu'il y eût une balance en Europe » ?

Le 27 mai 1717, un fonctionnaire de la cour d'Espagne, Don José Molinez, nommé grand inquisiteur d'Espagne après del Giudice, était subitement arrêté à Milan par le gouverneur impérial Lœwenstein, malgré son âge et sa dignité. S'il avait fait route par le Milanais, c'était pour éviter un voyage par mer, pénible pour un vieillard de quatre-vingts ans, et sans autre dessein que de venir à Madrid exercer sa fonction, C'était aussi avec toutes les précautions voulues : le cardinal Paulucci lui avait remis un sauf-conduit pontifical visé et confirmé par le chargé d'affaires autrichien, le cardinal de Schulembourg. De toutes manières, Molinez se trouvait en règle, quand le lieutenant de l'Empereur le lit jeter à la prison de Colmenero, où bientôt il mourut. Cette mesure brutale demeura sans excuse, comme elle paraissait sans motif. Les Impériaux avaient-ils cherché une revanche sur le prélat qui, longtemps chargé des affaires d'Espagne à Rome, n'avait jamais désarmé devant leurs prétentions et leurs menaces? Ou bien leur convenait-il de traiter l'Italie en pays conquis1?

En tout cas, si l'injure n'était pas voulue, elle n'atteignait pas moins directement le roi d'Espagne. Et l'on comprend, à la première nouvelle de l'incident, l'emportement de sa colère. 11 communiqua à Alberoni la lettre qu'il avait reçue à l'Escùrial de son envoyé de Gênes, le marquis de Saint-Philippe , plus chatouilleux encore sur l'honneur du Roi et de l'Espagne. Une telle insulte pouvait-elle être tolérée?

« Il le faudrait bien, répliqua froidement Alberoni, si l'on ne

1. Pour l'incident de Molhiéz, l'un des récits lés plu- sûrs H impartiaux esl celui de Torcy, St:<j<>fhiH<>ns, II. 1 1 r» [Saint-Simon, XIII. p. 69). — On ;i douté de l.i modération d'Alberbnl que Torcy, mieux renseigné, affirmait alors déjà Torcy, II. 415, 419, 426; Sain! Simon. XIII . — Voir Lemontey, 1, 135 et Weber, /'«■ Quadrupel Alltunz, p. (J0.

jugeait pas opportune une guerre avec l'Empereur. » Et son avis immédiat fut qu'elle ne l'était point. L'avis déplut au Koi, qui décida de consulter le duc de Popoli, gouverneur de Madrid. Un exprès partit de l'Escurial sur-le-champ: et le 10 juin, il rapportait la réponse de Popoli conforme aux désirs de vengeance de Philippe V. Courtisan et général, l'ancien ami d'Alberoni n'hésitait pas à lui donner tort quand il s'agissait de l'honneur du Roi : la guerre, et la guerre tout de suite, en Sardaigne, en Sicile, à Naples : des hommes, des vaisseaux, on en avait, on en trouverait. « Qu'on se mit entre les mains de la Providence dont les voies dépassent l'entendement humain. »

<( Je n'ai pas le courage, écrivait Alberoni, le 12 juin, de l'Escurial dans une lettre à Popoli qui nous a été conservée, de dire ni de penser avec Votre Excellence qu'il faille s'abandonner nonobstant à la Providence. Il ne me parait pas que nous soyons en état d'opposer la force à la force. J'ai dit tout cela à leurs Majestés dès les premiers mots qu'elles me firent l'honneur de m'adresser sur cette matière, et je serais très content, quand même l'affaire réussirait de la manière la plus heureuse, que tout le monde sût que mon très court entendement ne l'avait pas approuvée *. »

Contre les provocations de l'Empereur, contre les colères de Philippe V et les suggestions intéressées des courtisans, l'abbé, surpris en plein travail de réorganisation, défendait son œuvre pied à pied. Le bon sens, la raillerie, le calcul et l'éloquence même, il employa toutes ses ressources à convaincre Popoli ; il l'adjura comme aux heures décisives où le grand seigneur avait rétabli après la mort de Vendôme sa fortune ébranlée : « Allaiton faire croire aux gens qu'une poignée d'Italiens follement passionnés pour leur pays avaient poussé ces souverains, jeunes, innocents, au dernier degré de leur ruine, et l'Espagne à sa perte totale. » Le 13 juin, Popoli était revenu à des idées pacifiques.

1. La lettre à Popoli a été publiée en appendice par Rousset. Storia del Cardinale Alberoni, Amsterdam 1720 (Appendice, p. 131) et déjà discutée par Saint- Philippe {Mémoires, III, p. 197), qui prétend qu Alberoni a voulu donner le change à l'opinion.

Par malheur, il y avait auprès du Roi des courtisans intéressés à lui plaire, en desservant Alberoni. Le secrétaire d'Etat Grimaldo, le confesseur Daubenton révélèrent à Philippe V l'influence exercée par l'abbé sur le duc de Popoli à son insu, contre ses ordres. Ils lui montrèrent la lettre authentique d'Alberoni, et ce fut de Daubenton lui-même envoyé et autorisé par le Roi que le premier ministre apprit, le 12 juin, les reproches du maître, comme sa décision obstinée de faire la guerre, avec ou sans lui, s'il résistait.

Ce récit de la crise déterminée dans l'entourage du roi d'Espagne par la violence imprévue des Autrichiens est celui qu'Alberoni, la mémoire toute fraîche encore des incidents funestes à sa politique et à sa fortune, les mains pleines des documents de cette histoire, fit le 28 mars 1720 aux cardinaux Paulucci et Gualterio1.

S'il a paru véridique à certains historiens, il ne s'est point cependant imposé à l'histoire prévenue d'une manière générale contre la sincérité de l'abbé italien. Lemontey après Saint-Simon, et M. Raudrillart après Lemontey l'ont jugé et écarté comme une apologie intéressée, inventée par le cardinal pour les besoins de sa cause, quand cette cause eut été perdue par sa faute, par cette guerre maladroitement engagée. Les griefs et l'explication formulés par les adversaires d'Alberoni ont prévalu :

« Chez Philippe V, les saillies d'un esprit malade n'étaient que les inspirations d'Alberoni. . . Des négociations incohérentes entamées par ses agents à la fois avec tous les cabinets étaient destinées à masquer un plan diffus et gigantesque. Alberoni croyait aussi facile de créer le chaos en Europe que l'ordre en Espagne... La guerre se forgeait à Madrid : un prétexte manquait pour rompre la trêve d'Utrecht avec décence. Le gouvernement autrichien le fournit2. . .

1. Ce documenl ;i été plusieurs fois iridii|iié par Rousset au xvni" siècle, réédité par l'abbé Bersani, Storia del Cardinal Alberoni. Les documents les plus complets d'ailleurs son! ceux que M. Wiesener a publiés en partir, le recueil des papiers justificatifs d'Alberoni ajoutés au mémoire qu'il avait rédigé pour le pape Clémenl XI ei pour ses avocats auprès de lui [British Muséum : Gualterio's Papers : Additional Manuscripls, a 20495 . — Voir Wiesener. !.<• Régent, l'abbé Dubois, II. p. 92, qui conclut qu'Alberoni ne voulu! pas cette entreprise.

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