Tome
Un dernier détail de cette correspondance, plus que tout autre peut-être, me paraît de nature à établir la docilité de l'abbé envers ses anciens maîtres. Au moment où l'Europe se déchaîna contre l'entreprise de Sardaigne et contre le cardinal, le duc de Parme n'hésita point à solliciter de Madrid une lettre ostensible, destinée à prouver que les Farnèse n'avaient eu aucun avis de «l'affaire, avant son éclat, qu'on devait l'attribuer à l'Espagne seule irritée des infractions à la neutralité de l'Italie. » Dix jours après, le duc avait en mains et pouvait montrer fièrement aux cabinets européens, au Pape surtout le certificat d'innocence délivré par son fidèle serviteur1. « Nous sommes plus que sûrs que le changement de résolution pris par Sa Majesté d'employer contre l'Archiduc l'armée destinée au Levant aura surpris Votre Altesse Sérénissime empressée comme le Saint- Siège à solliciter l'intervention de l'Espagne contre les Turcs. »
Si l'entreprise dirigée par Alberoni contre l'Autriche a paru aussi inexplicable que sa fortune, c'est que l'une et l'autre s'expliquent par le même motif ignoré et négligé : son rôle au service de la diplomatie des Farnèse, dont il fut toujours l'agent heureux, complaisant, empressé, et définitivement malheureux. Dans le plus grand éclat de son ministère, son pouvoir et son œuvre en Espagne demeurèrent, subordonnés aux ordres et à la politique de la cour de Parme. De toutes les preuves qu'il a données à ses maîtres italiens de sa reconnaissance et de son zèle, il n'en est pas de plus éloquente.
Sans doute la présence et l'autorité d'Elisabeth Farnèse à Madrid répondaient au duc de Parme du dévouement, de la docilité de l'homme que sa volonté avait placé à la tète de la monarchie espagnole. Mais toute une existence comme celle d'Alberoni, obstinément fidèle- à l'Etat qui l'employait depuis trente ans, à l'Italie, aux amis et aux maîtres qu'à Parme il avait appris à aimer et à servir, suffisaient à répondre de lui à l'heure des sacrifices décisifs. Sous les apparences d'une vie singulièrement vagabonde et agitée, faite de prodigieux succès et de revers retentissants, la trame très simple de celle carrière qui étonne
1. Lettre d'Alberoni au duc de Parme, du Pardo, 'J7 août 1717 Arqh. Nai\, t'urnesiana, fasc. 59).
se trouva au demeurant formée par les entreprises, les espérances el les ordres des princes de Parme. Depuis que pour défendre ou agrandir leurs États, les Farnèse avaient résolu d'opposer l'Espagne et les Bourbons aux prétentions des Habsbourg et des Allemands, depuis que dans ce dessein ils avaient marié leur nièce à Philippe V et fait d'Alberoni un premier ministre à Madrid, un cardinal àJRome, l'agression de l'Autriche, la riposte de l'Espagne entraient dans leurs calculs. Deux ans plus tard, le cardinal écrivait au ministre des Finances de Parme, son ami Rocca. « Je viens d'apprendre la mort de Mgr Molinez : ah ! s'il était mort trois ans plus tôt, que de maux évités à l'Europe! Après tout, puisque la guerre est un châtiment de Dieu, si la Providence n'avait pas eu ce prélat à sa disposition, d'autres moyens lui auraient servi1. »
Toujours résigné depuis ses débuts à ce qu'il ne pouvait empêcher, fataliste comme les gens du peuple, Alberoni fit cette guerre comme s'il ne l'avait point déconseillée, avec résolution, avec méthode. Il ne lui déplaisait pas, d'ailleurs, de prouver au moins à Philippe V, à l'Europe, que ses efforts, concertés avec Patino, son homme de contiance, pour réorganiser les flottes et les forces de l'Espagne, n'étaient point propos en l'air et fanfaronnades. En trois semaines à la flotte de douze vaisseaux préparés pour la croisade s'adjoignirent cent transports qui embarquèrent 8.000 hommes et 600 chevaux, soixante canons de siège et de campagne, des vivres et des munitions pour trois mois. Un amiral génois, le marquis Mari que sur les conseils d'Alberoni, Philippe V avait engagé en 1713 pour se créer une bonne marine, prit avec Balthazar de Guevara la direction de la flotte. Le marquis de Leyde s'embarqua avec eux pour commander l'armée. Sauf les chefs d'escadre qui se dirigèrent l'un par les Baléares, l'autre par les côtes de France et de Corse sur la Sardaigne, personne en Espagne, en Europe, pas môme le marquis de Leyde ne connut l'objet de l'entreprise qu'au moment de l'exécution.
Le 20 août, les deux escadres, dont l'une avait été retardée