Lettre d'Alberoni à Rocca, 13 février 1719, p
par le défaut de vent dans les parages des Baléares, se réunirent en face de Cagliari. Le vice-roi autrichien, le marquis de Rubi, petit gentilhomme catalan qui avait fait fortune auprès de l'Empereur en excitant les Catalans contre Philippe V, venait à peine d'arriver dans l'île pour y assurer les droits des Habsbourg. Il avait trouvé la forteresse de Saint-Michel et le château de Cagliari sans défense, sans canons. Du mieux qu'il put, il arma les (S00 hommes de la garnison, une compagnie de rebelles de Valence et de Catalogne exilés depuis 1715 ; il leva quelques milices dans le pays, commandées et instruites à la hâté par de vieux soldats1.
Son seul profit fut de forcer les Espagnols à un siège régulier de Cagliari, que quinze jours plus tôt ils eussent occupé sans résistance. Mais l'île elle-même, à l'appel du marquis de Saint- Philippe presque aussitôt débarqué le 13 septembre, accepta d'emblée le retour du gouvernement espagnol. On vit même un gentilhomme du pays, ennemi des Habsbourg, le marquis de Montenegre enrôler les Sardes contre les troupes de l'Autriche. Serré et menacé par des forces supérieures, le marquis de Pubi jugea prudent, dès le 16 septembre, de se réfugier dans une ville plus forte, à Alguer. Quinze jours après, la garnison de Cagliari se rendait au vainqueur. Le gouverneur autrichien avait escompté, pour prolonger la résistance, l'arrivée de 600 soldats de Milan, de 500 autres de Naples. Du Milanais, il ne vint presque aucun renfort; les troupes napolitaines débarquées le 11 octobre à Terra Nova capitulèrent quelques jours après en masse.
Découragé, le vice-roi autrichien s'enfuit d'Alguer la nuit et passa en Corse. Le 25 octobre, Alguer et la place plus forte encore de Castel Arragonès se rendirent au marquis de Leyde. Tl ne lui avait pas fallu deux mois, et deux mois presque sans combat, pour restituer la Sardaigne au roi d'Espagne. Les Habsbourg eussent été plus en peine encore de la reprendre que de la défendre.
« L'Empereur, écrivait l'un des vainqueurs, Saint-Philippe, ne
I. Saint-Philippe, Mémoires, 111. p. 23"), ri Torcy, Wégociations, II, 635, dans Saint-Simon, Mémoires, XIV, p. 158.
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perdit rien en perdant la Sardaigne. » C'était la réalité : la guerre même que lui avait déclarée l'Espagne n'était point pour lui déplaire, mais à la condition que la perte de la Sardaigne et le défi de Philippe V servissent ses ambitions en Europe et en Italie. Pour cela seulement il était bon, indispensable que Charles VI demandât vengeance de l'invasion de ses domaines, de l'agression des Espagnols, se posât en victime et réclamât justice.
Il n'y manqua point : comment un roi catholique, un cardinal de l'Eglise romaine avaient-ils osé détourner et employer une Hotte destinée à la croisade, contre l'Autriche occupée à défendre la chrétienté contre les Turcs? Heureusement que lui, l'Empereur avait mieux entendu et pratiqué ses devoirs : la victoire que le prince Eugène remportait sur les infidèles à Belgrade le 22 août faisait un singulier contraste avec les trahisons de l'Espagne. Elle permettrait aussi la paix en Orient et les justes représailles des Habsbourg dans la Méditerranée et en Italie '. Dans ces menaces et ces plaintes adressées au Saint-Siège perçait surtout le plan formé par les Impériaux de s'indemniser largement dans la péninsule, de réduire à leur discrétion les princes de Parme, de Savoie, de Toscane, la Papauté et Venise, en occupant la Sicile, Florence, Mantoue, les Légations. C'était aussi l'objet de l'appel que, le 10 août, la conférence des ministres viennois fit entendre aux cours alliées de France et d'Angleterre, à la République des Provinces-Unies, et sur le même ton-.
Alberoni s'y attendait : après avoir gardé un silence absolu jusqu'à l'arrivée de la flotte en Sardaigne, il s'expliqua de toutes les manières, le 23 août. Naturellement il rejetait la responsabilité de la rupture sur l'Autriche qui n'avait jamais sincèrement consenti à la paix, ni respecté les traités et la neutralité de l'Italie. Par une lettre circulaire envoyée à tous les ambassadeurs d'Espagne3, dans des entretiens avec les ministres étrangers,
1. D'Arneth, Prinz Eugen von Savoyen (II, p. 448, n. 8). Protocole de la conférence de Vienne du 8 août (Wiex Staatsarchiv), cité par Weber, Die Quadrupel Allianz, p. 48.
'•?. Grimani, Relazioni, 18 août 1717, dans le Recueil des Dépêches des ambassadeurs vénitiens recueillies aux Archives de Vienne.
3. La lettre a été publiée par Lamberty, Mémoires du XVIII' siècle. \. p. 25G
Bubb, Riperda, Saint-Aignan, il prétendit en fournir les preuves: avec quelle mauvaise grâce, et contraint par Louis XIV, Charles VI avait restitué la Catalogne et les Baléares ! Comme il avait recueilli les Espagnols rebelles, écouté leurs suggestions perfides ! L'attentat contre Molinez était présenté comme l'acte décisif, l'injure dernière et voulue au roi d'Espagne, l'infraction préméditée à la neutralité de l'Italie. Ce qu'Alberoni ne disait pas, c'est qu'averti des projets d'échange de la Sardaigne contre la Sicile défavorables à Philippe V, favorables à son maître, obligé à la guerre, il saisit l'occasion de prendre un gage, « une part facile à conserver ».
En somme, plus tôt qu'il ne l'avait souhaité, par l'obstination ambitieuse de l'Empereur, l'orgueil de Philippe V et les intrigues des Farnèse, le conflit entre les Bourbons d'Espagne et les Habsbourg que Louis XIV avait séparés sans les réconcilier se rouvrait, comme un mal périodique : « Le fourreau, où l'épée des adversaires n'était jamais rentrée à fond, était jeté. »
Au moment où le sort des Italiens se jouait, trop tôt sans doute, mais conformément au vœu et au dessein de toute sa vie, le cardinal eut une heure d'espérance, d'illusion même. « La résolution que vous savez, d'autres qui suivront, arracheront peutêtre certains princes à leur indolence et feront distinguer au roi d'Espagne le juif du samaritain. Les mesures, j'en suis sur, qui se prendront au printemps prochain, donneront cet hiver de l'occupation aux cabinets européens. Puissent-elles procurer un équilibre qui donnera la sûreté à l'Italie, et empêcher l'Empereur de commander au genre humain : échéance fatale le jour où on le laissera maître de cette fertile province ! Voilà ce que je viens de dire à la France, à la Hollande et l'Angleterre *. »
C'était à qui, en Europe, en face des risques d'une guerre générale, se hâtait d'en décliner la responsabilité. Le Régent lit savoir aux ministres de Georges Ier, à l'ambassadeur d'Autriche Kdeïligsegg qu'il ne participait ni directement, ni indirectemenl à cette équipée. Saint-Aignan fut chargé, dès le mois d'août, de
1. Lettre d'Alberoni au duc de Parme, du l'ardu, 16 août 1717 (Arch. Nap., Farnesiana, fasc. .">'.• .
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porter à Madrid un blâme H un désaveu officiels. Le roi d'Angleterre et ses ministres. Saint-Saphorin à Vienne, Stair à Paris, Bubb à Madrid, tinrent le même langage indigné et énergique1. Le Pape Clément XI, intimidé par l'Empereur, n'hésita point à publier un bref de protestation et de blâme contre le roi d"Lspagne et son principal ministre. Le roi de Sicile déclarait à Paris et à Vienne sa résolution bien arrêtée de ne point troubler la neutralité de l'Italie. Les princes italiens menacés de représailles par les Habsbourg rivalisaient d'ardeur ;i persuader l'Autriche qu'ils n'avaient aucune part dans l'entreprise du roi d'Espagne : « C'est un vrai divertissement de voir ici les mouvements de leurs ministres », écrivait le 8 septembre l'ambassadeur anglais. Le plus empressé à détourner les colères de l'Autriche, ce fut le duc de Parme ; il implorait le Pape, le duc d'Orléans, l'Angleterre : « pauvres Farnèse inoffensifs, innocents et débiles, exposés entre l'enclume et le marteau aux coups que se portaient les rois en délire ! »
Ces protestations pacifiques n'étaient point de nature à détruire les illusions d'Alberoni. La supériorité de l'Espagne sur les Habsbourg dans la Méditerranée était telle que le concours des puissances européennes ne lui était pas nécessaire. Leur neutralité, que la crainte des ambitions impériales habilement exploitée pouvait déterminer, devait suffire. L'entreprise de Sardaigne était à peine achevée, qu'encouragé par l'impuissance des Autrichiens, Alberoni se préparait aussitôt à demander de nouveaux sacrifices à l'Espagne2. Les finances royales réorganisées lui fournirent les ressources d'un vaste armement. De nouveaux vaisseaux de guerre furent mis à flot, à Cadix et au Ferrol, par les soins de Patino dont l'activité étonnait les Espagnols; d'autres achetés à l'étranger par l'intermédiaire de Riperda. On faisait des recrues en Espagne, à Livourne et à Gènes. Les fonderies royales installées à Pampelune livraient sans relâche les canons, les bombes et les boulets qui s'accumulaient dans l'arsenal de Barcelone. Les armes et les habillements remplissaient les magasins. Jamais depuis longtemps l'Espagne n'avait donné
1. Torcy, Négociations, II, f° 667; dans Saint-Simon, XIV, p. 163.
2. Torcy, Négociations, II, i°> 681 à 683 ; Saint-Simon, XIV, p. 167, 168.
un pareil spectacle à l'Europe, étonnée que ce royaume dévasté par une guerre récente et habitué à une inertie séculaire fût encore capable de cet effort. N'était-ce point la justification d'Alberoni, le résultat de son administration, la preuve de son énergie? Un témoin aussi bien informé que malveillant, le marquis de Saint-Philippe a dû le reconnaître et le proclamer. « Alberoni, alors, fit voir jusqu'où pouvaient aller les forces delà monarchie espagnole, lorsque ses finances seraient bien administrées et il est hors de doute qu'aucun roi d'Espagne n'a pu faire en aussi peu de temps une dépense aussi excessive, sans charger les peuples d'aucun impôt. Le Roi dut à la direction du cardinal cette montre de sa puissance1. »
Alberoni n'avait certes pas souhaité que l'occasion se présentât si vite d'employer, avant l'achèvement total de son œuvre, les ressources préparées avec une rare énergie depuis quatre ans pour le succès final. Il rêvait depuis vingt ans la réduction totale de la puissance impériale. Il l'avait poursuivie auprès de Vendôme, de Marie-Louise de Savoie, des Bourbons d'Espagne et d'Elisabeth Farnèse. Il se l'était promise, il l'avait promise à ses maîtres, à ses amis de Parme. S'il avait donné tout son cœur, toutes ses forces de travail et de pensée à la reconstitution de la monarchie de Philippe Y, c'était avec l'intention de l'opposer victorieusement un jour à l'Empereur, en Italie. Faut-il s'étonner qu'en présence de l'événement si longtemps escompté, devant le conflit désormais inévitable des Bourbons et des Habsbourg, Alberoni cardinal et premier ministre n'ait pas résisté à la tentation de réaliser le rêve d'émancipation italienne qui était la raison d'être de sa carrière d'homme d'Etal ?
A Beretti-Landi, son agent à La Haye, par qui il espérait toujours détourner la Hollande de l'Empereur, il développait ses desseins dans toute leur étendue.
L'heure lui paraissait venue, quoiqu'il ne fût pas l'auteur des remaniements prochains de l'Italie, de procéder à un nouvel équilibre des forces, contraire aux prétentions allemandes, favorable au repos durable de la péninsule. La restitution de Naples