‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 143 sur 189 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La guerre, allumée dans la Méditerranée par l'expédition de Sardaigne en 1717, menaçait de s'étendre, au printemps de 1718, en Italie où devaient fatalement se régler la rivalité toujours ouverte des Habsbourg et des Bourbons d'Espagne, le conflit de leurs rancunes et de leurs ambitions.

Nul prince ne souhaitait plus cette guerre dans la péninsule que le souverain de Parme. Chaque lettre qu'il envoyait à Madrid pendant l'hiver de 1717 l'ut un appel pressant à Philippe V, à son ministre, presque un ordre d'agir sur tous les points de l'Italie à la fois. Il signalait les mesures offensives des Impériaux, l'envoi incessant de troupes allemandes dans la vallée du Pô, les contributions levées sur les petits Etats, les alliances de l'Autriche avec le duc de Modène et Lucques, l'occupation de l'Apennin et des Présides, et particulièrement à Naples, la saisie des bénéfices pontificaux destinée à l'entretien d'un corps d'occupation. Dès la fin de novembre 1717, les Farnèse auraient voulu que l'Espagne s'emparât à la fois de Naples, de Livourne, de Cènes. Ils réclamèrent à Philippe Y de l'argent et des troupes pour résister à l'Autriche et l'invitaient à s'assurer le concours du roi de Sicile qui seul pouvait permettre une entreprise en Lombardie. « Aucune négociation, aucun accommodement ne sera acceptable si l'on ne permet pas au roi d'Espagne, tout de suite et sans délai, de reprendre pied en llalie : c'esl le seul moyen de rendre le repos à la péninsule et l'équilibre à l'Europe. C'est le point essentiel sur lequel on ne doit jamais céder '. »

1. Lettres fin «lue do Parme ;'i Alberoni, passim. (Arch. Naê., Farnesiaha, r>9).

Serviteur des Farnèse avant tout et toujours, le cardinal employait donc l'hiver moins en négociations qu'en préparatifs de guerre. Dès le mois de décembre, il déclarait que l'Espagne disposerait d'une "escadre de trente bons vaisseaux, d'un corps expéditionnaire de 20,000 hommes avec un train d'artillerie de cent cinquante canons. « Votre Altesse me presse, disait-il le 31 janvier 1718, d'entrer en campagne de boum; heure. Elle sera contente de moi, et l'Empereur obligé, au risque de perdre la péninsule, de faire passer des armées en Italie1. »

Ce n'étaient point de vaines paroles. « Véritable roi d'Espagne, absolu et seul », dit Saint-Simon, il avait du moins toute la tâche et obtenait de ses collaborateurs bien choisis, de Patino et de ses trois secrétaires entraînés par son énergie, des efforts qui étonnaient. Cette activité plaisait à Philippe V plus que jamais incapable, à Elisabeth Farnèse obligée de défendre sa situation menacée par la maladie de son mari. Ce fut le moment et la cause des faveurs les plus grandes qu'Alberoni ait reçues à Madrid, après le chapeau l'évêché de Malaga, le 13 novembre; l'archevêché de Séville, le 21 novembre; l'administration de l'évêché de Tarragone, le 3 janvier 1718, dont les riches revenus devaient lui servir à établir ses neveux et nièces, à se procurer dans son pays un domaine seigneurial.

Cette fortune prodigieuse n'aveuglait point, comme on l'a dit, l'homme d'Etat italien sur les risques de l'entreprise où il se savait, depuis le début et malgré lui, engagé. Aux Farnèse, il ne cachait pas ses inquiétudes. Depuis que le duc d'Orléans avait repoussé l'entente avec l'Espagne négociée par la cour de Parme, il savait ce prince à la veille de s'engager davantage avec Georges Ier de Hanovre et les whigs, amis de l'Empereur. Il n'ignorait plus que le roi de Sicile, instruit de l'isolement de l'Espagne, ne prendrait pas son parti contre les grandes puissances de l'Europe. Déjà, l'Angleterre menaçait de mettre sa marine au service des Habsbourg; elle avait rappelé de la Baltique en octobre 1717 sa flotte et son principal chef d'escadre, le chevalier Byng, et se disposait à des armements qui, dès le

1. Lettre d'Alberoni au duc île Parme, 31 janvier 1718 (Arch. Nap., Farneniana, 59).

mois de février 1718, n'échappaient pas à la vigilance d'Alberoni. Si la Turquie consentait après ses défaites en Hongrie à une paix dont les Vénitiens, moins heureux que l'Empereur, lui conseillaient la prompte conclusion, Charles VI, libre de faire descendre ses armées des plaines du Danube, soutenu par l'Angleterre, approuvé par la France, pouvait chercher à reprendre sans trop d'efforts en Italie, sur l'Espagne isolée, une revanche décisive de la perte de la Sardaigne.

Le cardinal ne se faisait donc aucune illusion sur les conditions de la guerre prochaine. Docile aux désirs de la cour de Parme, il lui promettait, le 22 mars 1718, une action vive et prompte, mais il ajoutait: « Pour votre gouverne, sachez que l'Espagne entrera seule en danse : car il est sûr que l'Empereur sera appuyé d'une flotte anglaise dans la Méditerranée. Et voilà le Roi repris de ses vapeurs et de ses malheureux scrupules1. » Il pressentait déjà, par moments, que l'Espagne et lui-même paieraient seuls les frais de cette guerre italienne réclamée par les Farnèse.

Les Habsbourg, en effet, se préparaient à en tirer tout le profit possible. Depuis que leurs insolences en Italie et leurs provocations avaient poussé Philippe V et les Farnèse à l'attaque, la fortune souriait à leurs généraux vainqueurs des Turcs, à leurs hommes d'Etat maîtres désormais de la paix en Orient, fondés à se promettre l'appui du Hanovre, de l'Angleterre et de la France avec le Régent. « Le naturel des Allemands, écrivait Alberoni en septembre, est d'être insolents et insupportables dans la prospérité : ils devraient pourtant réfléchir que la fortune est par nature même capricieuse et qu'il n'y a rien d'assuré dans les choses sublunaires2. » A voir les exigences apportées à Londres par l'ambassadeur impérial Penlenridtcr, au mois de novembre, il semblait (pie l'Europe dut être à leurs ordres et l'Italie à leur merci, par droit de conquête. L'Empereur annonçait la prétention d'occuper, sans même garantir l'Espagne à Philippe V, les îles de Majorque et de Sicile, de se réserver la Toscane, d'agrandir aisément ses domaines italiens, de se tout

1. Lettre d'Alberoni au due de Parme, 99 mars 1718 Arch. Nap., Fameaiana, 59 ,

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