‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 147 sur 189 · Coxe, Bourbons d'Espagne, II, p · texte numérisé non relu

Coxe, Bourbons d'Espagne, II, p

2. Lettre d'Alberoni au 'lue de Parme, 28 mars 1718, Arch. \\r.. Farnesiana, 59, dépêche qui ;> été interceptée parTorcj h reproduite dans Saint-Simon XV,p.41).

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même jour au Régent, qu'après avoir dissuadé le cardinal dans les termes les plus forts de toute espérance de désunion entre la France et les Anglais, il lui avait offert la totalité des successions italiennes et des garnisons de sûreté, le moyen le meilleur de brouiller l'Empereur et les Anglais, principal objet que le duc eût en vue. « Projet de visionnaire, avantages illusoires, avait répliqué Alberoni. Le prince de Parme avait quarante-deux ans, son frère le prince Antoine, trente- sept. Ils pouvaient se remarier : un projet de mariage était sur le tapis pour le dernier. Le grand-duc de Toscane était vieux, mais le prince Gaston était de l'âge du duc de Parme. Et puis ces souverains accepteraient-ils des garnisons? Etait-il convenable et délicat pour la Reine d'escompter ces successions? C'est le cas horrible du votum captandse, successionis1. » Alberoni avait conclu par l'essentiel : « et la Sardaigne, qu'en feraiton? » Nancré aussi : « Gibraltar restitué à Philippe V, la Régence assurée à Elisabeth Farnèse, ne seraient-ce pas de belles compensations - ? »

Entre adversaires comme entre amis, il est toujours utile de s'expliquer. La franchise, môme brutale, du cardinal, et les bonnes grâces de Nancré parurent très vite rapprocher les deux conlidents de Philippe Y et du Régent. Soit qu'il eût été avant son départ circonvenu à Paris par le parti de la cour favorable à l'Espagne, par le maréchal d'Iluxelles et sa coterie, soit qu'il fût disposé aux concessions exigées par le succès de sa mission, le marquis de Nancré ne tarda pas à reconnaître et à excuser les justes susceptibilités de Philippe V. « Je vois bien, lui disait Alberoni, la différence de langage entre les Anglais et vous. » On la voit aussi bien dans la lettre envoyée par Nancré au Régent, dès le début d'avril3 : « Le comte de Stair répondrait en deux mots, que je ne suis venu ici que pour user de contrainte. J'aurais pourtant cru qu'il eût mieux valu pour Son Altesse

1. Lettre de Nancré au duc d'Orléans, 23 mars 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 316, f° 150).

2. Lettres de Nancré au duc d'Orléans du 23 et du 28 mars 171S (A. ÉTR., Esp., t. 268, f 203).

3. Lettre de Nancré au Régent, 2 avril 1718 (A. ÉTR., Esp., t. 269, f° 2.

Royale, de toutes façons, que l'Espagne eût accédé volontairement. Et si les conditions favorables à l'Empereur n'avaient eu une apparence trop partiale de la part des médiateurs, l'Espagne ne se fût pas fait tirer à quatre pour accepter. » Nancré ne laissait pas espérer à Philippe V, quand il le vit, que le Régent pût jamais se séparer des Anglais; il ne lui refusait pas non plus d'être l'interprète de ses griefs et de ses désirs. Grande colère de l'abbé Dubois qui l'accusa de patricotage, après lui avoir reproché seulement de s'être laissé jeter de la poudre aux yeux par Alberoni. Le fait est que très vite Nancré parut prendre fait et cause pour le roi d'Espagne, et se disposer, à la grande joie des Farnèse et de Peterborough, à reprendre l'essai d'entente entre les Bourbons, interrompu par les négociations de Londres et de Vienne.

Inversement, Alberoni subit très vite son influence et ses conseils pacifiques. Dès le 28 mars l'envoyé du duc d'Orléans constatait avec le nonce que le cardinal était beaucoup moins entêté de la guerre qu'on ne le disait. Il répétait, le 18 avril : « au risque de passer pour un innocent, je crois le cardinal sincèrement disposé à la paix1 ». La valeur du témoignage de Nancré a été contestée par Dubois et ses amis qui ne l'accusaient plus de naïveté, mais de trahison. Peut-on récuser de même les lettres écrites à ce moment par Alberoni à ses maîtres de Parme? N'oublions pas qu'il parlait à des princes impatients de la reprise des opérations militaires en Italie, que de Parme ils lui écrivaient à l'approche du printemps, le 28 février : « Il est temps désormais que l'action commence. Je me confie à votre prudence et à votre activité2. » Après ses entretiens avec Nancré, en présence de l'offre ferme qu'il apporta de laisser des garnisons espagnoles à Parme et à Florence, le serviteur des Farnèse compta sur cette garantie qui dépendait d'eux pour les désarmer, et pour désarmer. « J'ai peur, écrivait-il le 28 mars, si nous commençons les hostilités, d'attirer sur Votre Altesse une vengeance de l'Empereur, dont elle se préservera difficilement. » 11 ajoutail : <■ Si l'Espagne est obligée de subir ces dures lois, que Votre

1. Lettre de Nancré au Régent, 18 avril 1718 A. KIT,., Esp., t. 269, 1- 117 135).

2. Lettre du duc de Parme à Alberoni, 28 février 1718 (Arch. Nap., Farnesiana, 59 ,

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Altesse me casse savoir s'il lui convient de recevoir en ses États une garnison espagnole. »

11 lui montrait les avantages supérieurs aux inconvénients j pour obtenir son consentement qui eût assuré la paix. Voici enfin sa lettre décisive du 5 avril : « Dieu sait mon désir de servir Votre Altesse, mais quel conseil donner dans des conjonctures aussi délicates, aussi scabreuses ? J'ai déjà dit à Votre Altesse que la France ne veut pas entrer dans la danse. 11 me paraît difficile d'y faire entrer l'Espagne seule pour la conquête du royaume de Naples impossible à conserver. Par conséquent se plier à la nécessité me semble le seul parti à prendre, en inclinant à quelque accommodement que proposent les médiateurs. Mais leurs Majestés encouragées par nos vastes préparatifs, par les dispositions favorables des peuples et leurs adresses venues de toutes parts considéreraient comme un acte de lâcheté ou de faiblesse l'abandon d'une entreprise si notoire, de sorte que mes réflexions n'ont pas trouvé jusqu'ici la moindre approbation '. » Est-il besoin d'ajouter à cette déclaration si nette le commentaire que l'envoyé de Victor-Amédée adressait à la même date à la cour de Turin sur les dispositions d'Alberoni favorables à la paix, défavorables à son maître2?

Cette rencontre d'Alberoni et du marquis de Nancré associés dans un dernier effort pour la paix et la réconciliation des Bourbons n'a point paru digne aux historiens d'un examen attentif. Et pourtant elle fut, au début du mois d'avril 1718, le moment critique où se réglèrent les destinées de l'Europe, où se décida la fortune du cardinal avec l'offensive espagnole, et d'autre part celle de l'abbé Dubois avec l'adhésion de l'Empereur à ses projets de médiation concertés à Londres auprès de Stanhope. Une dernière occasion s'était offerte à Alberoni d'abandonner des entreprises engagées contre son avis. 11 ne l'avait point négligée : elle lui échappa , quand il s'efforçait encore de se rattacher à cette suprême ressource.

1. Lettres d'Alberoni à Parme des 28 mars et 5 avril 1718 (Arch. Nap., Farnesiana, 59).

2. Belazione sulla Corte di Spagnct, dans Carutti, Mémoires de l'Académie de Turin, 1861, p. 151.

Le 4 avril 1718, l'empereur Charles VI avait réuni ses ministres en une conférence solennelle, appelée à décider de l'alliance offerte par Georges Ier et le duc d'Orléans. A Vienne jusque-là on s'était montré hautain et opiniâtre, opposé à toute concession. Et pendant tout le mois de mars les ministres impériaux avaient résisté aux demandes des whigs et de l'abbé Dubois. Les arguments des Alliés, leurs sollicitations pressantes au prince Eugène n'avaient point eu raison de leurs exigences. La crainte pourtant de perdre la Sicile, un bel échange, quand la Sardaigne était déjà perdue, et de rejeter dans l'alliance espagnole le duc d'Orléans, la Hollande peut-être à sa suite avait fini par triompher à Vienne des hésitations et des résistances : le 4 avril, le comte de Sinzendorff l'annonça au nom de son maître à l'envoyé d'Angleterre, Saint-Saphorin. Quelques jours après à Paris Kœnigsegg, à Londres Pentenridter le répétaient officiellement au Régent de France, au roi d'Angleterre. Ce ne fut pas sans réserve d'ailleurs, comme ça n'avait pas été sans résistance, que les Habsbourg toujours attentifs à maintenir les droits de leur orgueil, avaient cédé. Ils n'avaient consenti à Elisabeth Farnèse la promesse de Parme et de la Toscane que si les Farnèse déclaraient les duchés fiefs impériaux ; leur refus d'y laisser venir des garnisons espagnoles trahissait leur arrière-pensée l.

La joie fut grande à Londres, malgré cela, de l'acceptation impériale. L'abbé Dubois se félicitait avec Stanhope de la paix assurée, au bénéfice de leurs maîtres communs. Le Régent et son ministre reçurent les compliments de tous les hommes d'Etat anglais, de Stanhope, Stair, Saint-Saphorin qui trouvaient leur compte à ce rapprochement malaisé des Bourbons de France cl des Habsbourg. Georges Ier fut félicité par les Français «d'avoir. en faisant le Lien de l'Europe, joué le plus grand rôle qu'aucun prince put tenir ». A aucun prix désormais les auteurs du projet si difficilement accepté par la cour de Vienne ne devaienl risquer les résultats et les bénéfices acquis.

L'Espagne s'en aperçut aussitôt : « Le parti que l'Empereur

1. Protocole de la conférence de Vienne, 1 avril I7is, \\'n s Staatsarchiv. ; Saint-Saphorin et Schaub à Stair, :> avril I7ls uch. Han.). Voir Weber, Die Quadrupel Allianz, p. 62 63, el mon livre Le Secret du Régent, |>. 310.

a pris, écrivait l'abbé Dubois au diplomate anglais SI air. lui sera un puissant motif, je l'espère, d'être raisonnable. Si Elle l'est, notre joie sera parfaite '. » A Madrid, le marquis d<- Nancré n'eut plus en effet la liberté de prolonger une discussion qui pût remettre en question les articles du programme réglé à Londres, consenti à Vienne. L'ordre qu'il recul du Régent, vers le 20 avril, de faire connaître au roi d'Espagne ce programme et l'adhésion de l'Empereur, eut eetle fois les apparences d'un ultimatum2. La bonne grâce fit place à la contrainte. Et cette contrainte, la seule ressource laissée désormais à Nancré, n'était pas le bon moyen de fléchir un Roi tel que Philippe V, entêté de ses droits, glorieux, et de toute façon opiniâtre : « l'idée seule qu'on pouvait le forcer suffirait pour l'empêcher de se rendre jamais ». Il y avait peu de chances de lui faire accepter les conditions d'une coalition, « un complot odieux » formé à son insu pour livrer l'Italie aux Impériaux, pour l'en exclure3.

Tandis que cette coalition achevait de se former à Vienne, les princes italiens d'autre part, les plus directement intéressés, mirent tout en œuvre, au printemps de 1718, pour la contrarier. Les Farnèse, les Médicis, les princes de Savoie que l'Europe traitait en quantités négligeables, s'efforcèrent d'empêcher une paix réglée entre Londres et Vienne sans leur consentement, et à leurs dépens. L'appareil des traités qui se négociaient leur semblait aussi funeste que les préparatifs militaires de l'Espagne, de l'Angleterre et de l'Autriche. Car la guerre encore a ses hasards, tandis que les arrêts de la diplomatie européenne seraient sans appel. De quel droit enlevait-on à la Savoie la Sicile, pour lui donner un équivalent qui n'en était point un, la maigre Sardaigne? Quel motif pouvait justifier le démembrement projeté de la Toscane, l'assujettissement des Etats de Parme à la suprématie impériale, et l'installation dans ces Etats de garnisons espagnoles?

Les princes italiens, menacés par ces prétendues combinai-

1. Dubois à Stair, 1" mai 1718. The S/air's Annals, II, p. 3:>6.

2. L'ordre partit de Paris, le 14 avril, par une dépêche de d'Huxelles à Nancré du 14 avril 1718 (A. ÉTR., Esp., t. 268, f° 232).

3. Lettre de Nancré au Régent, 20 avril (Ibid., ibid., f° 177).

sons pacifiques qui ruinaient la neutralité proclamée en 1713, firent d'abord entendre par toute l'Europe leurs protestations. Les Médicis en chargèrent à Paris et à Londres le marquis Corsini : il s'indignèrent des promesses faites par les Alliés, à Philippe V de leur héritage garanti par une occupation espagnole de leur Etat, à Charles Yl d'une suzeraineté toujours discutée, d'un partage même qui leur ferait perdre Pise et Livourne. Les véritables héritiers des Médicis, n'étaient-ce pas les Florentins, le peuple toscan qui avaient le droit de protester contre ces projets d'occupation étrangère et de démembrement, contre ces trocs de souverainetés1 ? L'agent de Victor-Amédée à Paris, Provana, disait hautement que « son maître ne se laisserait pas conduire en agneau au sacrifice. C'était un lion généreux à qui on pourrait rogner les ongles et les dents avant de le faire céder2». La Pérouse tenait les mômes propos à Londres où le duc de Parme avait bien vite fait passer son envoyé Claudio Ré, pour repousser comme une injure et un tort grave la suzeraineté impériale et l'envoi de garnisons espagnoles3.

Toutes ces réclamations étaient inutiles : « Ah! si l'Etat de Parme pouvait entretenir 30,000 hommes de troupes », disait Alberoni. Les princes italiens n'avaient que la ressource des faibles contre la force, l'intrigue et les relations de famille.

La maison de Savoie avait à Vienne un représentant tout désigné, un avocat autorisé, le prince Eugène. Victor-Amédée lui avait envoyé le chanoine Coppin, puis un prélat Mgr Cini et enfin le comte d'Ussol pour esquiver par une négociation le coup qui de Vienne le menaçait : « si Charles VI tenait tellement à la Sicile, que le prince Eugène voulût bien en ménager l'abandon dans des conditions moins défavorables à sa maison4. Ne pourrail-ce point être par exemple la dot du prince royal pour lequel le Roi demandait la main d'une archiduchesse, avec l'espoir de voir par ce mariage son fils hériter, à défaut d'héritier mâle de

1. Torcy, Végocialions, III. 180, dans Saint-Simon, XIV, lit», el XV, 20, 21, d'après les Instructions mêmes de Corsini.

2. Cellamare, Mémoires inédits (British Muséum . 2e partie, f" 17'J. ;;. Torcy, Négociations, III. f° 17'.», dans Saint-Simon, XV, p. 20.

4, Carutti, Storïa délia diplomatia delta Corte di Savoia, III. 521, 522.

l'Empereur, de In monarchie autrichienne? I ,e prince Eugèneavait pris l'affaire en mains au mois de mars, intéressé Charles VI à ce moyen d'obtenir la Sicile sans violence, et pendant quelque temps l'influence de la maison de Savoie tint en échec In négociation de Vienne1 ». Il semblait plus agréable aux Habsbourg- de s'entendre avec Victor-Amédée qu'avec Philippe V, et d'éviter aussi les concessions que le Régent et Georges Ier réclamaient avec obstination pour l'Espagne. En vain les médiateurs avaientils, pour intéresser le prince Eugène à leur œuvre, inscrit dans leur projet une promesse formelle de retour de la couronne espagnole à la Savoie, en cas de déshérence. Les intrigues continuèrent au mois d'avril et de mai, soutenues à Vienne par le prince Eugène, en vue d'une entente secrète qui eût fait échouer, même après le consentement de l'Empereur, la médiation intéressée des Anglais et de la France2.

A défaut de parents, le grand-duc de Toscane avait aussi à Vienne des alliés secrets parmi les fonctionnaires de la cour qu'on appelait la faction italienne. Il les opposa sans trêve, pendant tout le mois de mars 1718, aux ministres qui décidaient l'Empereur à faire à l'Espagne les concessions exigées de Londres. Et ce fut par son influence que Charles VI déclara que des garnisons espagnoles ne viendraient pas occuper les places italiennes promises à Elisabeth Farnèse. Ce refus devait contribuer et contribua au renouvellement des hostilités. Mais les princes italiens préférèrent alors la guerre à une entente pacifique entre l'Espagne et l'Autriche, réglée à leurs dépens 3.

Nuls ne pratiquèrent davantage cette politique que les Farnèse, sur un autre terrain, il est vrai, mais avec plus de succès. Leurs intrigues à Madrid avaient tenu depuis longtemps en échec les intrigues formées de Londres par Stanhope et l'abbé Dubois avec la cour de Vienne, la politique pacifique des maisons d'Orléans et de Hanovre. Ils voulaient une guerre des Bourbons en Italie

1. Lettres de Dubois à Nancré, 23 mars 1718, ainsi qu'à Dubourg, 25 mars 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 316, f° 142 et 168).

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