Carutti, ouv. cité, III, p
3. Cela est très nettement indiqué dans les Mémoires du ministre hanovrien Bothmar, publiés dans les Deutsche Forsehungen, 1886, p. 252.
contre l'Empereur, tandis qu'à Paris et à Londres on voulait la paix, de façon à lier les Habsbourg aux ambitions de Georges Ier et du Régent. Ce furent eux, qui le 3 avril 1718, engageaient les souverains d'Espagne à opposer le Prétendant Stuart au roi d'Angleterre, qui, le 8 avril, se firent envoyer des subsides pour mettre leur duché en état de défense1. A la fin du même mois, ils pressaient Philippe V de rejeter une médiation que le roi d'Angleterre pour ses intérêts allemands, le Régent pour ses intérêts en France avaient réglée à l'avantage seul de l'Empereur : « on ne doit pas conclure, si l'Espagne n'obtient pas dès maintenant un établissement durable et fort, qui, à tous les points de vue, me paraît nécessaire absolument, capital ». Le duc de Parme, renseigné très exactement sur les progrès de l'entente des cours européennes, fit tous ses efforts alors pour en détourner l'Espagne. Dans la mission de Nancré, il avait surtout aperçu une dernière occasion de désabuser le duc d'Orléans, de rompre ses alliances autrichiennes et anglaises, de l'intéresser aux entreprises où il voulait pousser l'Espagne contre les Habsbourg2.
Qu'un si petit prince ait réussi alors à tenir en échec à Madrid les représentants des plus grandes puissances, que dépourvu de toutes forces pour la soutenir, il ait souhaité la guerre et l'ait décidée, on ne l'a même pas supposé. Il eût fallu savoir que sa puissance était, quoique secrète, plus grande que l'étendue restreinte de ses domaines et de ses ressources. Depuis le jour où les Farnèse avaient fait de leur nièce une reine d'Espagne et de leur envoyé à Madrid un premier minisire et un cardinal, ils disposaient au gré de leurs intérêts et de leurs ambitions, d'une des plus vieilles monarchies d'Europe, rajeunie et restaurée par l'administration d'Alberoni. Par le crédit absolu qu'Elisabeth avait sur son mari, qui lui livrait 1rs destinées et les forces de l'Espagne, par le fait qu'à Madrid et depuis très longtemps, la Reine était le Roi, ils avaient auprès de Philippe V un conseiller, à la tête de la monarchie un lieutenant, au service de leurs intérêts un avocat dévoué delà grandeur de leur maison.
1. Lettres 'lu duc de Parme à Alberoni, 3 et 8 avril 1 7 1 s Arch. Nap., Farnesiana, fasc. 59 .
2. Lettre du duc de Parme ;'i Alberoni, 30 avril !7ts Ihid., ibid. .
Orgueilleuse, emportée, et toujours attentive pour plaire ;'i sou mari à entretenir ses rancunes et ses prétentions, Elisabeth Farnèse repoussa du premier coup les propositions du duc d'Orléans et même l'idée d'un accommodement favorable à l'Empereur, défavorable aux Farnèse.
Tandis que Nancré en douceur amenait Alberoni à une solution pacifique, le nonce du Pape le prévenait, dès le 28 mars, que la Heine faisait une opposition invincible à toute espèce d'entente. « Trois jours après, la naissance d'une petite princesse, qui devait être la fiancée de Louis XV, l'empêchait de se prononcer définitivement. Et personne n'eût osé à Madrid décider sans son avis « la sachant surtout, comme elle était, entêtée à la continuation de la guerre ». Nancré l'écrivit à Paris, ainsi qu'Alberoni le faisait avec tristesse savoir à Parme !. Dès qu'elle fut relevée, et en mesure de faire connaître sa volonté, les conseils d'Alberoni échouèrent contre son entêtement. Le 19 avril, quand on n'avait pas encore à la cour d'Espagne l'avis officiel des résolutions impériales, quand le Régent n'avait pas encore chargé Nancré de l'ultimatum capable d'irriter les souverains espagnols, Elisabeth Farnèse avait déclaré son intention de n'écouter aucune proposition pacifique ni de son ministre, ni de personne. « Depuis deux jours, écrivait Nancré, le 27 avril, tout ce que nous avions reconnu de bonnes dispositions pour le succès de l'affaire est renversé, cela uniquement par le caprice de la Reine qui ne veut entendre d'autre mot que celui de la guerre. Et au point que, depuis deux ou trois jours, le cardinal ne parle plus à la Reine : s'il n'avait tenu qu'à ce ministre, mon voyage n'eût pas été infructueux. Je traiterai cependant avec lui comme si je le regardais comme un mobile aussi puissant que peut être la Reine. H y a ici je ne sais quel air qui marque de l'agitation dans le ministère et dans la Cour2. » Nancré a été le témoin attentif et autorisé de la crise décisive
1. Lettre de Nancré au dur d'Orléans, 4 avril 1718 (A. ÉTR., Esp., t. 269, f" 20). — Lettre d'Alberoni au duc de Parme, 8 avril 1718 (Arch. Nap., Farnesiana, fasc. 59).
2. Lettres de Nancré à d'Huxelles et au duc d'Orléans, 25 et 26 avril (A. LTH., Esp.y t. 269, f"' 175-177 .
provoquée à Madrid le 20 avril par la volonté du duc de Parme, par son influence sur Elisabeth Farnèse. Une fois de plus, et malgré une plus grande résistance, Alberoni était obligé de s'incliner devant des ordres qu'il désapprouvait, de subir et de servir une politique contraire aux intérêts de l'Espagne. « Parle crédit, écrit Torcy bien informé, que le duc de Parme avait sur l'esprit de la Reine et celui qu'il devait avoir sur celui d'Alberoni, on commençait à regarder en Italie ce prince comme l'auteur de la guerre que l'Espagne méditait. » Quand huit jours après Philippe V fut mis en demeure de choisir entre la paix aux conditions qu'on lui faisait de Londres ou de Vienne, et la guerre sans alliances, son choix était fait, et sa réponse, qu'il adressa par écrit le 25 avril aux médiateurs, prévue. Les Farnèse à Madrid, comme les Habsbourg à Londres, pour leurs entreprises rivales en Italie entraînaient les puissances européennes à une lutte que les hommes d'Etat s'étaient efforcés de prévenir à Utrecht par la neutralité de l'Italie.
« Par déférence pour le Roi mon grand-père et pour le bien de la paix et le repos général de l'Europe, j'ai acquiescé, disait Philippe V, aux traités d'Utrecht où quelques particuliers ont fait la loi. Je ne veux pas la recevoir d'eux une seconde fois, puisque Dieu m'a mis dans un état d'indépendance et de force à ne pas subir le joug de mes ennemis avec honte et scandale et à la dernière indignation de mes sujets1. » Le roi d'Espagne protestait contre le complot formé pour donner la Sicile à l'Empereur, rejetait l'offre de Gibraltar comme l'abandon sans valeur d'une conquête onéreuse aux conquérants, celle des successions italiennes comme trop lointaine, accusait enfin le duc d'Orléans de s'être livré à l'Angleterre et à l'Empereur pour des vues et des ambitions particulières. C'était plus qu'un refus, c'était un déli.
Obligé de le porter à Nancré, et de le soutenir par des préparatifs de, guerre immédiats, le ministre de Philippe Y escomptait encore l'hésitation du Régent à relever ce défi, son embarras d'un conflit armé entre Bourbons. Il lui demanda le dernier moyen de le conjurer, l'abandon de la Sardaigne à son maître.
1. Lettre de Nancré au duc d'Orléans, 26 .mil \. ÉTR., Es/)., I. 269, I" 177 .
El la demande parut après lout à Paris si raisonnable el si utile que les conseillers de la Régence, et le Régent lui-même insistèrent à Londres pour la faire accepter drs Anglais el de l'Empereur. « La conservation de la Sardaigne es! regardée ici comme une affaire de punlo », disail Nancré le 2 mai, et d'Huxelles lui répondait le 16 mai : « Pourvu que Sa Majesté le Roi de la Grande-Bretagne y consente, ce que je n'ose espérer. » Georges [er avait refusé formellement, la veille même, cette concession qui risquait de remettre en question la négociai ion laborieusement conclue à Vienne. Il n'en reste pas moins acquis, que, s'en chargeant, le duc d'Orléans et ses ministres avaient reconnu au cardinal le mérite de cette dernière tentative pacifique.
Et pourtant ce devait être désormais, au Palais-Royal, un mot d'ordre qui s'est imposé par la suite à l'histoire, de rejeter sur Alberoni seul la responsabilité de la rupture. De bonne heure, c'était l'abbé Dubois qui, en prévision de cette rupture, difficile à justifier dans un pays invité à lutter treize années pour établir une dynastie française à Madrid, avait préparé de longue main cette justification et donné le mot d'ordre. Depuis 1717, il avait dressé ses batteries de manière que la guerre, venant à éclater entre le Régent et Philippe Y, prît tout de suite le caractère d'une entreprise légitime non contre l'Espagne, mais contre Alberoni, ce brouillon occupé à troubler l'Europe et toujours hostile aux droits incontestables de la maison d'Orléans. « Si l'Espagne ne se rendait pas aux avantages qu'on lui impose, disait-il à son maître le 19 janvier 1718, il serait heureux que Votre Altesse eût ainsi une occasion de se déclarer contre Alberoni de concert avec les grandes puissances -. »
La nécessité pour l'abbé Dubois de faire accepter au Régent une guerre possible contre Philippe V, et le besoin plus pressant encore de la justifier devant les Français, devaient donner à cette guerre, quand elle éclata, le caractère d'une entreprise
1. Lettre de Nancré au duc d'Orléans, 2 mai 1718 (A. ÉTR., Esp., t. 270, f 36). — Lettre de d'Huxelles à Nancré, 16 mai (t. 269, f° 200).
2. Lettre de l'abbé Dubois au Régent, 19 janvier 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 314, f» 191).
formée par le due d'Orléans pour sa légitime défense. Si le prince n'était pas l'agresseur, il fallait qu'Alberoni le parût. Rien n'était moins juste en réalité que de le traiter en courtisan de Philippe V, uniquement soucieux de procurer le trône de France à son maître, au mépris des Renonciations et capable, pour s'acquérir ce mérite, de mettre le feu à l'Europe. Tous les actes, les lettres intimes du cardinal, comme ses déclarations publiques, démentent cette explication trop manifestement utile à ses auteurs pour être vraie. Les confidences même de ses adversaires la condamnent. Quand incertain encore des décisions de la cour de Vienne, l'abbé Dubois envoyait Nancré à Madrid, il lui disait : « 11 faut tâcher de savoir ce que le cardinal serait disposé à faire pour affermir les droits de Son Altesse Royale au cas qu'elle pût se joindre à l'Espagne, si l'Empereur refuse d'accéder pour continuer la guerre. Cette découverte donnerait lieu de demander au cardinal, et de lui faire demander par l'Angleterre les mêmes choses pour la confirmation de la Succession de France qu'il aurait faites, si on s'était joint à lui pour la guerre'. »
Ce n'étaient donc point les desseins d'Alberoni contre le Régent qui avaient déterminé la guerre provoquée par les négociations de Londres et de Vienne. Alberoni disait plus vrai, quand de nouveau obligé à cette guerre il écrivait à Parme le 24 mai 1718 : « Ni le roi Georges, ni le duc Régent, ne pensent à établir l'équilibre de l'Europe, la sûreté de l'Italie. L'un pense à se maintenir comme Roi, l'autre à le devenir. Et comme l'un et l'autre croient l'alliance de l'Empereur nécessaire à leurs fins, ils sont prêts à sacrifier le tiers et le quart. » Il savait d'ailleurs depuis longtemps le risque qu'il courait délie condamné plus tard devant l'histoire même. Et l'on serait tenté de voir une riposte plaisante au portrait « du nouveau Rriarée, victime de la foudre des dieux », qu'a tracé un de ses derniers juges, dans celle lettre de lui conservée par les Farnèse : « Quel langage, mon Dieu! Vouloir ou prétendre faire d'un cardinal une sorte d'Empereur, l'égal d'un roi d'Espagne2! »
1. Lettre de Dubois à Nancré, février 1718 A. ÉTR., Esp., i. 268, f 5).
2. Lettre d'Alberoni au duc de Parme Vrch. Nap., Farnesiana: fasc. 59). — C'esl la riposte au portrail vraimenl outré de Wiesener, II. p. 161 cl lll, passim.