Lettre d'Alberoni à Rocca,8 août 1718, p
de Messine1. « Rien à faire, lui répond-il, sans la ligue du Nord à laquelle je travaille depuis plus de huit mois, remuant ciel et terre, mais ces gens-là sont nés sous un climat froid et indécis2. »
La vérité, était que, nanti des deux gages de l'échange préparé par les Anglais depuis deux ans pour les Habsbourg, Alberoni se disposait encore à offrir la paix au prix de l'un ou de l'autre. Pour un brouillon tel qu'on le dépeint, l'opération était ingénieuse : « Le roi d'Espagne, disait-il, a cédé la Sicile sous la condition expresse qu'elle ne passerait pas à d'autres mains. Quand elle a su que les médiateurs la destinaient à son ennemi ; quand ils le lui ont dit, Sa Majesté a cru devoir les prévenir et s'en assurer. » La conquête de la Sicile, après celle de la Sardaigne, donnait au cardinal le moyen de réclamer sa part de l'échange concerté à Londres sans le consentement de l'Espagne. Son projet n'était point de poursuivre la guerre, mais d'offrir aux négociateurs de la Quadruple Alliance de nouveaux accommodements, afin de reprendre les pourparlers sur de nouvelles bases : « ce sera pour l'hiver », écrivait-il le 18 août3.
S'il avait pu d'ailleurs hésiter, l'arrivée de la flotte anglaise dans la Méditerranée devait le confirmer dans ses intentions pacifiques. L'amiral Byng avait touché Port-Mahon le "23 juillet. Le 1er août, il abordait à Naples, à la grande joie du vice-roi autrichien qui désormais se sentit à la fois assuré de sa défensive et capable de prendre l'offensive en Sicile, d'après les ordres reçus de Vienne. Le ministère anglais avait redit sans cesse à Madrid son intention de protéger les Etats de l'Empereur, sans attaquer l'Espagne, si elle ne les attaquait point de nouveau. Il devenait urgent que Philippe V, en face de l'escadre anglaise prèle à l'action, limitât son entreprise à la Sicile; à cette condition, le cardinal était en droit d'espérer qu'on éviterait un conflit plus redoutable encore avec les puissances maritimes qu'avec l'Empereur. S'il ménageait l'Angleterre menaçante, ne pouvait-il
1. Lettres du duc de Parme à Uberoni, 29 juillet el 5 août aussitôt qu'il apprend la nouvelle du débarquement ;'i Palerme, 15 juillet I7is Arch, Nap., Farnesiana, 59 .
2. Réponses d Uberoni, s et 15 août, 29 ;x>ùl l7ls [bid., ibid. .
'.\. Lettre d'Alberoni au <Iu<- de Parme, 18 août 1 7 1 n (Arch. Nap., Farnesiana, fasc. 59 ,
encore escompter la médiation de l'Angleterre pacifique? A ce moment même, le principal auteur de la Quadruple Alliance, Stanhope en personne, assuré définitivement du Régent, passait les Pyrénées, venait à Madrid, s'imposait un long et pénible voyage pour ofTrir une dernière fois la paix à Philippe Y. Alberoni était fondé à dire plus tard à l'envoyé anglais, cousin du ministre : « Je n'aurais jamais cru que l'amiral Byng attaquât la flotte espagnole au moment où lord Stanhope venait en Espagne traiter de la paix1. »
La veille cependant du jour où le ministre de Georges Ier demandait audience à Philippe Y, avant toute guerre déclarée par conséquent, son amiral détruisait devant Messine au cap Passaro l'escadre espagnole. Dès son arrivée à Naples, Byng avait pris tout de suite ses dispositions, non seulement pour protéger le royaume de l'Empereur, mais pour délivrer les dernières places de Sicile menacées par les Espagnols. Son rôle concerté avec le vice-roi impérial avait été celui non d'un médiateur armé, mais d'un allié, décidé à disputer aux Espagnols l'île que l'Angleterre avait promise à l'Empereur. Dès le 5 août, il avait mis son escadre à la disposition du maréchal Daun, pour protéger le débarquement à Messine de 2,000 Autrichiens commandés par le général Wedel. Le 9 août, laissant à Reggio les transports, il fit voile sur Messine et détacha un de ses officiers, Saunders au camp du marquis de Lède, qui l'invitait à suspendre ses opérations de siège. Le motif allégué par l'amiral anglais pour passer à l'offensive laissait à désirer : « Sa Majesté catholique faisait des préparatifs de guerre pour attaquer l'Italie et s'était emparée de la Sicile, ce qui donne lieu de croire qu'il a formé le projet d'envahir le royaume de Naples. » C'était en réalité un ultimatum : « les circonstances présentes ne souffrent pas de délai a. Le marquis de Lède le repoussa : « il voulait suivre ses ordres qui étaient d'occuper la Sicile2 ».
1. Col. Stanhope à Craggs, 13 novembre 1718 (Weber, Die Quadrupel Allianz, p. 81).
2. Le récit de l'expédition avait, déjà été fait au xvin6 siècle d'après certains rapports d'amirauté, par Lediard, Histoire navale de l'Angleterre, tracl. fr., 1752, t. III. — Mais le récit le plus authentique est établi par les lettres de Byng, à Stair et à Craggs, écrites le 18 août au large de Syracuse, The Stair's Annals, vol. II, p. 79, p. 378. — Lemontey, Hist. de la Régence, I, p. 150.