Tome II
Alors, la flotte espagnole mouillée clans le détroit reçut de Patino l'ordre de rejoindre au plus vite sur la côte de Spartivento une partie de l'escadre qui, sans aucun doute, croisait au large dans la mer Ionienne. L'amiral Castaneta exécuta la manœuvre lentement, suivi d'assez loin dans la journée du 10 par l'amiral Byng dont les démarches ne lui inspiraient pas encore de défiance. Le 11 au matin, brusquement, les premiers vaisseaux de l'escadre anglaise forte de vingt-deux vaisseaux de premier rang atteignaient les derniers navires restés en arrière de la Hotte espagnole. Ils sommaient sans autre déclaration l'amiral Mari de se rendre. La réponse avait été une bordée tirée du Royal, et ce fut le signal du combat.
Après avoir donné l'ordre à ses lieutenants de se rallier à Syracuse, l'amiral Byng engagea résolument l'affaire : le soir, douze vaisseaux de l'Espagne et des plus grands, trois amiraux, près de 4,000 hommes étaient en son pouvoir, avec les provisions, les munitions. La petite escadre de l'amiral Guevara avait seule échappé, et regagné Cadix où elle détruisit par vengeance tous les navires de commerce anglais qui s'y trouvaient encore. La marine qui avait fait l'orgueil d'Alberoni, n'existait plus; les îles conquises par Philippe V, malgré la capitulation de Messine, se trouvèrent désormais coupées de toute communication avec l'Espagne, privées de tout renfort. Les Anglais affirmèrent que c'était un simple accident, l'effet d'un coup de canon malencontreux tiré par un vaisseau espagnol. Ils n'avaient pas voulu rompre, ils n'avaient pas rompu la paix : simple opération de police qui, par la faute des marins espagnols, s'était changée en désastre, le jour où le ministre anglais, Stanhopc apportait à Madrid les moyens de le prévenir.
Celte justification, après coup, d'une entreprise évidemment concertée pour permettre à une armée autrichienne forte de 16,000 hommes de passer le détroit et d'enlever la Sicile aux Espagnols valait ce qu'elle valait. Elle autorise à douter de la sincérité tics dernières offres proposées par lord Stanhopc aux souverains espagnols. L'auteur d'une brochure anglaise contemporaine, écrite pour justifier le ministère de Georges [er, a depuis longtemps revendiqué pour Stanhopc l'honneur dune complicité
certaine avec l'amiral Byng : « Ce prudent ministre avait lieu de se douter en Espagne de ce qui était arrivé sur mer. »
A la veille départir pour l'Espagne, le 21 juillet 1718, el trois jours après le consentement donne par le duc d'Orléans aux plans de l'Angleterre, Stanhope, appuyé par Slair, avait porté au Régent le programme d'action qu'il lui paraissait utile désormais et naturel de dicter à l'amiral Byng : l'entreprise d'Alberoni sur la Sicile pouvant être considérée comme une violation de la neutralité de l'Italie garantie par les traités d'Utrecht, la flotte anglaise gardienne de ces traités, et non plus seulement des domaines impériaux, devait s'opposer aux conquêtes de Philippe V, offrir au vice-roi de Naples son concours, et introduire les Autrichiens clans l'île1.
Ce fut à tel point le langage et la conduite de l'amiral Byng, trois semaines plus tard, que l'initiative de l'attaque ne parait pas pouvoir lui être attribuée. Cependant, si l'on en croit Stair, le duc d'Orléans, d'accord sur le principe, aurait demandé à ses alliés de ne point expédier ces ordres d'attaque que le traité ne fût définitivement signé 2. Les instructions officielles envoyées au chevalier Byng au nom du roi Georges, et encore alors dissimulées au Bégent ne partirent de Paris que le 10 août. Mais Stair qui expédiait ainsi en cachette les ordres du 10 août, avait dû faire de même pour ceux du 21 juillet : le marquis de Saint- Philippe, très informé de ce qui se passait à Naples, affirme que l'amiral Byng les reçut le 7 août. Ce fut donc, comme toujours, un plan concerté en secret entre Stanhope, Stair et l'abbé Dubois : « la France est dès à présent engagée », disaient-ils3. Et Dubois, lui-même, n'écrivait-il pas au duc d'Orléans, de Londres, « si le chevalier Byng avait quelque occasion prématurée dont il profitât et qui eût du succès, il n'y a aucune circonstance où elle ne dût être ravie dans le cœur que les forces maritimes de l'Espagne fussent ruinées, et j'avoue à Votre Altesse Royale que
1. Lettres de Stair à Craggs, 11 août 1718; à Byng, 9 août; à Stanhope, 10 août (RêC. Ofîtce, France, 352).