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CHAPITRE IV

LA GUERRE FRANCO-ESPAGNOLE ET LA DÉFAITE D'ALBERONl

Le 9 décembre 1718, deux jeunes Espagnols de grande famille, l'abbé Porto Carrero et le marquis de Monteleone, qui retournaient de Paris à Madrid en voyage d'agrément, étaient arrêtés à Poitiers par un officier, Dumesnil, mis à leurs trousses par le ministre de la guerre du Régent, Le Blant. Après avoir saisi leurs paquets, et retenu des papiers secrets confiés à leur soin par le prince de Cellamare, on les laissa poursuivre leur route. Trois jours plus tard, l'ambassadeur d'Espagne vint au nom du droit des gens réclamer, avec ses papiers, satisfaction au ministre des Affaires Etrangères. Dubois l'accueillit avec la plus grande courtoisie et promit de faire droit. Le lendemain, rassuré, le prince revint à l'Hôtel du Ministère de la Guerre, où l'attendaient Dubois et Le Blant. Ce jour-là l'accueil fut bien différent: de la bouche de l'abbé fort en colère, Cellamare apprit que pour avoir voulu bouleverser l'ordre du gouvernement et du Royaume « on avait résolu de garder les papiers de son ambassade et de le reconduire sous bonne escorte à la frontière ». Le ministre de la guerre lui mit aussitôt la main au collet, le fit ramener à l'hôtel Colbert, comme un prisonnier, par des mousquetaires. Tandis qu'on le gardait à vue, ses papiers étaient pris, scellés, inventoriés et portés dans quatre grandes caisses au dépôt des Affaires Etrangères qui était alors au vieux Louvre et qui depuis les a toujours conservés1.

1. Sur la découverte de lu conspiration, consulter surtout Saint-Simon, Mémoires, éd. Chéruel, XVI, 131 et 133: Lemontey, Histoire 4e la Régence, I, p. 216.

L'opération faite, l'ambassadeur d'Espagne fut alors remis à la garde d'un gentilhomme de la maison du Roi, Dulybois. Le bruit de son arrestation s'était répandu sur la route qu'ils devaient parcourir ensemble. Et le peuple s'apprêtait à la vengeance, sans savoir la nature du crime reproché au prince, mais avec la conviction que, pour un pareil châtiment contraire au droit des gens, la faute devait être bien grave. A Orléans, le gardien'du prisonnier sut éviter les violences populaires; à Poitiers, il ne put empêcher deux gentilhommes espagnols d'être blessés par la foule irritée. Bien traité et reconnaissant des égards et de la protection qu'il trouvait auprès de son escorte, Cellamare demanda le pardon des coupables et ne montra, jusqu'à la prison de Blois où on le garda deux mois, que « des traits pacifiques et un cœur bienveillant ». Quand il se sépara de Dulybois, aux Pyrénées, ils étaient les meilleurs amis du monde et vers la fin de mars s'employèrent de concert à réconcilier les deux cours. Sur un seul point, ils ne s'étaient pas mis d'accord1. Cellamare se défendait énergiquement d'avoir conspiré. Et comme Dulybois lui montrait une lettre d'Alberoni trouvée dans ses papiers, un « ordre de mettre le feu aux mines », le prince haussait les épaules : « mines sans poudre ».

Très vite informé de l'incident, Alberoni ne dit qu'à ses intimes son sentiment ("26 décembre) : « Vous avez entendu les nouveautés arrivées à Paris au prince de Cellamare. Qui veut faire la guerre s'en va dénicher des querelles d'Allemands Nous sommes dans un temps, seigneur comte, où il n'y a plus entre les princes, ni foi, ni loi. On viole le droit des gens. On foule aux pieds ce qu'il y a de plus sacré, de mieux observé même dans des nations barbares2. » Le cardinal avait-il raison d'invoquer le droit des gens? Ce droit pouvait-il couvrir un agent pris en flagrant délit de complot contre le gouvernement auprès duquel on l'accréditait ? Toute la question se ramène aujourd'hui encore au point de savoir si « la gravité de la conspiration de Cellamare », le mot est d'un de ses derniers

1. Les instructions de Dulybois aux \. ÉTR., i. 274, f 90, ei sa correspondance dans le même in un- mil été employées par Lemontey, I. p. 228 <■( suivantes.

2. Lettre l'oit importante d Alberoni ;'i Rocca, du 26 décembre 17In, p. 619.

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historiens, « justifiait cotte violation retentissante du droit ».

Elle devrait être depuis longtemps résolue, cette question, si les passions excitées contre le cardinal par le Régent el ses ministres, il y a bientôt deux siècles, n'avaient trouvé encore de l'écho dans certains livres d'histoire même récents. Toutes les pièces du procès, les papiers même de Cellamare, tels qu'ils ont été saisis en son hôtel, peuvent être examinés dans nos archives.

L'historien de la Régence le plus connu, Lemontey en a fait un dépouillement méthodique et, dans la forme brillante et spirituelle dont il abuse souvent, il a donné la formule du complot, tel qu'il lui apparut à la lecture des documents, de « ces trames futiles qu'on n'a pas sans dessein honorées du nom de conspiration * ».

Que trouve-t-on en effet dans ces fameux papiers saisis chez l'ambassadeur, quel appareil de guerre civile, quelles redoutables machines dressées contre le Régent ? Les lettres échangées entre Alberoni et Cellamare qui contiennent à partir de 1717, quand le duc d'Orléans s'est confié à l'alliance anglaise, des critiques sur son gouvernement, les plaintes du parti de la vieille cour, et des Jacobites, des satires et des pamphlets. Le duc d'Orléans connaissait depuis l'origine cette correspondance que Torcy dépouillait au fur et à mesure par le secret des postes, et qu'il copiait tout au long dans son recueil de négociations2. Il Ta jugée, ce qu'elle était, inoffensive. Elle avait sans doute pris un autre caractère à la fin de mai 1718, lorsque Cellamare consentit à discuter, à l'Arsenal avec la duchesse du Maine, les moyens d'exciter les Français contre la Quadruple Alliance. Il s'entoura de mystère pour faire parvenir à Madrid le moyen adopté, un appel au peuple de France et aux Parlements du roi d'Espagne en faveur de la convocation des Etats généraux que le 6 juin, Alberoni et son maître approuvèrent, Le mystère ne

1. M. Baudrillart déclare que Lemontey, après .noir dépouillé les documents, a dit le dernier mot sur la question l'hili/</>e V cl le duc d'Orléans, p. 328, note 2), et cependant il conclut d'une façon diamétralement opposée ;'i la sienne. que la conspiration fut sérieuse et dangereuse.

2. Voir par exemple Torcy, Négociations, III, f°« 740 et 742 : Saint-Simon, XV, p. 210 à 212.

fui pas tel que le duc d'Orléans et ses ministres ne l'eussent aisément et aussitôt pénétré : dès le début de juin 1718, Torcy écrivait dans ses Mémoires : « L'ambassadeur d'Espagne était alors occupé d'animer et de fortifier les cabales secrètes qu'il entretenait depuis quelque temps en France, sous l'espérance de secours infaillibles et puissants de la part du roi d'Espagne. Il travaillait donc et connaissait parfaitement la nécessité du secret. Il aimait mieux laisser le Roi, son maître, quelque temps dans l'ignorance que de s'en expliquer autrement que par des voies bien sûres, telles que les voyages que quelques officiers espagnols ou wallons avaient occasion de faire de Paris à Madrid. Il se défiait même des courriers, en sorte que, lorsqu'il était obligé d'écrire par cette voie, il ne s'expliquait jamais clairement, mais enveloppant ses relations de voiles, il disait par exemple qu'il préparait les matériaux nécessaires, qu'il s'en servirait en cas de besoin, que les ouvriers contribuaient cordialement à les lui fournir1. »

C'est le ton môme et l'esprit, et jusqu'aux expressions de cette correspondance si coupable, que le duc d'Orléans, instruit depuis le mois de juillet, l'a laissée se poursuivre quatre mois, sans y attacher d'autre importance. 11 ne s'agissait, en effet, pour Cellamare que d'amuser ces redoutables conspirateurs et pour Alberoni de temporiser avec la plus fine dissimulation, jusqu'au jour favorable « sans cueillir les fruits avant leur maturité ». Le 25 octobre 1718, Dubois constatait encore que le prince de Cellamare se donnait bien du mal, mais très inutilement2.

La dernière lettre saisie sur Porto-Carrero, le 5 décembre 1718, ne différait guère des précédentes. Et visiblement, quand les ministres du Régent organisèrent, après cette saisie, les fouilles à l'hôtel de l'ambassadeur, c'était avec l'espoir d'y trouver des preuves plus concluantes. Tout ce qu'ils trouvèrent de nature à établir leur accusation, ce fut, avec ces lettres, des projets de lettres au roi d'Espagne, écrits dans l'entourage de la duchesse du Maine, les projets do manifestes de Philippe Y pour la convocation des Etats généraux, un mémoire sans portée

1. Torcy, Négociations, III, f° 663s Sainl Simon, Mémoire^ XV, p. 178.

2. Lettre de Dubois â Nancré, 25 octobre I7is (A. KTI!., Esp., t. ;•;:!, f° 270 ,

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du comte de Laval pour soulever la Bretagne, el enfin une liste d'officiers qui se proposaient à Philippe V, avant toute guerre déclarée entre le Régent et lui, pour servir dans ses armées et lui amener des recrues. En voyant cette liste, el les suppliques qui l'éclairent d'officiers en réforme, simplement avides d'emploi, « on jugera mieux, dit Lemontcy, la comédie que jouaient le Régent et son ministre1 ». Le jugement si raisonnable et si fondé de Lemontcy n'a pas empêché un historien plus récent « de parler de la précieuse capture des papiers dangereux sur lesquels l'abbé Dubois instruit parle copiste Buvat eut la bonne fortune de mettre la main '2 ».

Oue la duchesse du Maine, aigrie, dépitée des succès du duc d'Orléans assurés par la volonté du Parlement, en 1715, et par le lit de justice de 1718, ait cherché dans les rancunes des princes légitimés, dans le zèle de ses courtisans et la mauvaise humeur de Philippe V, les éléments d'un complot, le fait est certain. Pauvre complot en vérité, que le duc du Maine même ignorait, servi par des hommes de lettres utiles à rédiger des manifestes, le cardinal de Polignac et Malézieu, ou des pamphlétaires de bas étage, l'abbé Brigault, et l'abbé de Veyrac, l'abbé Le Camus, des soubrettes de théâtre, telle que M"c Delaunay ou des aventurières, la vieille comtesse de Chauvigny, la dame Dupuy, des intrigants besogneux comme le comte de Laval, le marquis de Pompadour et le Belge Walef, ou l'administrateur véreux Foucault de Magny ! Quand on les eut mis tous sous bonne garde, les grands dans leurs châteaux, les petits à la Conciergerie ou à la Bastille suivant leurs qualités, leurs interrogatoires donnèrent la mesure de leurs ressources et de leur entreprise : « Ce n'est pas à la Bastille, disait l'un deux, dans un aveu piteux, c'est aux petites maisons qu'il fallait mettre un insensé tel que moi. » L'aveu s'appliquait à tous.

Le seul tort de Cellamare, fort réservé dans ses relations et de ses propos jusqu'au mois de mai 1718, avait été d'abord de mêler sa personne, et celle de son maître à cette intrigue de cour dépourvue de portée et d'espérances. Son erreur surtout

1. Lemontey, I, p. 217, et Aubertin, L'Esprit public au XVIIIe siècle, p. 110.

2. Wiesener, Le Régent, l'abbé Dubois, II, p. 302 et surtout les notes.

fut de ne l'avoir pas présentée au cardinal, dès le premier jour, comme telle. Il faut penser, par l'impression que donnent les témoignages des principaux conspirateurs, que leur dépit de n'avoir pu depuis un an détourner le duc d'Orléans de la Triple Alliance prête à se conclure contre l'Espagne, leur inspira l'idée de cette fâcheuse ressource. S'ils avaient eux-mêmes formé ce complot, ils l'auraient mieux connu. La participation de Cellamare, et surtout celle d'Alberoni, ne justifiaient pas l'éclat que le duc d'Orléans en tira pour excuser la guerre bientôt déclarée par Louis XV à son oncle, par des Français à un Français, pour le service de ses ambitions.

Ou'étaient-ce donc, à côté de ces courtes intrigues sans consistance, que les manèges formés et suivis depuis deux ans par le Régent à Madrid contre Elisabeth Farnèse et Alberoni, la mission de Louville d'abord, et la diplomatie secrète de Saint- Aignan dirigée de Paris, réglée au Palais-Royal pour enrôler, soulever les Espagnols et les pousser à la ruine de la Reine et des Italiens. Pendant toute l'année 1717 et jusqu'à l'expédition de Sardaigne, flatteuse pour l'amour-propre castillan, et propice à une réconciliation générale de la noblesse espagnole et d'Alberoni, l'ambassadeur de France fut bien autrement que Cellamare, chef de parti et conspirateur agissant1.

Ses menées reprirent en 1718, après avoir été suspendues quelques mois par les succès extérieurs d'Alberoni, par leur retentissement en Espagne et les encouragements du Régent au parti des Habsbourg et des Anglais. La maladie de Philippe V, qui se prolongea toute une année, depuis la tin d'octobre 1717, parut au duc d'Orléans un motif suffisant de renverser Elisabeth Farnèse et son ministre. On escomptai! à Paris l'éventualité que la Reine et Alberoni, à chaque crise de Philippe V, à Madrid croyaient plus prochaine2. Il n'eu corda pas plus au duc d'Orléans de spéculer sur la santé du roi d'Espagne que sur celle du roi de France. L'abbé Dubois, pour parvenir servait ses ambitions sur l'héritage de Louis XV.

1. Voir plus haut, p. 225 el suivantes, le Secret du ,/uc d'Orléûns, avec Louville, Longepierre <■! Sain! tignan.

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